Les Dieux antiques/Mythes norses

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J. Rothschild, éditeur (p. 30-37).

Chasse céleste, aux brumes du Nord.
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MYTHES NORSES


Les systèmes mythiques des tribus de l’Europe du Nord sont en substance les mêmes que ceux des Grecs. Ils prennent tous racine en des mots ou des phrases qui représentaient les spectacles et les bruits du monde matériel ; mais les histoires issues de ces racines ont été, dans chaque contrée, modifiées par les influences du sol et du climat. C’est ainsi que la Mythologie au nord de l’Europe assuma nécessairement un caractère sombre et grave, et que le combat de Phoibos contre Python, ou d’Indra contre Vritra, devint ta lutte constante et de tout pour avoir la vie ou donner la mort. L’histoire où cette lutte est peinte se nomme le Saga Volsunga, ou conte des Volsungs, qui fut, dans la suite, remanié en forme de poème épique appelé le Chant des Nibelungen ou Chant des enfants de la brume. Le héros de ce chant s’appelle Sigurd, fils de Sigmund, fils de Volsung, descendant d’Odin.

Il naquit après la mort de son père et devint le beau-fils de Régin, le forgeron du roi de Danemark, qui le poussa à tuer le dragon Fafnir, gisant enroulé sur la bruyère étincelante. Le dragon périt de l’épée forgée par Régin avec les morceaux brisés de Gram, autre épée qu’Odin lui-même avait enfoncée jusqu’à la garde dans un chêne, afin que celui-là l’y prît qui serait assez fort pour la retirer. Sigemund, père de Sigurd, la retira, et il vainquit de cette arme tout ennemi, jusqu’à l’heure où Odin, sous un déguisement, lui présenta une lance contre laquelle l’épée se brisa en deux morceaux. Fafnir tué, Sigurd devint possesseur de tout le trésor situé dans les puissants replis du monstre, et, mangeant son cœur, il en tira encore une sagesse supérieure à celle des mortels. Le héros, passant son chemin, vînt à une bruyère ; de violentes flammes y entouraient une maison où dormait la belle vierge Brunehilde, Sigurd chevaucha par le feu, et, à son toucher, la vierge s’éveilla. Ils engagèrent mutuellement leur foi, et Sigurd dirigea sa monture vers la demeure de Giuki, le Niflung, qui décida que le héros épouserait sa fille Gudrum, et que Brunehilde serait la femme de son fils Gunnar. Mais Gunnar ne peut pas, au retour, chevaucher dans la flamme, et, par de magiques artifices, Sigurd prend la forme et la voix de Gunnar et s’empare de Brunehilde. Or, découvrant cette trahison, Brunehilde poussa Gunnar à tuer Sigurd ; mais, comme dans le cas de Baldr, lui et ses frères avaient juré de ne pas porter la main sur le héros. Tous demandent en conséquence à Guttorm de faire ce qui leur était, à eux, interdit ; et c’est ainsi que Sigurd est tué pendant son sommeil. Sa mort réveille tout l’amour de Brunehilde, qui expire, le cœur brisé, sur son bûcher funèbre.

Sigurd ressemble à maint autre héros ; plusieurs traits caractéristiques de ce personnage, même presque tous, le rendent analogue à Persée, Achille, Thésée, Phoibos, Phaéton et Odyssès (appelé à tort, en français, d’après le latin exclusivement : Ulysse).

L’épée Gram enfoncée dans le chêne correspond, elle, à l’épée et aux sandales que cache Égée, lequel les place sous une grosse pierre ; Thésée en devient le possesseur lorsqu’il a la force de soulever la pierre ; songez aussi aux armes qu’Héraclès laisse près d’Échidna [1]. N’est-ce pas enfin la même chose que la lance invincible de Phoibos, sans parler des rapports qu’elle présente avec l’armure forgée par Héphaistos pour Achille : toutes armes merveilleuses ? Quelqu’un donne cette épée Gram à Sigurd ; sa mère Hdjordis, tout comme Thétis, apporte à son fils Achille l’armure forgée par Héphaistos. Je revois aussi dans le meurtre de Fafnir le même incident que l’extermination de Python, Vritra et du Sphinx, puis du Minotaure et de la Chimère. Comparez la sagesse de Sigurd à celle d’Iam et de Mélampe, qui tous deux également la reçoivent de serpents [2]. Pourquoi ? Parce que le mot « dragon » voulait simplement dire un être qui voit au loin ou doué d’une vue perçante. Cent questions nous viennent aussitôt à l’esprit, suivies d’une réponse aussi prompte. — Qu’est-ce que le sommeil de Brunehilde ? Un sommeil comme celui d’Adonis et d’Osiris, et l’inaction de la vierge (χορή) Perséphone, dans la demeure d’Hadès [3]. — Quest-ce que le moyen de gagner Brunehilde ? Après le meurtre du dragon, tout se passe comme après l’extermination du monstre de Libye ; là Persée gagne Andromède : la mort du Sphinx aboutit aussi au mariage d’Œdipe et de Jocaste. — Quel charme plongea Brunehilde dans son profond sommeil ? Odin la blessa d’une épine, comme agit Isfendigar dans l’épopée perse. Cette épine de la nuit ou de l’hiver répond à la morsure de serpent qui tue Eurydice dans l’histoire d’Orphée [4]. — Que représente l’abandon de Brunehilde ? Simplement une autre forme de l’abandon d’Ariane par Thésée, ou d’Œnone par Pâris, qui répond aussi à la séparation de Pénélope et d’Odyssès (improprement appelé, d’après le latin, Ulysse), quand il la quitte pour aller à Troie. Le retour de Sigurd vers Brunehilde, sous l’aspect de Gunnar, se lie bien au retour de Céphale, déguisé, près de Procris, qu’il avait délaissée [5]. — Gudrun qu’est-elle par rapport à Brunehilde ? Ce qu’est Déjanire par rapport à Iole, et Hélène à Œnone. L’abandon est, dans l’un et l’autre cas, suivi de la vengeance. Sigurd meurt, comme Pâris, dans le repentir de sa faute. La mort du héros ravive, dans l’un et l’autre cas, l’amour de la femme délaissée, et Œnone et Brunehilde expirent chacune sur le bûcher funèbre de son époux. Ce qu’il faut noter aussi, si nous comparons cette histoire avec d’autres légendes teutones [6], c’est que les poètes ne pouvaient apparemment échapper au cercle enchanté dans lequel ils aimaient à reproduire, sous le déguisement de noms, de lieux et d’incidents différents, la grande et touchante Tragédie de la Nature, ainsi que nous l’avons appelée précédemment.

