Les Etablissements de charité et de correction à New-York

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Les établissemens de charité et de correction à New-York
L. Simonin


LES ETABLISSEMENS
DE CHARITE ET DE CORRECTION
A NEW-YORK

L’ASILE DES IVROGNES, l’HÔPITAL DES FOUS, LE PENITENCIER.</

En quittant les quais de l’Hudson sur l’un de ces immenses steamers qui jettent comme un trait d’union entre la grande métropole des États-Unis et les havres de Newport, Fall River, Providence, d’où l’on gagne en une couple d’heures Boston, on entre tout d’abord dans la rivière de l’Est. Sur un côté se déroule l’Ile-Longue, Long Island où est assise Brooklyn avec ses nombreuses églises et sa population qui dépasse 500,000 âmes ; sur l’autre apparaît toujours New-York. Bientôt on salue une série de petites îles qui, sortant du lit de la rivière même, s’élèvent à une faible hauteur au-dessus de l’eau comme de gracieuses oasis couvertes de prairies et de jardins. Ces nids de verdure tranchent heureusement avec l’aridité relative des berges du côté où s’étend New-York. Au milieu et sur les bords des îles, de distance en distance, se profilent des édifices solidement bâtis, d’un style sévère, les uns en brique rouge, les autres en pierre de taille et même en granit. Les lieux devant lesquels le voyageur vient de passer sont les îles de Blackwell, Ward et Randall, la première de forme très allongée, les deux autres au contour arrondi. Les principaux édifices qu’elles portent, dont quelques-uns sont à moitié cachés par les arbres, sont l’hôpital de charité, l’asile des aveugles, le pénitencier, la maison des pauvres, le work-house, l’hôpital des folles, dans l’île de Blackwell, — l’hospice des soldats invalides, l’asile des ivrognes, l’hôpital des fous, le refuge et l’hôpital des émigrans, dans l’île de Ward, — l’hôpital et l’asile des enfans, l’école des idiots, dans l’île de Randall.

Le steamer, en continuant sa course rapide, entre bientôt dans ce bras de mer qu’on nomme le Sound, et qui est comme une seconde rivière de l’Est démesurément élargie. Là, à 16 milles des quais de New-York, se dresse tout d’abord une autre île, l’île de Hart, où est le dernier asile des indigens, celui où ils viennent reposer pour toujours, et que la municipalité appelle, le prenant sous sa protection, « le cimetière de la ville. » Dans le même endroit est « l’école industrielle, » où sont façonnés patiemment aux bonnes mœurs et aux saines études les petits vagabonds qui ont eu des comptes à rendre à la justice ; enfin c’est à l’île de Hart que jette l’ancre, quand son service ne le porte pas sur les hautes mers, le navire où est « l’école nautique, » celle où d’autres enfans indisciplinés et vicieux sont envoyés pour apprendre un peu par force le métier de mousse et de novice, et aborder plus tard, s’ils le veulent, la rude et honnête profession de marin.

Toutes les institutions qu’on vient de nommer dépendent du département de charité publique et de correction, department of public charities and correction, qui forme une des branches les plus intéressantes de l’administration municipale de New-York ; il a encore sous sa surveillance le magnifique hôpital central de Bellevue, dont les fenêtres s’ouvrent sur les berges animées de la rivière de l’Est et dans la 26e rue. La Morgue, cet établissement indispensable aux grands centres de population, ressortit également à ce département. Enfin on a poussé l’amour du prochain jusqu’à imaginer non-seulement un bureau de secours pour les pauvres honteux, les malades indigens cloués chez eux sur leur grabat, mais encore un bureau de placement pour les gens sans travail. Ce dernier est établi dans un des quartiers les plus fréquentés de New-York, et l’on y vient en aide chaque année, en leur trouvant une place en ville ou à la campagne, à 45,000 individus des deux sexes. Faut-il ajouter que la municipalité de New-York prend soin des orphelins abandonnés, même des enfans de couleur, qu’elle a cinq hôpitaux pour les cas de médecine et de chirurgie générale, et six hôpitaux spéciaux pour le traitement des maladies contagieuses ? A ces onze établissemens sanitaires se joignent deux « hôpitaux de réception, » où les premiers soins sont donnés sur place aux personnes blessées ou tombées malades dans la rue.

