Les Entretiens d’Épictète/II/19

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CHAPITRE XIX




Sur ceux qui n’embrassent la philosophie que pour en discourir.

Voici, ce me semble, les éléments dont se compose le sophisme le Dominateur. « Il y a incompatibilité entre les trois propositions suivantes: 1° Tout ce qui est vrai dans le passé est nécessaire; 2° Possible et impossible sont contradictoires; 3° Il y a du possible qui n’a pas été réalisé et qui ne le sera pas. » Diodore, s’apercevant de cette incompatibilité, profita de la vraisemblance des deux premières, pour substituer à la troisième celle-ci: « Rien n’est possible que ce qui a été réalisé ou le sera. » D’autre part, les uns conserveront ces propositions-ci comme étant les deux vraies: « Il y a du possible qui n’a pas été réalisé et qui ne le sera pas; » et « Possible et impossible sont contradictoires; » mais ils ne maintiendront pas celle-ci: « Tout ce qui est vrai dans le passé est nécessaire. » C’est ce que paraît dire Cléanthe, auquel s’est le plus souvent rallié Antipater. D’autres maintiendront ces deux-ci: « Il y a du possible qui n’a pas été réalisé et qui ne le sera pas; » et « Tout ce qui est vrai dans le passé est nécessaire[1]; » mais ils diront que possible et impossible ne sont pas contradictoires. Quant à maintenir les trois propositions, cela ne se peut, à cause de leur incompatibilité réciproque.

Que si quelqu’un me demande: « Et toi, quelles sont les propositions que tu gardes, » je lui répondrai: Je n’en sais rien. Mais j’ai appris cette histoire, que Diodore maintenait les propositions ci-dessus, tandis que Panthoïs et Cléanthe, je crois, maintenaient les autres, et Chrysippe d’autres encore. — Mais toi, enfin? — Moi, je ne me suis pas attaché à cette question; je n’ai pas soumis h une pierre de touche mes pensées là-dessus; je n’ai pas comparé ce qu’on en dit, et je ne me suis pas fait de conviction sur ce point. Aussi je ne diffère en rien d’un simple maître d’école. « Quel était le père d’Hector? — Priam. — Et ses frères? — Paris et Deïphobe. — Quelle était leur mère? — Hécube. C’est une histoire que j’ai apprise. — Et de qui? — d’Homère. Je crois qu’Hellanicus, et quelques individus du même genre, ont également écrit sur ce sujet. » Moi aussi, que puis-je dire qui ait plus de valeur sur le sophisme le Dominateur? Rien. Mais, si j’étais vaniteux, j’émerveillerais l’assistance, à table surtout, en énumérant tous ceux qui en ont écrit. Chrysippe en a écrit des choses merveilleuses dans son premier livre sur les Possibles; Cléanthe aussi a écrit spécialement sur lui, ainsi qu’Archédémus; Antipater aussi a écrit sur lui, non-seulement dans son traité des Possibles, mais dans son livré sur le Dominateur, en particulier. — N’as-tu pas lu cet ouvrage? — Je ne l’ai pas lu. — Lis-le. — Et qu’en retirera-t-on? On en deviendra plus bavard et plus fatigant qu’on ne l’est à cette heure. Car, toi, qu’as-tu gagné à le lire? Quelle conviction t’es-tu faite à propos de cette question? Aucune; mais tu nous parleras d’Hélène et de Priam, et de l’île de Calypso, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais.