Cela se voit dans l’histoire mythique des descendants de Sigurd. Trait pour trait, tout y est répété pour ce qui est du fils du héros, appelé Ragnar Lodbrog. Comme Sigurd, Ragnar gagna sa première femme Thora parce qu’il la délivra d’un dragon, et, comme Sigurd, il la délaisse. Suivons ce que devient Gudrun dans le conte Volsung : elle épousa Atli, frère de Brunehilde ; mais lorsqu’Atli tua Gunnar et les frères de celui-ci, Gudrun, pour se venger, tua les enfants du meurtrier et ensuite leur père lui-même. Comme il est de plus en plus clair à nos yeux que ces incidents répondent à des mythes grecs ! Ce meurtre des enfants d’Atli se répète dans le meurtre des enfants de Jason par Médée [7].

Mais élargissons le cercle ici tout spécial de nos comparaisons. Les Niflungs ou Nibelungs, ce sont des habitants de Niflheim, la terre ou le site des brumes froides : en d’autres termes, ils répondent à Phrixos et à Hellé, les enfants de Néphélie, la brume, qui s’en alla avec le trésor de la toison d’or tout comme les Niflungs emportent les trésors de l’été. On vénérait Odin : ce dieu répond Fig. 14. — Freya.
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au Zeus grec et s’appelle l’Alfadir (l’anglais dirait father of all, père de tous). Sa femme s’appelle Freya ou Friga (fig. 14), et elle est la mère de Thor et de Baldr. Thor, avec son puissant marteau, en tant que Thor Miölnir, le batteur et le broyeur, est parallèle aux Alvada grecques et aux Maruts indiens (fig. 15). Une légende s’offre à nous, reconnaissable : Baldr était le plus beau de tous les habitants du Valhalla ; mais, quoique tous les autres dieux eussent juré de ne pas lui faire de mal, Loki, Fig. 15. — Thor.
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lequel n’avait fait aucun serment, « le détruisit à l’aide du gui ». Ce fait répond au meurtre d’Isfendigar tué par une épine et d’Adonis tué par la défense du sanglier. Quant à Loki, déité malveillante, on le dépeint comme le grand serpent qui entoure le monde, père d’Héla, la reine des régions situées sous la terre.

Après les grands dieux, leur séjour : le Valhalla, demeure avant tout d’Odin ; comme Zeus, l’Olympe, il l’habite avec tous les Aésir ou dieux. C’est là que parviennent les âmes des héros mourant sur le champ de bataille, guidées par les belles Valkyries, ou celles qui choisissent les corps des morts : je vois en elles, sous une forme plus haute et plus pure, les houris du paradis mahométan. Les Nornes enfin, trois sœurs, correspondent aux Fates des Latins ou Moires des Grecs : leurs noms sont Urd, Werdand et Skuld (ou Passé, Présent, Futur). Se les représenter comme des êtres doués d’une sombre et touchante beauté.

Tous, vous avez entendu parler du Crépuscule des Dieux, que célèbre aujourd’hui encore le théâtre musical allemand. Ces mots ont été employés pour désigner le temps où, comme on le supposait, le règne d’Odin et des Aésir devait toucher à sa fin. Semblable notion a-t-elle pu se faire jour, si Odin passait pour le grand Créateur de toutes choses ! Peut-être qu’inconsciemment le nom d’Odin fut employé dans plus d’un sens. Ainsi Eschyle parle de Zeus comme du dieu infini et éternel, dont le royaume ne peut avoir de fin ; mais qu’il vienne à nommer le Zeus mythique, fils de Cronos et mari d’Héré, il dit que ce Zeus détrôna son père et sera lui-même dépossédé par un descendant de Prométhée, son ami, à qui il a si gravement fait tort. Héraclès renversant Zeus répond exactement au Crépuscule des dieux norses.




  1. Voir aux Mythes grecs et latins, les chapitres relatifs à ces Héros et à ces Dieux.
  2. Voir aux Mythes grecs et latins les chapitres relatifs à ces personnages et à ces montres.
  3. Voir à l’Appendice : Mythes égyptiens et assyriens, et aux Mythes grecs les chapitres relatifs à ces personnages.
  4. Voir aux Mythes grecs et latins les chapitres relatifs à ces Héros.
  5. Voir aux Mythes grecs et latins les chapitres relatifs à ces Héros et à ces femmes légendaires.
  6. Voir aux Mythes grecs et latins les chapitres relatifs à ces femmes légendaires et à ces Héros.
  7. Voir aux Légendes grecques les chapitres relatifs à l’expédition des Argonautes.