Le département de charité et de correction a ses bureaux dans un édifice particulier, à façade monumentale en grès rouge, qui occupe le coin de la 3e avenue et de la 11e rue. A la tête de ce département est un board de cinq commissaires, qui adressent un rapport annuel au maire de New-York sur les différens services confiés à leurs soins vigilans. Chacun des directeurs de ces services envoie préalablement au conseil des commissaires un rapport détaillé auquel sont annexées toutes les pièces de comptabilité et une série de tableaux statistiques. Tous ces rapports sont imprimés et livrés au public. Le dernier volume paru a trait tout entier à l’année 1871 [1].

L’accès des îles de la rivière de l’Est et du Sound, où sont si heureusement cantonnées hors de la ville, au bon air, dans un site des plus favorables, les diverses institutions que nous avons mentionnées, n’est pas défendu aux profanes. Le département de charité et de correction ne fait aucune difficulté de permettre à qui que ce soit le libre accès des établissemens confiés à sa garde. C’est d’ailleurs une règle à peu près générale, dans tous les établissemens publics ou privés aux États-Unis, que tout le monde y entre et y circule librement. Non-seulement les parens, les amis des différens pensionnaires des îles sont admis à les visiter, mais même les simples curieux. Le board des commissaires possède trois bateaux à vapeur qui, plusieurs fois par jour, partent du quai de la 26e rue sur la rivière de l’Est. Moyennant une faible rétribution, le public peut prendre passage sur ces bateaux. Pour peu que vous lui en manifestiez le désir et lui fournissiez quelques raisons valables, le fonctionnaire chargé de ce service vous donnera même un ticket gratuit avec le droit de visiter à loisir tous les établissemens attachés au département dont il est un des commissaires. C’est de la sorte que, dans les mois d’août et de septembre 1874, nous avons pu parcourir plusieurs fois les îles de la rivière de l’Est. Nous nous bornerons à rapporter ici ce que nous avons vu dans les plus curieux de ces établissemens, — l’asile des ivrognes, l’hôpital des fous, le pénitencier, — et qui mérite d’être connu.


I. — L’ASILE DES IVROGNES.

De tout temps on a bu beaucoup aux États-Unis. C’est une coutume anglo-saxonne que les fils des têtes-rondes et des cavaliers ont apportée avec eux. Les loisirs quotidiens, plus grands dans une colonie naissante que dans la métropole, la sécheresse du climat américain, les mécomptes qu’éprouvent la plupart des immigrans, une foule d’autres raisons expliquent ce penchant. L’impôt, toujours plus lourd, dont le fisc a frappé l’alcool, ici comme dans tant d’autres contrées, n’a jamais été d’ailleurs une barrière sérieuse contre l’intempérance ; il n’a encouragé que la fraude et rarement a rempli les caisses du trésor. La loi qui exige le dimanche la fermeture des débits de boisson, sévèrement observée dans le principe, a fini elle-même par être presque partout éludée. Le mal a pris des proportions excessives, les sociétés de tempérance n’y ont rien fait. Les croisades féminines, les ligues contre les buveurs, si vaillamment entreprises l’année dernière dans la plupart des grandes villes de l’Union, se sont arrêtées devant la raillerie publique ; elles n’ont pas osé attaquer New-York, une des villes américaines où l’on consomme le plus de liqueurs, la place forte des buveurs par excellence. Partout ailleurs, à Buffalo, à Cleveland, à Pittsburg, à Chicago, à Cincinnati, à Saint-Louis, à Boston, à Philadelphie, à Brooklyn, dans les cités les plus populeuses, ces courageuses femmes ont bravement entonné leurs pieux cantiques dans la rue, devant toutes les buvettes, et sont allées comme des saintes, avec une patience et une grandeur d’âme dignes d’une meilleure issue, au-devant des quolibets de la foule. A Pittsburg, à Cincinnati, leurs rassemblemens, presque quotidiens, ont amené des désordres. La police les a conduites au juge, qui, un peu malgré lui, les a condamnées à quelques jours de prison pour avoir troublé le repos public ; mais il a bien fallu ensuite les relâcher, et elles ont recommencé de plus belle.

