Les Doïnas/Scènes historiques tirées des chroniques moldaves

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SCÈNES HISTORIQUES TIRÉES DES CHRONIQUES MOLDAVES




ALEXANDRE LAPUCHNEANO (1564-1569).


I


« Si vous ne me voulez pas, moi je vous veux. »


Jacob Héraclide Despote avait péri sous la massue de Stefan Tomche, qui, depuis lors, régnait en Moldavie. Mais Alexandre Lapuchneano, après deux défaites successives essuyées dans sa lutte contre les armées de Despote, s’était enfui à Constantinople ; là, il avait réussi à se faire donner par la Porte des troupes pour chasser l’usurpateur Tomche. Il rentra donc en Moldavie à la tête de sept mille spahis et d’un corps de trois mille volontaires, pour reconquérir le trône qu’il n’eût jamais perdu sans la trahison des boyards. Il était, en outre, porteur d’un ordre du sultan enjoignant au khan des Tartares Nogais de lui donner autant de troupes qu’il en aurait besoin.

Lapuchneano cheminait ayant à ses côtés le vornic Bogdan ; l’un et l’autre, montés sur des étalons turcs, étaient armés de pied en cap.

« Eh bien ! Bogdan, dit après un court silence Lapuchneano, penses-tu que nous réussirons ?

— N’en doutez point, monseigneur, répondit le courtisan. Le pays gémit sous l’oppression de Tomche ; l’armée qu’il commande n’attend pour se rendre à nous que la promesse d’une augmentation de solde. Quant au petit nombre de boyards auxquels il a laissé la vie, la crainte seule de la mort les retient dans l’obéissance ; mais dès qu’ils vous verront venir à la tête de forces considérables, ils abandonneront Tomche pour passer sous vos drapeaux.

— Fasse le ciel que je ne sois pas forcé d’agir comme l’a fait Mirce le voëvod chez les Munteni[1] ! Je te l’ai déjà dit, je connais les boyards, pour avoir vécu longtemps parmi eux.

— Grande est la sagesse de Votre Altesse. »

Pendant ce dialogue, ils étaient arrivés près de Tekoutsch ; ils firent halte dans un bosquet.

Un aprode[2] parut devant Lapuchneano.

« Seigneur, lui dit-il, des boyards viennent d’arriver et demandent la permission de vous être présentés.

— Qu’ils entrent ! » répondit Alexandre.

Et aussitôt, sous la tente où se tenait Lapuchneano entouré de ses boyards et de ses capitaines, quatre boyards entrèrent, deux déjà avancés en âge, les deux autres plus jeunes. C’étaient le vornic Motzok, le postelnic Veveritze, le spathar Spanciok et Stroïtsch[3].

En s’approchant du prince, ils s’inclinèrent profondément, sans toutefois baiser les pans de son habit, comme c’était alors la coutume.

« Soyez les bienvenus, boyards ! dit Alexandre avec un sourire forcé.

— Gloire et santé à Votre Altesse, répondirent les boyards.

— J’ai appris, reprit-il, les malheurs et les souffrances de la patrie ; je viens la sauver. Le pays m’attend avec joie et impatience.

— Votre Altesse se trompe, répliqua le vornic Motzok ; le pays est tranquille et heureux. On a déguisé la vérité à Votre Altesse : telle est l’habitude de la multitude ignorante et grossière ; elle exagère tout et fait d’un cousin un étalon[4]. Mais nous, délégués par le peuple, nous venons vous dire, en son nom, qu’il ne vous veut pas et ne vous aime pas, et qu’il vous prie de retourner…

— Si vous ne me voulez pas, moi je vous veux, interrompit Lapuchneano dont les regards étincelaient de colère, et si vous ne m’aimez pas, moi je vous aime. Avec ou sans votre volonté, j’avancerai. Que je recule, moi ! Ordonnez donc au Danube de remonter son cours. Le peuple ne me veut pas, dites-vous ? Vous mentez. C’est vous, vous seuls qui ne me voulez point ; je comprends.

On ne tranche pas la tête à un envoyé[5], répliqua Spanciok ; notre devoir était de vous dire la vérité, et nous vous la disons. Les boyards sont tous résolus à chercher un asile chez les Hongrois, les Polonais et les Munteni avec lesquels ils sont unis par des liens de parenté et d’amitié. Ils reviendront bientôt après avec des troupes étrangères ; malheur alors au pays que Votre Altesse aura livré aux horreurs de la guerre civile ! Malheur aussi peut-être à Votre Altesse elle-même ! Ce qui pourrait lui arriver, Dieu seul le sait : le prince Stefan Tomche…

— Tomche ! c’est ce misérable sans doute qui t’a appris à parler avec tant d’audace ! Je ne sais qui m’arrête que je ne te brise la tête avec cette massue, s’écria Lapuchneano en arrachant des mains de Bogdan une massue de fer.

— Celui à qui Dieu a fait la grâce de l’appeler son élu, répliqua Veveritze, ne peut être nommé misérable.

— Mais ne suis-je pas aussi l’élu de Dieu ? Ne m’avez-vous pas juré aussi foi et fidélité alors que je n’étais encore qu’un simple particulier, que je ne m’appelais que le stolnic Pierre ? N’est-ce pas vous qui m’avez choisi pour me porter au trône ? Et qu’avez-vous à reprocher à mon administration ? Quel sang ai-je versé ? Qui jamais a quitté ma maison sans avoir obtenu justice et consolation ou un adoucissement à ses peines ? Et maintenant, vous ne me voulez pas, vous ne m’aimez pas ! Ha ! ha ! ha ! »

Lapuchneano éclata de rire ; mais ce rire forcé et strident déguisait mal la fureur qui contractait les muscles de son visage et faisait étinceler ses yeux.

« Nous voyons bien, monseigneur, dit Stroïtsch, que les païens vont fouler de nouveau le sol de la patrie. Quand cette nuée de Turcs aura ravagé et dévasté le pays, sur quoi régnerez-vous ?

— Et avec quoi assouvirez-vous l’avidité insatiable de ces hordes de barbares que vous traînez à votre suite ? ajouta Spanciok.

— Avec vos biens à tous et non avec l’argent des paysans que vous dépouillez impitoyablement. Vous trayez le lait de la patrie ; à mon tour maintenant de vous traire. Assez, boyards ! retournez chez celui qui vous a envoyés, et dites-lui de ma part qu’il prenne bien garde de tomber entre mes mains, s’il ne veut pas que de ses os je fasse des flûtes, et que je ne recouvre mes tambours de sa peau. »

Trois des députés sortirent de la tente, le cœur navré de douleur. Motzok seul resta.

« Que me veux-tu ? lui demanda Lapuchneano. »

Motzok se prosterna à ses pieds.

