Les Emeutes sous Louis XIV

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Les Emeutes sous Louis XIV d’après des documens nouveaux
Pierre Clément


On a déjà beaucoup écrit sur Louis XIV et les événemens de son règne sans que le sujet soit épuisé, sans qu’on se lasse même de le discuter dans ses grandes lignes comme dans ses détails. Les sciences naturelles, nous en avons la preuve par les progrès qu’elles font tous les jours, ont des attraits irrésistibles, et les problèmes qu’elles posent à l’intelligence passionnent des milliers d’esprits chercheurs et ingénieux. Quoi d’étonnant que l’homme s’intéresse plus vivement encore à l’analyse et à la connaissance approfondie de ses semblables, soit que la Providence les ait marqués du sceau du génie, soit que, chefs d’empire, leur nom serve à personnifier un système de gouvernement ? Or, sous ce dernier rapport, aucun souverain n’a mieux que Louis XIV façonné son époque et n’y a laissé une plus forte empreinte de sa personnalité. On a bientôt fait de dire que les scandales de la régence et de Louis XV sont les causes principales de la révolution de 1789. L’orage venait de plus loin ; il était en germe dans les institutions despotiques du règne précédent, dans les excès de la réglementation et la désorganisation des municipalités, au moins autant que dans l’inégalité des charges publiques et l’opposition systématique des diverses classes à toute sorte d’améliorations. Le régent et Louis XV eussent-ils possédé toutes les vertus qui leur manquaient, la catastrophe eût tout au plus été retardée. Sans remonter plus loin, qu’on se reporte au premier manifeste de la fronde, et l’on verra ce que les esprits éclairés, les politiques du temps pensaient de l’organisation des pouvoirs. N’est-ce pas Mme de Motteville, une fidèle amie de la régente, qui raconte que « les marchands eux-mêmes étoient infectés de l’amour du bien public, qu’ils estimoient plus que leur avantage particulier ? » Utiles au point de vue de l’unité territoriale et de la concentration du pouvoir, les coups d’autorité de Richelieu avaient si bien mis en relief les vices du gouvernement absolu, que toute l’habileté de Mazarin ne suffit pas à faire prendre le change. La folle ambition des princes du sang fit par malheur avorter un mouvement généreux qui aurait pu être le point de départ d’une constitution équitable et libérale, aussi nécessaire à la royauté qu’au peuple. Quant à Louis XIV, l’esprit troublé par les événemens qui se passaient en Angleterre, tournant le dos à l’avenir, il ne fit, pendant plus de cinquante ans, surtout de 1660 à 1675, qu’aggraver une situation déjà pleine de périls.

Soyons juste pourtant. Rien n’était plus de nature à lui faire illusion que le calme inusité dont jouit Paris après les sanglantes commotions de la guerre civile. Si dans les esprits ce calme se fit lentement, il n’y parut pas au dehors. A partir de 1653, et pendant toute la durée du règne, c’est à peine si aux plus mauvais temps des disettes quelques grondemens se faisaient entendre. Le maître et ses ministres, qui n’avaient pas oublié la turbulence des années de la minorité, n’aimaient pas le bruit, et aux premiers tumultes de la rue des mesures sévères rétablissaient l’ordre un moment troublé. Souvent même des explosions nationales et qui n’avaient rien d’agressif étaient étouffées à l’origine. C’est ce qui eut lieu quand circula le bruit de la mort du prince d’Orange et à l’occasion des cris proférés contre la princesse de Carignan en haine de la maison de Savoie. Invité à prévenir ces manifestations jugées inconvenantes, le lieutenant-général de police se le tint pour dit. Lors de la révocation de l’édit de Nantes, la populace de Paris (nul n’excite impunément les mauvaises passions) ayant insulté au lit de mort des protestans qui refusaient d’abjurer, la police fut encore obligée d’intervenir. Enfin à l’époque des terribles disettes de 1692 et de 1709 des troubles éclatèrent, et il fallut sévir principalement contre des soldats. Ces désordres purement accidentels n’avaient d’ailleurs aucun caractère d’opposition, et l’on peut affirmer que, pendant plus d’un demi-siècle, l’exercice de l’autorité la plus despotique ne rencontra pas le plus léger obstacle chez les Parisiens. Indépendamment du lieutenant de police et de sa justice sommaire, les gardes du roi et les mousquetaires de toutes couleurs tenaient en respect la grande ville et ses faubourgs.

Mais si la capitale du royaume goûta, à part les circonstances exceptionnelles que nous venons d’indiquer, les douceurs de cette longue tranquillité, il n’en fut pas de même dans plusieurs provinces où de graves soulèvemens, des révoltes menaçantes appelé- rent une répression énergique et parfois impitoyable. Comprimé à Paris par l’imposant spectacle des forces militaires, le mécontentement se faisait jour où il pouvait. On doit ajouter, il est vrai, que sauf les déplorables collisions des Cévennes, toutes ces révoltes furent provoquées par des accroissemens d’impôt. Du premier au dernier jour du règne, dans les villes comme dans les campagnes, cette question, triste conséquence des grands travaux de Versailles, des prodigalités ruineuses, des guerres continuelles et des subventions accordée, aux princes, dont il fallait acheter l’alliance, agita les esprits. On ne peut plus se dissimuler aujourd’hui, en présence du témoignage officiel des intendans et des évêques, que, même du temps de Colbert, et grâce à l’influence, devenue toute-puissante de Louvois, la misère des campagnes était excessive et presque générale. On ne sera donc pas surpris que les aggravations d’impôt y aient causé de nombreux soulèvement. L’histoire s’en est à peine occupée jusqu’à ce jour, mais il n’est plus permis de les passer sous silence. Les plus considérables furent ceux qui agitèrent successivement le Boulonnais, les Landes, Bordeaux, Rennes et la Basse-Bretagne. Des mouvemens partiels qui eurent lieu à Bayonne, à Bourges, à Lyon, dans le Vivarais et les Pyrénées, à Tours, à Périgueux, au Mans, provoquèrent aussi des sévérités outrées, eu égard à la détresse de ceux qu’elles atteignaient. Il serait sans utilité de les décrire tous. Il suffira d’entrer dans quelques détails sur les principaux, d’en faire connaître les causes, les péripéties d’après des documens trop peu consultés, et de montrer enfin comment, dans ces circonstances critiques, ministres, gouverneurs, intendans, usaient, dans l’intérêt général, du pouvoir à peu près arbitraire dont ils étaient investis.


I

La première en date des grandes révoltes dont nous aurons à parler, et l’une des plus sérieuses, celle du Boulonnais, n’a pas encore été impartialement racontée. Une histoire locale a insisté sur la rigueur de la répression [1]. Les instructions de Louis XIV au dauphin, quelques lettres de Colbert et de ses agens, un mot de la Gazette de France et de Bussy-Rabutin, complètent les faits. Des quartiers d’hiver ruineux avaient, pendant plusieurs années, écrasé les campagnes. Les exigences des troupes furent surtout intolérables dans l’hiver de 1660 à cause de la cherté des grains. Désireuse d’éviter cette occasion constante de conflits, la province offrit béné- volement au roi, qui l’accepta, une somme de 40,000 livres. L’année suivante, la paix ayant été signée, il n’y eut point de quartier d’hiver. Malgré cela, la cour exigea une contribution extraordinaire de 30,000 livres, qui devait être permanente. Une députation envoyée immédiatement à Paris fut éconduite. A la nouvelle que leurs députés n’avaient rien obtenu, les paysans du Boulonnais refusèrent le paiement de l’impôt, maltraitèrent les collecteurs et se réfugièrent par bandes dans les montagnes, où ils soutinrent la lutte contre les troupes royales. Dans ses instructions au dauphin, Louis XIV raconte que diverses provinces jouissaient à cette époque de privilèges incompatibles avec le droit, la stricte justice et l’autorité souveraine, que le Boulonnais entre autres, aguerri par des luttes constantes avec l’Angleterre et l’Espagne, s’enorgueillissait d’une sorte de milice aux ordres de la province, et toujours prête à se réunir. Écoutons à ce sujet la parole impérieuse du jeune roi, faiblement adoucie par la rhétorique de Pellisson :

« Je voulus, dit-il, y faire imposer une très petite somme, seulement pour lui faire connoître que j’en avois le pouvoir et le droit : cela produisit d’abord un mauvais effet ; mais l’usage que j’en fis, quoique avec peine et avec douleur, l’a rendu bon pour les suites. Le bas peuple, effrayé, d’une chose qui lui paroissoit nouvelle, ou secrètement excité par la noblesse, s’émut séditieusement contre mes ordres. Les remontrances et la douceur de ceux à qui j’en avais confié l’exécution, étant prises pour timidité ou pour faiblesse, augmentèrent le tumulte, au lieu de l’apaiser. Les mutins se rassemblèrent en divers lieux jusqu’au nombre de six mille hommes. Leur fureur ne pouvoit être dissimulée. J’y envoyai des troupes pour la châtier, ils se dispersèrent pour la plus grande partie. Je pardonnai sans peine à tous ceux dont la retraite témoignoit le repentir. Quelques-uns, plus obstinés dans leur faute, furent pris les armes à la main et abandonnés à la justice. Leur crime méritoit la mort ; je fis en sorte que la plupart fussent seulement condamnés aux galères, et je les aurois même exemptés de ce supplice, si je n’eusse cru devoir suivre en cette circonstance ma raison plutôt que mon inclination [2]. »

