Les Entretiens d’Épictète/II/1

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LIVRE DEUXIÈME

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CHAPITRE Ier




L’assurance n’est pas incompatible avec les précautions.

Cette maxime des philosophes paraît peut-être un paradoxe à quelques personnes ; examinons pourtant, dans la mesure de nos forces, s’il est vrai de dire qu’il est toujours possible d’agir à la fois avec assurance et avec précaution. Les précautions, en effet, semblent contradictoires à l’assurance ; et les contradictoires ne peuvent coexister.

Si bien des gens croient ici à un paradoxe, cela me semble avoir une raison que voici : c’est que l’on aurait en effet le droit de nous accuser de réunir des choses inconciliables, si nous prétendions qu’on peut réunir les précautions et l’assurance dans une même affaire. Mais qu’y a-t-il de choquant dans ce que nous disons maintenant ? Car, s’il est vrai, comme on l’a dit tant de fois , et démontré tant de fois, que le vrai bien, et le vrai mal également, sont dans l’usage que l’on fait des idées, et que tout ce qui ne relève pas de notre libre arbitre ne peut être ni un bien ni un mal, quel paradoxe soutiennent les philosophes, quand ils disent : « Dans tout ce qui ne relève pas de ton libre arbitre, sois plein d’assurance ; mais dans tout ce qui en relève, tiens-toi sur tes gardes ? » Car, si le mal est dans un jugement ou dans une volonté coupables, c’est contre ce jugement et cette volonté seuls qu’il faut se tenir en garde ; et, si toutes les choses qui ne relèvent pas de notre libre arbitre, et qui ne dépendent pas de nous, ne sont rien par rapport à nous, il nous faut user d’assurance vis-à-vis d’elles. C’est ainsi que nous réunirons les précautions et l’assurance ; et, par Jupiter ! c’est à nos précautions que nous devrons notre assurance. Car c’est parce que nous nous tiendrons en garde contre les maux réels, que nous pourrons avoir de l’assurance contre ce qui n’en est pas.

Du reste il nous arrive la même chose qu’aux cerfs. Quand ils prennent peur et fuient devant des plumes, du côté de quoi se tournent-ils ? Où vont-ils se jeter comme dans un asile sûr ? Dans les filets. Et ils périssent ainsi pour avoir préféré ce qu’ils auraient dû craindre à ce qui ne pouvait leur nuire. Nous de même. De quoi avons-nous crainte ? des choses qui ne relèvent point de notre libre arbitre. Où sommes-nous, au contraire, pleins d’assurance, comme en l’absence de tout péril ? Dans ce qui relève de notre libre arbitre. Ainsi il nous est indifférent de nous tromper, d’user de précipitation, d’agir sans pudeur, de nous passionner honteusement, pourvu que nous réussissions dans ce qui ne relève pas de notre libre arbitre. Mais la mort, l’exil, la peine, l’infamie, voilà où nous allons nous jeter, quoi que ce soit aussi ce que nous redoutons. Aussi, comme il est naturel à ceux qui commettent les plus grosses erreurs, nous transformons ce qui de sa nature est l’assurance en témérité, en désespoir, en effronterie, en impudence ; et ce qui de sa nature est la prudence en une lâcheté et en une bassesse de cœur, toutes pleines de terreurs et de troubles. Car, si nos précautions s’appliquent à notre faculté de juger et de vouloir, et à ses actes, aussitôt que nous avons la résolution de nous tenir sur nos gardes, nous avons en nous la puissance d’éviter le mal ; mais, si nos précautions s’appliquent aux choses qui ne dépendent pas de nous et ne relèvent point de notre arbitre, si nous cherchons à éviter ce qui est en la puissance d’autrui, nous voici condamnés aux terreurs, aux bouleversements, aux troubles de toute sorte. Car ce n’est pas la mort et la douleur que nous devons craindre, mais la crainte même de la douleur et de la mort. Aussi approuvons-nous celui qui a dit : « Le mal n’est pas de mourir, mais de mourir honteusement. »