« Seigneur ! seigneur ! s’écria-t-il, ne nous punissez pas dans la mesure de nos forfaits ! Songez que vous êtes Moldave ; rappelez-vous le précepte de l’Écriture, et pardonnez à ceux qui vous ont offensé ; épargnez, Seigneur, votre infortunée patrie ; licenciez ces troupes païennes ; avancez avec les seuls Moldaves qui composent votre suite ; non-seulement nous vous jurons qu’il ne sera pas touché à un cheveu de votre tête, mais nous promettons même, le cas échéant, de prendre les armes, nous, nos femmes et nos enfants, et de les faire prendre à nos domestiques et à nos serfs ; fiez-vous à notre promesse.

— Que je me fie à vous ? répondit Lapuchneano, qui devina la pensée secrète de Motzok. Crois-tu donc que j’aie oublié le proverbe moldave : « Le loup change de poil, mais jamais de naturel ? » Crois-tu que je ne sache pas ce que vaut la parole des boyards, la tienne en particulier ? Aurais-je oublié par exemple, que, commandant en chef de mes troupes, tu m’abandonnas à la première défaite ? Veveritze est mon ennemi de longue date ; lui, du moins, ne dissimula jamais son inimitié, Spanciok est jeune encore, dans son âme brûle le plus pur et le plus ardent amour pour la patrie ; j’aime en lui cette superbe audace qu’il ne se donna jamais la peine de cacher. Quant à Stroïtsch, c’est un enfant qui commence à peine à vivre et qui n’a pas eu le temps d’apprendre ce que c’est que la fausseté ou le mensonge ; il croit que tous les oiseaux qui volent sont bons à manger. Mais toi, Motzok, vieilli dans le mal, habitué à ramper devant tous les princes ; toi qui as trahi Despote, qui m’as trahi moi-même, toi qui es prêt à trahir maintenant Tomche, dis, ne serais-je pas un sot dont tu rirais bien le premier si je me fiais à toi ? Ah ! tu as cru que tu pourrais encore une fois me tromper ? C’est bien ; je te pardonne d’avoir pu le penser, et je te promets que je ne souillerai point mon sabre de ton sang. Oui, j’épargnerai tes jours, car tu m’es nécessaire pour me soulager des malédictions du peuple. Il est d’autres frelons dont il faudra que je purge la ruche. »

Comme le chien dont la langue lèche la main qui le frappe, Motzok baisa respectueusement la main de Lapuchneano ; la joie plus que l’effroi remplissait son cœur. Il savait que Lapuchneano ne pourrait se passer de lui. Les députés envoyés par Tomche avaient reçu ordre, s’ils ne réussissaient pas à détourner Lapuchneano de ses projets, de continuer leur route vers Constantinople, et, à force de plaintes et d’argent, d’obtenir de la Porte la destitution de Lapuchneano. Mais, voyant, d’une part, que ce dernier était venu dans le pays du consentement même de la Porte, et, de l’autre, craignant de retourner auprès de Tomche après le mauvais succès de leur entreprise, ils demandèrent à Lapuchneano la permission de l’accompagner. Ce fut Motzok qui suggéra cette idée à ses collègues, espérant, par ce moyen, arriver peu à peu, à l’aide de manœuvres habiles, à ressaisir les bonnes grâces et la confiance de son ancien maître


II


« Vous aurez à rendre compte, Madame. »


Tomche, trop faible pour résister, se retira chez les Munteni, tandis que Lapuchneano poursuivait librement sa marche vers la capitale, au milieu des acclamations du peuple. En effet, le règne de Lapuchneano avait été trop court pour qu’il eût eu le temps de dévoiler l’odieux de son caractère.

Les boyards tremblaient ; leurs appréhensions étaient d’autant plus fondées, qu’ils savaient que le peuple les détestait, et que le prince ne les aimait guère.

En effet, Lapuchneano n’eut pas plus tôt ressaisi les rênes du gouvernement, qu’il ordonna immédiatement qu’on remplît toutes les forteresses de la Moldavie, celle de Chotin exceptée, de bois sec et qu’on y mît le feu. Il voulait, par ce moyen, anéantir ces formidables asiles des mécontents qui, à l’abri derrière leurs remparts, ourdissaient des complots et des révoltes. En même temps qu’il détruisait ces foyers de la féodalité, il se servit de tous les prétextes pour dépouiller les boyards de leurs biens, afin de leur ôter tout moyen de séduire et de corrompre le peuple.

Pour rendre ces mesures encore plus efficaces, il eut soin de pratiquer de temps en temps quelques exécutions, propres, selon lui, à imprimer dans les âmes une terreur salutaire. Au moindre méfait, sur la plainte la plus frivole, la tête du boyard était attachée à un poteau devant la porte de son palais, avec une inscription portant la déclaration du délit vrai ou supposé. Puis, à peine cette tête commençait-elle à pourrir, qu’une autre la remplaçait.

Les mécontents n’osaient plus souffler mot, encore moins risquer quelque tentative. Une garde nombreuse, composée de mercenaires albanais, serbes et hongrois, suivait partout le prince ; les hommes de la plus vile condition, échappés à la vindicte des lois, ou expulsés de leur pays, avaient trouvé asile auprès de Lapuchneano, qui se les était attachés à prix d’argent. Quant aux troupes moldaves, elles étaient toutes commandées par ses créatures ; encore avait-il eu soin de les reléguer sur les frontières, après en avoir licencié le plus grand nombre.

Un jour, au sortir d’un long entretien avec Motzok, qui était rentré en faveur auprès de lui, et qui venait de lui soumettre le plan d’une nouvelle contribution, Lapuchneano se promenait seul dans une salle de son palais. Le prince paraissait soucieux, agité ; il se parlait à lui-même, et, à l’air sombre de son visage, il était aisé de voir qu’il méditait dans son esprit quelque projet sinistre, lorsqu’une porte latérale s’ouvrit tout à coup et laissa entrer la princesse Roxandre.

À la mort de son père, le bon Pierre Rareche, qui fut enterré, dit la chronique, au milieu du deuil et de la désolation générale, au monastère de Robota, qu’il avait bâti, Roxandre, encore enfant, resta orpheline sous la tutelle de ses deux frères Iliache et Stefan. Iliache succéda le premier à son père, et, après un règne de quelques jours, consumés dans les plus viles débauches, il se rendit à Constantinople, où il embrassa l’islamisme. Son frère Stefan, qui occupa le trône après lui, montra une dépravation encore plus grande. Il commença par forcer tous les étrangers, les catholiques surtout, à abjurer leur religion ; de sorte que plusieurs familles riches, qui s’étaient établies dans le pays, furent contraintes d’émigrer. Il fut ainsi cause de l’appauvrissement du pays et de la ruine du commerce. La plupart des boyards, qui avaient des liens de parenté avec les Polonais et les Hongrois, mécontents de la conduite du prince, se liguèrent avec les boyards émigrés et décidèrent sa perte. Les violences et la dissolution du prince hâtèrent l’exécution du complot. « Aucune dame, dit le chroniqueur dans sa naïveté, ne pouvait demeurer, pour peu qu’elle fût jolie, à cause de ses obsessions. » Un jour, pendant qu’il se trouvait à Tzoutzora, les boyards de sa suite, sans attendre l’arrivée des boyards émigrés, dans la crainte de le laisser échapper, coupèrent les cordes de sa tente, et, fondant sur lui, ils l’étouffèrent.