Qui ne sait le sort réservé à ces sortes de révoltes, même aux plus formidables en apparence ? Après quelques succès accompagnés de crimes inutiles, les chefs du complot hésitent et s’effacent, les troupes arrivent, et la foule entraînée expie la faute de quelques meneurs. « Le roi, dit la Gazette de France, ayant eu avis que plusieurs paysans du Boulonnois, à la suscitation de quelques particuliers, avoient pris les armes et commis divers excès en la personne de leurs compatriotes qui demeuroient dans leur devoir, même pillé et brûlé leurs maisons pour les obliger à se soulever, sa majesté résolut de faire marcher de ce côté-là dix compagnies de gardes françoises, cinq des Suisses, avec vingt-trois de chevau-légers, et d’envoyer le sieur de Machault, maître des requêtes, pour faire le procès aux coupables [3]. » Bussy-Rahutin confirme ces détails, en ajoutant que ces coquins, derrière lesquels, Louis XIV et ses ministres voyaient pourtant la noblesse du pays, furent bientôt mis à la raison [4]. Que pouvaient les rebelles contre, un tel déploiement de forces ? Une rencontre eut lieu vers le 12 juillet au bourg d’Eucliers, où, cinq cent quatre-vingt-quatorze individus furent pris, tués ou blessés. Il y avait dans le nombre cent dix enfans et deux cent un vieillards. Le nombre des prisonniers s’éleva bientôt jusqu’à trois mille. Le maître des requêtes chargé d’informer était habile, expéditif, ennemi des difficultés ; il fut bientôt prêt. « Je dois vous dire en secret, lui écrivit, Colbert, que cette révolte pourrait bien faire naître au roi la pensée, d’annuler tous les privilèges des Boulonnois, qui sont fort grands, les peuples étant exempts des tailles, aides, gabelles, et généralement de toute sorte d’impositions, pourquoi il est d’une très grande conséquence que vous dirigiez vos informations et procédures en sorte qu’il soit évident que sa majesté aura beaucoup de raison et de justice d’exécuter cette pensée, en cas qu’elle s’y détermine entièrement, ce que je ne doute point que vous ne fassiez aisément, et par la qualité de la chose en soi qui vous fournira assez de matière pour la tourner ainsi, et par votre adresse et la facilité que vous avez de donner aux affaires la face que l’on souhaite [5]… » Quelques jours après, Colbert invita de Machault à prendre des juges hors du pays par le motif que ceux-ci « auroient trop d’indulgence et de compassion pour donner un exemple de terreur. » Si le commissaire du roi avait par hasard éprouvé quelques embarras, ils, n’auraient pas été de longue durée, car on lui expédia de Paris un jugement tout dressé. « On a envoyé au sieur de Machault, dit la Gazette, un arrêt du conseil portant que le procès seroit fait à douze cents des plus coupables, que ceux qui se trouveroient de l’âge de vingt ans et au-dessous, ou de soixante-dix et au-dessus, ensemble les estropiés et les infirmes, seroient mis en liberté, et que, du reste il en seroit choisi quatre cents des plus valides pour servir à perpétuité sur les galères. »

C’était juste le moment où, pour reconstituer les galères, si négligées par Mazarin, Colbert recommandait aux procureurs-généraux de ne requérir la peine de mort que pour les crimes exceptionnels et d’envoyer aux chiourmes le plus de condamnés possible, pourvu qu’ils fussent forts et valides. L’arrêt, dressé à Paris, fut aussitôt transformé en jugement. Un des chefs de l’insurrection » roué vif sur une place de Boulogne, plusieurs autres pendus à Samer, Marquise et dans quelques villages voisins, servirent d’exemple. Quant aux quatre cents qu’on avait décidé, avant jugement, d’envoyer aux galères, on a, par un agent de Colbert, des détails sur leur état. Arrivé à Montreuil-sur-Mer le 31 juillet pour prendre la conduite de la chaîne, il les avait trouvés à peu près nus, malades, décimés par les fièvres ; il espérait pourtant qu’ils se porteraient mieux quand ils auroient pris l’air. Un autre agent mandait le 6 août à Colbert que les quatre cents forçats de Montreuil étaient bien misérables. « Il faut, ajoutait-il, faire un peu de dépense extraordinaire afin de les remettre, car ce sont de bons hommes qui pourront servir, s’ils sont bien ménagés et secourus. Si l’on peut les conduire comme il faut, ce sera un grand renfort pour les galères de sa majesté [6]. » Les préparatifs de la chaîne terminés, elle se mit en marche, escortée par de forts détachemens. La précaution n’était pas superflue, surtout en traversant la province, car on redoutait un enlèvement, et le ministre Le Tellier écrivait (19 août) qu’on avait offert au conducteur jusqu’à 200 pistoles pour substituer des faux-sauniers à quelques-uns des condamnés. On devine, et les lettres de l’intendant de marine de Toulon le disent assez, l’état pitoyable dans lequel la chaîne y arriva. Ce n’est pas tout. La ville de Boulogne n’avait, disaient ses habitans, pris aucune part au mouvement. La cour, convaincue du contraire, voulut punir ceux qui avaient laissé faire, peut-être même excité les mécontens. On croyait la répression satisfaite quand le maréchal d’Aumont, gouverneur de la province, reçut huit lettres de cachet en blanc, « avec l’ordre, dit une relation contemporaine, de les délivrer à autant de principaux bourgeois de la ville qu’il connoîtroit avoir trempé dans cette affaire par leurs conseils ou autrement. » Le maréchal eut beau protester, il dut s’exécuter et exiler à Troyes « huit honnêtes bourgeois, réellement innocens (ce sont ses expressions), faute d’en pouvoir trouver de coupables : » tristes représailles, qui provoquèrent immédiatement une réunion des trois états à l’hôtel de ville. On y décida l’envoi d’une nouvelle députation au roi pour réclamer le rétablissement des privilèges du pays, la suppression des 40,000 livres pour les quartiers d’hiver, une amnistie générale, le pardon des galériens et le rappel des huit exilés. C’était beaucoup demander. L’évêque de Boulogne, qui intervint, obtint seulement que ces derniers seraient autorisés à ren- trer dans leurs foyers, et que la province conserverait ses privilèges ! C’est à quoi elle tenait le plus. Quant à la contribution de 40,000 livres, elle fut maintenue, et les états du Boulonnais en réclamaient encore la suppression en 1789.

