Les Doïnas/VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

André Popa (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 44-46).




VII

ANDRÉ-POPA[1]


Qui passe dans la Vallée-Seca[2], armé d’un kangiar sans fourreau et la poitrine découverte ? C’est André Popa le fameux.

Depuis sept années il se joue bravement de l’autorité du prince ; depuis sept ans il pille sans relâche, le redoutable brigand André.

Jour et nuit à cheval, il prélève des contributions sur toutes les grandes routes, dans tout le pays, et les Albanais du prince fuient tant qu’ils peuvent devant lui.

Car il possède un fusil chargé de trois balles, et il possède encore un cheval, âgé de quatre ans, qui aime à mordre la chair des ennemis de son maître.

Et il possède encore sept frères, marqués au bras gauche du signe de la croix, lesquels ont sucé du lait mêlé de sang, et il n’a peur de rien au monde, le brave André Popa.

« Capitaine, mon frère, qu’aperçoit-on là-bas, du côté du soleil ? — On aperçoit quatre chevaux. — N’as-tu pas entendu parler d’un certain Mihaïu ?

— Apprête tes armes, capitaine, car le beau Mihaïu est à ta poursuite ; le voici qui vient vers toi comme un dragon ; fais trois fois le signe de la croix pour implorer l’aide du Seigneur Dieu. »

À peine les a-t-il aperçus dans le lointain que le terrible André, s’adressant aux siens, dit :

« Allons, mes braves, chasser les nefers[3] ! après quoi la hora des belles femmes nous attend. »

Il dit, hurle, s’élance. Son cheval léger traverse rapidement, et la plaine, et le ruisseau, et le bois ; il vole suivi de ses brigands.

De son côté, le beau Mihaïu arrive à sa rencontre, fier et terrible comme une colonne de feu ; il accourt sur un cheval blanc, qui semble ne pas avoir assez d’espace devant lui, et qui jette des flammes par ses yeux.

Ils courent tous avec la rapidité du vol de l’hirondelle ; ils courent avec la rapidité de la foudre qui tombe, et ils vont, mes braves, ils vont emportés par leur colère de heyducs[4].

Front contre front, poitrail contre poitrail, ils se heurtent tous à la fois, et la vallée retentit du bruit de ce choc terrible ; la lutte commence ! ils sont tous engagés dans la mêlée, tous enivrés de l’odeur du sang.

Hourra ! frères ! Les chevaux hennissent ; l’air étincelle au-dessus de leurs têtes ; hourra ! Voici la mort qui apparaît déjà parmi eux ; voici le vautour qui s’est arrêté dans son vol.

Pendant toute la durée d’un long jour d’été les braves se frappent à mort de leurs armes aiguisées et de leurs poings amortis.

Le sang coule à flots sur la route, les voix s’éteignent dans les gosiers. Dix combattants sont tombés ; deux seuls restent encore debout : le beau Mihaïu et André Popa.

Mais André a perdu un de ses bras dans la mêlée ; il fuit, saisit son cheval près de la fontaine, saute dessus, suspend son corps à la selle et dit :

« Vole comme le vent, ô mon coursier rapide ! arrache-moi aux tourments cruels, je jure de te soigner comme un frère si tu parviens à me sauver. »

Le coursier léger s’élance… mais en vain ! car Mihaïu les a aperçus et s’écrie : « Attends un peu, brigand de prêtre ; je veux t’apprendre qui je suis… »

Il dit, tend son fusil et envoie une balle dans le front du brigand. Hourra ! du haut des nuages le vautour a poussé trois fois des cris de joie.

  1. André le prêtre.
  2. Vallée aride.
  3. Hommes armés, pour la plupart Albanais, au service des princes phanariotes, et qui étaient chargés de poursuivre les brigands ; espèce de maréchaussée.
  4. Fug cum fuge-o rîndurica
    Fug ca fulgerul ce pica
    Si ce duc voĭniicĭ duc
    Cu urgie de haĭduc.

    Ces quatre vers perdent naturellement dans la traduction non-seulement le mouvement vigoureux qu’il y a dans l’original, mais aussi leur harmonie imitative.

    Gœthe a dit avec raison :

    Wer den Dichter will verstehen
    Muss in Dichter Lande gehen.

    Pour saisir tout ce qu’il y a de beau dans une poésie, il faut la lire dans l’original ; pour comprendre ce que le Rouman attache d’idée de suavité dans le mot Doïna ; pour sentir ce qui se passe dans l’âme du poëte en présence de cette belle nature qu’il a chantée, dans ses Adieux à la Moldavie, dans son Retour au Pays, il faut, comme le dit Gœthe, « aller dans le pays du poëte. »