On a dit plus d’une fois comment les choses se passent dans ces sortes de pieux meetings. La troupe féminine librement enrégimentée contre les buveurs se rend devant un bar en renom, où souvent le mari, le père, le frère, sont à boire, pendant que l’épouse, la fille, la sœur, font partie de l’assemblée du dehors. On entonne d’abord un cantique de circonstance, puis une matrone de la bande, une vieille dame à lunettes, plus osée que les jeunes, entre bravement, gourmande les buveurs, renverse les verres et prend à partie le patron en lui faisant honte du métier qu’il exerce et lui enjoignant de fermer sur l’heure sa boutique. Parfois, ô miracle ! un buvetier subitement converti se rend à ce touchant appel, et vide séance tenante tous ses brocs de wisky, tous ses barils de bière dans le ruisseau. D’ordinaire la plupart répondent par des plaisanteries de mauvais goût. En somme, les résultats obtenus ont été nuls. Tout cela avait été mal combiné, mal conduit. Les journaux, sauf quelques rares exceptions, ont été tièdes ou opposans. Aucun grand meeting, aucune agitation habilement menée, aucune discussion régulière et publique, n’avaient préparé la voie, comme on ne manque pas de faire en pareille occasion, et puis le vent ne soufflait pas de ce côté. La croisade contre les buveurs n’a eu qu’une infime minorité en sa faveur, rien que des femmes ; elle est tombée au milieu des éclats de rire, et cependant chacun reconnaît que le mal est universel, qu’il est même devenu menaçant, et qu’il est temps d’y remédier.

Quiconque n’a pas voyagé en Amérique ne peut avoir une idée de l’étonnante consommation d’alcool qui s’y fait. On boit à tout propos, depuis l’heure précise où l’on se lève jusqu’à celle où l’on se couche, et personne, sauf quelques exceptions, n’est exempt de cette déplorable habitude. Il n’est pas rare de rencontrer pris de boisson les hommes les plus respectables. Les états eux-mêmes de la Nouvelle-Angleterre, les plus anciennement fondés, ceux où la société est la plus choisie, sont loin d’être à l’abri du fléau de l’alcoolisme. S’il faut en croire un correspondant du Boston-Post, en 1873, l’état du Maine, qui ne renferme que 630,000 âmes, a compté 18,000 arrestations pour ivrognerie, ou 30 pour 100 de la population, plus que tous les autres crimes et délits ensemble. La loi de prohibition des cabarets, par laquelle on a essayé d’arrêter le mal, n’a produit que des effets fâcheux. Elle a induit les jeunes gens à former des clubs où l’on a bu à outrance ; on lui a dû aussi l’introduction des liqueurs fortes par grandes masses dans le cercle de la famille, et il en résulte que l’on constate aujourd’hui, dans l’état du Maine, quatre fois plus de cas de delirium tremens qu’auparavant.

N’importe où vous vous présentez, n’importe où l’on vous rencontre, on vous offre partout et toujours à boire : Will you take a drink ? On ne répond jamais non ; il est de mauvais ton de refuser. Immédiatement la bouteille circule ; on boit debout et vite. Dans la rue, en tous lieux, les buvettes s’alignent ; il y en a pour les riches et pour les pauvres. Dans les basses classes, la femme, comme en Angleterre, se fait gloire de rivaliser avec l’homme le verre en main. L’étranger, étonné, se demande comment certains buveurs peuvent résister à l’immense quantité d’alcool qu’ils absorbent. Lorsqu’on dit d’un homme qu’il est capable de quatre bouteilles, a four bottle man, c’est le plus bel éloge qu’on en puisse faire. Ajoutons que tout ce brandy, ce wisky, ce gin, ce sherry, ce rhum, qu’on avale si prestement, sont la plupart du temps d’affreux liquides, artificiellement fabriqués, falsifiés, empoisonnés. Cela mène inévitablement au delirium tremens, à l’épilepsie, à la folie. Qui ne connaît ce délire, cette fureur passagère, ce tremblement incessant des membres, qui s’emparent des buveurs obstinés ? On attribue encore à cette absorption immodérée d’alcool les effets mortels foudroyans de certaines attaques d’apoplexie, de ces coups de soleil qui en été, comme une véritable épidémie, viennent si souvent épouvanter la population américaine. Ce fléau d’un nouveau genre s’étend alors sur toute l’Union et jusqu’au Canada. Nous avons été témoin de l’épidémie effrayante de l’été de 1868, et personne n’a oublié celle de l’été de 1873, qui atteignit les chevaux eux-mêmes. Sans doute il faut faire la part d’un climat incroyablement chaud aux jours caniculaires, plus chaud quelquefois que celui des Antilles voisines, comme cela s’est vu pour l’été de 1870. Il faut aussi tenir compte de certaines circonstances météorologiques exceptionnelles, telles que la sécheresse, la raréfaction, la tension électrique de l’air, qui est si grande par momens que l’on tire des étincelles des cheveux par le passage du peigne, des tapis par celui du balai, et qu’on allume le gaz sans feu par le simple rapprochement du doigt [2] ; mais il est certain que l’abus, l’imbibition continue de l’alcool, surtout par les temps d’extrême chaleur, doit entrer pour une part notable dans les effets de ces coups de soleil qui renversent et tuent un homme sur place comme le ferait un coup de foudre. Nulle part ailleurs qu’aux États-Unis les insolations n’ont ce résultat mortel sur une aussi grande échelle et avec autant de continuité. Les savans n’ont donné encore aucune explication satisfaisante de cet étrange phénomène ; mais bon nombre de médecins n’hésitent pas à chercher dans l’abus quotidien des boissons fortes une des causes les plus directes du foudroiement par les insolations.