Une insurrection redoutable, qui eut lieu deux ans après dans les landes de Gascogne, vint montrer de nouveau combien étaient grandes les difficultés toutes les fois que le gouvernement, dans une intention qu’on ne saurait trop louer, essayait de soumettre au niveau de l’impôt les diverses parties du territoire. Il s’agissait d’une taxe sur le sel, et le pays, qui paraissait en avoir été depuis longtemps affranchi, ne s’y résigna qu’à la longue et en frémissant. A peine les agens chargés de la perception eurent-ils ouvert leurs bureaux (mai 1664) que les mécontentemens éclatèrent au bourg d’Hagetmau. Un moment calmée par la retraite des gabeleurs, la sédition recommença peu après, et plusieurs assassinats furent commis. Quand le directeur de la ferme arriva, suivi de gardes et de deux compagnies de dragons, il trouva toute la lande soulevée, les villages barricadés. « On prétend, écrivit l’intendant à Colbert, qu’il y a des gentilshommes du complot, et que trente ou quarante paroisses voisines fournissent des gens. » Toujours, on le voit, la noblesse est mise en cause par les agens du gouvernement et soupçonnée de complicité. Vers le milieu du mois d’août, deux des rebelles d’Hagetmau furent pendus ; deux autres avaient été condamnés aux galères, sans compter une foule de manans et quelques gentilshommes roués et décapités en effigie. L’intendant demandait pourtant, car le pays bouillonnait encore, que les dragons ne s’éloignassent pas de Saint-Sever et de Tartas. Dans ces circonstances, il suffisait d’un chef énergique pour faire beaucoup de mal et rallumer l’incendie à peine éteint ; il se trouva. Audijos, un ancien cavalier du régiment de Créqui, condamné par contumace à être roué, parcourut les villages, excita les paysans, campa la nuit au milieu des landes, échappant à toutes les poursuites. « Il a assassiné le curé de Costure, mandait l’intendant, à cause qu’il avoit publié une ordonnance qui défendoit de lui donner retraite. On fait ce qu’on peut pour l’attraper, mais on n’a pu encore en venir à bout, parce que ce pays-là est fort fâcheux et couvert… Outre cela, les habitans et gentilshommes lui prêtent la main par connivence ou par crainte… » Audacieux et infatigable, connaissant à fond le pays, Audijos se multipliait et voyait chaque jour s’accroître le nombre de ses compagnons. Par intervalles, quelques révoltés étaient pris et pendus ; mais le meneur était insaisissable. Loin de perdre du terrain pendant l’hiver, il avait vu sa bande grossir. Outre de nombreux villages, la fertile Chalosse, Dax, Mont-de-Marsan, Tartas, Grenade, tenaient pour lui, et il comptait des complices jusque dans les Pyrénées, à Orthez. Bayonne même se révolta, et il fallut y envoyer des forces. Il y avait dans le pays une source d’eau salée ; l’intendant proposa de la détruire pour ôter ainsi tout espoir aux populations de ne plus payer l’impôt du sel. Dans la prévision que l’Espagne pourrait un jour ou l’autre servir de refuge à Audijos, on supplia, mais en vain, sa majesté catholique de donner des ordres pour le faire arrêter. Au mois d’avril 1665, le champ de la rébellion s’étendit encore. Dans son inquiétude, l’intendant demanda l’autorisation d’envoyer aux galères par la première chaîne, sans aucune forme ni figure de procès, ceux qui seraient pris avec un fusil. Cependant Audijos battait toujours la campagne. Une fois il avait failli être pris. Cerné dans une maison en plaine, il s’échappa au milieu de la nuit avec dix des siens en faisant une trouée dans la compagnie qui l’assiégeait. Un de ses camarades fut tué ; trois autres faits prisonniers et pendus témoignaient de l’acharnement de la lutte. Des lettres interceptées sur ces entrefaites attestèrent la sympathie que les rebelles trouvaient dans les provinces voisines, notamment en Guienne. De Paris même, on les encourageait à persister. Serré de trop près, Audijos passait en Espagne, y bravait les dragons, et reparaissait sur un autre point. Une tentative d’enlèvement sur le territoire espagnol ayant échoué, l’intendant prétendit que les Espagnols auraient bien tort de se plaindre, car nous n’avions fait que paroître sur la frontière ; il les trouvait cent fois plus blâmables de donner asile au rebelle. Las de voir ses efforts infructueux, il s’était décidé à offrir 12,000 livres à celui qui livrerait Audijos ; on lui demandait 12,000 écus, et on ne le livra pas. Au mois de septembre 1665, ce même bourg d’Hagetmau, où la sédition avait commencé, vit pendre cinq nouveaux complices du chef de bande, Peu à peu cependant tous ces exemples de sévérité avaient fini par porter conseil, et, la lassitude s’en mêlant, le calme était à peu près revenu dans le pays. Vers la fin de l’année, les bureaux établis sur tous les points fonctionnaient sans difficulté, les amendes prononcées contre les paroisses, longtemps récalcitrantes, rentraient dans les caisses ; presque tous les compagnons d’Audijos s’étaient rendus et avaient été graciés, à l’exception des inculpés de meurtres, Le gouvernement était enfin maître du terrain. Malgré tout, Audijos ne quittait pas le pays, et la terreur de son nom était telle qu(il fallait pour lui seul maintenir des garnisons dans la plupart ; des paroisses. « Quelques gens m’ont dit, écrivait l’intendant à Colbert (23 décembre), qu’il vouloit quitter sa vie et demandoit grâce ; je leur ai fait répondre que le seul moyen seroit de se remettre à la miséricorde du roi. Je n’ai point de réponse ; mais s’il acceptoit ce parti, ce que j’ai de la peine à croire, l’on en feroit ce qu’on voudroit. » Si mois après, le même intendant proposait, à l’occasion de nouvelles inquiétudes causées par Audijos, de se tirer cette épine du pied en lui donnant une abolition et quelque emploi hors du royaume. La correspondance officielle ne dit pas si ce conseil fut suivi, et l’on ignore même ce que devint Audijos. Quoi qu’il en soit, la gabelle était désormais établie dans les Landes, mais on vient de voir après quelles luttes et quels compromis [7].

des troubles non moins sérieux, occasionnés par une augmentation des droits d’aides, agitèrent vers la même époque une autre partie du territoire, le Berri. On avait imaginé de taxer les vins le tiers de leur valeur. Poussées à bout, les populations s’émurent. Des exécutions capitales, des condamnations aux galères (Dieu sait si l’on s’en faisait faute !) signalèrent ces tristes épisodes au sujet desquels un maître des requêtes en mission écrivait de Bourges à Colbert le 18 juin1664 : « Il règne en ce pays une misère bien plus grande que celle des autres provinces. La mortalité de leurs bestiaux, le peu de commerce de ceux qui restent et la stérilité des dernières années doivent entrer en considération pour ne pas accabler le peu de vin qui reste. Bref, le menu peuple est à l’aumône. » Telle était donc la situation du royaume, même avant les grandes guerres contre l’Europe coalisée. Si pendant son ministère Colbert parvint à augmenter de trente millions les revenus de l’état, ce ne fut pas du moins sans soulever bien des plaintes légitimés. Une insurrection qui éclata dans le Roussillon en 1668 a laissé quelques traces dans sa correspondance. Il s’agissait encore de la gabelle, dont le Valespir était parvenu à s’exonérer, et qu’on voulut y rétablir. De nombreux villages se révoltèrent, et des soldats indigènes, les miquelets, prenant parti pour la population, firent aux commis une guerre qui dura deux ans. Quelques membres du conseil de Roussillon avaient tenté de se rendre sur les points soulevés pour y rétablir l’ordre. Attaqués en route par les miquelets, ils leur échappèrent à grand’peine, et plusieurs hommes de leur escorte furent tués. On regrette de voir l’illustre auteur du canal de Languedoc, qui était aussi fermier des gabelles de la contrée, conseiller à Colbert de faire incendier les villages qui auraient donné asile aux miquelets. Heureusement Riquet n’avait pas affaire à Louvois et ne fut pas écouté. Il y eut pourtant des exécutions, et le 5 juillet 1670 le ministre, écrivant à Riquet, exprimait l’espoir que « ces exemples, joints à ceux qui se feroient des autres coupables, les contiendroient dorénavant dans le devoir [8]. » Outre le Valespir, plusieurs localités environnantes, Arles-sur-Tech, Con- flans, Prades, Villeneuve, s’étaient aussi déclarés contre la gabelle. Le conseil de Roussillon intervint avec douceur, apaisa les haines, fit comprendre l’inutilité de la lutte. Tout en fortifiant les garnisons, on prit des arrangemens avec les communes, et les miquelets obtinrent grâce entière. Moins grave sans doute que celle des Landes, la révolte, qui coïncidait avec quelques troubles dans le Vivarais, fut des plus sérieuses. Ici encore le gouvernement, bien inspiré, finit par se montrer indulgent, Quant aux populations, désarmées, vaincues, elles subirent désormais le joug commun.


II

Plusieurs années se passèrent pendant lesquelles le calme dont jouissait Paris semble s’être étendu aux provinces, ou, si quelques mouvemens s’y produisirent, ils eurent peu d’importance. Il faut arriver à l’année 1675 pour rencontrer les deux, insurrections les plus formidables du règne. La guerre de Hollande, commencée avec tant d’éclat, mais que les incroyables exigences du secrétaire d’état de la guerre prolongèrent plus de six ans, avait fini par imposer de dures nécessités au contrôleur-général, Il avait eu le tort de la désirer et d’y contribuer, dans l’espoir de ruiner l’industrieuse république et de voir la France s’approprier son commerce d’Europe et des Indes. Quels ne durent pas être ses regrets quand il la vit s’éterniser et qu’il lui fallut écraser de nouveaux impôts, des provinces appauvries où, faute d’hommes, et d’argent, tout travail s’était pour ainsi dire arrêté ! C’est le temps des créations d’offices inutiles entravant le commerce et renchérissant les denrées, des emprunts onéreux, de l’établissement du papier timbré et du droit de marque sur la vaisselle d’étain, de l’augmentation des gabelles et des taxes sur le tabac et les corporations d’ouvriers. Pour l’entretien d’une armée de trois cent mille hommes, la plus considérable que la royauté eût encore mise, sur pied, Colbert avait dû se résigner aux mesures qu’il désapprouvait le plus. Partout ces affaires extraordinaires, c’est ainsi qu’on les nommait, occasionnèrent des murmures, par malheur trop fondés ; mais nulle part l’émotion ne fut aussi vive qu’en Guienne, et surtout en Bretagne.

Les premiers troubles éclatèrent à Bordeaux, où l’autorité, prise à l’improviste, se vit obligée de rendre des prisonniers et d’accorder une amnistie générale, à laquelle succédèrent bientôt de nouveaux désordres. Des correspondances nombreuses permettent de suivre les phases de cette révolte, qui rappelait celle de 1548, provoquée également, par l’augmentation d’un impôt, celui du sel, et où le connétable de Montmorency, chargé de la répression, s’était montré terrible [9]. Vers la fin de mars 1675, à l’occasion de quelques nouveaux édits sur le tabac, le papier timbré et la marque de la vaisselle, la populace du quartier Saint-Michel pilla les boutiques de plusieurs potiers d’étain, auxquels elle ne pardonnait pas d’avoir laissé marquer leur marchandise. On sonna le beffroi, et des bandes furieuses parcoururent les rues, criant : « Vive le roi sans gabelles ! » et assommant ceux qui refusaient de crier. Le subdélégué de l’intendant, qu’elles rencontrèrent, leur ayant tenu tête, elles l’assassinèrent, mirent son corps dans un carrosse, et le brulèrent. Un conseiller au parlement essaya de leur faire des remontrances ; il fut tué à la porte de sa maison, sous les yeux de sa femme, qui courut elle-même les plus grands dangers. Maîtres de Bordeaux sur tous les points, les rebelles n’écoutèrent plus rien. On leur avait fait quelques prisonniers, déposés au Château-Trompette : ils en exigèrent la restitution, menaçant, si leur demande était repoussée, de mettre le feu aux quatre coins de la ville ; ils exigèrent également une amnistie générale, absolue. Il fallut enfin, car ils auraient pu massacrer la plupart des fonctionnaires, réfugiés avec leurs femmes à la citadelle, leur promettre l’abolition de tous les droits contre lesquels ils s’étaient soulevés.