Roxandre se trouva ainsi le seul rejeton de la famille de Rareche. Les meurtriers de son frère résolurent de la marier à un certain boyard nommé Yolde, qu’ils avaient élu prince. Mais Lapuchneano, élu en même temps par les boyards émigrés, marcha à la rencontre de Yolde, le vainquit, le fit prisonnier et l’envoya dans un monastère après lui avoir fait couper le nez. Pour se concilier l’affection du peuple, dans le cœur duquel vivait encore la mémoire de Rareche, il épousa sa fille. C’est ainsi que la gracieuse Roxandre devint le partage du vainqueur.

Lorsqu’elle entra dans la salle, elle était vêtue avec toute la magnificence qui convient à une femme, épouse, fille et sœur de princes.

Par dessus sa robe d’une étoffe brochée d’or, elle portait un beniche[6] en velours bleu, doublé de zibeline, à longues et larges manches qui pendaient par derrière. Une ceinture d’or à agrafes d’améthyste, entourées de pierres précieuses, serrait sa taille délicate. Un petit chlik[7], également en zibeline, surmonté d’une aigrette blanche et soutenu par une large fleur d’émeraudes, s’inclinait gracieusement sur sa tête. Ses cheveux ondoyants flottaient épars sur ses épaules, selon la mode du temps. Sa figure, douée de cette beauté remarquable qui faisait jadis la renommée des femmes roumaines et qui est devenue plus rare de nos jours, par suite de mélange avec les nations étrangères, était remplie de distinction. Cependant elle paraissait triste et abattue, semblable à la fleur fragile qu’aucune ombre n’abrite contre les rayons brûlants du soleil. Jeune encore, elle avait perdu ses parents et avait eu la douleur de voir l’un de ses frères abjurer sa religion et l’autre périr sous les coups d’assassins. Destinée d’abord par la volonté du peuple à devenir la femme de Yolde, elle avait été à la fin contrainte, par ce même peuple qui disposait tyranniquement de son cœur, de donner sa main à Alexandre Lapuchneano, pour lequel elle n’éprouvait d’autre sentiment que celui de la déférence respectueuse et de l’obéissance que toute femme doit à son mari. Son âme aimante n’eût pas demandé mieux que de s’ouvrir à un sentiment plus doux ; mais quelle affection pouvait-elle ressentir pour cet homme en qui elle ne trouvait pas un seul sentiment humain !

En s’approchant de lui, elle s’inclina et lui baisa respectueusement la main. Lapuchneano, lui prenant la taille et la soulevant comme une plume, la posa sur ses genoux.

« Qu’y a-t-il, ma belle princesse ? lui demanda-t-il en déposant un baiser sur son front. Ce n’est pas aujourd’hui jour de fête ; quelle est donc la cause qui vous a fait quitter vos fuseaux ? Qui vous a réveillée si matin ?

— Les larmes versées à ma porte par les veuves qui crient vengeance à Notre-Seigneur Jésus et à la très-sainte Vierge pour le sang que vous faites répandre. »

Lapuchneano ouvrit ses bras avec un air sombre. Roxandre tomba à ses pieds.

« Ô mon bon et doux seigneur ! mon vaillant époux ! poursuivit-elle ; assez de veuves comme cela ; assez d’orphelins et de sang répandu ! Songez donc que Votre Altesse est toute-puissante et que quelques malheureux boyards ne peuvent vous nuire. Que manque-t-il à votre bonheur ? Vous n’êtes en guerre avec personne ; le pays est tranquille et soumis ; moi-même… ah ! Dieu le sait, combien je vous aime ! vos enfants sont beaux et jeunes. Songez qu’après la vie vient la mort, qu’il vous sera alors demandé un compte terrible du sang que vous faites répandre ; car ce ne sont pas quelques monastères que vous aurez fait bâtir qui pourront le racheter ; bien au contraire, c’est offenser le Très-Haut que de croire qu’on apaise sa colère en lui élevant des temples, et…

— Femme insensée ! s’écria Lapuchneano se redressant soudain de toute sa hauteur, et sa main, par habitude, se porta à la garde d’un poignard caché dans sa ceinture ; mais il se contint, et, se baissant pour relever Roxandre :

— Princesse, lui dit-il, que jamais plus de pareils propos ne sortent de votre bouche, ou, par le Dieu vivant ! je ne sais ce qui pourra arriver. Rendez grâces aujourd’hui à saint Démètre, le grand martyr, dispensateur du myre et patron de l’église que nous lui avons fait bâtir à Pangaratzi ; rendez-lui grâces de ce qu’il nous a empêché de commettre un péché en nous rappelant que vous êtes la mère de nos enfants.

— Dussé-je mourir, et mourir par vos mains, je ne puis me taire. Hier, au moment où j’allais rentrer chez moi, une dame s’est jetée avec cinq enfants devant mon radvan[8] et m’a arrêtée pour me montrer une tête clouée à la porte de votre palais. « Vous en répondrez devant Dieu, m’a-t-elle dit ; oui, vous aurez à rendre compte, madame, de ce que vous n’empêchez pas votre époux de tuer impitoyablement nos pères, nos maris et nos frères. Voyez-vous cette tête, c’est celle de mon mari, le père de ces cinq enfants restés aujourd’hui orphelins ! » Et elle me montrait de la main la tête dégouttant encore de sang ; et la tête me fixait d’une manière horrible ! Ah ! seigneur, depuis cet instant, cette tête est sans cesse devant mes yeux ; j’en ai peur ! je ne puis avoir de repos.

— Eh bien ! que me demandez-vous, que voulez-vous de moi ? lui demanda Lapuchneano.

— Je veux que vous ne répandiez plus de sang ; que vous fassiez cesser ces massacres ; que je ne voie plus de têtes coupées, car mon cœur se brise.

— Je vous promets qu’à partir d’après-demain vous n’en verrez plus, répondit Lapuchneano ; je vous prépare en même temps pour demain un bon remède contre la peur.

— Comment ! que voulez-vous dire ?

— Soyez tranquille ; demain, vous le saurez. Aujourd’hui, chère princesse, allez soigner les enfants et la maison, ainsi qu’il convient à une bonne ménagère ; disposez tout pour le dîner que je veux donner demain aux boyards. »

La princesse Roxandre sortit après lui avoir de nouveau baisé la main ; le prince la reconduisit jusqu’à la porte.