Ce fut pour parer, au moins en partie, aux maux de tout genre qu’on vient de rappeler que la législature de l’état de New-York en 1864 passa un bill où elle chargeait les commissaires du département de charité et de correction de bâtir un asile pour la réforme des ivrognes. Ce genre d’établissement n’était pas nouveau en Amérique, où il en existe quelques-uns de célèbres. Le département s’empressa de bâtir un asile dans l’île de Ward, tout auprès des rives, dans une situation des mieux choisies. On l’ouvrit aux ivrognes en 1868. Avec une sollicitude vraiment paternelle, on y a pourvu à l’admission de toutes les classes de buveurs. Aux riches, on a ménagé tout le confort auquel ils ont été jusque-là habitués, et ton est passé par degrés aux buveurs des classes moyennes et des classes pauvres.

Il y a deux sortes de pensionnaires dans l’établissement : les pensionnaires forcés, envoyés par les tribunaux correctionnels pour s’amender ou achever dans l’asile leur temps de prison, et les pensionnaires libres. Les uns et les autres étaient naturellement, avant d’entrer, entièrement adonnés à l’ivrognerie. Quelques-uns arrivent pris complètement de boisson, ivres-morts, en proie au delirium ou à une attaque d’épilepsie. Les pensionnaires libres se présentent d’eux-mêmes à cette maison réformatrice ; plus souvent ils y sont amenés soit par force, soit par persuasion, par leurs parens ou leurs amis, qui parfois se cotisent pour payer leur pension. Il y a trois classes pour cette espèce de pensionnaires. Les prix qu’on paie en première classe sont ceux des meilleurs hôtels, et peuvent aller jusqu’à 35 et 40 dollars par semaine avec un appartement séparé. Il est des femmes qui courageusement viennent habiter là avec leur mari. Le prix de la pension alimentaire est respectivement de 14, de 8 et de 3 dollars par semaine, suivant la classe qu’on a choisie, et dans ce cas le régime est celui des hôtels de premier, de second ou de troisième ordre. Dans la quatrième classe sont compris les pensionnaires forcés. Ceux-ci font office d’aides et d’employés dans la maison et aux alentours. Au commencement, les femmes et les hommes étaient ensemble, l’ivrogne et l’ivrognesse vivaient fraternellement dans le même asile. Il est inutile d’insister sur les nombreux inconvéniens de cette vie en commun, d’autant plus que les femmes amenées là étaient loin d’être d’une conduite exemplaire à d’autres points de vue. Aujourd’hui on a établi avec raison deux asiles séparés, un pour chaque sexe, et confiné l’asile des ivrognesses dans l’île de Randall.