Jamais, depuis la fronde, le gouvernement n’avait subi pareil échec. Le 24 avril 1675, l’intendant de Sève fit connaître à Colbert les motifs de son inaction et les ménagemens qu’il était, bien malgré lui, tenu de garder. Il l’informait que les artisans de Bordeaux, assez calmes la semaine précédente, paraissaient s’agiter. Recherches faites, et après avoir conféré avec quelques chefs, il s’était assuré que les procureurs, les huissiers et les notaires travaillaient à entretenir le feu. On avait cependant insinué au peuple que, s’il voulait s’assurer l’exemption des droits qui se levaient sur le blé, sur le lard et sur les agneaux, ainsi que la suppression de ceux sur le tabac et l’étain, il n’avait qu’à demander le rétablissement du papier timbré, du contrôle et des greffes des arbitrages, qui ne le touchaient en rien. Les syndics des corps de métiers, qui avaient pris la plus grande part aux désordres, étaient bien disposés, et ils comptaient sur les artisans ; mais en une nuit tout était changé, et les notaires, procureurs et huissiers avaient décidé la populace à ne souffrir aucun changement à l’arrêt du parlement qui avait apaisé la sédition. « Ce que je trouve de plus fâcheux, ajoutait l’intendant, est que la bourgeoisie n’est guère mieux intentionnée que le peuple. Les marchands qui trafiquent du tabac, et qui, en outre de la cessation de leur commerce, se voyoient chargés de beaucoup de marchandises de cette nature, que les fermiers refusoient d’acheter, et qu’il ne leur étoit pas permis de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue pour continuer avec liberté le débit de leur tabac. Les autres négocians s’étoient laissé persuader que du tabac on vouloit passer aux autres marchandises. Les étrangers habitués, ici fomentent de leur côté le désordre, et je ne crois pas vous devoir taire, qu’il s’est tenu des discours très insolens sur l’ancienne domination des Anglois, et si le roi d’Angleterre vouloit profiter de ces dispositions et faire une descente en Guienne, où le parti des religionnaires est très fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de peine. Jusqu’ici, monsieur, le parlement a fait en corps, et chaque, officier en particulier, tout ce qu’on pouvoit souhaiter du zèle de cette compagnie mais vous connaissez l’inconstance des Bordelois. » D’après l’intendant, Périgueux, Bergerac et d’autres villes du Périgord demandaient les mêmes exemptions que Bordeaux ; il terminait en disant que la nouvelle du mouvement qui venait d’éclater à Rennes avait produit dans Bordeaux « un très méchant effet. »

Ainsi, malgré les conseils de la prudence, l’agitation, loin de se calmer, gagnait du terrain, et de proche en proche passait aux provinces limitrophes. Le 27 avril, l’intendant écrivait à Colbert : « A Pau, on tire des coups de fusil aux environs de la maison où le bureau de papier timbré est établi. » Quelque temps après, le 10 juin, le bureau du papier timbré de Monségur fut brûlé par le peuple, une insurrection éclata pour le même objet à La Réole ; mais elle fut vigoureusement réprimée, et l’on y fit onze prisonniers. Revenue de sa première stupeur, l’autorité s’était raffermie, et l’heure des représailles avait sonné. Elles furent terribles. Un crocheteur et un porteur de chaises avaient été saisis, dans les rues de Bordeaux, où ils excitaient du désordre. Ils furent condamnés aux galères au grand étonnement de la population, qui n’avait pas pris leurs actes au sérieux, et le premier président écrivit à Golbert : « Il y avoit bien de quoi faire moins, mais non de quoi faire plus… » Pendant que l’affaire- de La Réole suivait son cours, l’intendant reçut d’un Bordelais du quartier Saint-Michel une lettre anonyme où on l’invitait, s’il ne voulait s’en repentir, « à ne point fâcher le pauvre peuple de La Réole, et à ne pas le traiter comme les misérables catholiques de Bergerac, pour de l’argent et pour favoriser les huguenots. » — « Si vous êtes sage, ajoutait-on, ménagez bien les intérêts du roi par quelque autre voie plus honnête que celle des partisans, et pour l’amour de Dieu, de vous et de nous, vivons et mourons en paix. »

Le quartier Saint-Michel sut bientôt à quoi s’en tenir sur les dispositions de l’intendant. Malgré le désir de repos que semblait indiquer la lettre anonyme, de nouveaux troubles accueillirent le rétablissement du papier timbré ; mais depuis le mois de mars la cour avait pris ses précautions. On tira sur les mutins, et quelques hommes furent tués. C’était désormais au quartier Saint-Michel à demander grâce, et c’est ce qu’il fit, le curé en tête. L’autorité répondit par des arrestations et des supplices. Le 21 août, le maréchal d’Albret mandait à Colbert : « Hier on commença d’en pendre deux dans la placet Saint-Michel, et aujourd’hui on continuera ainsi que le reste de la semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité. » Néanmoins l’intendant écrivait le lendemain, que la crainte de la potence n’avait pas déraciné l’esprit de révolte, et que la plupart des bourgeois n’étaient guère mieux disposés. En effet, neuf jours plus, tard (tant l’exaspération était grande), un nouveau soulèvement éclatait aux portes de Bordeaux, à La Bastide, où l’un des meneurs fut fait prisonnier, condamné à la roue et exécuté. Grâce à ces exemples multipliés, le calme revint peu à peu. A partir du mois de septembre 1675, la correspondance de Colbert ne mentionne plus de révolte en Guienne. Successivement rétablis, les droits dont le parlement de Bordeaux avait précédemment exempté la ville furent dès lors perçus sans opposition [10]. Là encore une province nouvelle était conquise à l’unité de l’impôt ; mais on vient de voir à quel prix.

Au moment même où l’intendant de Bordeaux déplorait le contre-coup des événemens de Rennes, le gouverneur de la Bretagne, (c’était alors le duc de Chaulnes) écrivait de Paris à Colbert, que, malgré le soulèvement de la Guienne, tout était encore tranquille dans sa province mais que les nouveaux édits et surtout la manière dont ils étaient exécutés indisposaient les populations. La plupart des villes, maintenues jusqu’alors à force de promesses, le, pressaient, ajoutait-il, d’appuyer leurs doléances et de faire cause commune avec le premier président. Quant à lui, craignant qu’il ne fut bientôt plus possible de contenir le peuple, il était d’avis d’ordonner secrètement aux fermiers de suspendre les édits.

La province de Bretagne se trouvait, il faut l’avouer, vis-à-vis du pouvoir royal, surtout en matière d’impôt, dans des conditions particulières. Lors de sa réunion à la France, nulle contribution ne pouvait y être établie, sans le consentement des états. François Ier avait reconnu ses privilèges, et depuis on les avait à peu près respectés. Or les états de Bretagne s’étaient imposé, dans la session de 1673, les plus lourds sacrifices, précisément pour être délivrés des impôts sur le papier timbré et le tabac. « On a révoqué tous les édits qui nous étrangloient, écrivit à ce sujet Mme de Sévigné ; mais savez-vous ce que nous donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance ? 2,600,000 livres, et autant de don gratuit. C’est justement 5,200,000 livres. Que dites-vous de la petite somme ? Vous pouvez juger par là de la grâce qu’on nous a faite de nous ôter les édits. » En réalité, l’imposition ’était plus que doublée. Le duc de Chaulnes avait dit de son côté que la seule crainte de l’exécution des édits jetait la province dans la dernière confusion, et que l’effet produirait inévitablement de très grands désordres. Annonçant un jour à Colbert que les états venaient, malgré l’augmentation de 3 millions ; de faire chanter un Te Deum, il attribuait la satisfaction présente à la révocation des édits. « Vous n’en serez pas surpris, ajoutait-il, quand vous saurez avec combien de violences on les exécutoit. »

Lorsqu’à dix-huit mois de là ces impôts exécrés et rachetés si cher durent être rétablis, avec aggravation de la marque sur la vaisselle d’étain, ce fut dans la province une indignation générale, que la sédition, un moment victorieuse à Bordeaux, ne fit qu’accroître. On a vu que le duc de Chaulnes écrivait de Paris à Colbert (19 avril 1675) que rien ne remuait encore, mais que les têtes commençaient à s’échauffer. Il ignorait que, la veille même, à Rennes, un rassemblement considérable s’était porté chez le premier président, qui avait promis son intervention auprès du roi, pour obtenir l’abolition des édits. Prenant cette promesse au sérieux la foule envahit les bureaux de tabac et du timbre, les dévasta de fond en comble, lacéra les registres, au cri de « vive le roi sans édits ! » Cinq séditieux furent tués ou mortellement blessés par les buralistes ; mais l’effervescence de la multitude n’en fut pas calmée, et d’autres bureaux furent encore saccagés. Vers le soir, ivre, hors d’elle-même, elle parla de mettre le feu à la ville pour piller ; au milieu de la confusion qui s’ensuivrait, les maisons des riches et de quelques gens d’affaires.