« As-tu tout disposé ? demanda-t-il avec empressement à l’intendant des prisons qui venait d’entrer.

— Tout.

— Viendront-ils ?

— Ils viendront. »


III


« La tête de Motzok ! nous voulons la tête de Motzok ! »


On avait fait savoir la veille à tous les boyards que le prince irait le lendemain entendre la messe à la cathédrale ; on les invitait, en son nom, à s’y rendre aussi, et après l’office, à venir dîner au palais.

Lorsque le prince arriva à l’église, la messe était déjà commencée, les invités s’y trouvaient tous.

Contre son habitude, Lapuchneano était vêtu avec toute la pompe princière. Il portait la couronne des Paléologues ; par dessus le dolman polonais en velours écarlate il avait la cabanitza turque. Pour toute arme il avait un poignard à manche d’or ; entre les boutons de son dolman, l’on apercevait une cuirasse en fils d’argent.

La messe finie, il descendit de sa stalle et alla baiser les images en se signant à plusieurs reprises. Arrivé devant la châsse du saint Jean le postérieur, il s’inclina avec plus d’humilité encore et en baisa pieusement les reliques. Les assistants remarquèrent qu’en ce moment le prince était fort pâle, et plusieurs d’entre eux crurent voir à son approche les reliques du saint tressaillir dans leur châsse.

Remontant ensuite dans sa stalle, il se tourna vers les boyards et dit :

« Messieurs les boyards, depuis le jour où j’ai repris les rênes du gouvernement, j’ai déployé une grande sévérité ; j’ai même poussé, je l’avoue, la rigueur jusqu’à faire couler le sang, quoique, j’en prends Dieu à témoin, ces sévérités coûtassent beaucoup à mon cœur. Mais, vous le savez tous, je n’ai agi ainsi que dans le désir de mettre un terme aux révoltes et aux trahisons qui désolaient ce malheureux pays, alors que de perfides ennemis ne cessaient de travailler à ma perte, sans souci de l’abîme où ils plongeaient la patrie. Aujourd’hui les temps sont changés ; les boyards, revenus à de meilleurs sentiments, reconnaissent que le troupeau ne peut se passer de pasteur, comme l’a dit le Sauveur lui-même : Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées. C’est pourquoi, vivons désormais en paix et aimons-nous les uns les autres comme des frères, conformément à l’un des dix commandements : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Pardonnons-nous réciproquement nos fautes, car nous sommes tous mortels et sujets à l’erreur, et prions notre Seigneur Jésus — à ce mot il fit un nouveau signe de croix — de nous remettre nos offenses, ainsi que nous le faisons à ceux qui nous ont offensés. »

Lorsqu’il eut fini cette étrange et incohérente allocution, il redescendit de sa stalle, s’avança jusqu’au milieu de l’église, fit de nouveau force signes de croix, et, se tournant vers le peuple assemblé, en face, à droite et à gauche :

« Pardonnez-moi, dit-il, braves gens, et vous, boyards, aussi !

— Dieu vous pardonne, Monseigneur, » cria la foule, à l’exception de deux jeunes boyards, qui, plongés dans la méditation, se tenaient à la porte de l’église appuyés contre une tombe. Personne n’avait fait attention à eux.

Lapuchneano sortit de l’église après avoir renouvelé aux boyards son invitation pour le banquet ; il monta sur son cheval et s’en retourna au palais. La foule ainsi que les boyards se dispersèrent.

« Eh bien ! dit l’un des jeunes boyards qui s’étaient abstenus de mêler leur pardon à celui des assistants dans l’église, que dis-tu de tout cela ?

— Je dis que tu feras sagement de ne pas paraître tantôt à la table du prince, répondit l’autre. » À ces mots, ils se mêlèrent dans la foule. Ces boyards étaient Spanciok et Stroïtsch.

À la cour, on avait fait de grands préparatifs pour le banquet. Le bruit s’était aussitôt répandu que le prince s’était réconcilié avec les boyards. Ceux-ci paraissaient ravis d’un changement qui, en calmant leurs appréhensions personnelles, ouvrait devant leurs yeux une nouvelle perspective de richesses et d’honneurs. Quant au peuple, il se montrait indifférent à cette réconciliation dont il n’attendait aucun bien pour lui-même pas plus qu’il n’en appréhendait de suites fâcheuses. Les plaintes qu’il eût été en droit de faire entendre s’adressaient moins à la personne du prince Alexandre qu’à celle de son ministre, le vornic Motzok, qui n’usait de son crédit que pour opprimer les citoyens. Les abus qu’il faisait de son autorité avaient excité plus d’une fois les murmures du public ; mais Lapuchneano, ou ne les entendait pas, ou n’en tenait pas compte.

L’heure du dîner approchait, les boyards commencèrent à arriver à cheval, escortés chacun de deux ou trois domestiques. Ils remarquèrent, en entrant, que la cour était remplie de militaires et que quatre canons étaient braqués contre la porte du palais ; mais ils pensèrent qu’ils avaient été placés là pour célébrer la cérémonie par des salves, selon la coutume. Quelques-uns soupçonnèrent bien un guet-apens ; mais, une fois entrés dans la cour, ils ne pouvaient plus en sortir, car les portes avaient été refermées aussitôt sur eux, et des sentinelles nombreuses veillaient à chacune.

Lorsque les boyards, au nombre de quarante-sept, se furent rassemblés, Lapuchneano se plaça en tête de la table, ayant à sa droite le logothète Trotouchan et à sa gauche le vornic Motzok. La musique commença à jouer ; les mets furent apportés et posés sur la table.

À cette époque, la mode des mets délicats ne s’était pas encore introduite en Moldavie ; le plus grand banquet ne se composait alors que de quelques plats. Après le borche polonais, venaient les mets grecs préparés aux légumes et flottant dans le beurre ; puis le pilau turc et enfin les rôts cosmopolites. La nappe de la table était, ainsi que les serviettes, en filali fait dans la maison. Les plats sur lesquels on servait les mets, les assiettes et les verres étaient en argent. Tout autour des murs, il y avait plusieurs rangs de pots de terre ventrus pleins de vin d’Odobesti et de Cotnar. Derrière chaque boyard se tenait un domestique pour lui verser à boire. Tous ces domestiques étaient armés.

Dans la cour, à côté de deux génisses et de quatre moutons rôtis, il y avait trois tonneaux défoncés pleins de vin ; les sloujitores mangeaient et buvaient. Les boyards, dans la salle, buvaient et mangeaient aussi. Les têtes commençaient à s’échauffer. Les boyards portaient au prince des toasts bruyants, auxquels répondaient les cris des lefedghis et le grondement du canon.

