Les Enfants trouvés/01

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Revue des Deux Mondes, tome 13, 1846
Alphonse Esquiros

Les enfans trouvés



LES


ENFANS TROUVES.




L'HOSPICE DE PARIS.




Depuis un demi-siècle, des économistes et des hommes d’état avaient signalé l’accroissement du nombre des enfans trouvés dans nos hospices comme un fait chargé d’embarras pour l’avenir. Necker avait prédit que le moment viendrait où l’excès du mal forcerait l’autorité d’y chercher un remède. Ce moment est arrivé. Les conseils-généraux, qu’afflige l’impôt de plus en plus onéreux des enfans trouvés, ont fait entendre, sur plusieurs points de la France, un cri de détresse. Ce cri a trouvé des échos dans les diverses branches de l’administration supérieure. Le gouvernement, épouvanté à son tour de la nature et de l’intensité d’un mal dont tout lui révélait les progrès, a réclamé le concours et les lumières de la science pour arrêter le fléau dans sa marche. Les avis ont été partagés, contradictoires. Tout le monde convient qu’il y a quelque chose à faire ; mais on n’est pas d’accord sur les moyens qui doivent accomplir cette réforme nécessaire et hérissée d’obstacles. Par où commencer ? La statistique a dévoilé des faits ; elle n’a presque rien appris sur les causes du mal ni sur la nature du remède. S’il ne s’agissait que de réduire à tout prix le chiffre annuel des dépenses dans le service des enfans trouvés, l’entreprise ne serait point encore très facile ; mais il s’agit en outre de la conservation de l’enfance, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus faible, de plus touchant et de plus digne d’intérêt sur la terre. Sous une question de chiffres en apparence, c’est le cœur humain tout entier que nous rencontrons ici à chaque pas, le cœur humain avec ses faiblesses et ses attachemens, avec ses misères et ses affections délicates. Le point de vue financier, quoique important et considérable sans doute dans une telle matière, nous paraît devoir être subordonné en théorie au point de vue moral. Il est temps d’appeler au secours de la législation actuelle sur les enfans trouvés, non cette économie publique, sans entrailles, qui ne voit partout que calculs, mais cette économie humaine, sœur de la charité, qui embrasse à la fois tous les intérêts, toutes les souffrances, dans ses recherches et ses solutions prévoyantes.

Un hospice s’élève dans Paris pour les enfans délaissés ; la fondation de cet hospice remonte à des évènemens connus, sur lesquels nous reviendrons en peu de mots. Avant qu’il existât un asile pour les recevoir, le sort des enfans exposés, dans la ville de Paris, était déplorable. Jetés nuitamment à val les rues, ou déposés en certain lit à l’entrée de l’église Notre-Dame, ils n’avaient guère d’autres secours à attendre que ceux de la charité privée. Ces secours précaires, éventuels, ne sauvaient qu’un très petit nombre de victimes. Le cœur des habitans s’endurcissait à des maux qu’ils avaient sans cesse sous les yeux, et les enfans mouraient. Les commissaires du Châtelet retiraient chaque matin des égouts plusieurs cadavres de nouveau-nés. En 1636, une veuve (on rencontre de siècle en siècle les traces d’une femme sur cette voie épineuse de la bienfaisance) recueillit de ses deniers un bon nombre de ces innocens dans sa propre maison. Cette veuve demeurait dans une rue étroite et sombre, près de Saint-Landry. Sa vieille maison à ogives et à colonnettes était connue sous le nom de la Couche. On y apportait les enfans relevés çà et là dans les rues de la ville ; mais la maison était petite et le mal était grand : ceux que l’exiguité du local empêchait d’admettre étaient exposés de nouveau. Un jour, la veuve de Saint-Landry mourut ; avec elle se retira de la grande ville la providence des enfans trouvés. La bonne dame avait laissé des fonds pour continuer son œuvre, mais elle n’avait pas laissé son cœur dans la petite maison de la Couche, qui devint bientôt le théâtre d’un indigne commerce et des plus honteux abus. Le désordre était au comble quand M. Vincent (c’est ainsi qu’on nommait alors un ecclésiastique de Provence) alla visiter l’établissement dont la mort avait enlevé la bienfaitrice. Quel spectacle ! De petits êtres, jetés les uns auprès des autres et mêlés à des cadavres, se tordaient en criant sur de fétides grabats. Le bon prêtre s’en retourna consterné. Bientôt cependant une résolution prompte comme l’éclair déchire le voile de ténèbres et de mélancolie dont son ame était couverte. — Avec l’aide de Dieu, s’écrie-t-il, je sauverai ces enfans ! — Mais que pouvait-il par lui-même ? Cet homme avait le génie de la charité ; il comprit qu’il fallait intéresser les femmes à son œuvre. On sait le reste. Vincent de Paule commença par former une association à l’aide de laquelle on loua, en 1638, une petite maison à la porte Saint-Victor. Il n’était pas encore content ; il se disait que son œuvre finirait comme les précédentes, s’il ne parvenait à la faire revêtir d’un caractère public : les hommes passent, la société reste.

Vincent de Paule fit monter sa voix ou plutôt le cri des petits enfans jusqu’à la cour. Le roi Louis XIII accorda à l’œuvre des enfans trouvés les bâtimens de Bicêtre, ce sombre château où se sont promenées toutes les grandeurs et toutes les misères humaines. L’air y était trop vif pour les nouveau-nés. L’hospice des Enfans-Trouvés de Paris, situé plus tard au faubourg Saint-Lazare et en dernier lien rue Notre-Dame, dans une maison appelée la Marguerite, fit venir des nourrices auxquelles on donna des nourrissons pour les élever à la campagne. Au bout de six ans, ils revenaient à la maison de Paris, où l’on s’occupait du soin de leur éducation. A l’âge de dix à onze ans, on les mettait en apprentissage ; enfin, lorsqu’ils avaient atteint leur seizième année, ils recevaient, pour dernier secours, une somme qui les aidait à commencer l’exercice de l’état qu’ils avaient choisi. Ce régime dura ainsi pendant un siècle et demi ; la révolution y finit fin. L’hospice des Enfans-Trouvés changea d’abord d’emplacement : l’ancienne abbaye de Port-Royal et la maison d’institution de l’Oratoire, situées à l’extrémité méridionale de Paris, formèrent les deux sections de l'Hospice de la Maternité. Ce transfert, motivé par les améliorations et les accroissemens du service, reconnaissait encore une autre cause. Les monumens ont, comme les diverses productions du sol, leur loi géographique ; ils sont nécessités par la nature et les besoins des quartiers au sein desquels nous les voyons s’élever. Les femmes pauvres accouchaient autrefois à l’Hôtel-Dieu dans des lits à trois ou à quatre, et les enfans dont on voulait se défaire étaient déposés, comme nous l’avons dit, dans une maison voisine. Cette situation des établissemens de secours tenait à ce que la Cité était alors le centre de la misère et de la débauche. A la chute des ordres religieux qui couvraient de jardins, d’églises et de bâtimens immenses le plateau méridional de Paris, la classe pauvre se déplaça. Elle vint habiter le quartier Saint-Marceau et l’extrémité du faubourg Saint-Jacques, qui forment aujourd’hui le 12e arrondissement, — le plus riche de tous les arrondissemens de Paris en misères physiques et morales. Comme il existe un rapport constant entre la destination des établissemens publics et le caractère de la population qui les entoure, les deux hospices de l’accouchement et de l’allaitement suivirent alors la marche de la classe inférieure qui émigrait du centre vers un des points excentriques de la ville. A cette raison topographique ajoutons une raison morale. Par un sentiment de délicatesse, ceux qui ont institué les tours ont voulu que les hospices d’enfans trouvés fussent placés à l’écart, dans des lieux isolés, pour ne point effaroucher la pudeur qui se cache, ou ne point faire rougir la misère qui pleure. A ces maisons de mystère il faut l’ombre, la solitude et le silence.

L’alliance intime qu’on avait voulu établir entre les deux sections de l’hospice de la Maternité (celle des femmes en couche et celle des enfans trouvés) fut bientôt reconnue entachée de quelques inconvéniens. On brisa le lien financier qui les unissait : les dépenses de la maison d’accouchement furent déclarées à la charge de la ville de Paris ; celles de la maison des enfans trouvés firent au contraire partie du budget de l’état, et durent être acquittées sur le produit des centimes additionnels. A partir de ce jour, la division de l’hospice appelé la Maternité en deux établissemens bien distincts fut tout-à-fait consommée. Le nom collectif qui désignait ces deux institutions périt lui-même dans l’évènement qui les sépara. On regarda comme dérisoire d’attacher l’idée des devoirs les plus touchans et des affections les plus douces de la nature à un double établissement où les femmes renonçaient au contraire, pour la plupart, au titre de mère. Quoi qu’il en soit de ce scrupule et de la mesure administrative qui sépara la maison d’accouchement de l’asile des enfans trouvés, ces deux hospices ont continué de tenir l’un à l’autre par d’autres liens que ceux du voisinage. La maison d’accouchement, située rue de la Bourbe, fournit douze ou quinze cents enfans par an à la maison d’allaitement, placée rue d’Enfer. Il existe encore entre ces deux établissemens d’autres rapports moraux, et, quoique le sujet de nos études touche surtout ici à l’asile de l’enfance, nous aurons souvent besoin de nous transporter de l’ancienne abbaye de Port-Royal à l’ancienne institution de l’Oratoire.

Célèbre par ses malheurs, cette ancienne abbaye de Port-Royal de Paris servit d’abord de décharge à Port-Royal des Champs. Tout ce que le siècle de Louis XIV eut de grand a passé là. Marguerite Périer, nièce de Blaise Pascal, y obtint une guérison qui fut regardée alors comme miraculeuse ; Mme de Sévigné contribua, avec beaucoup d’autres femmes de naissance, aux dépenses du bâtiment et de la chapelle ; la duchesse de Fontange y fut, enterrée. « Tout le monde sçait, disaient les registres de l’abbaye, le crédit que cette demoiselle eust auprès du roi. » Louise-Marie de Gonzague de Clèves, qui fut reine de Pologne, avait été élevée dans cette maison. Le cœur se trouble quand on songe au changement de destination qu’ont subi de nos jours les bâtimens à demi ruinés de cette abbaye sévère. Comment l’asile de la prière et de la chasteté est-il devenu un hôpital de femmes enceintes qui viennent pour la plupart se délivrer des suites du libertinage ? Où êtes-vous, Angélique Arnaud, vous dont le nom seul répandait un parfum de vertu dans cette solitude ? Hâtons-nous de dire que les traces de la sainte janséniste ne sont pas entièrement effacées dans la nouvelle maison d’accouchement. Des sœurs infirmières ont succédé aux anciennes religieuses de l’ordre de Cîteaux. Consolons-nous la charité vaut la prière ; aux yeux même de la foi, l’hôpital est une église où l’on assiste Dieu dans ses malades.