C’est donc contre la mort que nous devrions être pleins d’assurance, et c’est contre la crainte de la mort que nous devrions nous tenir en garde. Eh bien ! au contraire, c’est la mort que nous cherchons à éviter ; mais à l’égard de l’opinion que nous nous faisons d’elle, il n’y a en nous qu’incurie, laisser-aller, et indifférence. La mort, la douleur, voilà ce que Socrate (et il avait raison de le faire) nommait des masques dont on s’effraie. Les enfants, en effet, s’effraient et s’épouvantent d’un masque, grâce à leur ignorance ; et nous, à notre tour, nous tremblons devant les objets pour la même raison que les enfants devant les masques. Qu’est-ce qu’être enfant ? C’est ignorer. Qu’est-ce qu’être enfant ? C’est ne pas savoir. Quand l’enfant sait, il ne fait pas plus mal que nous. Qu’est-ce que la mort ? Un masque qui t’effraie. Retourne-le ; regarde ce que c’est ; tu verras qu’il ne mord pas. Il faut que ton corps soit séparé de ton âme, aujourd’hui ou plus tard, comme il l’a été auparavant. Pourquoi te fâcher de ce que c’est aujourd’hui ? Si ce n’était pas aujourd’hui, ce serait plus tard. Et pourquoi en est-il ainsi ? Pour que s’accomplisse la révolution du monde, qui a besoin de choses actuelles, de choses futures et de choses passées. Qu’est-ce que la douleur ? Un masque qui t’effraie. Retourne-le, et vois ce que c’est. Ton corps est dans un mouvement pénible en ce moment, agréable en un autre. Si tu n’y trouves pas ton compte, la porte t’est ouverte ; si tu l’y trouves, prends patience. La porte nous est toujours ouverte. Il le fallait ; et c’est par là que rien ne peut nous gêner.

Que gagnons-nous donc à penser ainsi ? Ce qu’il y a forcément de meilleur et de plus convenable pour les gens qui ont la vraie science : nous y gagnons le calme, la sécurité, la liberté. Sur ce point, en effet, il ne faut pas s’en rapporter à la foule, qui prétend que les hommes libres seuls peuvent s’instruire ; mais bien plutôt aux philosophes, qui soutiennent que les gens instruits sont seuls libres. Et comment cela ? Le voici. La liberté est-elle autre chose que le pouvoir de vivre comme on le veut ? — Non. — Répondez-moi donc, ô mortels : voulez-vous vivre en vous trompant ? — Nous ne le voulons pas. — Donc quiconque se trompe n’est pas libre. Voulez-vous vivre tremblants de peur ? Voulez-vous vivre tristes ? Voulez-vous vivre bouleversés ? — Non. — Tous ceux donc qui tremblent, tous ceux qui sont tristes, tous ceux qui sont bouleversés ne sont pas libres ; tous ceux au contraire qui sont affranchis de la tristesse, de la crainte et des bouleversements, tous ceux-là sont par le même moyen affranchis de la servitude. Comment donc aurons-nous encore confiance en vous, ô chers législateurs ? Allons-nous n’accorder le droit de s’instruire qu’aux gens libres ? Mais les philosophes disent : « Nous n’accordons la liberté qu’à ceux qui sont instruits. » Et cela signifie que c’est Dieu lui-même qui ne l’accorde qu’à ceux-là, — Serait-ce donc ne rien faire que de faire faire à notre esclave un tour sur lui-même devant le préteur ?[1] — C’est faire quelque chose. — Mais quoi ? — C’est lui faire faire un tour sur lui-même devant le préteur. — Pas autre chose ? — Si ; c’est encore s’obliger à payer le vingtième de sa valeur. — Mais quoi ! celui qu’on a conduit ainsi n’est-il pas devenu libre ? — Pas plus libre qu’il n’est exempt de trouble. Toi-même, en effet, qui peux ainsi conduire les autres devant le préteur, n’as-tu donc point des maîtres ? N’as-tu point pour maîtres l’argent, une jeune fille, un beau jeune homme, le prince, un ami du prince ? S’ils ne sont pas tes maîtres, pourquoi trembles-tu lorsque tu vas vers l’un d’entre eux ?

