Les Doïnas/IX

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La Source enchantée (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 49-51).




IX

LA SOURCE ENCHANTÉE


Au fond de la vallée, étaient deux jeunes filles à blanchir de la laine ; elles lavaient, elles riaient et causaient ainsi près de la source :

« Quand le vent du soir soufflera à travers les champs de seigle, nous prononcerons trois fois l’exorcisme mystérieux ; puis nous regarderons au fond de la source.

« Et notre prière exaucée, nous verrons comme dans un miroir si nous aurons des destinées heureuses et des fiancés jeunes et beaux. »

Sitôt que le vent du soir souffla à travers les champs de seigle, les jeunes filles prononcèrent trois fois leur exorcisme et regardèrent au fond de la source.

Et tout à coup, sur la surface limpide de l’eau, elles aperçurent en souriant deux images flottant comme à travers un rêve matinal.

Ces deux images étaient blondes ; elles avaient de grands yeux pleins de flamme, elles se mouvaient, se balançaient gracieusement, et souriaient aux jeunes filles.

Mais voici que tout à coup deux nouvelles images apparurent à la surface de l’eau, comme à travers un rêve matinal, deux images belles à voir.

Cependant ces nouvelles ombres n’étaient pas, ainsi que les premières, blanches comme la fleur des lis, et douces comme l’azur du ciel.

Elles étaient au contraire hâlées par le vent ; elles avaient des cheveux noirs, de larges sourcils et des yeux de vautour aux regards audacieux.

« Vois donc, ma sœur, quelle merveille, s’écrièrent follement les jeunes filles : voici les images de nos fiancés, ah ! qu’ils sont beaux à voir !

« Regarde ; ne dirait-on pas que ces ombres muettes désirent nous embrasser ? Regarde comme elles tendent leurs bras… Fuis, ma sœur, sauve-toi… »

Mais elles n’avaient pas achevé que déjà, sur leurs fronts et sur leurs cheveux, je ne sais qui avait déposé de doux baisers…

Depuis ce jour, les deux jeunes filles ne vont plus blanchir de la laine à la source du vallon, car maintenant elles passent leur vie dans les forêts sur les grandes routes.

Maintenant elles savent comment on lance une balle à l’ennemi, et souvent elles ont vu comment se sauvent les Albanais devant les brigands.

Car depuis que sur leurs fronts et sur leurs cheveux elles ont reçu de doux baisers, les chères enfants ont suivi dans les forêts profondes.

Deux braves aux larges sourcils, à la figure hâlée par le vent, et aux yeux de vautour qui lancent des regards audacieux.