Le second établissement affecté aujourd’hui au service des enfans trouvés était une succursale où les pères de l’Oratoire, qui avaient leur maison rue Saint-Honoré, exerçaient pendant une année aux pratiques religieuses les novices qui se destinaient à entrer dans la congrégation. La maison jouissait de beaux revenus, et était assez grande non-seulement pour loger la communauté, mais même pour fournir des appartemens à plusieurs personnes de, distinction qui venaient, comme on disait alors, y travailler à la seule affaire nécessaire. C’est de là que sont sortis pénitens les abbés de Rancé et Le Camus. Un jardin spacieux et planté d’arbres qui donnaient du couvert dans les plus grandes chaleurs s’étendait çà et là dans la campagne, sans autre défense qu’un mur de clôture. Aujourd’hui ce jardin a été fort entamé et fort resserré par les constructions voisines qui sont venues s’établir sur ces terrains, rejetés, avant la révolution, en dehors de la barrière. Les bâtimens seuls, quoique retouchés, ont conservé ce caractère imposant et cénobitique dont l’esprit religieux savait revêtir ses moindres ouvrages. L’entrée de la chapelle, qui s’ouvrait autrefois sur la rue d’Enfer, a été brutalement masquée par un mur. La façade, quoique simple, est d’une ordonnance agréable. Un Enfant-Jésus au maillot sort d’un nuage de pierre dans lequel flottent des têtes d’anges. On lit sur la frise qui accompagne cette figure le passage suivant tiré de l’Évangile : Invenietis infantem, pannis involutum. Plus haut, une autre inscription latine donne l’explication de ce texte et de l’image taillée au ciseau sur la muraille : Sanctissimœ trinitati et infantioe Jesu sacrum. Cette église était en effet consacrée au mystère de la sainte enfance de Jésus-Christ. Par quel hasard, nous dirions volontiers par quelle providence, ces murs, destinés à recueillir plus tard l’enfance abandonnée, furent-ils élevés dès l’origine en l’honneur de l’Enfant-Dieu couché dans une crèche et enveloppé de misérables langes ? On adorait la pauvreté du premier âge dans ces mêmes lieux où l’on s’occupe maintenant à la secourir.

Pendant la journée, l’hospice des Enfans-Trouvés ne présente à l’extérieur rien de remarquable. Ses fonctions ne commencent, pour ainsi dire, qu’à l’heure des ténèbres et du crime. Il est minuit : la rue d’Enfer est déserte ; les lumières, le bruit, le mouvement des voitures publiques, tout s’éteint de moment en moment. Une pâle clarté tombe des étoiles et de la lune sur les maisons endormies, sur la double rangée d’arbres qui bordent l’avenue de l’Observatoire, sur cet édifice même, qui détache dans un coin obscur du ciel sa masse tronquée. Au milieu de cette nuit silencieuse, au milieu de ce grand sommeil qui enveloppe de son aile un des quartiers les plus paisibles et les plus reculés de la ville, n’apercevez-vous pas, à l’une des fenêtres de l’hospice qui s’ouvrent au rez-de-chaussée sur la rue d’Enfer, une lampe allumée derrière un rideau de toile ? Quelquefois encore, sur un des points élevés de l’Observatoire, une lunette, dirigée par une main invisible, guette le lever des astres et les mouvemens du ciel. Voilà les seuls objets qui annoncent à cette heure avancée la présence de l’homme au milieu de la solitude et du repos. Marchez doucement, passant attardé, et recueillez-vous : cette lunette qui regarde, c’est la science ; cette petite lumière qui veille, c’est la charité ! Cependant le léger tintement d’une clochette avertit votre oreille ; un cylindre de bois, fixé dans le mur de l’hospice, exécute un demi-mouvement de rotation sur lui-même ; une femme, couverte d’un long châle, la tête cachée sous un voile noir, glisse furtivement à côté de vous dans l’ombre. C’en est fait, le mystère d’abandon est accompli : un pauvre nouveau-né vient de tomber dans la fosse commune de la charité, où il perd, en commençant de vivre, son nom et son existence civile [1].

Que se passe-t-il cependant derrière ce rideau impénétrable, dans cette chambre où brille une petite lumière ? La pierre, moins dure que le cœur de la mère dénaturée, la pierre s’est ouverte, et elle a donné passage à l’enfant, qui se trouve ainsi porté dans des bras charitables. Parlons sans figures : le tour, décrivant un demi-cercle, et présentant au dehors, sur la rue, son côté vide, a reçu le nouveau-né et l’introduit dans l’hospice, en achevant son évolution. Une sœur hospitalière est là qui veille. Son premier soin est de placer le nouveau-né dans un berceau. Cet enfant du bon Dieu est toujours le bienvenu. S’il porte sur lui une médaille, un chiffre, un objet quelconque, la sœur conserve précieusement ces signes, qui peuvent servir dans la suite à le faire reconnaître. Les statistiques ne sont pas d’accord sur le sexe qui fournit le plus de victimes à l’exposition ; on a long-temps cru que c’était le sexe le plus faible ; une fille est, disait-on, un fardeau incommode et onéreux dont les parens doivent tenir à se décharger. A Paris, les résultats se balancent ; il n’y a pas plus de filles que de garçons délaissés. Il est fort difficile de déterminer la proportion des enfans naturels et celle des enfans légitimes. L’administration ne peut exercer ici son jugement que sur des indices extrêmement vagues. On a bien eu quelquefois la précaution de joindre aux langes qui l’enveloppent une déclaration de père et de mère ou quelques autres indications ; mais ces renseignemens, qui n’ont d’ailleurs pas toujours une authenticité absolue, manquent dans le plus grand nombre de cas, et la statistique en est alors réduite à conjecturer sur le silence. De 1816 à 1835, les enfans présumés légitimes figurent pour le chiffre de 6,774, contre 96,415, supposés naturels. Il n’est pas non plus sans intérêt de savoir quels sont les mois de l’année les plus chargés d’expositions : selon le témoignage du directeur de la maison, ce sont les mois d’hiver. Nous devons ajouter que Paris n’alimente pas seul l’hospice de la Maternité. Cet établissement est une sorte de dépôt central où l’on apporte des enfans de vingt lieues à la ronde. L’administration entrevoit avec inquiétude le moment où, nos grandes lignes de chemins de fer étant établies sur toute la France, la facilité des moyens de communication attirerait encore un plus grand nombre d’expositions dans Paris, et augmenterait ainsi la charge de l’hospice.

Un profond mystère entoure la maison des Enfans-Trouvés. Les registres, les règlemens, les actes officiels, tout est tenu secret. L’entrée même des bâtimens est interdite aux étrangers. Ce mystère a pour objet d’empêcher le père ou la mère qui aurait abandonné un enfant de suivre ses traces dans l’intérieur de l’hospice. Malgré cette défense, nous avons visité la crèche, l’infirmerie, les écoles [2]. La crèche (dont le nom tout chrétien rappelle une des influences qui ont le plus contribué dans le monde à adoucir le sort des enfans trouvés) est une salle longue, spacieuse, bien aérée. Cette salle est garnie d’une double ou d’une triple rangée d’environ quatre-vingts berceaux en fer. Des rideaux d’une blancheur irréprochable protègent le sommeil des nouveau-nés. On a d’ailleurs eu soin de modérer la lumière dans toute l’étendue de la crèche, pour ne point offenser des yeux à peine entr’ouverts et encore peu familiarisés avec le grand jour. Le parquet est frotté à la cire. Un feu de bois flambe en toute saison dans une cheminée haute et vaste. Des berceuses, habillées d’une grosse étoffe noire, président, sous la surveillance des sœurs de la charité, à la bonne tenue des enfans. Ces soeurs, dont le costume n’a point varié, portent une médaille qui représente leur vénérable fondateur, celui que l’église nomme saint Vincent de Paule. Quelques-unes d’entre elles ont vieilli dans ce service [3]. Les soins dont ces nouveau-nés sont l’objet ont, en vérité, un caractère tout maternel. Les berceuses ne doivent pas leur donner à boire dans leur berceau, mais les prendre et les tenir entre les bras ; elles doivent également les changer de linge devant le feu de la cheminée. Tout cela est bien prosaïque sans doute, mais tout cela est bien touchant. Nous ne voudrions pas que les femmes qu’une funeste indifférence éloigne de leurs enfans fussent témoins de ce spectacle : nous craindrions que les soins délicats dont les nouveaux venus dans l’hospice sont entourés ne rassurassent trop leur conscience sur la manière dont elles seraient suppléées dans leurs devoirs de mère. La vérité est qu’aucun de ces pauvres petits êtres ne recevrait à domicile les secours généreux qui leur sont prodigués ici par l’état et par des mains étrangères toujours prêtes à les accueillir.

Le service médical est très bien fait. Les enfans sont visités tous les matins, et les prescriptions du docteur sont assez bien suivies. Le résultat de ces soins et des progrès de la science a été de réduire le chiffre de la mortalité pour les enfans trouvés. Autrefois cette mortalité était effrayante. S’il faut en croire une statistique flatteuse, le mouvement de destruction naturelle, qui enlevait encore au commencement de ce siècle une si forte proportion de nouveau-nés dans l’hospice de Paris, aurait diminué de près des trois quarts. Nous ne garantissons pas l’exactitude du chiffre ; toujours est-il qu’il ne faut plus guère chercher dans les agens extérieurs sous l’influence desquels se trouve placée la vie de l’enfant durant son séjour à la Maternité la cause d’un fléau exceptionnel. Non, cette cause doit être cherchée dans l’enfant lui-même, ou, si l’on aime mieux, dans les circonstances qui ont précédé son entrée à l’hospice. La plupart des petits êtres que des bras inconnus délaissent nuitamment dans le tour de la rue d’Enfer ont été conçus au milieu de circonstances désastreuses. Quelques-uns sont nés de l’orgie ; d’autres sont le produit d’une extrême misère : ceux-ci ont souffert dans le ventre de leur mère d’une grossesse dissimulée ; ceux-là ont vu le jour sous les toits, dans des greniers ouverts à tous les vents ; ils sont raidis par le froid, au moment où le tour les amène dans l’hospice. Que peut la science sur de pareils cadavres ? Enfin nous devons dire que l’état de maladie de plusieurs de ces enfans paraît avoir décidé leur abandon : leur mère les eût gardés vivans ; mourans, elle les apporte pour ne point être témoin de leur triste sort. Comme Agar dans le désert, qui dépose son enfant sous un arbre et qui s’éloigne pour ne point le voir mourir, quelques femmes jettent leur enfant à l’entrée de l’hospice, et s’en vont en détournant la tête, car elles désespèrent de le conserver et ne veulent point assister à son agonie.