Le régime alimentaire est choisi, abondant même, pour la première classe. Le café, le thé, sont servis à discrétion à tous les repas, mais on ne boit aucune liqueur alcoolique ou fermentée : c’est la règle stricte de la maison. La bière allemande elle-même, légère et mousseuse, est sévèrement proscrite. Les premiers jours, une grande prostration s’empare des pensionnaires tout à coup arrachés à leur habitude favorite. Il en est auxquels il faut ménager une sorte de transition en introduisant dans quelques plats un peu d’eau-de-vie, en leur servant par exemple un punch aux œufs, une omelette au rhum. On arrive ainsi graduellement à la privation complète de toute liqueur fermentée. Quant au projet de ce médecin original qui avait imaginé de dégoûter les ivrognes des boissons fortes en jetant de l’alcool dans tous les plats, à tort et à travers, on n’y a donné aucune suite. L’odeur, le goût inattendu du liquide chéri, loin de repousser le buveur, lui est au contraire un stimulant de plus. On s’est justement rappelé à ce propos que, dans un établissement de réclusion des États-Unis, les prisonniers, buveurs incorrigibles, étaient allés jusqu’à distiller clandestinement du pétrole pour en composer un spiritueux d’un nouveau genre dont ils s’abreuvaient avec délices.

Beaucoup de pensionnaires de l’île de Ward, véritables patiens, ont peine à se faire au régime, si nouveau pour eux, qui leur est inexorablement imposé. Pris d’une attaque subite de dipsomanie, n’y pouvant à aucun prix résister, ils s’enfuient à New-York, et on les ramasse bientôt sans connaissance dans le premier bar où ils sont entrés ; on les réintègre dans l’asile abhorré. Bien qu’il soit malaisé de quitter l’île, une assez forte proportion des pensionnaires s’échappe, et l’on compte chaque année une centaine d’évasions. Ainsi en 1871 il y avait en traitement dans l’asile des ivrognes 1,718 patiens, hommes et femmes, dont 109 se sont enfuis. Si l’on veut savoir comment se répartissaient les pensionnaires sur le chiffre total par sexe et par catégorie, nous dirons qu’il y avait cette année-là environ un tiers de femmes, et que le sixième à peu près des pensionnaires payaient leur pension.

Une fois leur traitement achevé, les ivrognes de l’asile retournent chez eux et retombent bien vite, pour la plupart, dans leur funeste habitude. Leur séjour à l’île de Ward ne s’étend guère au-delà de quelques mois, d’une année au plus, qu’ils soient venus librement ou par force. Aussi est-il rare qu’une station aussi courte, bien qu’on les éloigne soigneusement de toute tentation, de toute occasion de boire et de s’enivrer, les amende réellement. Il en est qui ont été envoyés jusqu’à six fois à l’asile. Ils arrivent en proie à l’ivresse brutale qui les domine entièrement, c’est le cas le plus général. On les soigne, on les guérit, et ils s’en vont. Bien peu ont profité de ce séjour, qui n’est jamais assez prolongé, et ceux qui y ont réellement gagné ont dû plutôt leur réhabilitation physique et morale à leur force de volonté seule qu’à toute autre cause. Quant aux condamnés, il ne faut évidemment attendre d’eux aucune amélioration sensible. Ils se regardent comme en prison dans l’asile, et cela avec assez de raison. A peine en liberté, ils recommencent à boire de plus belle ; la privation n’a fait qu’exciter et allumer plus vivement chez eux la passion trop longtemps inassouvie. Dans l’asile, ils n’ont qu’un but, vers lequel ils tendent obstinément, se procurer de l’alcool en cachette, par contrebande, et souvent ils y arrivent, car toute manie met en jeu pour se satisfaire les plus ingénieux stratagèmes. S’ils n’y peuvent réussir, ils usent de la dernière ressource qui leur reste, ils cherchent à s’évader.