Surprise un moment, l’autorité se mit bientôt en mesure de résister. En l’absence de son père, gouverneur de Rennes, le marquis de Coëtlogon fit appel à la noblesse et aux cinquantaine de quartier, sorte de milice bourgeoise. Sur son ordre, on ferma les portés, on chargea les rebelles, qui lâchèrent pied en laissant une trentaine des leurs sur le carreau. En rendant compte de ces événemens à la cour, le marquis de Coëtlogon essaya de dégager la ville de Rennes : il attribua les troubles à des gens sans aveu, à des misérables pour la plupart étrangers au pays, et à la canaille des faubourgs. Une seconde alerte, moins vive, eut lieu huit jours après ; le bruit, s’étant répandu que les commis du papier timbré professaient la religion réformée, la populace se donna rendez-vous à un temple des faubourgs et y mit le feu. Quand le gouverneur de la ville accourut avec la noblesse et les bourgeois, le temple était détruit. Cependant, loin de s’améliorer, la situation générale s’aggravait de jour en jour, et l’on redoutait de grande malheurs. Rappelé à Rennes, le duc de Chaulnes y fit son entrée officielle le 2 mai. Le lendemain, il apprenait que des troubles sérieux avaient éclaté à la fois sur divers points. A Nantes surtout, le désordre avait eu une gravité particulière. Une femme du peuple ayant été emprisonnée, les révoltés s’emparèrent de l’évêque, intervenu pour les calmer, et menacèrent de le mettre à mort si on ne leur rendait la femme arrêtée. L’auraient-ils osé ? Pour éviter ce malheur, le gouverneur de la ville céda et fut vivement blâmé. Quelques jours après, M. de Lavardin, escorté de troupes envoyées à la hâte, venait le remplacer. De son côté, le duc de Chaulnes eut l’ordre de faire décréter en plein parlement la levée des nouveaux impôts ; mais, abandonné par la noblesse et par la bourgeoisie, il put voir que le parlement lui-même ne le suivrait qu’à contre-cœur. Malgré les milices urbaines et la présence des troupes dans les centres de population, la révolte s’étendit à Guingamp, où trois émeutiers furent pendus, et à Châteaulin, où le lieutenant-général de la province fut repoussé par des milliers de paysans, De proche en proche, la sédition gagna les Montagnes-Noires, Carhaix, la Haute-Cornouaille, les pays de Poher et de Léon. Convaincus, d’après les bruits perfidement répandus, que, non content d’imposer le tabac et le papier timbré, le gouvernement élèverait le prix du sel, et taxerait le blé, les paysans ne connurent plus de frein, chassèrent tous les agens de l’autorité et furent, trois mois durant, les maîtres absolus du pays.

A Rennes même, malgré la présence du gouverneur, le rétablissement des édits déterminait une fermentation sourde. Se faisant illusion sur l’état des esprits, voyant d’ailleurs la province partout soulevée ou agitée, le duc de Chaulnes aurait voulu la parcourir en tous sens pour y ramener l’ordre ; mais le premier président d’Argouges et le marquis de Coëtlogon le suppliaient de rester. Pour les tranquilliser, il fit venir de Nantes trois compagnies composée, de cent cinquante hommes, qui entrèrent dans la ville, la mèche allumée par les deux bouts. Un des privilèges auxquels Rennes tenait le plus était l’exemption des garnisons royales. Quand après la bravade de leur entrée les trois compagnies voulurent prendre à l’hôtel de ville la place de la milice bourgeoise, celle-ci, bientôt renforcée par un grand nombre d’habitans s’y opposa, et elles durent aller coucher aux hôtels de Chaulnes et de Coëtlogon. Le lendemain, les faubourgs étant venus en aide aux bourgeois, l’hôtel de Chaulnes fut de bonne heure cerné par une ardente multitude. Bravé, hardie le duc méprisait le péril. Il parut sur le seuil de son hôtel, exposé, dit Mme de Sévigné, « à une grêle de pierres et d’injures ! » et, bien que couché en joue par deux cents fusils pendant que des milliers de voix criaient : Tue ! tue ! il ne recula pas. Les capitaines de la milice dissipèrent enfin la foule, et les habitans des faubourgs rentrèrent chez eux. De son côté, le duc de Chaulnes promit de rassembler le parlement à Dinan avant cinq semaines et de renvoyer à Nantes les trois compagnies, dont la présence avait failli mettre le feu aux foudres. Malgré ces concessions, l’agitation était toujours grande, et des prises d’armes eurent encore lieu. Un prisonnier fut délivré, et on menaça de nouveau d’incendier la ville pour la piller. Les écrivains bretons reprochent au duc de Chaulnes d’avoir manqué à son devoir en dissimulant au roi la situation des esprits et les causes légitimes de l’insurrection. Une disgrâce eût peut-être puni sa franchise. Était-ce une raison pour taire la vérité [11] ? Ancien ambassadeur à la cour de Rome, esprit fin, délié, égoïste, le duc de Chaulnes se garda bien de tenir un langage qui l’eût peut-être compromis. Il atténua la révolte de Rennes, se contentant d’incriminer les faubourgs, qu’il était d’avis de ruiner entièrement. Il reconnaissait bien que le remède était un peu violent, mais à son sens c’était l’unique, et il n’en trouvait même pas l’exécution difficile, pourvu qu’on lui donnât quelques troupes réglées. « Peu d’infanterie suffira, ajoutait-il, avec le régiment de la Couronne… » La guerre, qui durait toujours, ne permettant pas de lui procurer cette satisfaction, il fallut patienter. En attendant, il prépara le terrain. Les cinquantaines continuaient à garder les portes. Il leur prouva un jour que ce service était inutile, et qu’il suffisait d’un poste à l’hôtel de ville, comme avant les troubles. « Les bons bourgeois, dit un témoin oculaire, furent touchés de la sincérité de son éloquence, de ses protestations, et ils firent sans méfiance ce qu’il demandoit. »

Des faillites considérables vinrent ajouter au malaise de la Bretagne. Le duc de Chaulnes le voyait bien, mais il ne se souciait pas de demander à la cour des adoucissemens que les nécessités de la guerre rendaient impossibles. Moins personnel et plus humain, le premier président supplia Colbert (21 juin) d’ajourner les nouveaux impôts à la réunion des états, seul remède à la situation Originaires de la province, affectés comme tout le monde par les contributions extraordinaires blessés du peu de cas que l’on faisait de leurs vieux privilèges, les membres du parlement étaient au fond très hostiles au duc de Chaulnes, qui ne l’ignorait pas et ne se faisait pas faute de les dénoncer. Après les troubles de Nantes et de Guingamp, il leur avait enlevé le jugement des rebelles, qui furent livrés à des commissions militaires. Ils refusèrent, quand il les en pria, d’intervenir auprès des mutins, annonçant l’intention d’envoyer des députes à la cour pour représenter la misère du pays et réclamer la suppression des édits. Le premier président lui-même était de cet avis, mais le duc de Chaulnes l’obligea d’y renoncer ; il le décida même à faire rendre un arrêt qui défendait les attroupemens sous peine de mort. Quant à lui, il déclara perturbateur du repos public quiconque répandrait le bruit que le roi voulait établir la gabelle ou imposer les blés, « rien n’étant, disait-il, si contraire à ses intentions, qui étaient de maintenir la province dans ses privilèges. » Croyait-il donc tromper quelqu’un en passant sous silence les impôts mis, sans le concours des états, sur le tabac, le papier timbré et la vaisselle d’étain ? le piège était trop grossier, et les Bretons ne s’y laissèrent pas prendre ; de nouveaux soulèvemens répondirent au langage du duc de Chaulnes. « Toute la rage, écrivît alors, le duc à Colbert, est présentement contre les gentilshommes, dont ils ont reçu de mauvais traitemens. Il est certain que la noblesse a fort rudement traité les paysans ; ils s’en vengent présentement… De son côté, Mme de Sévigné, en ce moment à Paris, écrivait : « On dit qu’il y a cinq ou six cents bonnets bleus en Basse-Bretagne (il y avait les bonnets rouges sur d’autres points) qui auroient bon besoin d’être pendus pour leur apprendre à parler… » La noble marquise parlera différemment quand elle verra les choses, de près. Les historiens de la province nient cette exagération des campagnes contre la noblesse. D’après eux, les agens du pouvoir ne pensaient qu’à donner le change sur la cause réelle des mécontentemens. Un code paysan, proclamé par quelques paroisses de la Basse-Bretagne, portait cependant qu’à l’avenir la chasse serait défendue à tous du mois de mars à la mi-septembre, que les colombiers seraient rasés, et qu’il n’y aurait plus de moulins obligatoires. Ces prescriptions n’annoncent-elles pas de profondes et légitimes rancunes contre la noblesse, et faut-il s’étonner si le peuple, une fois soulevé, s’était porté contre elle à de coupables excès ? Le même code sommait les gentilshommes de retourner dans leurs maisons de campagne au plus tôt, faute de quoi ils seraient déchus de ladite grâces, » et l’article 5 obligeait leurs fille à choisir leurs maris de conditions commune [12]. » Quoi qu’il en soit, la révolte, comme une traînée de poudre, se généralisait. Les évêchés de Léon et de Quimper, Carhaix et Landernau, le diocèse de Tréguier, les environs de Fort-Louis, d’Hennebon, de Quimperlé, étaient en armes. Outre le code paysan, un chant populaire, inspiré par d’amers ressentimens et gros de vengeance, exaltait toutes les têtes. C’était la Ronde du papier timbré.