On conçoit qu’avec de tels antécédens l’hospice soit le tombeau d’une très forte portion des enfans trouvés, surtout durant les premiers jours qui suivent leur admission. Tous les enfans malades sont envoyés à l’infirmerie. Cette section de l’hospice offre, comme la crèche, un tableau parfait de bonne tenue et de propreté. Les médecins sont secondés dans leurs fonctions par des religieuses et des filles de service. On remarque des différences dans la manière dont ces femmes traitent les nouveau-nés chétifs qui leur sont confiés. Toutes ont bonne volonté, elles montrent en général de l’exactitude, mais celles-là seules mettent dans l’exercice de ces pénibles travaux de l’affection et de l’attrait, qui ont reçu de la nature l’amour des enfans. Il ne suffit pas d’être pieuse et charitable pour soigner comme il faut ces nouveau-nés si peu intéressans, il faut être mère. Si la maladie n’est point étrangère à la détermination qui fait abandonner les enfans, il doit en être de même, à plus forte raison, de la difformité. L’hospice reçut, il y a quelques années, un petit être dont toute la figure n’était qu’une lèpre. Au moment où il avait été jeté dans le tour de la maison, la religieuse qui veillait recula d’horreur à sa vue. Nous avons rencontré cet enfant à l’infirmerie. La mère qui a repoussé ce malheureux, sans doute à cause de sa laideur effrayante, rougirait peut-être de sa lâche action, si on lui remontrait à cette heure un frais et beau garçon de quatre à cinq ans, que des soins étrangers ont pour ainsi dire rendu à l’espèce humaine.

La partie la plus attristante de cette maison, si chargée d’infortunes et d’infirmités, est celle où l’on soigne les enfans atteints d’ophthalmies. Ces petits êtres défigurés ne sont pas les seules victimes que nous devions plaindre : leur terrible maladie est contagieuse, et déjà deux ou trois infirmières ont perdu la vue dans ce service. Que diraient les filles débauchées, les femmes égoïstes et insouciantes qui oublie leur enfant dans le tour de l’hospice, en voyant, comme nous l’avons vu, des sœurs de la charité, de simples filles de service, presque sans autre motif que celui du devoir ou du besoin, risquer leur santé, leurs yeux même, pour dérober à une cécité éternelle de petites créatures qui ne leur sont rien, et qui ne leur auront même point de reconnaissance ? Si nous pardonnons aux unes, combien ne devons-nous pas encourager les autres ! On ne saurait trop louer en général le dévouement anonyme des religieuses de Saint-Vincent de Paule, de ces vierges-mères qui prodiguent leurs soins et leur tendresse aux petits enfans sans connaître jamais pour leur compte les joies du mariage ni les douceurs de la maternité. A elles les peines, les travaux, les fruits amers de ces voluptés illicites dont d’autres ont cueilli secrètement la fleur. Et quelle est leur récompense ? Le monde les plaint, la société les ignore ; Dieu seul les connaît pour nous, et bénit leur œuvre.

Nous avons suivi le nouveau-né depuis son entrée dans l’hospice ; il s’agit maintenant de satisfaire au plus essentiel de ses besoins, à l’alimentation. Une nourrice que la maison loge depuis quelques jours est ordinairement là toute prête. Elle va sans doute lui offrir son sein ? Non la prudence défend de le faire avant que l’enfant ait été examiné. Si ce nouveau-né nous touche par son malheur, la femme qui se présente pour le nourrir et pour remplir vis-à-vis de lui les devoirs de mère n’est pas moins digne de notre intérêt. Or, aux yeux de l’administration, tout enfant qui arrive par la voie du tour est suspect. Craignant chez lui la présence de quelque maladie occulte qui se communique, on le soumet à une épreuve de deux ou trois jours ; c’est juste le temps qu’il passe à l’hospice, et durant lequel on le nourrit uniquement au gobelet ou à la cuiller. Cette épreuve est insuffisante pour prévenir tous les accidens : le germe de la maladie odieuse que les enfans trouvés apportent quelquefois avec eux ne se développe souvent qu’au bout d’un mois. Il en résulte que, malgré la surveillance du médecin, l’hospice de Paris a tous les ans une quarantaine de nourrices infectées. Quand un enfant présente quelques signes de mauvais augure, on l’isole et on le nourrit artificiellement jusqu’à ce que la maladie ait eu le temps de se déclarer. Ces précautions sont très sages. On ne peut disconvenir, d’un autre côté, que le mode d’alimentation auquel l’hospice est forcé, dans ce cas, d’avoir provisoirement recours ne soit nuisible à la santé du nouveau-né ; mais qu’y faire ? On rencontre à chaque pas, dans le service des enfans trouvés, des nécessités puissantes vis-à-vis desquelles, entre deux maux, il faut savoir bravement choisir le moindre.

Quoique atténuée par les progrès de la science médicale, la mortalité des enfans trouvés, dans l’hospice de Paris, n’en est pas moins très considérable. On en perd un peu plus d’un quart. Les causes de cette mortalité doivent être cherchées d’abord, comme nous l’avons dit, dans l’enfant : elles résident ensuite dans les nourrices.

L’administration traitait autrefois avec les nourrices par l’intermédiaire des meneurs. Ces hommes étaient de simples charretiers : ils amenaient dans leur voiture, à la maison de Paris, des femmes de la campagne, plus ou moins récemment accouchées. L’existence des meneurs s’explique par la quantité d’enfans qui réclament le sein, et par la difficulté qu’il y a de satisfaire à leurs besoins. Une partie des fonctions de ces messagers consistait donc à pourvoir l’hospice des moyens d’allaitement ; véritables maquignons de nourrices, ils s’en allaient recrutant dans les communes et conduisant avec eux, à la maison de la rue d’Enfer, toutes celles qui voulaient bien les suivre. Cette industrie donnait très anciennement lieu à des abus que le temps dévoila et qui furent réprimés. Des meneurs venus d’une province éloignée se chargeaient d’amener des enfans qu’à leur arrivée ils déposaient clandestinement dans le tour de l’hospice. Ils obtenaient ensuite, à l’aide de secrètes manœuvres, que ces mêmes enfans leur fussent remis pour les conduire à la campagne. Les nourrissons revenaient ainsi dans leur famille, mais ils y revenaient aux frais de la maison des Enfans-Trouvés. On a vu une mère apporter elle-même son nouveau-né des environs d’Autun et l’abandonner, dans l’espérance de le ravoir au bout de quelques jours avec les mois de nourrice. La maladresse d’une meneuse nouvelle, qui était dans le secret, fit découvrir la fraude. A l’époque même où ces désordres avaient depuis long-temps disparu, le service des meneurs était encore très loin de répondre à tous les besoins de l’administration. Un de ces besoins est la visite des enfans placés à la campagne. Les meneurs n’avaient ni les lumières suffisantes, ni le caractère convenable pour exercer sur les nourrices de leur arrondissement une surveillance efficace. L’administration crut bien faire en les réformant. Une partie du service des anciens meneurs est aujourd’hui remplacée, dans les communes, par des préposés. Ces derniers sont chargés d’inspecter les enfans trouvés disséminés sur leur arrondissement, et de s’entendre avec l’administration pour le choix des nourrices. La suppression des meneurs est une mesure louable, et cette légère amélioration amena quelques autres progrès.

L’hospice de Paris reçoit des nourrices de la campagne et des nourrices sédentaires. Celles qui sont à demeure gardent et nourrissent dans la maison les enfans plus faibles, à l’égard desquels on pourrait craindre la fatigue d’un voyage. Dès qu’un de ces enfans est reconnu assez fort pour être transporté sans danger à sa destination, on le retire à sa nourrice et on le remplace par un autre. Combien sont ingrates de telles fonctions, on le comprend sans peine : la femme qui sait que son nourrisson lui sera enlevé dans quelques mois ne peut ni s’attacher à lui, ni prendre d’attrait à ses devoirs. Simples machines à lactation, les nourrices sédentaires donnent mécaniquement leur sein à des nouveau-nés chétifs et malingres, dont elles n’obtiendront pas même un sourire. Comme s’il ne suffisait pas de ces motifs de répugnance pour éloigner de la Maternité les bonnes nourrices, on commettait anciennement la faute de les charger de deux nourrissons à la fois. Une pareille tâche a été reconnue au-dessus des forces de la nature : ce qui est possible à la campagne, au grand air, au milieu de l’abondance rustique des moissons et des vendanges, ne l’est plus avec la mélancolique réclusion d’un hospice. Ces nourrices à demeure sont en général des filles-mères. A la mortalité qui règne sur les maisons d’enfans trouvés, à la vie monotone qu’on mène dans ces établissemens réguliers et tristes, ajoutez, pour de telles mercenaires, la nécessité de se séparer de leur ménage, l’inquiétude qui résulte de cet abandon, et vous sentirez qu’en effet des femmes mariées, si pauvres qu’elles soient, doivent rarement se condamner à une captivité si dure. Par la misère qui court et malgré les moyens qu’emploie l’administration, il y a des temps dans l’année où l’hospice manque de nourrices sédentaires, soit qu’il n’en arrive pas dans ce moment-là en proportion des exigences du service, soit que plusieurs d’entre elles aient perdu leur lait. Ce dernier accident est en général la conséquence de l’ennui que ces femmes éprouvent et des travaux contre leur goût auxquels on les assujétit dans l’intérieur de la maison. Cette disette de nourrices sédentaires est un inconvénient très grave et une cause de mortalité pour les enfans qu’on garde dans l’établissement de Paris. On est alors obligé de recourir à une nourriture artificielle qui ne supplée jamais heureusement l’usage du sein. L’enfant reste ainsi dix ou douze jours privé de l’allaitement naturel. L’embarras où se trouve, dans de pareils momens, le service médical, les accidens qui en résultent, ont fait imaginer deux ou trois fois de confier à un autre système d’alimentation le soin du nouveau-né. En 1803, quatre enfans sucèrent à la Maternité le lait d’une chèvre : tous les quatre périrent. L’expérience a été renouvelée depuis, non à la maison de la rue d’Enfer, mais dans les hospices de province : en général, les résultats n’ont guère été plus heureux. C’est surtout vis-à-vis des enfans trouvés que la nature maintient ses droits.