Ici il n’y a pas grand mal à ne savoir que l’histoire, sans s’être fait une conviction à soi; mais la même chose nous arrive dans les questions de morale, bien plus encore que dans ces questions-ci. « Parle-moi des biens et des maux, » (disons-nous à quelqu’un.) « Ecoute (répond-il): En venant d’Ilion, le vent, qui me poussait, m’a conduit chez les Cicônes. Parmi les choses, les unes sont bonnes, les autres mauvaises, les autres indifférentes. Les bonnes sont les vertus et tout ce qui s’y rattache; les mauvaises sont les vices et tout ce qui se rattache au vice; les indifférentes, qui sont entre les deux, sont la richesse, la santé, la vie, la mort, le plaisir, la peine. — Et comment le sais-tu? — C’est Hellanicus qui le dit dans les Egyptiaques. » Mais qu’importe de répondre cela, ou de répondre que c’est Diogène dans son Ethique, ou bien Chrysippe, ou bien Cléanthe! As-tu examiné à fond quelqu’une de leurs pensées, et t’es-tu fait une conviction à son endroit? Montre-moi comment tu as l’habitude de te comporter sur un bâtiment pendant une tempête. Rappelle-toi ces distinctions, lorsque le vent mugit dans les voiles, et lorsque, pendant que tu cries, un malencontreux, qui est de loisir, s’approche, et te dit: « De par tous les dieux! dis-moi maintenant ce que tu disais hier: Est-ce que le naufrage est un vice, ou se rattache à quelque vice? » Ne prendrais-tu pas alors un bâton pour l’en frapper? « Homme, lui dirais-tu, qu’avons-nous affaire de toi? Nous périssons, et tu viens plaisanter! » Si César te faisait comparaître devant lui par suite d’une accusation, te rappellerais-tu encore tes distinctions? Si, pendant que tu entrerais pâle et tremblant, quelqu’un t’aborbait et te disait: « Homme, pourquoi trembles-tu? De quoi est-il question pour toi ici? Est-ce que César met la vertu ou le vice au cœur de ceux qui viennent à lui? — Que viens-tu me railler, en plus de mon malheur! lui dirais-tu. — Et cependant, répondrait-il, dis-moi, philosophe, pourquoi tu trembles. Ce dont tu cours risque ici, n’est-ce pas la mort, la prison, la souffrance corporelle, l’exil, ou une flétrissure? Rien autre, n’est-ce pas? Eh bien! est-ce qu’il y a dans ces choses quelque vice, ou quoique que ce soit qui se rattache à un vice? De quel nom les appelais-tu donc hier? » — « Homme, dirais-tu, qu’ai-je affaire de toi? J’ai bien assez de mes maux! » Et tu dirais juste! Tu as bien assez de tes maux, assez de ton manque de cœur, de ta lâcheté, et de ta vanité, qui te faisait si bien te vanter quand tu étais assis dans l’école. Pourquoi te parais-tu de ce qui ne t’appartenait pas? Pourquoi te disais-tu Stoïcien?

Observez-vous vous-mêmes d’après cela quand vous agissez, et vous trouverez à quelle Ecole vous appartenez. Vous trouverez que la plupart d’entre vous sont Epicuriens, quelques uns Péripatéticiens, mais bien relâchés ceux-là. Où est-ce, en effet, que dans la pratique vous tenez la vertu pour égale et même supérieure à tout le reste! Montrez-moi un Stoïcien, si vous en avez un. Où, et comment le feriez-vous? Vous me montrerez, il est vrai, des milliers d’individus parlant le langage du Stoïcisme. Mais ces mêmes gens parlent-ils moins bien le langage d’Epicure? N’expliquent-ils pas aussi parfaitement le Péripatétisme lui-même? Où donc est le Stoïcien? De même que nous appelons statues Phidiaques celles qui sont faites d’après le système de Phidias, montrez-moi un homme qui se trouve fait sur le patron des maximes qu’il énonce en babillant. Montrez-moi un homme qui soit à la fois malade et heureux, en péril et heureux, mourant et heureux, exilé et heureux, flétri et heureux. Montrez-le moi. De par tous les dieux, je voudrais voir un Stoïcien! Si vous ne pouvez m’en montrer un tout fait, montrez-m’en un qui soit en train de se faire, un qui penche vers cette manière d’être. Soyez bons pour moi. Ne refusez pas à ma vieillesse la vue d’un spectacle que je n’ai pas encore eu sous les yeux. Croyez-vous que ce que vous avez à me montrer, ce soit le Jupiter ou la Minerve de Phidias, ouvrages d’or et d’ivoire? Non. Que quelqu’un d’entre vous me montre une âme d’homme, qui veuille être en communauté de pensées avec Dieu, n’accuser ni Dieu ni homme, n’être frustrée de rien, n’aller se heurter contre rien, n’avoir ni colère, ni haine, ni jalousie; une âme qui veuille car à quoi bon tant d’ambages devenir un Dieu au lieu d’un homme, et qui songe, dans ce misérable corps périssable, à vivre en société avec Jupiter. Montrez-m’en une. Vous ne le pouvez pas. Pourquoi donc vous duper vous-mêmes et jouer les autres? Pourquoi vous revêtir des habits d’autrui, et vous promener de par le monde après avoir dérobé et volé un nom et un rôle qui ne vous appartiennent pas?