L’on était près de se lever de table, lorsque Veveritze, levant sa coupe, porta le toast suivant : « Vivez de longues années, monseigneur, et gouvernez en paix le pays ! Que Dieu vous affermisse dans votre dessein de respecter la vie des boyards et de ne plus opprimer le peuple ! »

Ces mots étaient à peine prononcés, que la massue de l’intendant des prisons, le frappant droit au front, l’étendit raide mort,

« Ah ! vous insultez votre prince, s’écria-t-il ; sus à eux, garçons ! » Au même instant, tous les domestiques, qui se tenaient derrière les boyards, tirèrent leurs glaives et se mirent à frapper. Une troupe de soldats, conduits par le capitaine des lefedgis, envahirent la salle et prêtèrent main-forte aux bourreaux. Quant à Lapuchneano, il avait pris Motzok par la main, et tous deux, retirés à l’embrasure d’une fenêtre ouverte, contemplaient cet horrible carnage qui commençait. Le courtisan, voyant son maître sourire, s’efforçait aussi d’appeler le sourire sur ses lèvres ; mais ce rire était glacé ; ses cheveux se hérissaient, et ses dents claquaient d’effroi. Et, en effet, la scène qu’il avait sous les yeux était horrible. Que l’on se figure, dans une salle de cinq toises de long sur quatre de large, une centaine d’hommes, les uns ivres de meurtre, les autres en proie à l’épouvante, s’agitant dans une effroyable mêlée, les bourreaux confondus avec les victimes. Les boyards, sans méfiance et désarmés, surpris lâchement par derrière, tombaient, la plupart, sans pouvoir se défendre. Les plus âgés mouraient en faisant le signe de la croix ; mais les plus jeunes vendaient chèrement leur vie. Les chaises, les plats, les assiettes, les pots qui garnissaient la table, tout devenait une arme dans leurs mains. Les uns, quoique grièvement blessés, se cramponnaient avec fureur à la gorge des assassins, et, oublieux de leurs blessures, les serraient jusqu’à les étouffer. Si quelqu’un d’entre eux parvenait à mettre la main sur un sabre, oh ! alors il vendait cher sa vie ! Plusieurs soldats périrent ; mais, en définitive, pas un boyard ne resta vivant. Quarante-sept cadavres gisaient par terre. Au milieu de la confusion de cette lutte, la table avait été renversée, les pots étaient brisés ; le vin, mêlé au sang, formait une mare sur le pavé. En même temps que ce massacre avait lieu dans la salle du haut, un autre massacre encore plus horrible venait de commencer dans la cour. Les domestiques des boyards se voyant inopinément attaqués par les soldats, prirent la fuite. Le peu qui parvinrent à s’échapper en s’élançant par dessus les murs, allèrent donner l’alarme dans les maisons des boyards, et, se renforçant au moyen des autres domestiques qui étaient restés au logis, ils tâchèrent de soulever le peuple. Une masse considérable se porta devant le palais, dont elle se mit à battre les portes à coup de hache. Les soldats, troublés par le vin, résistaient faiblement ; la foule, grossissant de moment en moment, devenait plus furieuse.

Le bruit de l’émeute parvint jusqu’à Lapuchneano, qui envoya l’intendant des prisons s’informer de la cause du tumulte. L’intendant sortit.

« Eh ! vornic Motzok, demanda le prince, dis-moi, n’ai-je pas bien fait de me débarrasser de ces méchants, de purger le pays d’une telle lèpre ?

— Oui, sans doute ; Votre Altesse a agi avec une haute sagesse. Moi-même, depuis longtemps, je voulais lui donner le conseil que… mais sa prudence m’a prévenu. Certes vous avez eu raison de vous débarrasser de ces méchants, attendu que… Certainement… Enfin il est hors de doute…

— L’intendant tarde bien à revenir, interrompit Lapuchneano. Je suis presque tenté d’ordonner qu’on tire à coups de canons sur cette vile multitude. Qu’en penses-tu, Motzok ?

— Sans doute, Monseigneur ! Faites jouer la mitraille. Quel malheur, après tout, que quelques centaines de vilains meurent, lorsque tant de boyards ont péri ? Oui, qu’on les tue ; mais qu’on les tue là, tous sans miséricorde.

— J’étais sûr d’avance de ta réponse, reprit le prince avec une aigreur mal contenue. Voyons pourtant d’abord ce qu’ils veulent. »

Pendant ce temps l’intendant était monté sur la plateforme du palais, d’où faisant signe au peuple, il s’écria à haute voix : « Braves gens, Son Altesse le prince m’envoie pour m’informer de ce que vous voulez. Que lui demandez-vous ? Pourquoi venez-vous comme des séditieux ? »

À cette demande, la foule demeura interdite. Comme toujours, le rassemblement n’avait point eu d’objet ; le peuple s’était porté au palais sans savoir lui-même pourquoi il y était, ni ce qu’il voulait. Alors des groupes se formèrent pour délibérer sur ce qu’on demanderait au prince. Enfin plusieurs voix crièrent de différents côtés :

« Qu’il diminue les impôts ! — Plus de corvées, plus de redevances !

— Qu’on ne nous opprime plus, qu’on ne nous dépouille plus !

— Nous sommes ruinés, nous n’avons plus d’argent ! — Motzok nous a tout pris. Motzok ! Motzok ! c’est lui qui nous dépouille ; c’est lui qui donne des mauvais conseils au prince. Qu’il meure !

— Qu’il meure, oui, qu’il meure ! Nous voulons la tête de Motzok ! »

Ces dernières paroles, qui répondaient au sentiment général, furent comme une étincelle électrique. Toutes les voix s’unirent pour ne former qu’un cri : Motzok ! nous voulons la tête de Motzok !

« Eh bien ! qu’y a-t-il, que veulent-ils ? demanda le prince à l’intendant le voyant venir ?

— La tête du vornic Motzok.

— Comment ? qu’est-ce ? s’écria celui-ci en faisant un bond comme s’il avait marché sur un serpent, tu as mal entendu, ami, ou si tu veux rire, tu choisis mal ton temps. Que signifient ces paroles ? qu’ont-ils à faire avec ma tête ? Non, ce n’est pas possible, tu es sourd, te dis-je, tu as mal entendu.

— Au contraire, dit le prince, c’est qu’il a très-bien entendu. Écoute plutôt toi-même, d’ici tu peux distinguer leurs cris. »

Et, en effet, les soldats résistant faiblement, n’avaient pu empêcher le peuple d’escalader les murs du haut desquels il criait à tue-tête :

« Qu’on nous livre Motzok ! nous voulons la tête de Motzok !