Outre les nourrices sédentaires, l’hospice a un grand nombre de nourrices à la campagne. En général, l’administration se voit contrainte d’aller les chercher dans les provinces éloignées du centre. On conçoit, en effet, que la facilité dont jouissent, pour utiliser leur lait, les nourrices de la Normandie, de la Flandre, de la Beauce et des autres localités voisines de la capitale, doit les détourner de tout engagement avec la maison des Enfans-Trouvés, qui ne peut leur offrir qu’un très faible salaire. On est donc obligé de recruter les forces nourricières sur un rayon de soixante-dix à quatre-vingts lieues de distance, pour que les besoins de l’allaitement soient pourvus dans l’hospice de Paris. Comme ces besoins sont énormes et sans cesse renaissans, on prend à peu près ce qui se rencontre. Rien pourtant n’est plus grave que le choix des nourrices, car, il faut bien le dire, le sort de ce nouveau-né que nous venons de voir endormi dans son berceau va être lié désormais pour plusieurs années, souvent même pour toute la vie, au sort de la femme dans les bras de laquelle l’administration va le remettre. Si la nourrice est très pauvre, elle fera partager sa triste et chétive condition à l’enfant trouvé. Affaiblie par la misère, cette femme, qui donne son lait, inoculera sa faiblesse à son nourrisson ; peut-être succombera-t-elle même à l’œuvre, et la charité publique aura fait, sans le vouloir, deux victimes au lieu d’une. Quoique appartenant à la classe la moins aisée de nos campagnes, les nourrices que reçoit la Maternité sont, nous devons le dire, d’une qualité peu inférieure à celle des nourrices ordinaires. Les enfans trouvés placés à la campagne ne sont donc pas, en général, plus maltraités que d’autres ; ils sont seulement soumis aux chances d’un partage qui établit entre eux des inégalités de bien-être, selon qu’ils échoient à des mains dures ou nécessiteuses, ou qu’ils sont mis en nourrice dans des familles aisées.

Les bâtimens de la Maternité logent, en toute saison, seize à vingt femmes de la campagne qui attendent des nourrissons. Après un séjour de courte durée dans l’établissement, elles retournent dans leur pays, emmenant avec elles l’enfant que l’administration leur délivre. Pour ces nourrices, comme pour le nouveau-né qu’elles emportent à leur sein, l’hospice n’a donc été absolument qu’un lieu de passage. L’éloignement du pays où elles se rendent étant, comme nous l’avons vu, un inconvénient lié à la force même des choses, il faut nous occuper maintenant des moyens de franchir cette distance. Il y a quelques années, l’administration se servait encore à cet effet du ministère des meneurs. Le voyage était long, pénible, insupportable. Ces hommes disposaient d’une étroite charrette où l’on entassait les nourrices avec leurs nourrissons ; l’incommodité qui résultait du mauvais air, des cris des enfans et des cahots de la voiture fit naître l’idée de changer un mode de transport si défectueux. Ajoutez à ces inconvéniens que la cherté des auberges forçait les meneurs de stationner en route dans de pauvres hôtelleries, les seules qui fussent toujours ouvertes et accessibles pour eux, mais où les nourrices étaient fort maltraitées. Le même voyage, qui durait autrefois douze et quatorze jours, n’en dure plus que trois ou quatre. L’administration a depuis quelque temps adopté un nouveau système de voitures à peu près semblables à nos omnibus, construites seulement avec plus de solidité, en vue des fatigues d’un service de diligences. Aujourd’hui les nourrices de l’hospice voyagent de toutes les manières ; quelques-unes ont continué de faire route à petites journées ; la plupart d’entre elles vont en poste ; enfin il y en a déjà qui circulent par les chemins de fer. Ce dernier moyen de transport serait sans comparaison le plus utile de tous pour abréger, pour supprimer même la distance ; il ne se trouve malheureusement pas très en rapport avec les faibles ressources dont l’établissement dispose. L’administration est en train, dans ce moment-ci, de traiter avec les directeurs des grandes lignes pour obtenir des conditions plus favorables. L’hospice ne pouvant se servir, dans tous les cas, que des wagons de troisième classe, il y aura toujours un inconvénient grave à exposer, comme sur le chemin de fer de Rouen ou d’Orléans, des femmes qui nourrissent et de faibles nouveau-nés à toutes les intempéries des saisons. Il est donc à désirer que ces wagons soient désormais couverts. Si l’industrie tient à s’absoudre du reproche de matérialisme, elle n’y parviendra qu’en venant en aide aux misères, aux souffrances et aux besoins les plus intéressans de l’espèce humaine.

La nourrice est désormais pour l’enfant trouvé une mère que la société lui donne. Tandis que dans les asiles ordinaires la charité s’exerce tout à l’intérieur de l’établissement, ici, dans une maison d’enfans trouvés, l’action de la bienfaisance publique s’étend au contraire extra muros. Ce n’est pas même un hospice proprement dit, c’est une institution tutélaire. A peine, comme nous l’avons vu, après quelques jours seulement d’hospitalité, l’enfant a-t-il été remis à la femme qui doit le nourrir, tous deux s’éloignent, et le plus souvent ce départ est sans retour. Le seul rôle que l’administration conserve, rôle qui durera cette fois plusieurs années, est celui de tuteur. Les inconvéniens de ce patronage résultent de l’impuissance même des forces humaines à protéger de loin (de bien loin, hélas !) un si grand nombre de pupilles. Nous avons dit les moyens de surveillance dont l’administration se sert pour exercer sa tutelle : elle se fait représenter auprès des nourrices par des hommes qu’elle a revêtus d’un caractère légal. Comment ces préposés remplissent-ils les devoirs de leur charge ? C’est ce qu’il est fort difficile de décider. En ce qui regarde les soins sanitaires, l’administration traite à forfait avec un médecin pour tous les enfans trouvés de l’arrondissement. Ce médecin est chargé de les visiter et de fournir lui-même les médicamens en cas de maladie. La mortalité des enfans trouvés, quoique moins forte dans les campagnes que dans l’intérieur de l’hospice, est encore très considérable, et hors de toute proportion avec celle des enfans ordinaires.

Cette circonstance s’explique pour les uns et les autres, du moins en partie, par la nature et les antécédens de leur naissance. Les enfans trouvés conservent les traces d’une génération viciée dans sa source : ils sont en général faibles, rachitiques, scrofuleux et de petite taille. A peine si, à l’époque du tirage, la moitié d’entre eux (200 sur 400) sont trouvés en état de faire partie du service militaire. Une telle infériorité mérite de fixer notre attention. Au nombre total des naissances (961,226) qui ont lieu chaque année en France correspondent 32,000 expositions d’enfans. C’est une exposition sur trente naissances. On voit donc que les enfans trouvés glissent dans la population un élément très sérieux et très considérable de débilité. Ce danger est grave. Quand les races dégénèrent, les nations déclinent ; or, une race, si forte qu’elle soit, ne résiste pas long-temps à l’intrusion annuelle d’un pareil nombre de nouveau-nés malades ou chétifs. Les anciens avaient prévu ce danger, et ils lui avaient cherché un remède dans la mort des enfans trouvés : aujourd’hui le problème est à résoudre dans un sens plus humain ; mais, de quelque côté qu’on se tourne, il ne faut point perdre de vue l’amélioration de l’espèce, sans laquelle tous les autres progrès avortent.

Outre les enfans trouvés proprement dits, la Maternité reçoit encore des enfans en dépôt, des enfans abandonnés et des orphelins. On nomme enfant en dépôt celui dont la mère est malade dans un des hôpitaux de la ville, et qui se trouve ainsi privé, durant quelque temps, des secours nécessaires à sa conservation. L’admission de ces enfans étant considérée comme provisoire, on les confie à une nourrice sédentaire, quand il y en a ; sinon, ils subissent le système d’alimentation artificielle avec tous les inconvéniens qui en résultent. Il arrive trop souvent que la mère disparaisse dans l’intervalle, et que le dépôt de l’enfant devienne, au bout de quelques mois, un abandon définitif. Dans le langage économique et administratif, on distingue entre l’enfant trouvé et l’enfant abandonné : ce dernier est né de parens connus ; il a d’abord été élevé par eux ou du moins à leur charge ; il est ensuite délaissé à un certain âge, sans qu’on sache ce que son père ni sa mère sont devenus. Il ne se passe guère de jour que la police ne rencontre, dans les rues de Paris, de ces garçons ou de ces petites filles perdues, dont les parens ont pris la fuite sans qu’il soit possible de retrouver leurs traces. Conduits à la Maternité, ces enfans abandonnés sont fondus, par l’administration de l’hospice, dans la masse des enfans trouvés, dont néanmoins ils se distinguent en général par leur mauvais naturel. Plusieurs d’entre eux, placés en pension dans une famille agricole, à une grande distance de Paris, se sont sauvés secrètement de la maison adoptive, pour revenir à pied dans la ville. Élevés par des parens dissolus, habitués presque depuis leur naissance à battre le pavé fangeux des quartiers les plus suspects, ces petits bohémiens ont du sang vicieux et vagabond dans les veines. Le mauvais caractère de ces enfans, qui est l’effet de la négligence, devient quelquefois une cause qui décide leur abandon. Des familles, ne sachant plus comment vaincre les inclinations vicieuses de leur rejeton opiniâtre et récalcitrant, se déterminent à s’en défaire. Quand, à la suite de plusieurs épreuves infructueuses, l’hospice ne peut venir à bout de ces sujets rebelles, il les place dans une maison de correction, où leur caractère indomptable résiste dans plus d’un cas à tous les traitemens. On reçoit encore à la Maternité les enfans dont les père et mère ont été frappés de condamnations sévères par les tribunaux, et qui subissent leur peine dans les prisons de l’état. Tout cela ne constitue pas, comme on le pense bien, une population de choix. Outre que l’hospice fournit à cette dernière classe d’enfans les secours de la vie matérielle, il préserve leur moral d’un contact qui ne pourrait leur être que dangereux.

Enfin la maison donne aussi entrée à des orphelins pauvres. L’Asile des Orphelins a été long-temps séparé de l’hospice des Enfans-Trouvés. Nos pères, mus en cela par un double sentiment d’économie et de délicatesse, n’avaient pas voulu accorder indistinctement les secours de la charité publique aux enfans du péché et à ceux que la mort avait privés de leurs soutiens naturels. Au commencement de ce siècle, les orphelins habitaient encore une maison à eux, située rue du Faubourg-Saint-Antoine. L’administration n’a vu, de nos jours, aucun inconvénient à réunir sous le même toit ces deux misères. Les orphelins sont maintenant assimilés, dans la maison de la rue d’Enfer, aux enfans trouvés. L’état exerce, vis-à-vis des uns comme des autres, les droits et les devoirs d’une paternité transmise.