C’est pour cela que je vous dis si souvent : Voici ce que vous devez méditer, ce que vous devez toujours avoir présent à la pensée : Quelles sont les choses vis-à-vis desquelles sied l’assurance, et celles vis-à-vis desquelles siéent les précautions ? L’assurance sied dans les choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre ; les précautions dans les choses qui dépendent de notre libre arbitre. — Mais ne t’ai-je donc rien lu ? Ne sais-tu pas ce dont je suis capable ? — En fait de quoi ? En fait de belles paroles ! Garde tes belles paroles pour toi, et montre-moi où tu en es en fait de désirs et d’aversions ; montre-moi que tu ne manques jamais ce que tu veux avoir, que tu ne tombes jamais dans les choses que tu veux éviter. Quant à tes belles périodes, si tu as du bon sens, tu les prendras et tu les effaceras. — Mais quoi ! Socrate n’a-t-il pas écrit ? — Qui a écrit autant que lui ? Mais comment le faisait-il ? Comme il ne pouvait pas toujours avoir là quelqu’un pour lui réfuter ses opinions et pour lui donner les siennes à réfuter à leur tour, il s’examinait et se réfutait lui-même, et constamment il s’exerçait à appliquer dans la vie quelqu’un de ses principes. Voilà comment écrit un philosophe. Mais quant aux belles paroles et à la méthode dont je parle, il les laisse à d’autres, soit aux imbéciles, soit aux bienheureux qui ont du temps à perdre parce qu’ils sont enfin exempts de toute agitation, soit à ceux qui par légèreté d’esprit ne calculent pas les conséquences de ce qu’ils font.

Et maintenant, quand l’occasion t’y invitera, viendras-tu encore nous montrer toutes ces belles choses ? Viendras-tu nous les lire, et nous dire en te rengorgeant : « Voilà comme je compose des dialogues ? » Homme, ce n’est pas cela. Voici plutôt ce que tu dois dire : « Voilà comme je ne manque jamais ce que je désire, comme je ne tombe jamais dans ce que je veux éviter. Amène ici la mort, et tu verras ! Amène la souffrance, amène la prison, amène la perte de ma réputation, amène la condamnation ! » Voilà ce dont doit faire montre un jeune homme qui sort de l’école. Laisse le reste à d’autres ; qu’on ne t’en entende jamais parler ; ne permets pas qu’on te vante à son sujet. Crois que tu n’es rien et que tu ne sais rien. Ne montre en toi qu’une seule science, celle de ne pas manquer ce que tu désires, de ne pas tomber dans ce que tu veux éviter. Que d’autres pensent aux procès, aux problêmes, aux syllogismes ; ne pense, toi, qu’à la mort, à la prison, à la torture, à l’exil ; mais penses-y sans trembler, soumis à celui qui t’a appelé à un pareil sort, à celui qui t’a jugé digne d’être placé dans ce poste, pour y montrer ce que peut une âme raisonnable mise en face des forces qui échappent à l’action de notre volonté. Et c’est ainsi que ce paradoxe : « Il faut réunir les précautions et l’assurance, » ne paraîtra plus une chimère ni un paradoxe. Dans ce qui ne relève point de notre libre arbitre, soyons pleins d’assurance ; dans ce qui relève de lui, soyons sur nos gardes.


  1. Pour affranchir un esclave on le conduisait devant le préteur, et là on le frappait sur la joue et on lui faisait faire un tour sur lui-même.