— Malheur, malheur à moi ! s’écria alors le lâche. Sainte Vierge ! ne m’abandonnez pas, je suis perdu ! Quel mal leur ai-je donc fait, à ces gens-là ? Vierge Marie, sauvez-moi de ce péril, et je jure de vous faire bâtir une église, de passer le reste de mes jours dans le jeûne, de monter en argent votre image miraculeuse qui est au monastère de Neamtzo. Et vous, Monseigneur, tout-puissant Seigneur ! n’écoutez pas ces rustres, ces vilains ; faites tirer sur eux ; qu’ils meurent tous. Je suis un grand boyard, moi ; eux ne sont que des vilains.

— Vilains, oui, mais nombreux, répondit Lapuchneano avec un grand sang-froid. Tuer un si grand nombre d’hommes pour un seul, ne serait-ce pas commettre un grand péché ? Je t’en fais juge toi-même. Va donc mourir pour le bien de la patrie, ainsi que tu t’en vantais lorsque tu vins me dire que le peuple ne me voulait pas et ne m’aimait pas. Je suis charmé que ce soit lui qui se charge aujourd’hui de te payer les services que tu m’as rendus autrefois, alors que tu vendis mes troupes à Antoine Sekeli, et m’abandonnas pour passer dans les rangs de Tomche.

— Infortuné ! infortuné ! s’écria Motzok en s’arrachant la barbe, car il comprit aux paroles du tyran qu’il n’y avait plus de salut pour lui. Du moins, accordez-moi le temps de faire mes dernières dispositions ; ayez pitié de ma femme et de mes enfants ; laissez-moi aller me confesser. »

Et il pleurait, il se lamentait, il sanglotait.

« Assez ! lui cria Lapuchneano, ne te lamente pas comme une femme ; sois donc courageux, sois un vrai Roumain. À quoi bon, d’ailleurs, aller te confesser ? Que dirais-tu à ton confesseur ? Que tu es un brigand et un traître ? Toute la Moldavie le sait. Allons ! qu’on l’emmène et qu’on le livre au peuple. Qu’on dise à celui-ci que c’est ainsi que le prince Alexandre récompense les oppresseurs et les voleurs du pays. »

L’intendant des prisons et le capitaine des lefedgis le saisirent immédiatement et se mirent à l’entraîner ; l’infortuné boyard criait en se débattant de toutes ses forces ; mais que pouvaient ses mains affaiblies par l’âge contre quatre bras vigoureux ? Il s’efforçait en vain de s’affermir sur ses pieds. Il trébuchait à chaque pas contre les cadavres de ses compagnons, et glissait dans le sang qui commençait déjà à se figer sur les dalles. Enfin, ses forces l’abandonnant, il fut entraîné par les satellites du tyran qui le hissèrent, plus mort que vif, sur la plate-forme, et le précipitèrent au milieu de la foule.

L’infortuné boyard tomba dans les serres de l’hydre aux mille têtes, qui, en un clin-d’œil, le mit en morceaux.

« C’est ainsi que le prince Alexandre récompense les oppresseurs et les voleurs du pays ! s’étaient écriés les envoyés du tyran.

— Vive notre prince ! » répondit la foule, et, satisfaite de cette victime, elle se dispersa.

Pendant que le malheureux Motzok périssait ainsi, Lapuchneano avait ordonné qu’on desservît la table, et qu’on coupât la tête à tous les cadavres qu’il fit jeter par la fenêtre. Puis, prenant les têtes, il les disposa de sa propre main au milieu de la table, suivant l’ordre de la naissance et du rang, et, plaçant en dessous celles des boyards de seconde classe, et celles des boyards de première classe au-dessus, il forma une pyramide de quarante-sept têtes ayant à son sommet celle du grand logothète. Cela fait, il se lava les mains, se dirigea vers la porte latérale, tira le verrou et la barre de bois qui la fermait, et entra dans l’appartement de la princesse.

Depuis le commencement de ce drame, la princesse Roxandre, ne connaissant rien de ce qui se passait, était dans une mortelle inquiétude. Elle ne pouvait apprendre la cause du bruit qu’elle entendait, car, d’après la coutume barbare du temps, les femmes ne quittaient point leurs appartements les jours de cérémonie ou d’une réunion quelconque ; quant aux servantes, aucune n’aurait osé se risquer au milieu d’une soldatesque indisciplinée. L’une d’entre elles, pourtant, plus courageuse que les autres, s’était glissée dehors, avait entendu les conversations, et, comprenant qu’il s’agissait d’une émeute, était revenue à la hâte pour avertir sa maîtresse.

Depuis ce moment, l’anxiété de la bonne princesse, qui redoutait pour son mari la fureur du peuple, ne faisait que s’accroître.

Le prince, en entrant, la trouva entourée de ses enfants et agenouillée devant l’image de la Vierge.

« Ah ! s’écria-t-elle, Dieu soit loué, je vous revois ! j’avais horriblement peur !

— C’est pour cela que, suivant ma promesse, je vous ai préparé un remède contre la peur. Suivez-moi, princesse.

— Mais quel était ce bruit, et ces cris que l’on entendait ?

— Rien. Les sloujitores s’étaient pris de querelle, mais tout est apaisé. »

À ces mots il prit la princesse par la main et la conduisit dans la salle.

À la vue d’un si horrible spectacle, la princesse poussa un cri terrible et s’évanouit.

« La femme est toujours femme, dit en souriant Lapuchneano ; au lieu de se réjouir, elle s’effraie. » Et, prenant la princesse dans ses bras, il la rapporta dans ses appartements, puis retourna dans la salle où l’attendaient le capitaine des lefedgis et l’intendant des prisons :

« Toi, dit-il en s’adressant au premier, fais jeter dehors les cadavres de ces chiens et range leurs têtes sur les murs du palais ; et toi, dit-il à l’intendant, tâche de mettre la main sur Spanciok et Stoïtsch.

Mais ceux-ci avaient déjà pris la fuite et étaient près du Dniester ; les hommes qu’on expédia à leur poursuite eurent beau se hâter, ils ne purent les atteindre ; ils n’arrivèrent qu’au moment où ils franchissaient la frontière.

« Dites à celui qui vous envoie, leur cria Spanciok, que nous nous reverrons avant de mourir. »


IV


« Si je me rétablis, je vais en tonsurer aussi plus d’un. »


Quatre années s’étaient déjà écoulées depuis la scène que nous venons de décrire, et Lapuchneano, fidèle à la parole qu’il avait donnée à la princesse Roxandre, n’avait plus fait couper la tête à aucun boyard ; mais, fidèle en même temps à ses instincts de cruauté, il inventait chaque jour pour les assouvir de nouvelles tortures.

Il faisait arracher les yeux, couper les mains, mutiler les corps de quiconque éveillait ses soupçons, soupçons imaginaires encore, car, dans toute la principauté, il ne se trouvait plus personne qui osât murmurer.