La population de l’hospice peut, on le voit, se diviser en deux classes, l’une qui demeure à la campagne, et l’autre qui réside dans l’intérieur ; cette dernière n’est jamais d’ailleurs bien stable. En voyant des enfans de tout âge passer dans les cours de la maison, un observateur superficiel pourrait croire qu’ils ont grandi sous ces bâtimens rigides et séculaires, dont les toits couverts de mousse s’élèvent parmi des clochetons et des têtes d’arbres. Il ne faut pas s’y tromper : ces enfans ne sont point les fils ni les filles de l’hospice ; cette population adolescente n’a pas été élevée dans ces murs ; elle se compose d’enfans abandonnés qui attendent leur départ pour la campagne. S’il se rencontre encore des personnes qui se figurent un hospice d’enfans trouvés comme une grande maison d’allaitement ou de sevrage, dans laquelle on nourrit et l’on soigne en commun des nouveau-nés jusqu’à l’âge adulte, ces personnes ont tort, et nous les engageons à se séparer d’une erreur dangereuse. La science n’a pas trouvé jusqu’ici d’appareil pour élever les enfans à une chaleur artificielle : non, il leur faut, à ces nouveau-nés, le sein de la femme pour les réchauffer ; il leur faut de plus une maison, un foyer domestique pour les conserver à la vie. L’enfant est un germe délicat, qui ne vient point à bien hors de l’enveloppe tutélaire de la famille ; si la famille naturelle manque, il est nécessaire de lui en créer une artificielle. Voilà précisément ce que se propose l’hospice quand il met ses pupilles en nourrice ; il veut donner à ces enfans isolés dans le monde non-seulement une seconde mère, mais encore des frères et des sœurs de lait, un père adoptif, un toit (fût-il de chaume) sous lequel leur tête repose en pays de connaissance. C’est en effet ce qui arrive dans les campagnes : l’enfant de l’hospice, assis à la même table que le fils de la maison, s’identifie avec la condition de ses hôtes. Dès que sa bouche peut essayer quelques mots, il s’habitue à dire notre arbre, notre chèvre, nos poules. Les élémens de la vie, même physique, n’existent, pour un être sensible, que dans ces conditions de la famille et de la propriété. L’expérience contraire a été faite sur les enfans trouvés, et elle a toujours échoué. Aux yeux du moraliste, ce résultat est grave. L’idée d’entreprendre d’élever en masse des nouveau-nés dans un établissement régulier comme dans une fabrique a été appliquée, et elle a toujours rencontré dans la nature une résistance insurmontable. Cet essai malheureux, que nul n’osera recommencer à l’avenir, pourrait servir à faire juger ici certaines théories communistes et ennemies de la famille, si ces théories étaient sérieuses.

L’état doit aux enfans trouvés les soins conservateurs de la vie matérielle, mais il leur doit en outre l’éducation morale. Or, hâtons-nous de le dire, un hospice ne peut donner cette éducation. On attribue en général aux enfans trouvés un mauvais caractère ; ce reproche, qui n’est point sans fondement, s’adresse surtout aux enfans qu’on élevait autrefois dans les maisons banales de bienfaisance. Une chose avait manqué à leur développement, c’est l’amour maternel. La charité ne supplée point à tout. L’enfant de l’hospice apprenait ses devoirs ; il ne les suçait pas avec le lait, il ne les lisait pas en quelque sorte écrits dans les yeux d’une tendre mère, ou même dans ceux d’une nourrice qui, se considérant bientôt comme telle, l’associe à sa vie privée, à sa maison, à ses destinées, si pauvres qu’elles soient. L’habitude renoue ainsi entre cette femme et son nourrisson des liens que la nature avait prévus, et que le vice et le malheur ont rompus à sa naissance. Pour l’enfant de l’hospice, rien de semblable ; on lui reproche d’être égoïste, indifférent, concentré en lui-même : le moyen de s’en étonner ? L’homme ne naît pas naturellement sensible, et le cœur a besoin d’être formé. Les affections se développent chez le nouveau-né par l’exercice, par un échange de regards et de caresses sur le sein de la femme qui l’a nourri. Ce développement se trouvait arrêté chez les enfans élevés dans nos hospices. Comme ils croyaient n’avoir rien reçu, ils n’avaient rien à rendre. Qui donc auraient-ils aimé ? — L’état ? — C’est un être bien vague et bien abstrait, pour toucher beaucoup de jeunes imaginations. — Les personnes qui les entouraient ? — Mais ces personnes, chargées de distribuer les mêmes soins à tous les élèves de la maison, ne s’attachaient pas plus l’un que l’autre. Cabanis et d’autres observateurs ont vu dans ces enfans-là des êtres à part, chez lesquels le sens moral et même le sens commun n’existaient pas. Les filles valaient encore moins que les garçons : élevées dans la retraite jusqu’à vingt-deux ans, elles se trouvaient en outre gauches, embarrassées, timides, à leur entrée dans le monde. Voilà des faits convaincans, qui démentent plus d’un système. L’éducation, et par ce mot nous entendons surtout la culture de l’être moral, ne peut donc s’exercer avec succès que hors des murs de la maison commune, dans le sein d’une adoption étroite qui remplace le plus possible la maternité. — Cette règle administrative est dictée par une loi même de la nature. La plante ne se développe point sans tenir à la terre, et le cœur humain sans toucher à la famille.

Si d’un côté la tradition populaire attribue aux enfans naturels un caractère et des vices qui leur sont propres, elle leur accorde en revanche plus d’esprit qu’aux autres hommes. La vérité est qu’ils ne sont moralement ni plus mal ni mieux nés que les enfans légitimes. La plupart des défauts que les anciens observateurs leur reprochent doivent être mis, comme nous l’avons vu, à la charge de l’hospice dans lequel on commettait alors l’erreur de les élever. Quant à leur esprit, il ne se manifeste, comme celui des enfans ordinaires, que dans un milieu favorable. L’histoire cite plusieurs d’entre eux qui sont devenus célèbres. Moïse, le législateur des Hébreux, était un enfant trouvé ; d’Alembert, dans le dernier siècle, avait été exposé, comme tant d’autres bâtards connus, sur les marches d’une église. Cependant il convient de faire observer que tous avaient été recueillis après leur disgrace par les mains d’une femme, et qu’ils avaient ainsi reçu dès le plus bas âge l’éducation de famille. Le premier maître d’école de l’enfant, c’est sa mère, et, en l’absence d’une mère, sa nourrice. Les nouveau-nés de l’hospice envoyés à la campagne sont jusqu’à sept ans regardés comme des nourrissons, et depuis sept jusqu’à douze comme des pensionnaires de celle qui les reçoit. S’il est vrai que l’enfant suce avec le lait le caractère et les inclinations morales de la femme qui lui présente le sein, combien le choix des nourrices ne serait-il pas important vis-à-vis de ces innocentes victimes, pour lesquelles l’hospice doit réparer le malheur d’une naissance suspecte ! Quels moyens a l’administration pour se déterminer dans un tel choix avec succès ? Des moyens bornés et insuffisans. Elle est obligée de s’en rapporter à des renseignemens vagues, à des certificats de moralité qui ne certifient souvent rien que la complaisance des officiers publics. Les besoins du service contraignent même quelquefois l’administration à fermer les yeux sur ces enquêtes délicates. Si l’éducation des enfans trouvés est ainsi livrée au hasard, leur instruction est encore bien plus soumise aux éventualités. Le plus grand nombre d’entre eux, étant placés dans des familles pauvres et ignorantes, ne reçoivent aucune notion précise de leurs devoirs. Ce mal est grave ; l’administration fait ce qu’elle peut sans doute pour y remédier, mais elle ne dispose que de moyens d’action très bornés. Comment exercer, à quatre-vingts lieues de distance, une surveillance active sur les études des pupilles de l’hospice ? On donne bien des conseils, des avertissemens : sont-ils suivis ? Il y a même tels cas où il est impossible de mettre ces conseils en pratique. Dans la plupart des provinces éloignées du centre, l’école primaire, qui réunit les deux sexes, n’est déjà pas assez grande pour les naturels de la commune. L’enfant de l’hospice, envoyé dans une des familles agricoles du pays, est toujours un peu considéré comme un étranger. Le plus souvent on s’autorise de l’étroitesse du local et de la condition équivoque de cet élève pour refuser de l’admettre au bienfait public de l’enseignement. Ajoutez aux causes d’un tel refus des motifs d’intérêt privé. L’enseignement primaire, en France, doit être gratuit, ainsi le vent la loi ; mais la loi n’est pas l’homme. La plupart des instituteurs de la campagne sont des hommes, et, qui plus est, de pauvres diables, plus sujets que d’autres aux misères de notre nature. L’administration va lever cet obstacle, en payant pour chaque élève un franc par mois au maître d’école de la commune. Cette mesure est louable, et on peut en attendre quelques bons effets ; mais il restera toujours à vaincre la résistance de certains parens adoptifs, qui ne veulent point envoyer l’enfant trouvé, surtout durant la mauvaise saison, à une distance souvent fort grande de leur chaumière, pour lui faire acquérir une science dont ils méconnaissent le prix.

Il se tient à Paris une école dans l’intérieur de l’hospice, mais cette école n’exerce aucune influence sur l’éducation de la masse. Uniquement destinée à ceux qui passent dans l’établissement, elle voit se renouveler sans cesse la matière sur laquelle son action doit s’exercer. Le mouvement des élèves de la Maternité est de 130 à 150 enfans, tant trouvés qu’abandonnés ou orphelins. Cette population flottante ne fait, en général, que paraître et disparaître dans la maison. On conçoit que les frères de la doctrine chrétienne et les sœurs qui sont chargées de l’enseignement doivent avoir peu de goût à remplir leurs devoirs dans de pareilles conditions. L’école existe, mais les écoliers manquent, ou du moins ils sont trop peu stables pour que les leçons données leur profitent. Afin de ne pas décourager tout-à-fait les efforts des frères et des religieuses qui exercent ces fonctions ingrates, on a institué dans la maison un noyau de 14 filles et de 14 garçons. Ces élèves, choisis parmi les enfans des deux sexes qui manifestent les meilleures dispositions intellectuelles, demeurent là environ deux années, durant lesquelles ils suivent les classes avec assiduité. Leur éducation se borne d’ailleurs aux élémens du calcul, du dessin et de l’écriture. On s’occupe surtout de développer chez ces enfans le sentiment religieux. Ce soin est digne d’éloges : donnons un père et une mère dans le ciel à ceux qui n’en ont pas sur la terre. Je n’ai pu entendre sans attendrissement ces enfans délaissés à leur naissance réciter en chœur, au lever du matin, les premiers mots d’une prière bien commune, mais toute particulière dans leur bouche : Pater noster, qui es in coelis ! En visitant la chapelle, où mes yeux cherchaient partout les richesses de l’ancienne église de l’Oratoire et ne rencontraient que des bancs de bois, des murs peints en marbre, de mauvaises toiles, j’avisai aussi dans un coin une statue en plâtre de la vierge Marie, autour de laquelle quelques jeunes filles se tenaient à genoux. Il y avait, dans une scène si simple et si touchante, quelque chose qui allait au cœur. Les pauvres filles semblaient avoir retrouvé dans cette maternité divine une consolation à leur malheur : elles n’étaient plus orphelines.

