Les Doïnas/V

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La jeune Maghyare (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 38-41).




V

LA JEUNE MAGHIARE


Que de larmes amères, que de larmes de regret répandent deux beaux yeux au delà de la frontière ! Comme il palpite, comme il soupire, un pauvre cœur dévoré de tourments, non loin d’ici, dans le pays voisin !

Ils sont beaux ces yeux comme des yeux du paradis ; ils sont doux comme le soleil de mai. Fier est aussi le cœur qui gémit, car il s’agite dans le noble sein d’une jeune Maghiare comme une bête fauve dans sa cage.

Frère ! si tu avais les ailes de l’oiseau ou celles du vent pour parcourir le monde, tu ne trouverais nulle part, ni aux rayons brillants du soleil, ni dans la fraîcheur des ombres, une fleur aussi belle que la jeune Maghiare.

Son sein a la douce blancheur du lis, et cependant il exhale des soupirs douloureux ; ses yeux noirs sont pleins d’une flamme ardente, et cependant, hélas ! ils fondent en pleurs sur sa blonde figure comme des nuages de pluie.

Car un célèbre prince de la Romanie a traversé les montagnes, envahi la Hongrie et réduit à l’esclavage bien des malheureux et plus de mille nobles Maghiars !

Le prince romain est parti pour retourner dans ses États ; les esclaves, obligés de suivre leurs maîtres, ont quitté leur pays en pleurant, et la jeune Maghiare est restée seule, triste, les larmes aux yeux et le regret dans l’âme.

Voici trois jours qu’elle gémit constamment ; trois jours qu’elle regarde fixement sur la route ; mais elle n’aperçoit rien, hélas ! et le bien-aimé qu’elle attend n’apparaît pas !

Où donc est ton amant ? dans quels chemins s’est-il égaré ? Où peut-il être, grand Dieu ! qu’il tarde ainsi depuis trois jours à accourir auprès de toi, charmante fille ?… Ah ! qui pourra dire où il se trouve, qui le pourra ?

Hélas ! comme toi il verse des larmes amères, des larmes de regret, au delà de la frontière ; comme toi, il soupire, le cœur dévoré de tourments et d’amour, non loin d’ici, dans le pays voisin.

Or, si tu veux le voir encore, il faut courir par delà les grandes montagnes, dans la terre du bison[1], là où gémissent au sein de l’esclavage bien des malheureux et plus de mille nobles Maghiars !

Par delà les montagnes, par delà les forêts, par delà les fleuves profonds, dans cette contrée où les fleurs sont si brillantes, où les jeunes filles sont si belles, où les Doïnas sont si touchantes !

Il faut aller du côté du soleil levant, dans ce pays qui n’a jamais été soumis par les armes, là où les glaives sont implacables, où il croît des forêts de chênes sur les montagnes, là enfin où il naît des vaillants d’élite !…

Voilà qu’aux premiers rayons de l’aurore la jeune et noble Maghiare est déjà partie, montée sur un cheval blanc que personne n’avait encore dompté ; elle est partie couverte de vêtements d’hommes et armée d’un glaive.

Frère ! si tu avais les ailes de l’oiseau ou bien même les ailes du vent, tu ne pourrais l’atteindre dans sa course, car elle ne vole ni comme le vent ni comme l’oiseau léger, mais comme le doru[2] qui fait mourir.

Plaines, vallées, nuages du ciel, tout disparaît derrière elle ; quiconque la voit, l’aperçoit à peine comme une étoile qui brille un instant pour s’effacer aussitôt dans l’immensité.

La voici qui pénètre au sein des forêts profondes, au sein des forêts sans limites, où l’on entend hurler des milliers de bêtes fauves ; et l’intrépide jeune fille avance par un petit sentier perdu.

Les ombres de la nuit s’étendent ; l’esprit de la terreur prend son vol à travers le monde ; le vent souffle et gémit ; la forêt hurle et frémit ; le tonnerre gronde sourdement dans le ciel.

Mais la jeune fille avance toujours ; elle anime sans cesse le blanc coursier qui respire à peine et qui laisse de vastes espaces derrière lui… car celui qui est tourmenté par le doru se rit du vent et du tonnerre.

Voilà que, dans une heure fatale, ils sont arrivés aux bords d’une eau courante ; petit ruisseau sans nom qui coulait mystérieusement dans le monde, en déposant une écume argentée aux pieds des fleurs de ses rivages.

« Allons, mon intrépide, passe à l’autre bord ! » Ainsi la jeune fille parle à son coursier ; mais le coursier s’arrête, fixe les yeux à terre et renifle en frémissant.

« Allons, ami, je t’en conjure, au nom du Seigneur Dieu, allons retrouver mon bien-aimé, car il y a si longtemps que mon âme gémit de son absence !… Allons, mon brave coursier, sois sans peur ! »

Le cheval hennit tristement et se lance dans le ruisseau… Hélas ! souvent l’eau est aussi cruelle qu’une bête fauve… La malheureuse Maghiare disparaît dans les flots et son cheval seul reparaît à l’autre bord.

Quand les rayons de l’aurore brillèrent à l’horizon, ils éclairèrent le corps de la jeune fille gisant parmi les fleurs du rivage blanchi par l’écume. Depuis lors, le ruisseau porte dans le monde le nom de la noble Maghiare[3].

  1. La Moldavie ; les armes de ce pays sont représentés par la tête d’un bison.
  2. Le mot doru n’a point d’équivalent dans la langue française ; il exprime un sentiment puissant qui tient à la fois du désir, du regret, de l’espoir, de la douleur et de l’amour.
  3. Ce ruisseau des Carpathes s’appelle Maghiarnitza.