« Quelle nouvelle, en Bretagne ?… Que de bruit ! que de fumée ! — Le cheval du roi, quoique boiteux, vient d’être ferré de neuf. — Il va porter en Basse-Bretagne le papier timbré et les scellés. — Le roi de France a six capitaines, bons gentilshommes, gens de grande noblesse ; le roi de France a six capitaines pour monter sa haquenée. — Deux sont en selle, deux sur le cou, les deux autres sur le bout de la croupe. — Légère armée qu’a le roi de France ! Dans notre balance, elle ne pèsera pas cent livres !

« Le premier porte le pavillon et la fleur de lis du poltron [13] ; — le second tient une épée rouillée qui ne fera grand mal à personne ; — Le troisième a des éperons de paille pour égratigner la sale bête ; — le quatrième porte deux plumes, l’une, sur son chapeau de capitaine et l’autre derrière l’oreille. Avec le cinquième, viennent les herbes de malheur : le papier timbré, la bourse vide, — la bourse du roi, profonde comme la mer, comme l’enfer toujours béante. — Enfin le dernier tient la queue et conduit le cheval en poste.

« Quel équipage a le roi ! quelle noblesse ! quelle armée ! — Or, à leur première arrivée avec leur timbre en ce pays, — ils étaient couverts de haillons et maigres comme des feuilles sèches ; — nez longs, grands yeux, joues pales et décharnées ? — leurs jambes étaient des bâtons de barrières, et leurs genoux, des nœuds de fagots. — Mais ils ne furent pas longtemps au pays qu’ils changèrent, nos six messieurs, — Habits de velours à passementeries, bas de soie, et brodés encore ! — Nos six croquans s’étaient même acheté chacun une épée à garde d’ivoire, — En bien peu de temps, dans nos cantons, ils avaient changé de manière d’être. — Face arrondie, trogne avinée, petits yeux vifs et égrillards, — ventres larges comme des tonneaux, voilà le portrait de nos six huissiers. — Pour les porter jusqu’à Rennes, on creva six chevaux de limon ! — Lors de leur arrivée première avec le timbre en ce pays, — Jean le Paysan vivait aux champs, tout doucement, bien tranquille, à l’aise. — Avant qu’ils s’en retournassent chez eux, il y avait eu du trouble dans nos quartiers ; — il en avait coûté à nos coûté à nos bourses de faire habiller de neuf nos gaillards ! « Mes amis, si ce n’est pas faux ce que racontent les vieillards, — du temps de la duchesse Anne on ne nous traitait pas ainsi ! »


III

Pendant que, de tous les côtés, la Basse-Bretagne était agitée et près de s’enflammer, la ville de Rennes semblait assoupie, mais les mécontens n’attendaient qu’une occasion. Le duc de Chaulnes broyait pourtant les esprits calmes, et il était parti le 4 juillet pour apaiser les troubles de la province. Quelques missionnaires dont il s’était fait accompagner avaient d’abord été mal reçus, et ils furent même obligés de déclarer, par-devant notaire, que nul ne devait prétendre aucun droit nouveau. Ils rendirent plus tard de véritables services au gouverneur. Cependant son départ de Rennes avait été le signal de nouvelles émeutes. Le 17 juillet, à la suite d’une querelle entre les employés du papier timbré et un clerc de procureur, les bureaux furent envahis, pillés, dévastés. La milice, étant intervenue, tua l’un des séditieux, en blessa quelques autres, et se mit aux ordres du gouverneur, qui, n’ayant plus de bureau de papier timbré à protéger, l’aurait, dit-on, remerciée. Abandonnés à eux-mêmes, les faubourgs étaient devenus l’effroi des nobles et des bourgeois. « Les bons habitans, dit un contemporain, sont tellement dans la crainte des tumultuaires qu’ils n’osent sortir de leurs maisons, menacés qu’ils sont par une populace vagabonde et libertine. » Un jour cette population tua les chevaux d’un gentilhomme qui se promenait en voiture, une autre fois elle lança un chat pourri dans le carrosse de la duchesse de Chaulnes qu’elle détestait, en même temps un coup de fusil brisa l’épaule d’un de ses pages. De pareilles insultes n’étaient pas de celles qu’on oublie, mais, faute de répression immédiate la révolte s’étendait. Vers le 20 juillet, les paysans saccageaient et incendiaient les environs de Fougères ; des employés du tabac étaient massacrés près de Lamballe, tandis que dans l’évêché de Tréguier des bandes de bonnets rouges couraient les campagnes et menaçaient encore une fois Guingamp. Le dimanche 21, deux mille paysans du duché de Rohan pillèrent la maison d’un employé de Pontivy et brûlèrent son papier timbré. Dans la Cornouaille, que le duc de Chaulnes avait d’abord visitée et croyait pacifiée, le mouvement fut plus vif encore. Le propriétaire du château de Kergoët avait approuvé les nouveaux impôts ; il était de plus l’ami du gouverneur. Assailli à la fois par vingt communes, il vit son château, le plus fort de la contrée, pris d’assaut et mis à sac. Un redoublement de violences s’ensuivit. « Toute la Basse-Bretagne, dit un historien breton, était en feu. Ce n’étaient plus seulement les pays de Châteaulin, de Carhaix et les alentours de Landernau : c’était la Cornouaille entière et les deux tiers du Léon ; dans l’évêché de Tréguier, les pays de Morlaix, de Lannion, de Guingamp ; dans le diocèse de Vannes, ceux d’Aurai, d’Hennebon, de Pontivy, presque tout le duché de Rohan. » Naturellement gentilshommes et bourgeois s’empressèrent de quitter la campagne avec leurs meubles et effets les plus précieux pour rentrer dans les places où ils se croyaient plus en sûreté. « La plupart des villes sont encore dans leur devoir, écrivait en effet l’évêque de Saint-Malo à Colbert le 23 juillet 1675, mais il n’y en a quasi plus aucune que ces paysans ne fassent trembler. »

Tant d’audace ne pouvait rester impunie, et le simple bon sens aurait dû faire comprendre aux révoltés que la répression serait sans pitié. Les plus imprévoyans purent s’en douter en apprenant vers les premiers jours d’août que le bailli de Forbin, lieutenant-général, et le marquis de Vins, capitaine d’une compagnie de mousquetaires, se dirigeaient sur la Bretagne avec six mille hommes. Ils venaient de loin, et ils marchaient lentement, car l’ennemi (une province entière) ne pouvait leur échapper. Le 28 août, l’évêque de Saint-Malo prévint Colbert du bon effet que leur arrivée avait déjà produit. Le duc de Chaulnes, qui les attendait dans les murs de Fort-Louis, se mit à leur tête, gagna Quimper et de là le pays de Carhaix, centre et quartier-général de la révolte. On ne sait encore que vaguement les détails de la lutte qui s’engagea, mais les rebelles furent défaits à la première rencontre, et les penderies, comme dit Mme de Sévigné dans sa langue énergique, commencèrent. Vainement ils s’attroupaient, tombaient à genoux par bandes devant les soldats, criant mea culpa, « le seul mot de françois qu’ils savaient, » le duc de Chaulnes ne les ménageait pas. Carhaix et Quimper, les pays d’Hennebon et de Pontivy, les cantons du Léon et l’évêché de Tréguier virent les actes de sa justice expéditive. Après eux, Guingamp, Morlaix, Lannion, eurent leur tour. Ceux qui avaient la vie sauve étaient envoyés à Brest ou à Toulon pour le service des galères. » Les paysans ont été bien punis de leur rébellion, écrivait-on le 24 septembre de l’évêché de Tréguier ; ils sont maintenant souples comme un gant ; on en a pendu et roué une quantité. » Tout en semant l’effroi sur sa route, le duc de Chaulnes se dirigeait vers ; Rennes avec lune lenteur calculée, bien faite pour donner de la crainte, et qui inspira en effet à ses habitans une véritable épou- vante. Pour la calmer ; il leur avait écrit vers le 15 août « d’être sans inquiétude, et que la marche des troupes n’avoit rien qui les regardât. » Plus d’un mois après, le 24 septembre, il leur écrivit de nouveau pour les inciter à accepter le papier timbré, espérant, s’il en était ainsi, attirer sur leur ville « les grâces que son obéissance et sa soumission aux volontés du roi lui pourroient mériter. » Il va sans dire que le papier timbré fut immédiatement rétabli. De son côté, le marquis de Coëtlogon, en remettant les dernières lettres du duc à messieurs de la ville et du parlement, leur, fit espérer l’éloignement des troupes et la prompte réunion des états.