En résumé, les secours matériels ont été assez largement distribués aux enfans trouvés ; il n’en est pas de même des secours moraux. On a veillé à la salubrité du local dans l’intérieur de l’hospice. On leur a assuré ensuite le lait nourricier, ce pain quotidien du premier âge ; mais on a négligé de leur servir le pain de l’éducation, le pain de l’esprit. Que résulte-t-il de cette absence d’enseignement ? C’est que bien peu d’entre eux arrivent à triompher de l’infortune de leur naissance. La nourrice a reçu de l’administration 9 francs pour les premiers mois ; la somme a été ensuite en décroissant jusqu’à l’âge de sept années ; on transforme alors cette rétribution en une pension annuelle de 48 francs. A douze ans, la pension cesse ; à douze ans, l’enfant trouvé cesse d’être à la charge de l’hospice. Il va entrer en apprentissage. Plusieurs d’entre eux restent alors sous le toit où ils ont grandi ; d’autres sont placés, les garçons chez des laboureurs et des artisans, les filles chez des ménagères et dans des ateliers de couture. Cette destination n’est pas blâmable dans l’ensemble ; sortis du peuple, les enfans trouvés retournent au peuple, à cette masse utile de travailleurs qui fécondent le sol ou alimentent l’industrie. La terre, cette mère du genre humain, suivant les anciens poètes, reçoit les soins et les âpres caresses de ces enfans qui n’ont qu’elle au monde pour les nourrir. Il nous semble néanmoins indigne de la France, pays de lumières et de liberté, de niveler, sans distinction aucune, le développement moral de tous ces pauvres enfans au degré le plus bas de l’échelle. Chez d’autres peuples moins civilisés que le nôtre, à Moscou par exemple, on mesure le degré d’instruction des enfans trouvés à leur intelligence et à leur capacité naturelle. Il en résulte que plusieurs d’entre eux s’élèvent dans la société au-dessus de la ligne ordinaire. En France, c’est tout le contraire : la destination de ces malheureux bâtards a toujours eu quelque chose d’uniforme : ouvriers ou soldats, ils n’ont guère dépassé les conditions civiles les plus obscures ou les grades les plus infimes de la milice. Une telle limite n’est à coup sûr pas tracée par la nature. Non, ce niveau fatal est l’ouvrage de la société, qui communique chez nous aux enfans trouvés une éducation également médiocre et bornée. On cite bien parmi eux, outre quelques célébrités anciennes, des chirurgiens qui se sont dernièrement rendus utiles, des vicaires de campagne, des professeurs ; mais ces exceptions assez rares ne font que démontrer l’injustice de la règle. Il y a certes là une masse de besoins en souffrance, et, qui plus est, de besoins moraux, qui, selon nous, réclament une satisfaction.

Nous avons vu que le caractère des enfans trouvés se formait mal dans l’intérieur d’un hospice. Des témoignages d’une authenticité accablante déclarent ces élèves cloîtrés de la charité publique inférieurs, pour le physique et pour le moral, à la moyenne de la population ordinaire. En est-il de même des enfans élevés à la campagne ? Non, sans doute. Ces derniers se montrent capables d’affection et de reconnaissance. A Dieu ne plaise que nous voulions faire peser un préjugé injuste sur des malheureux déjà si chargés par le hasard de leur naissance ! toutefois, il faut bien le dire, nous avons rencontré à Paris et ailleurs un assez grand nombre de ces enfans, et nous les avons trouvés partout d’une race reconnaissable. Les filles surtout nous ont frappé ; bien peu d’entre elles ont une figure intéressante. Presque toutes sont laides, communes, maussades. Ces malheureuses sont marquées d’un signe particulier ; on devine, en les voyant, qu’elles n’ont point eu de mère. La statistique prétend qu’il se rencontre une proportion très forte d’enfans trouvés dans les maisons de détention et sur les registres du bureau des mœurs. On a voulu attaquer ces chiffres ; nous serions fort étonné si de tels calculs, en rapport avec le bon sens, étaient faux. Ces garçons et ces filles n’ont point l’honneur d’une famille à conserver, point de nom héréditaire à défendre de toute souillure. Où de tels êtres prendraient-ils le sentiment de leurs devoirs ? La vertu qui, chez l’enfant élevé dans la maison paternelle, s’insinue en quelque sorte avec le souffle des personnes qui l’entourent, est souvent pour l’enfant privé de ces influences délicates un effort et une lutte au-dessus de la nature. Nous lui avons bien donné une famille ; mais cette famille artificielle, étrangère, ne lui tient point assez au cœur pour le préserver toujours des séductions du vice. A douze ans, il est mis en apprentissage ; le voilà presque son maître dans un âge où tant d’autres reçoivent encore les soins d’une surveillance attentive. L’hospice exerce bien sur lui jusqu’à la majorité le rôle de tuteur ; mais cet être de raison ne le protége que dans des circonstances tout-à-fait graves. Pour tout le reste, il est abandonné à lui-même, à son inexpérience, à sa faiblesse. Quelques moralistes ont proposé de fonder, pour les enfans trouvés qui ont atteint l’âge de douze ans, une société de patronage. Cette œuvre charitable, dont il existe déjà une légère esquisse, consisterait à choisir et à nommer pour chacun d’eux un parrain dans le monde. Nous aimerions mieux qu’on leur donnât une marraine. Les femmes ont la main plus délicate que les hommes pour toucher à ces plaies sensibles du cœur. Ce n’est pas sans raison que Vincent de Paule s’est adressé à elles : « Or sus, mesdames… » Si nous formons après lui un vœu, c’est de voir l’influence des femmes du monde, bannie presque aussitôt de l’œuvre qu’elles avaient fondée, renaître et s’étendre aujourd’hui dans certaines limites à l’amélioration du sort des enfans trouvés.

Nous avons suivi le nouveau-né depuis son entrée à l’hospice jusqu’à l’âge de sa majorité. Tel n’est point, il faut le dire, le sort de tous ceux qui entrent dans le tour. Les parens ne renoncent pas tous à l’enfant qu’ils ont glissé dans le sein de la charité publique ; on voit quelquefois de pauvres filles-mères passer à la brune, le cœur serré, passer encore devant cette grande maison fatale où elles ont laissé le triste fruit de leur déshonneur. Comme la sœur de Moïse, elles se tiennent de loin en observation, et cherchent, mais en vain, à savoir ce que deviendra l’enfant qu’elles ont risqué sur les grandes eaux de l’adversité. A Paris, toute recherche de ce genre est impossible : l’hospice garde sous le secret tout ce qu’il reçoit, et ne le rend qu’après certaines formalités légales. La proportion des enfans réclamés est, à Paris, de un sur cent. La restitution est précédée d’une enquête sur la moralité des parens. Outre cette information, on exige que le père et la mère rendent à l’hospice les frais d’éducation du nouveau-né. Si les réclamans sont très pauvres, on leur fait grace de cette dette. Ce n’est point une scène dépourvue d’intérêt que celle d’un enfant remis, après un délaissement forcé, entre les mains des auteurs de sa naissance. Quelle tendre curiosité s’attache, dans le cœur de la femme surtout, à ce petit être que la misère lui a arraché et que lui restitue la bienfaisance publique ! Comme il a grandi ! comme il ressemble à sa mère ! Ne dirait-on pas qu’il revient de l’exil ou du tombeau ? Nous avons connu un jeune et pauvre ménage qu’une catastrophe subite avait réduit tout d’un coup à la plus affreuse extrémité. Il y avait dans la maison trois enfans en bas âge ; il fallut s’en défaire. La mère, avec ce courage que donne le sentiment du devoir uni à celui de la nature, travailla désespérément pour retirer ses enfans de l’hospice. Elle en racheta d’abord un du produit de son ouvrage, puis deux, puis tous les trois. Comme la lionne dont le chasseur a dérobé les petits, cette malheureuse mère revint à la charge et reprit ainsi un à un les objets de son affection, pour les ramener au gîte. Le hasard nous mit à même de rencontrer dans les bureaux deux autres réclamans qui fixèrent notre attention. Une mère qui avait délaissé son enfant fit, au bout de quelques mois, des démarches pour en obtenir la remise. Dans l’intervalle qui suivit sa demande, cette femme mourut. Le parrain et la marraine de l’enfant recueillirent la bonne intention de la défunte ils venaient l’un et l’autre pour adopter le jeune orphelin.

