Les Doïnas/XI

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L’Heure fatale (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 53-55).




XI

L’HEURE FATALE


Par le versant de la montagne passe une belle armée, une armée de Romains. Ce sont des braves d’élite qui vont combattre des hordes de païens,

Tandis que du sommet d’une verte colline qui se perd parmi les grandes montagnes, deux jeunes filles, deux sœurs, blanches fleurs de muguet, les suivent de leurs regards et de leurs regrets.

« Vois-tu, ma sœur, l’armée descendre là-bas sur le versant ? les vois-tu, nos braves montagnards, pénétrer là-bas dans la forêt de chênes, et disparaître les uns après les autres ?

« Hélas ! on ne les aperçoit plus ! qui pourra croire à mes terreurs… car cette armée est commandée par mon vieux père et par mon jeune amant.

« Ils s’en vont dans la vallée, où le pays gémit amèrement, et se débat sous le glaive du Tatare féroce.

« Ils descendent aux pieds des montagnes, armés de leurs glaives nus, et crois-moi, petite sœur, il y aura bien du sang de versé dans les hordes ennemies.

« Car notre vieux père est impitoyable pour les païens, quand il se précipite dans la mêlée ; notre père est un Romain fort et vaillant comme le prince Étienne-le-Grand, et il a du bonheur au sein des combats.

« Je ne redoute rien pour lui, mais, hélas ! je frémis en pensant à mon ami Lissandre, qui est si jeune encore et que j’aime tant !

« Mon doux ami n’a chassé jusqu’à ce jour que des oiseaux de proie et des cerfs aux grandes cornes ; c’est la première fois de sa vie qu’il va faire la chasse aux Tatares.

« Et j’ai bien peur, et mon cœur se brise quand je pense à lui, car il aime beaucoup les dangers ; il aime beaucoup à faire des actions valeureuses, mon jeune bien-aimé !

— Tais-toi, ma chère enfant, ne pleure pas d’avance sur le sort de ton amant, car te préserve le Seigneur Dieu de parler ainsi dans une heure fatale !

« Allons plutôt au monastère pour avertir le saint ermite de brûler de l’encens et de prier Dieu, afin qu’il ne reste plus de trace de Tatare sur la terre. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’armée victorieuse a fait disparaître l’ennemi féroce ; il n’en reste plus de trace sous le soleil ; et maintenant voici nos braves Romains qui retournent aux montagnes, conduits par leur vieux capitaine.

Mais, hélas ! la malheureuse jeune fille cherche en vain son amant parmi les guerriers ; il avait succombé dans la mêlée après avoir fait des actes d’héroïsme !…

Les vieillards de mon pays assurent qu’il y a dans la vie des heures favorables et des heures fatales. Malheur à ceux, malheur à celles qui prononcent des vœux dans une heure fatale !