Et maintenant, moi, je suis votre maître, et vous, vous étudiez sous moi. Mon but à moi, c’est de faire enfin de vous des hommes affranchis de toute entrave, de toute contrainte, de tout obstacle, libres, tranquilles, heureux, qui tournent leurs regards vers Dieu dans les petites comme dans les grandes choses. Et vous, vous êtes ici pour apprendre et pour travailler à devenir ces hommes. Pourquoi donc l’œuvre ne s’achève-t-elle pas? Si vous avez le même but que moi, et avec le même but les moyens qu’il faut pour l’atteindre, que nous manque-t-il encore? Quand je vois un ouvrier avec ses matériaux près de lui, je n’attends plus que son ouvrage. Nous avons ici l’ouvrier et les matériaux; que nous manque-t-il encore? Est-ce que la chose ne peut pas s’apprendre? Elle le peut. Est-ce qu’elle n’est pas en notre pouvoir? Il n’y a qu’elle au monde qui y soit. Ni la richesse, ni la santé, ni la réputation, ni quoi que ce soit, n’est en notre pouvoir, si ce n’est le bon emploi des idées; voilà la seule chose qui de sa nature échappe à toute contrainte et à tout empêchement. Pourquoi donc notre œuvre ne s’achève-t-elle pas? Dites m’en la cause. Si elle ne s’achève pas, cela tient-il à moi, à vous, ou à la nature même de la chose? La chose en elle-même est possible, et la seule qui soit en notre pouvoir. Il reste donc que cela tienne à moi ou à vous, ou, ce qui est plus exact, à moi et à vous. Eh bien! voulez-vous que nous nous mettions à apporter ici la ferme intention de la faire? Laissons là tout le passé, mettons-nous seulement à l’œuvre. Fiez-vous à moi, et vous verrez.


  1. L’accord de ces deux propositions parait impossible en français, mais la deuxième phrase grecque prête à un double sens, car elle peut signifier aussi: « Tout le passé est nécessairement vrai (en tant que passé ) », et c’est de cette façon évidemment que l’entendaient ceux qui admettaient l’accord de ces deux propositions. — Avec elle, en effet, le sens de la seconde proposition devient admissible; car on peut paraphraser le tout ainsi: « Quoique tout le passé soit nécessairement vrai, en tant que passé, certaines choses qui ne sont pas arrivées n’en étaient pas moins possibles; et, comme cependant il n’en est pas moins nécessairement vrai qu’elles ne sont pas arrivées, que par conséquent il est impossible de dire qu’elles soient arrivées, il se trouve tout à la fois et qu’elles étaient possibles, et qu’il est impossible de dire qu’elles sont arrivées. »

    Mais il n’y a pas de traduction française qui puisse conserver l’équivoque de la deuxième phrase grecque.

    Nous en plaindrons-nous?

    Convenons du moins d’une chose: c’est que, dans la plupart des sophismes qu’on reproche à l’esprit des Grecs, et que l’on attribue à leur subtilité na turelle, l’indécision des constructions grammaticales entrait pour une bonne moitié.