Quelle ne fut pas, après la confiance que ces paroles avaient dû inspirer ; l’inquiétude des habitans de Rennes en apprenant que le duc de Chaulnes arrivait à la tête de six mille hommes ! Ces mots de Mme de Sévigné, amie du duc et très liée avec la duchesse, en donnent une idée : « l’émotion est grande dans la ville de Rennes, et la haine incroyable dans toute la province pour le gouverneur. » Quelques jours après, celui-ci faisait son entrée, précédé de deux compagnies de mousquetaires, de six compagnies de gardes françaises, et de gardes suisses, de six cents dragons, de plusieurs régimens d’infanterie, d’un millier d’archers de la maréchaussée, tant à pied qu’à cheval. Ils s’avançaient quatre à quatre, mèche allumée des deux bouts, la balle à la bouche, le mousquet haut, l’épee hors du fourreau. Un maître des requêtes chargé de faire le procès aux rebelles, M. de Marillac, accompagnait le duc. Exempte jusqu’alors de garnison par ses privilèges, la ville de Rennes n’avait pas de casernes ; il fallut donc loger ces six mille hommes chez les habitans et lever coup sur coup des contributions forcées pour les nourrir. Protégé par cette force imposante, M. de Marillac informait contre les plus compromis. Sept d’entre eux furent roués ou pendus. Oh citait dans le nombre un joueur de violon convaincu d’avoir donner le signal de la troisième révolte contre le papier timbré, et dont on ne put rien tirer, sinon que les fermiers lui avaient donné vingt-cinq écus pour commencer. Il est certain que beaucoup de buralistes, s’attendant à être pillés, exagéraient leurs déclarations, et il fut constaté qu’un receveur de Nantes, dont la caisse fut mieux gardée qu’il ne le désirait, n’y avait laissé que 64,000 livres au lieu de 250,000 accusées par lui. On se souvient de la lettre du duc de Chaulnes à Colbert sur les faubourgs de Rennes qu’il avait proposé de ruiner entièrement. Un édit du 16 octobre 1675 décida que le plus considérable, la Rue-Haute, serait rasé. Il y avait environ quatre mille habitans ; Mme de Sévigné nous apprend ce qu’ils devinrent : « on a chassé et banni toute une grande rue et défendu de les recueillir sous peine de la vie, de Sorte qu’on voit tout ces miséfables, femmes accouchées, vieillard, enfans, errer en pleurs au sortir de la ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi se coucher. »

La Bretagne et la ville de Rennes, en particulier n’étaient-elles pas suffisamment châtiées ? Il paraît que non, car le duc de Chaulnes, qui dans les commencemens accusait le parlement de pactiser avec la révolte, fut, malgré l’impopularité dont il était l’objet, accusé à son tour de mollesse et d’indulgence. Désireux de rester dans la province et voyant combien déjà il était exécré, il craignit de s’y rendre impossible, si la répression était prolongée, et il demanda que les six mille hommes du bailli de Forbin fussent rappelés [14]. Ce ne fut pas l’opinion de la cour, qui, trouvant au contraire, sur avis de quelque dénonciateur zélé, que ces groupes avaient trop ménagé les habitans, les remplaça par dix mille hommes tirés pendant l’hiver de l’armée du Rhin, si connue par ses cruautés. Un maître des requêtes, M. de Pommereu, plus sévère sans doute que M. de Marillac, en prit la direction. On se représente les excès auxquels ils se portèrent. Le duc de Chaulnes au moins avait eu le soin de donner les ordres les plus rigoureux contre les soldats qui molesteraient les bourgeois, et l’un d’eux avait même été fusillé pour l’exemple. Au lieu de punir les violences, on les encouragea. Ecoutons encore Mme de Sévigné. « Tout est plein de gens de guerre… Il s’en écarte qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent. C’est une étrange douleur en Bretagne que d’éprouver cette sorte d’affliction, à quoi ils ne sont pas accoutumés… » Puis encore, le 5 janvier 1676, « pour nos soldats, ils s’amusent à voler ; ils mirent l’autre jour, un petit enfant à la broche. » Et le fils de la marquise, un ancien soldat, d’ajouter : « Toutes ces troupes de Bretagne ne font que tuer et voler. » Plusieurs témoins oculaires confirment ces tristes faits. « Tous les soldats, dit l’un d’eux, ont tellement vexé les habitans qu’ils ont jeté leurs hôtes et hôtesses par les fenêtres après les avoir battus et excédés, ont violé des femmes, lié des enfans tout nus sur des broches pour les faire rôtir, rompu et brûlé les meubles, exigé grandes sommes, et commis tant de crimes qu’ils égalent Rennes à la destruction, de Jérusalem. »

Heureusement la campagne allait se rouvrir sur le Rhin, et le roi n’avait pas trop de toutes ses troupes. L’armée de Bretagne fut rappelée. Le lendemain 1er mars 1676, le parlement, exilé à Vannes, enregistrait des lettres d’amnistie. Cent soixante-quatre exceptions étaient faites à l’égard d’individus particulièrement compromis, ont quelques-uns furent plus tard appréhendés, jugés, exécutés. La ville de Rennes seule comptait cinquante-six exclus, parmi lesquels figuraient des gens de métier, un gentilhomme, un notaire et quatorze procureurs ou clercs de procureur, preuve, évidente de l’influence que l’impôt du papier timbré avait eue sur les événemens. On croira sans peine quel le souvenir de ces représailles laissa des traces profondes dans les esprits. Le pillage des châteaux et la crainte incessante pendant plusieurs mois de voir la populace des villes se porter à tous les excès la province entière, livrée à toutes les violences du soldat, tant de malheureux roués et pendus le pays ruiné, frappé coup sur coup de contributions extraordinaires, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfans chassés de leurs foyers, il n’en fallait pas tant pour que la révolte du papier timbré restât profondément gravée dans tous les souvenirs. Les plus punis furent encore les habitans de Rennes à cause de l’exil prolongé du parlement. Vainement sollicitaient-ils son retour en protestant de leur fidélité ; les supplications et les protestations ne suffirent pas. Il fallut que la coalition de 1687 éclatât, et que la ville ajoutât à toutes ses promesses le poids d’une contribution nouvelle de cinq cent mille, livres, qui ne lui parut pas exorbitante, s’il faut en juger par la joie qu’elles éprouva en voyant enfin revenir dans ses murs (février 1690) ces robes rouges, symboles de son antique splendeur, exilées depuis quatorze ans.

Comment s’étonner de ces mouvemens de l’opinion ? L’attachement passionné des pays d’état à leurs vieilles institutions avait des causes nombreuses et diverses par lesquelles s’expliquent bien des exagérations, payées depuis d’un anéantissement complet qui commence à paraître regrettable. La preuve, manifeste à tous les yeux, que les impôts y étaient moins lourds et plus équitablement répartis, les routes plus nombreuses et mieux entretenues que dans les pays d’élection, pour qui ils étaient un objet d’envie, le déplaisir évident avec lequel les ministres subissaient les assemblées provinciales, le soin de les soustraire aux grands courans d’opposition en les faisant siéger dans les moindres localités et de les renvoyer le plus tôt possible, [15], voilà bien des raisons pour que les Bretons, vissent revenir à Rennes au milieu de l’allégresse gé- nérale le parlement qui les avait soutenus à ses dépens dans la révolte du papier timbré, et qui était pour eux, avec les états, la forme la plus expressive de leur nationalité.

D’autres désordres, presque toujours causés par les nouveaux impôts, eurent encore lieu sur divers points. A Lyon, en 1669, une femme de la Croix-Rousse avait été pendue pour s’être mise à la tête de cinq ou six cents personnes. Plus tard, à Angoulême, des mécontens avaient intimidé et fait reculer l’intendant. Irrité de sa faiblesse, Colbert lui écrivit ( 15 novembre 1674) qu’un dépositaire de l’autorité devait savoir risquer sa vie « dans les occasions. » Il lui enjoignît en même temps de retourner à Angoulême, d’y étouffer toute velléité d’indépendance, et de publier bien haut que le roi avait toujours près de Paris une armée de vingt mille hommes pour rappeler les peuple à l’obéissance. Avec de pareilles instructions ; l’intendant, on s’en doute bien, eut bientôt raison des séditieux d’Angoulême. Au Mans, où quelques actes de désordre avaient coïncidé avec ceux de Rennes et de Nantes, six cents cavaliers et seize compagnies d’infanterie envoyés à la hâte de Parte écrasèrent la ville. Aussi l’évêque disait-il quelle était près de sa ruine sans avoir mérité de telles rigueurs. On se rappelle enfin la description saisissante faite par Mme de Sévigné (31 juillet 1675) de la misère de ce pauvre passementier du faubourg Saint-Marceau qui, faute d’avoir pu payer un impôt de 10 écus sur les maîtrises, avait, disait-elle, vu vendre son lit, son écuelle, et de désespoir coupé la gorge à trois de ses enfans. Une lettre de La Reynie dément, il est vrai, la nouvelle ; mais le bruit qui en avait couru prouve que les taxes extraordinaires demandées aux corporations pour la continuation de la guerre de Hollande pesèrent sur la capitale comme dans les provinces.