Cependant, il était tourmenté de n’avoir pas pu mettre la main sur Spanciok et Stroïtsch, qui s’étaient réfugiés à Camenietz, attendant des temps meilleurs et guettant une occasion favorable. Quoi qu’il eût pour beaux-frères deux comtes fort puissants par l’influence qu’ils exerçaient à la cour de Pologne, les deux fugitifs le tenaient dans des transes continuelles, et il s’attendait chaque jour à les voir entrer en Moldavie, suivis des Polonais, qui ne cherchaient qu’un prétexte pour cela. Mais il connaissait mal ces deux Roumains, trop bons citoyens pour appeler sur leur patrie le fléau de l’invasion étrangère.

Lapuchneano leur avait écrit plusieurs fois pour les inviter à rentrer dans le pays, s’engageant par les plus forts serments à ne leur faire aucun mal, mais eux n’avaient garde de se laisser prendre à ses promesses. Afin de les surveiller de plus près, il transféra sa résidence dans la forteresse de Chotin, à laquelle il fit ajouter de nouvelles fortifications ; là, peu de temps après, il fut attaqué de la fièvre typhoïde. La maladie fit de si rapides progrès, qu’il se vit bientôt presque aux portes du tombeau.

Dans le délire de la fièvre, toutes les victimes de sa cruauté lui apparaissaient hideuses et effrayantes ; il lui semblait les voir l’appelant devant le tribunal de l’éternelle justice. Il se retournait en vain sur son lit de douleur, il ne pouvait y trouver le repos.

Un jour, il fit appeler près de lui le métropolitain Théophane, les évêques et les boyards, et, après leur avoir déclaré qu’il se sentait arrivé au terme de la vie, il leur demanda pardon à tous avec beaucoup d’humilité. En même temps, il leur recommanda son fils Bogdan, qu’il instituait son héritier, en les priant de l’aider de leurs lumières, car un faible enfant, disait-il, ne saurait, s’il était abandonné à ses seules forces, ni se défendre contre les ennemis puissants dont il est entouré, ni défendre la patrie. Quant à moi, ajouta-t-il, alors même que je viendrais à me relever de cette maladie, je suis résolu à aller finir mes jours dans le monastère de Slatina ; aussi je vous demande en grâce, Pères évêques, quand vous me verrez près de mourir, donnez-moi la tonsure…

Il ne put en dire davantage. Les convulsions commençant, un évanouissement semblable à la mort lui glaça tout le corps. Le métropolitain et les évêques, croyant qu’il rendait l’âme, s’empressèrent de lui donner la tonsure et l’appelèrent Païsius, de son premier nom de Pierre, qu’il portait avant son avénement à la principauté.

Ensuite ayant proclamé prince le jeune Bogdan et salué régente la princesse Roxandre, sa mère, ils expédièrent des dépêches à tous les boyards du pays, ainsi qu’aux boyards émigrés et à tous les commandants des armées.

À la chute de la nuit, Spanciok et Stroïtsch arrivèrent, et aussitôt après avoir mis pied à terre, ils dirigèrent leurs pas vers la citadelle. Elle était déserte et muette comme le tombeau d’un géant. L’on n’entendait que le murmure des vagues du Dniester, qui venaient se briser contre les flancs nus et gris de la forteresse, et le cri monotone des sentinelles que l’on entrevoyait à peine à la lueur du crépuscule, appuyés sur leurs longues lances. Mais quel fut leur étonnement, en entrant dans le palais, de ne rencontrer personne ! Un valet seul se présenta au bout de quelques instants, et, d’un geste muet, leur indiqua la chambre du malade. Ils allaient y pénétrer, lorsqu’un grand bruit, qu’ils entendirent, les fit s’arrêter à la porte pour écouter.

Lapuchneano était revenu de sa léthargie. En ouvrant les yeux, il vit deux moines noirs comme des fantômes et immobiles comme des statues de bronze debout l’un aux pieds de son lit, l’autre à la tête. Il se regarda, et se vit couvert d’un froc noir ; à son chevet, gisait le chaperon noir des religieux. Il voulut lever la main, mais elle s’embarrassa dans un long chapelet de laine. Il crut un instant qu’il rêvait et ferma les yeux ; mais, les rouvrant bientôt, il vit les mêmes objets : chapelet, froc, chaperon, moines, tout était à la même place.

« Comment vous sentez-vous, frère Païsius ? lui demanda l’un des moines, voyant qu’il ne dormait pas. »

À ces mots, il comprit ce qui s’était passé ; son sang commença à bouillonner, et, se soulevant à moitié :

« Quelle comédie est-ce là ? s’écria-t-il ; vous vous jouez de moi ? Hors d’ici, cafards ! sortez, sinon je vous tue tous. » Et sa main se mit à chercher une arme autour de lui, mais ne trouvant que le chaperon, il le saisit avec fureur et le lança sur la tête de l’un d’eux.

Aux cris qu’il poussait, la princesse et son fils, le métropolitain, les boyards et les domestiques accoururent dans l’appartement.

C’est dans ce moment qu’étaient arrivés les deux jeunes boyards que nous venons de voir s’arrêter à la porte pour écouter.

« Ah ! vous m’avez tonsuré ! s’écriait Lapuchneano d’une voix rauque et effrayante ; vous croyez vous débarrasser de moi ? Chimère ! Avec l’aide de Dieu ou du diable, je me rétablirai, et alors…

— Ne blasphème pas, malheureux ! interrompit le métropolitain. Tu oublies que tu touches à l’heure suprême ! Songe, pêcheur, que tu n’es plus prince, mais un simple moine. Songe que tu effraies, par les cris et tes blasphèmes, cette femme innocente et cet enfant, espoir de la Moldavie…

— Scélérat hypocrite ! reprit le malade se débattant pour sortir de son lit ; tais-toi, car moi qui t’ai fait métropolitain, moi j’ai le pouvoir de te défaire ! Ah ! vous m’avez tonsuré, mais si je me rétablis, je vais en tonsurer aussi plus d’un ! Quant à cette chienne (et il montrait du doigt la princesse), je la couperai en quatre morceaux avec son petit, pour qu’elle n’écoute plus les conseils des scélérats et de mes ennemis. Il ment, celui qui dit que je suis moine. Non ! je ne suis pas moine : je suis le prince Alexandre. À moi, gardes ! Où donc sont mes braves ? Accourez, frappez, frappez à mort ! c’est moi qui vous l’ordonne. Tuez-les tous, qu’il n’en échappe pas un seul !… Ah ! j’étouffe… de l’eau ! de l’eau ! de l’eau ! » Et il tomba à la renverse, écumant de rage et de colère.

La princesse et le métropolitain sortirent. Spanciok et Stroïtsch allèrent à leur rencontre.

« Princesse, dit Spanciok la prenant par la main, cet homme doit mourir tout de suite. Voici une poudre, versez-la dans sa boisson…

— Du poison ! grand Dieu ! s’écria la princesse avec effroi.