De tels exemples sont malheureusement assez rares. En général, la femme qui a déposé son nouveau-né dans le tour de l’hospice ne songe plus guère à ses devoirs de mère ; cet enfant n’existe plus pour elle. Nous ne disons rien de celles qui se présentent au bout de quelques années pour retirer le fruit de leur grossesse, et qui reçoivent alors la nouvelle de sa mort : c’est cependant le cas le plus ordinaire. Une statistique prétend qu’on réclame plus de filles que de garçons. Ce fait s’explique : une fille est, durant les premières années de la vie, un fardeau incommode dont on juge à propos de se débarrasser ; plus tard, on se forme d’elle une idée intéressante, on désire la ravoir auprès de soi, et on lui rouvre alors des bras incertains qui s’étaient fermés à sa naissance. Nous avons cherché les motifs qui déterminent le plus souvent ces sortes de démarches : le témoignage des chefs de la maison nous a appris que le cri de la conscience, et plus souvent encore la nature d’une position que le temps a améliorée, sollicitent en général le cœur des parens qui viennent pour retirer leur progéniture. Nous avons vu que les réclamations étaient rares. On se demande si le mystère sous lequel l’administration tient ces asiles cachés avec d’extrêmes terreurs n’est pas un obstacle au retrait d’un plus grand nombre d’enfans trouvés. Ces précautions ont un bon et un mauvais résultat. Il y aurait sans doute un inconvénient à ce qu’un hospice de maternité devînt un pensionnat gratuit, où la première venue pourrait non-seulement se décharger du fruit de ses entrailles, mais encore conserver sur son enfant une surveillance et l’exercice des droits de la nature. C’est pour prévenir cet abus que l’administration a cru bien faire d’élever une barrière infranchissable entre les parens qui ont une fois renoncé à leurs devoirs et le nouveau-né que reçoit la charité publique. A peine le tour a-t-il exécuté son mouvement cylindrique, le sacrifice fatal est consommé pour la mère : son enfant ne lui appartient plus. Elle n’en aura désormais aucune nouvelle, jusqu’au moment où elle se résoudra à le réclamer. Ce sacrifice est juste sans doute, puisque l’état l’impose à des créatures qui ont elles-mêmes immolé en quelque sorte leur nouveau-né ; mais est-il toujours moral, est-il même économique de fermer ainsi tout retour à des sentimens plus humains ? Cette séparation absolue endurcit la femme dans son indifférence, dans son oubli, dans sa dégradante insensibilité. La conscience, n’ayant jamais le corps du délit sous les yeux, n’entendant plus même parler de son existence, efface bien vite le remords qu’une action si lâche peut y avoir laissé. Et puis, disons-le, les sentimens les plus doux de la nature demandent un apprentissage. Comment aimer ce qu’on ignore ? Telle qui s’est habituée sans beaucoup de peine à son isolement, séparée qu’elle est forcément de son nouveau-né par les murs de l’hospice, sentirait peut-être un jour frémir des entrailles de mère, si elle recevait seulement une fois ses embrassemens, si même elle voyait de ses cheveux dans une lettre. En rétablissant dans les limites fixées par la prudence une certaine liberté de communication entre la mère et l’enfant placé en nourrice, ne réveillerait-on pas dans le cœur de plus d’une malheureuse des affections qui s’ignorent elles-mêmes et comme une vertu endormie ? Si cette liberté des rapports existait, l’hospice recevrait peut-être plus d’enfans trouvés, mais il enverrait sortir davantage. Nous croyons qu’en somme la société est intéressée à favoriser par tous les moyens raisonnables une reconnaissance que l’hospice cherche au contraire à empêcher dans l’état actuel des choses par un sentiment de crainte. N’ayons jamais peur de ramener le cœur humain à la morale et à la nature.

L’administration a dû prendre des précautions pour que les enfans ne se perdissent point en nourrice. Dans le dernier siècle, quand Mme d’Épinay voulut retirer de l’hospice les deux premiers nés de Jean-Jacques Rousseau, ces enfans ne se trouvèrent point. L’auteur de l'Émile avait pourtant eu le soin de mettre un chiffre sur leurs langes. Une telle lacune dans le service ne se représenterait point aujourd’hui. On a varié dans ces derniers temps les moyens de reconnaissance. Il y a quelques années, chaque enfant mis en nourrice portait autour du cou un cordon auquel était fixée une petite plaque de plomb numérotée. L’administration de l’hospice crut ce signe d’identité sujet à des inconvéniens, et elle jugea à propos de le remplacer par des boucles d’oreilles. La science réclama : ses conseils ne furent point écoutés. Aujourd’hui des accidens fâcheux ont démontré le danger de ces boucles, et l’administration redemande elle-même en ce moment l’usage du collier. Si cette question des moyens de reconnaissance est grave aux yeux de l’homme de bureau et du médecin, elle ne l’est pas moins aux yeux du moraliste. Un signe est nécessaire sans doute pour éviter dans le service une confusion déplorable ; mais nous touchons encore ici à une de ces mesures délicates qui demandent bien des ménagemens. Il ne s’agit pas seulement de conserver à l’enfant des gages d’espoir, il faut de plus ne point afficher son malheur. Si à la note de sa naissance illégitime et de son exposition vous ajoutez une marque visible, vous en faites aux yeux des autres enfans de la commune un être à part et disgracié. Il serait à désirer que le collier fût au moins caché sous les vêtemens. Cet objet mystérieux a sans doute une grande valeur, puisque c’est peut-être pour l’enfant un père ou une mère dans l’avenir ; mais un tel secret le regarde seul, et il doit être seul à le connaître. Il importe de ne point attacher à son infortune, déjà trop réelle et trop connue, une sorte de collier de force, qui montre en lui un patient condamné avant de naître aux travaux forcés de la bâtardise.

Résumons en quelques traits les réflexions qu’inspire au moraliste l’état actuel des enfans trouvés dans la ville de Paris. Un des faits douloureux qui ont le plus frappé notre observation, c’est la grande mortalité de ces enfans. Il y a peu d’espoir, nous le disons à regret, que cette mortalité diminue. Elle a en effet son principe dans des causes qu’il n’est point donné à la médecine de détruire. Les conquêtes de la science rencontrent d’ailleurs une limite qu’elles ne peuvent plus guère franchir après un certain temps. Cette limite paraît être atteinte dans le service médical des enfans trouvés. Le mouvement de conservation, qui a sauvé depuis quelques années un plus grand nombre de ces malheureux, semble devoir aujourd’hui s’arrêter. En est-il de même de l’administration ? L’état actuel de l’hospice des Enfans-Trouvés de Paris a aussi très peu de chances de s’améliorer. Ce qui manque surtout, c’est une direction qui relie entre elles les diverses branches du service et qui imprime aux mesures adoptées une marche stable ; or, une telle unité est impossible à obtenir avec les conseils et les influences diverses qui gouvernent cet établissement. On peut donc dire, sans attaquer en rien les hommes et en tenant surtout compte de la nécessité des choses, que l’institution des enfans trouvés dans la première ville du royaume fera gémir long-temps l’humanité, qu’elle est destinée à secourir.

L’étude de l’hospice des Enfans-Trouvés de Paris abrégera beaucoup celle des mêmes établissemens qui existent dans le reste de la France. Ces maisons sont en effet établies maintenant sur un système à peu près uniforme. Depuis long-temps la correspondance des préfets dénonçait à l’administration supérieure l’oubli des devoirs et des prescriptions légales dans le service des départemens. Une inspection fut créée en 1833, ou du moins établie sur des bases plus larges. Son devoir était d’éclairer le gouvernement touchant la véritable situation des choses. Cette surveillance étrangère ne tarda point à dévoiler sur plusieurs points du royaume des vices très graves, que le temps et l’habitude avaient profondément enracinés dans le service des enfans trouvés. Ce service était tout simplement une forêt d’abus. Comme certains oiseaux de nuit qui évitent la lumière des grandes villes, les désordres qui n’avaient pu s’établir dans la maison des Enfans-Trouvés de Paris, au grand jour de la vigilance officielle et de la publicité, s’étaient réfugiés dans les vieux murs des hospices de la province. Ici, le mal était à la campagne : des nourrices substituaient leurs propres enfans à ceux qui leur avaient été confiés par l’administration, et qui étaient morts. Elles s’assuraient, au moyen de cette fraude, la continuation d’un paiement qui n’avait plus d’objet. Ailleurs, le désordre siégeait dans l’intérieur même de l’hospice ; c’étaient les économes et les autres employés qui envahissaient tous les bâtimens avec les jardins, et qui en chassaient ainsi les locataires légitimes. Les servans manquaient à leurs devoirs. Enfin les sœurs elles-mêmes, qui le croirait ? n’étaient point demeurées étrangères à des soustractions d’argent et à des trafics condamnables. Sous ce voile dont la religion protège la tête des filles de saint Vincent de Paule, pour mettre à couvert leur pudeur et tenir secrète leur charité, se cachaient çà et là l’hypocrisie, l’avarice, la ruse. Dans un assez grand nombre de localités, les registres où l’on doit inscrire l’entrée et la sortie des enfans étaient mal tenus ; dans quelques-unes même, ces registres n’existaient pas. L’inspection a diminué une grande partie de ces abus ; les a-t-elle fait disparaître ? Nul n’oserait le croire. On a changé plusieurs fois les règlemens et opéré depuis ces dernières années des réformes que nous passons sous silence. Malgré toutes ces mesures excellentes, les hospices d’enfans trouvés, dans les villes de province, sont, par le fait seul de leur existence et du mystère qui les entoure, des fourmilières de mauvaises œuvres que la surveillance la plus habile ne saurait réprimer ni détruire radicalement. Les aveux de l’administration supérieure ne nous laissent aucun doute à cet égard. On aura beau faire, le mal bravera tous les efforts humains, et l’amélioration de l’œuvre, en suivant la voie actuelle, est condamnée à rester toujours incomplète.

Il nous reste à dire un mot de la législation qui régit maintenant en France et dans le reste de l’Europe les enfans trouvés. Cette législation a changé plusieurs fois dans le monde avec les doctrines morales qui ont renouvelé les institutions et les hommes. La famille était, aux yeux des anciens, une propriété dont le chef disposait selon son plaisir. La naissance de tout enfant légitime était donc suivie d’un moment d’incertitude. — Vivra-t-il ou ne vivra-t-il pas ? — Le père décidait la question en oui ou en non, et la mère présentait alors ou refusait le sein à son nouveau-né, suivant l’arrêt qui venait d’être rendu. L’usage était de déposer le nouveau-né à terre : si le père était d’avis qu’on conservât cet enfant, il donnait ordre de le lever et de le prendre dans les bras, tolle ! sinon, il le laissait, et tout était dit sur le sort du malheureux. Les enfans exposés étaient mis hors la loi ; ils appartenaient à celui qui voulait bien les recueillir. A quel usage l’industrie privée faisait-elle servir le petit nombre de ceux qui étaient sauvés de la mort ? On les élevait, en général, pour les consacrer à la débauche, quel que fût leur sexe. Il existait à Rome une abominable spéculation qui consistait à mutiler systématiquement ces pauvres victimes, afin que l’aspect déchirant de leurs maux fît naître la compassion et attirât d’abondantes aumônes. Sénèque nous introduit dans ces laboratoires de toutes les infirmités humaines : on y fabriquait des boiteux, des aveugles, des manchots, des culs-de-jatte, que sais-je encore ? Désiriez-vous un bossu, un pied-bot, on avait toujours là de quoi vous le faire. Pour le coup, c’est trop fort : vous vous attendez sans doute qu’au récit de ces incroyables forfaits, l’indignation romaine va éclater. « Les enfans exposés, ajoute froidement Sénèque, ne comptent pas, puisqu’ils sont esclaves. Telle est la loi. » Le monde en était là, quand un petit enfant naquit à Bethléem dans une étable. Le christianisme changea les idées anciennes sur l’exercice du droit ; il protégea la vie de l’homme jusque dans le sein de sa mère, il fit de la faiblesse une vertu qui attire les yeux et touche le cœur de Dieu même. Comment l’enfant ne fût-il pas devenu sacré sous l’empire de ces nouvelles croyances ? Le malheur de ceux qui avaient été délaissés à leur naissance devint un titre de plus en leur faveur aux yeux de la société chrétienne ; la crèche sauva dans le monde les nouveau-nés qui n’avaient point de berceau. Il faut d’ailleurs bien se garder de croire qu’un tel résultat fut instantané. Non ; les abus consacrés par la loi humaine ne se redressent pas avec cette rapidité heureuse. Les premiers temps de l’ère chrétienne nous présentent une lutte opiniâtre entre les anciennes mœurs et celles que la nouvelle croyance voulait établir. Nous avons besoin de traverser plusieurs siècles et d’arriver jusqu’à Constantin pour trouver dans l’ordre civil quelques dispositions bienveillantes en faveur des victimes du délaissement et de la cupidité. Constantin n’osa pas toutefois abolir la servitude qui pesait encore sur les enfans trouvés ; ce fut l’œuvre de Justinien. A lui était réservée la gloire d’effacer la tache originelle que l’abandon imprimait sur le front de ces malheureux. Durant le moyen-âge, la législation qui concernait les enfans exposés n’avait rien de très arrêté ; tour à tour serfs ou vassaux des seigneurs hauts justiciers sur le territoire desquels ils avaient été trouvés, leur condition était alors passée sous silence. En 1670, Louis XIV, en fondant un hospice, assimila, dans la ville de Paris, le sort des enfans trouvés à celui des autres citoyens de l’état.