Les révoltés de Guienne et de Bretagne avaient eu dans le royaume un tel retentissement et laissé une impression si forte, que bien des années se passèrent sans que le gouvernement eût à infliger des punitions nouvelles. Si quelques mécontentemens se produisirent, ils furent de peu d’importance ou promptement étouffés. La situation des provinces était pourtant allée en empirant, et les expédiens auxquels les contrôleurs-généraux Ponchartrain et Chamillart avaient dû recourir pour payer les dépendes de guerre, — la capitation, les nouveaux offices, l’augmentation du sel, les charges extraordinaires de toute sorte, — grevaient bien autrement les populations que les impôts, source première des grandes révoltes de 1675 ; mais la terreur l’emportait. Une fois encore cependant, en 1707, la certitude des plus rigoureux châtimens demeura sans effet. Cédant à une suggestion malheureuse, le gouvernement aux abois avait eu le tort de mettre sur les mariages, les baptêmes et les enterremens. Il faut voir dans Saint-Simon et dans l’impassible Dangeau quels résultats produisirent ces impositions immorales. Elles eurent pour premier effet de décider les pauvres gens des villes et des campagnes à se passer de mariage et à baptiser eux-mêmes leurs enfans. Ce n’était pas le compte des traitans, qui réclamèrent contre ces réfractaires d’un nouveau genre. « Du cri public et des murmures, dit Saint-Simon, on passa à la sédition dans quelques lieux. On alla si loin à Cahors, qu’à peine deux bataillons qui y étoient purement empêcher les paysans armés de s’emparer de la ville, et qu’il y fallut envoyer des troupes destinées pour l’Espagne. » Même émotion dans le Quercy, où l’on eut grand-peine à dissiper les paysans armés et attroupés. « En Périgord, ajoute Saint-Simon, ils se soulevèrent tous, pillèrent les bureaux, se rendirent maîtres d’une petite ville et de quelques châteaux, et forcèrent quelques gentilshommes de se mettre à leur tête… » Les rebelles consentaient d’ailleurs à payer les tailles et la capitation, la dîme aux curés, la redevance aux seigneurs. Quant aux impôts sur les mariages, baptême et enterremens, ils ne voulaient pas en entendre parler. Avaient-ils tort ?

Il y a des limites que le pouvoir le plus despotique ne saurait dépasser. On en était arrivé là ; aussi les malencontreux édits durent-ils être retirés. Un autre contrôleur-général vint, Desmaretz, qui, au lieu de tendre encore la corde de l’impôt, demanda davantage au crédit. La misère était devenue telle, surtout à la fin de l’hiver et de l’affreuse disette de 1709, que les peuples n’avaient plus la force de se révolter. Ils souffraient sans bruit et mouraient décimés avant l’heure. Heureusement la guerre cessa, grâce à Villars. Les paysans valides n’allèrent plus aux armées, et les récoltes se rétablirent, quoique lentement. Des émeutes occasionnées par la cherté du blé eurent encore lieu de 1713 à 1715 en Normandie et dans le midi. A Caen, le peuple s’attaqua aux fabricans d’amidon et de poudre à poudrer, dont il dévasta les ateliers. Là comme à Toulouse, l’autorité fit en sorte de n’avoir pas à sévir. Il n’est pas jusqu’aux troupes qui dans ces circonstances ne donnassent l’exemple de la rébellion. Le ministre de la guerre avait traité avec un munitionnaire pour la fourniture du pain ; les soldats, qui le payaient plus cher qu’au marché, le refusèrent, et obtinrent gain de cause. A Lyon enfin, c’est encore Saint-Simon et Dangeau qui le constatent, un droit nouveau sur la viande provoqua en 1714 une révolte considérable. Il fallut mettre en mouvement sept régimens de dragons, deux régimens de cavalerie et quatre bataillons d’infanterie ; puis, par un compromis au moins étrange, en même temps que les com- mis des traitans étaient punis, on maintient le droit qu’ils avaient été autorisés à percevoir.

Ce fut la dernière explosion populaire causée par les impôts sous le règne de Louis XIV. Peu à peu les greniers s’étaient remplis, et l’industrie avait été exonérée des charges de la guerre. La consommation reprenait avec la confiance. Un nouveau règne se montrait d’ailleurs à l’horizon avec les illusions ordinaires et les populations laborieuses, si longtemps foulées et opprimées, commençaient à respirer. On vient de voir qu’elle avait été leur mise. Peu après la bataille de Lens, l’avocat-général Talon disait déjà devant Louis XIV, à l’occasion de nouveaux impôts que le parlement refusait d’approuver : « Il y a des provinces entières où l’on ne se nourrit que d’un peu de pain d’avoir et de son. Les victoires ne diminuent rien de la misère des peuples… Toutes les provinces sont appauvries et épuisées… » Plus tard, les victoires se succèdent, et la misère augmente encore. Nous n’avons pas cité, entre autres témoignages irrécusables, celui du lieutenant-général de Lesdiguières, écrivant en 1675 et que dans le Dauphiné les paysans n’avaient d’autre nourriture que l’herbe des prés et l’écorce des arbres. Nous n’avons pas invoqué non plus les passages célèbres de la Bruyère et de Vauban, car à quoi bon rembrunir un tableau déjà si sombre et suffisamment connu aujourd’hui dans son ensemble ? La seule remarque à faire en terminant, c’est ce contraste de gloire publique et de calamités privées, de grands événemens, de villes conquises, d’agrandissement du territoire, de palais de marbre, de chefs-d’œuvre de toute sorte enfin s’épanouissant comme par enchantement à la voix d’un homme, tandis qu’au-dessous de lui d’autres hommes, mais ceux-là par millions, concourent sans gloire et sans profit, par leurs sueurs, leurs souffrances et leur mort, au but poursuivi par un seul. Ce but, je me hâte de le reconnaître, était patriotique, et la France moderne aurait mauvaise grâce à le contester ; mais qui donc fixera la mesure des sacrifices que le présent doit à l’avenir ? Ce qui est certain, c’est qu’on ne comprendrait plus, dans l’état actuel des choses et des esprits, un progrès, si grand qu’il fût, conquis au prix de la détresse générale, d’impôts écrasans et ruineux, des larmes et du sans de plusieurs générations.


PIERRE CLEMENT.


  1. Histoire de Boulogne-sur-Mer, par MM. d’Hautefeuille et Bénard, t. Ier, p. 437 et suiv.
  2. Œuvres de Louis XIV, instructions au dauphin, année 1662, t. Ier, p. 213.
  3. Gazette de France de l’année 1662, n° 88.
  4. Mémoires, édition Lalanne, t. II, p. 129.
  5. Archives de la marine, Recueil de diverses lettres, fol., 31.
  6. Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 897.
  7. Depping, Correspondance administratives sous Louis XIV, t. III, p. 68 et suiv.
  8. Archives du canal du Midi, ACC, n° 5.
  9. Il entra dans la ville par une brèche, à la tête d’un corps de dix mille hommes, la désarma, et fit exécuter plus de cent personnes, au nombre desquelles figuraient les principaux magistrats et bourgeois de la cité. Heureusement Henri II finit par intervenir. et arrêta le farouche connétable dans ses exécutions.
  10. Bibliothèque impériale, Mss, lettres adressées à Colbert.
  11. M. de La Borderie, la Révolte du papier timbré en 1673. Cet écrivain, parfaitement renseigné, a pu consulter un grand nombre de documens imprimés et de journaux manuscrits.
  12. L’article 6 du code était ainsi conçu : « Il est défendu, à peine d’être passé par la fourche, de donner retraite à la gabelle et à ses enfans, et de leur fournir ni à manger ni aucune commodité ; mais au contraire il est enjoint de tirer sur elle comme sur un chien enragé. » (La Révolte du papier timbré, page 92.)
  13. M. de la Borderie voit là une allusion à Louis XIV, et il rappelle à ce sujet les vers de Boileau :
    Louis, les animant du feu de son courage,
    Se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage.
  14. Le duc de Chaulnes avait de bonnes raisons de vouloir rester en Bretagne malgré les déboires qu’il avait eus de la province et de la cour. L’extrait suivant de Dangeau est édifiant. — 6 novembre 1692. « Les armateurs de Bretagne ont fait tant de prises depuis la déclaration de la guerre qu’on croît que M. de Chaulnes a eu pour sa part 8 ou 900,000 francs. Il a le dixième, ayant les droits d’amirauté attachés au gouvenement de la province. »
  15. Le ministre Pontchartrain disait naïvement, au sujet de la fin des états, que c’était « la fin de toutes agitations et de tout genre de chagrin pour un honnête homme. »