— Oui, du poison, continua Spanciok. Si cet homme ne meurt pas de suite, la vie de Votre Altesse et celle de cet enfant sont en péril. Le père a assez vécu ; il a assez commis de crimes ; qu’il meure, pour que le fils soit sauvé ! »

Un valet sortit de la chambre du malade.

« Qu’est-ce ? lui demanda la princesse.

— Le malade a repris connaissance ; il demande de l’eau et son fils. Il m’a ordonné de ne pas revenir sans lui.

— Ah ! il veut le tuer ! s’écria douloureusement la mère, et elle serra avec frénésie l’enfant contre son sein.

— Vous n’avez pas de temps à perdre, madame, ajouta Spanciok. Rappelez-vous l’exemple de la princesse du voëvod Stefan, et hâtez-vous ; choisissez entre l’époux et le fils.

— Que me conseillez-vous, mon révérend père ? demanda la pauvre femme au métropolitain ; et ses yeux fondirent en larmes.

— Il est cruel et féroce cet homme, ma fille ; que le Seigneur Dieu vous éclaire. Moi je vais de ce pas tout disposer pour le départ avec notre nouveau prince ; quant à l’autre, que le Tout-Puissant lui pardonne et vous pardonne à vous-même. »

À ces mots, le métropolitain s’éloigna.

La princesse Roxandre prit la coupe d’argent remplie d’eau qu’un valet venait d’apporter. Éperdue, hors d’elle-même, elle y laissa machinalement tomber le poison. Au même instant, les boyards la poussèrent dans la chambre du malade.

« Que fait-il ? demandait avec anxiété Spanciok à Stroïtsch, qui venait d’entrebâiller la porte afin de voir ce qui allait se passer.

— Il demande son fils et à boire ; — la princesse tremble ; — elle lui présente la coupe. — Ah ! il la refuse ! »

Et avec la rapidité de l’éclair il s’élança au milieu de la chambre, et, tirant un poignard de sa ceinture :

« Prends et bois, Altesse, et grand bien te fasse ! lui cria Stroïtsch. »

Tremblante et pâle comme la mort, la princesse Roxandre essaya de s’éloigner ; mais à peine eut-elle la force de faire quelques pas, et elle s’appuya contre le mur.

« Que le crime que je viens de commettre retombe sur vos têtes ! dit-elle en sanglotant aux boyards ; car c’est vous qui m’avez forcé la main ; vous en répondrez devant Dieu ! »

Le métropolitain revint.

« Partons ! dit-il à la princesse.

— Partir ! Qui donc aura soin de cet infortuné ?

— Nous, répondent les boyards.

— À quelle horrible action vous m’avez poussée, père ! dit la princesse au métropolitain, et elle le suivit en pleurant. »

Les deux jeunes boyards rentrèrent dans la chambre du malade.

Le poison n’avait pas encore commencé à faire son effet. Lapuchneano, dans son lit, sur le dos, était calme, mais d’une pâleur extrême. Lorsque les boyards furent entrés, Lapuchneano les considéra pendant longtemps, et ne pouvant les remettre, il leur demanda qui ils étaient et ce qu’ils voulaient.

« Je suis Stroïtsch, répondit l’un.

— Et moi Spanciok, ajouta l’autre. Ce que nous voulons, c’est de te voir avant ta mort, ainsi que nous te l’avions promis.

— Oh ! mes ennemis ! murmura Alexandre.

— Oui, je suis Spanciok, répéta celui-ci. Spanciok que tu voulais tuer lorsque tu fis assassiner les quarante-sept boyards, et qui n’a échappé à tes embûches que par la fuite ; Spanciok, dont tu as spolié la fortune et réduit la femme et les enfants à la mendicité.

— Au secours ! je brûle ! j’ai du feu là… dit le malade en portant les mains sur son estomac.

— Dis : « Délivrez-moi, Seigneur, » car tu vas mourir : le poison fait son effet.

— Oh ! vous m’avez empoisonné, monstres ! Dieu de miséricorde, ayez pitié de mon âme ! Oh ! quel feu !… Où donc est la princesse ? où est mon enfant ?

— Ils sont partis, et t’ont laissé avec nous.

— Partis ! Ils m’ont abandonné ! ils m’ont laissé seul avec vous ! Oh ! tuez-moi !… de grâce, tuez-moi ! Délivrez-moi de ces souffrances ! Poignarde-moi, toi, tu es le plus jeune ; aie pitié de moi ! délivre-moi des douleurs qui me déchirent ! poignarde-moi ! dit le malade en s’adressant à Stroïtsch.

— Non, je ne souillerai pas mon vaillant poignard dans le sang impur d’un tyran tel que toi. »

Les douleurs augmentèrent ; le malheureux se débattait dans les convulsions.

« Oh ! mon âme brûle ! de l’eau ! de l’eau !

— Voici, dit Spanciok prenant sur la table la coupe d’argent ; il reste encore la lie du poison : bois, et rafraîchis-toi.

— Non, non ! je ne veux pas ! dit le malade en serrant les dents. »

Stroïtsch se jeta alors sur lui et le tint ferme, tandis que Spanciok, dégaînant son poignard, lui desserrait les dents avec la pointe et versait dans sa bouche le poison resté au fond de la coupe.

Lapuchneano mugissant comme un taureau qui voit la hache prête à le frapper, voulut se retourner la face contre le mur.

— Quoi ! tu ne veux plus nous voir ? dirent les boyards. Non, il faut, pour ta punition, que tu nous regardes. Apprends à mourir, toi qui sus si bien donner la mort ! »

Et tous deux le tenant ferme, attachaient sur lui leurs regards fixes, en l’apostrophant des plus amers reproches.

L’infortuné prince se débattait dans les spasmes de l’agonie ; sa bouche écumait, ses dents claquaient, ses yeux, injectés de sang, devenaient hagards ; une sueur glacée, triste présage de la mort, ruisselait à grosses gouttes sur son visage. Après un supplice d’une demi-heure, il rendit enfin son âme entre les mains de ses bourreaux.

Telle fut la fin d’Alexandre Lapuchneano, qui laissa une tache de sang dans l’histoire de la Moldavie.

On voit encore de nos jours, au monastère Slatina, bâti par lui et où il fut enterré, son portrait et celui de sa famille.


Negruzzi. — Traduit par J. Voïnesco.

FIN
  1. Les montagnards, nom que les Moldaves donnent aux Valaques.
  2. Espèce de gendarme.
  3. Titres honorifiques : vornic correspondait autrefois à maire du palais et ministre de la justice ; le postelnic était le ministre des affaires étrangères ; le spathar, ministre de la guerre, commandant en chef des armées.
  4. Proverbe moldave.
  5. Proverbe moldave.
  6. Beniche, espèce de pardessus à longues manches.
  7. Chlik, espèce de toque de forme ronde sans bords.
  8. Voiture princière dans la forme des chaises à porteur.