La religion chrétienne avait fait de la charité une vertu : la philosophie du XVIIIe siècle en fit une science. Elle démontra le prix d’un homme aux yeux de la société, dont il accroît le bien-être et la richesse par son travail. Cette science, connue de nos jours sous le nom d’économie politique, acheva l’œuvre de Vincent de Paule. La révolution de 89, qui venait rendre à la vie sociale tous les membres regardés jusque-là comme déchus, ne pouvait laisser dans l’oubli les enfans trouvés. Elle changea complètement en France la situation de ces victimes du préjugé, les plaça sous l’empire d’une juridiction uniforme et leur donna un état civil. La république fit plus, elle leur donna une mère : les enfans trouvés furent déclarés enfans de la patrie. Les évènemens allèrent plus vite que la volonté des législateurs : la république avait emporté la monarchie dans un orage ; l’empire à son tour emporta la république. Le sort des enfans trouvés se ressent du régime exceptionnel qui gouvernait alors la France ; ils sont mis hors du droit commun : seuls parmi les citoyens, la loi les condamne à ne pas jouir des chances favorables du tirage. Le ministre de la marine et le ministre de la guerre peuvent les réclamer pour le service de nos flottes ou de nos armées, dès qu’ils ont atteint l’âge de douze ans. Soumis à une sorte de servage militaire, les voilà donc traités une dernière fois comme dans le monde païen, avec cette différence qu’au lieu d’appartenir à un maître, ils sont maintenant la propriété de l’état qui les a recueillis. La patrie est bien encore, si vous voulez, une mère pour ces enfans délaissés, mais c’est une mère qui les oblige à mourir pour elle. Une disposition si contraire à nos mœurs constitutionnelles ne pouvait survivre à la chute du régime impérial. A peine le sceptre de la France, c’est-à-dire son glaive, fut-il brisé, à peine la guerre fut-elle effacée de l’Europe avec les pas du conquérant, cette mesure tout-à-fait transitoire tomba d’elle-même dans l’oubli. La restauration rendit aux enfans trouvés la liberté de choisir l’état qui leur convenait. Il est à désirer qu’on fasse disparaître à cette heure de notre code un texte aboli, dont la lettre seule subsiste encore, comme la trace d’une époque fameuse où la gloire offensa quelquefois la justice et les droits de l’humanité.

Si le décret de 1811 détourna les établissemens d’enfans trouvés de leur destination charitable, en faisant de ces maisons des pépinières de soldats ou de matelots, on ne peut disconvenir d’un autre côté que le législateur n’ait très largement pourvu (trop largement peut-être) à la conservation des nouveau-nés. Des hospices s’élevèrent dans toute la France, et un tour fut annexé à ces asiles pour protéger le mystère des admissions. Avant de juger au point de vue économique et moral cette institution mêlée d’inconvéniens, rendons ici justice au sentiment qui fit ouvrir chez nous une porte secrète de salut pour recevoir l’enfance délaissée. Ce sentiment fut généreux. La société présente aujourd’hui à Dieu, non, comme les sociétés anciennes, des victimes détruites, mais des victimes conservées, c’est-à-dire des infirmes secourus, des pauvres soulagés, de petits enfans sauvés de la mort qu les attendait à leur entrée dans la vie. Voilà les offrandes du nouveau culte que la philosophie et la science doivent inaugurer sur la terre.

Nous allons achever en quelques traits le tableau historique du sort des enfans trouvés dans les temps modernes. Il existe ici une division entre les pays catholiques et les pays protestans. Les uns ont ouvert un grand nombre d’asiles aux nouveau-nés ; la France en comptait à elle seule trois cent soixante-deux, autant que d’arrondissemens ; les autres n’ont voulu instituer pour ces malheureux aucuns secours publics. Tandis que la France, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, entraient, avec la passion de la charité, dans la voie ouverte par Vincent de Paule, et ajoutaient même à la liberté des admissions un voile impénétrable, l’Angleterre refusait absolument de les suivre et continuait à se passer d’hospices. A Londres, dont la population est de 1,250,000 habitans, les nouveau-nés sont recueillis, comme autrefois en France, par la charité particulière, ou élevés aux frais des paroisses. L’état ne fait rien pour eux. Il est naturel de se demander si le nombre des naissances abandonnées est moindre dans les pays protestans, où la liberté du tour n’existe pas, que dans les pays catholiques, où l’institution reçoit tout ce qui se présente. Selon un économiste connu par ses recherches sur l’état des enfans trouvés dans les divers pays de l’Europe, M. de Gouroff, Londres n’a eu dans l’espace de cinq ans, depuis 1819 jusqu’à 1823, que 15 enfans exposés. Le nombre des enfans illégitimes reçus dans les quarante-quatre maisons de travail ne s’est élevé dans le même espace de temps qu’à 9,668, ce qui fait une moyenne de 933 par année. A Paris, où la population est beaucoup moins considérable, on a reçu dans la même époque 5,000 enfans, année commune, à l’hospice dit de la Maternité. Ces calculs ont été récemment attaqués par M. de Lamartine. Suivant lui, l’Angleterre aurait, sous un nom plus honnête, trois fois plus d’enfans trouvés à la charge de l’état que nous n’en avons en France. L’attaque manque, au reste, d’une base solide. A des chiffres, il faudrait répondre par des chiffres, et l’opinion de M. de Lamartine n’a jusqu’ici pour elle aucune statistique.

Si le nombre des enfans trouvés varie avec les latitudes du globe, leur condition n’est pas non plus la même chez toutes les nations modernes. En Espagne, les fils d’origine inconnue étaient regardés, dit-on, comme gentilshommes. Le peuple le plus fier et le plus pauvre du monde donnait aux enfans trouvés ce qu’il avait de mieux, la noblesse. Il aimait à étendre le manteau troué du caballero sur la naissance douteuse de ces infortunés qui sont traités ailleurs comme des esclaves. En Russie, les enfans exposés appartiennent encore de nos jours à celui qui les a recueillis, si toutefois il est noble ; dans le cas contraire, ils sont, inscrits parmi les paysans de la couronne. On voit que la servitude ancienne s’est maintenue, pour les enfans trouvés, sous le gouvernement le plus arriéré de l’Europe. Il en est de même, à plus forte raison, pour toutes les nations étrangères à notre continent. Le mouvement de conservation et de délivrance, introduit chez nous depuis surtout deux siècles en faveur des enfans naturels et abandonnés, n’existe point pour les peuples chez lesquels le christianisme et la philosophie moderne n’ont point encore étendu leurs progrès. Le nouveau-né n’a pas cessé d’être la propriété de celui qui lui a donné naissance et qui peut le détruire, si bon lui semble. Les naturels de l’Afrique, les indigènes du Nouveau-Monde, les sauvages de l’Océanie, en un mot tous les peuples arrêtés aux formes antérieures de la civilisation, continuent de tuer ou d’exposer à leur choix les enfans qui les embarrassent. Dans tous ces pays, l’espèce humaine agit envers elle-même comme envers ces animaux domestiques dont la fécondité incommode a besoin d’être de temps en temps réprimée. Il n’y a rien à cela de surprenant, puisqu’en France même il a fallu le sourd travail des croyances et des idées pour amener définitivement le triomphe de ce principe inconnu des anciens, dont saint Vincent de Paule a fait une œuvre, dont Napoléon a fait une loi : tout ce qui est né de la femme a droit à l’existence.

L’ensemble de nos études sur l’état de choses actuel aboutit à une conclusion négative. En s’appuyant sur le mécanisme administratif, on n’arrive, comme nous l’avons vu, qu’à des résultats insuffisans. La législation en vigueur, quoique favorable aux enfans trouvés, est elle-même restée en arrière de nos institutions et de nos mœurs. Il y a donc peu d’espoir que le gouvernement parvienne à résoudre, de ce côté-là, un problème si grave, devant lequel l’habileté de Necker a reculé, et qui provoque à cette heure l’effroi des conseils-généraux. Ne conviendrait-il point, dans une telle situation morale, de déplacer le terrain des faits ? Si l’on se transportait au milieu du théâtre même des expositions, au lieu de chercher le remède dans des hospices toujours impuissans à détruire, sinon à soulager le mal, ou dans une législation pleine de lacunes, ne trouverait-on point dans la société des élémens pour un meilleur système de secours aux enfans trouvés ? C’est ici un nouveau point de vue, une nouvelle face de la question, qui a besoin d’être traitée à part, et qui nous semble réclamer une attention sérieuse.


ALPHONSE ESQUIROS.


  1. Nous avons cru devoir indiquer l’état de l’hospice de Paris jusqu’au commencement de 1846, sans nous préoccuper des changemens plus ou moins prochains qui doivent modifier le système d’admission suivi jusqu’à ce jour.
  2. L’administration a bien voulu se relâcher un peu en notre faveur de sa réserve habituelle. Le directeur, M. Gourousseau, nous a fait pénétrer dans toutes les parties de la maison qui présentent quelque intérêt. Nous avons rencontré surtout dans M. le docteur Baron, médecin en chef des Enfans-Trouvés, cette obligeance et ces lumières qui sont toujours le partage des hommes distingués. Il serait injuste d’oublier MM. Terme et Montfaucon, dont les beaux travaux statistiques ont servi à fixer nos observations personnelles.
  3. Nous aimons à rappeler ici le nom déjà oublié de la sueur Guillot, qui, durant cinquante-deux années d’un dévouement admirable, avait reçu et soigné plus de 360,000 enfans quand l’établissement la perdit.