L’opinion presque générale sur les asiles d’ivrognes est que ces sortes de maisons produisent rarement le bien qu’on en espère. C’est pourquoi il était dernièrement question, près le département de charité et de correction de New-York, de supprimer l’asile de l’île de Ward, ou du moins de lui donner une autre destination ; mais le conseil du département fit judicieusement observer aux commissaires que ce qu’un acte de la législature avait fait, un acte seul de la législature pouvait le défaire. Quelques personnes non moins prudentes hasardèrent aussi l’avis qu’il était peut-être un peu tôt pour condamner une institution qui n’en était qu’à sa sixième année d’existence, et qu’il était bon d’attendre de nouvelles et plus complètes épreuves. Il a donc été décidé que les choses resteraient jusqu’à nouvel ordre dans l’état que nous venons de décrire. Ce que les commissaires voudraient par-dessus tout, ce serait que la maison fît ses frais, car toute entreprise en Amérique, où l’on calcule, doit se résumer en un profit. Or ici le profit est non-seulement nul, mais il y a une perte sensible. On dépense bien près de 100,000 francs par an en y comprenant tous les services, on encaisse au plus 60,000 francs des pensionnaires payans, d’où il résulte une perte sèche annuelle de 40 pour 100. Le nombre des pensionnaires payans n’a jamais été d’ailleurs ce qu’il devrait être. Nul ne tient à aller de gaîté de cœur se réformer à l’asile, bien peu osent y amener les leurs, et il faut dans les deux cas une nécessité urgente. Plus encore que celle du tabac, la passion de l’alcool est au nombre des maladies presque inguérissables, d’autant plus que le malade incorrigible repousse ici pour l’ordinaire toutes les prescriptions du médecin. Qu’est-ce qu’une couple de centaines d’hommes en traitement pour une ville de 1 million d’âmes qui contient tant d’obstinés buveurs !

Par une belle matinée du mois de septembre 1874, nous partions sur le steamer Bellevue, avec une permission des commissaires, pour visiter l’asile des ivrognes. Sur le même bateau que nous prirent place plusieurs personnes qui allaient soit au même asile, soit au pénitencier ou aux divers hospices des îles de la rivière de l’Est. Nous emmenions quelques ivrognes, une couple de fous, quelques filles, quelques vagabonds, une bande de convicts que la police dirigeait sur le work-house ou le pénitencier. La plupart avaient été ramassés la nuit précédente, examinés et jugés le matin même d’une façon expéditive, un peu à la turque ; malheur à qui n’a pas aux États-Unis argent ou protection ! On avait jeté tout ce monde à fond de cale pêle-mêle. Aux stations où il fallut les consigner, quelques-uns firent mine de vouloir rester à bord, et les agens de la force publique durent entrer en lutte violente avec eux pour les déposer sur la rive. Les passagers regardaient en riant cette scène, qui se renouvelle à chaque voyage. Une dame française était à bord, qui me dit qu’elle en avait vu bien d’autres. Elle allait faire à son pauvre mari sa visite hebdomadaire à la maison des aliénés. Nous débarquâmes en même temps qu’elle sur le quai de l’île de Ward.

Le directeur de l’asile des ivrognes, un jeune docteur américain, gradué depuis peu, nous reçut fort gracieusement et tint à nous faire visiter lui-même, à mes compagnons et à moi, la maison commise à sa garde. Tout y est en ordre et bien tenu, comme dans un de ces hôtels de famille particuliers aux États-Unis. Rien ne manque qu’un peu de gaîté et d’entrain. Il y a une salle de billard, une salle de lecture, de longs promenoirs. Des balcons, on a une vue magnifique sur l’île, la rivière et les berges fleuries de Long-Island. Quelques pensionnaires ont des appartemens entièrement séparés, et peuvent même manger chez eux. Dans un salon, la table est mise et servie avec recherche. En payant, on a tout ce qu’on désire, sauf du vin ou des liqueurs. Adieu gin, wisky et brandy ; mais on peut fumer tant qu’on veut. Si ce n’est pas une compensation, c’est au moins un passe-temps, et les distractions manquent dans ce logis fermé, de tenue austère. Les pensionnaires nous ont paru peu sociables. Ils semblent affectionner l’isolement ; ils ont l’air ennuyé, fatigué, harassé, et cet œil éteint, hébété, hagard, ce ton de chair flasque et pâle qui est particulier aux ivrognes de ce pays. Ceux-ci ne s’allument même pas quand ils boivent, et n’entonnent jamais, le verre en main, de ces refrains animés et joyeux qu’affectionnent d’autres buveurs. Au reste, nul souci, nulle honte d’être vu en pareil lieu ; pas plus d’embarras devant le visiteur que n’eu éprouve un malade dans un hôpital. Quelques-uns ne sont-ils pas venus librement se soumettre au traitement du logis ? On nous regarde passer avec indifférence, sans un mot, sans un salut. En voilà qui sont étendus paresseusement sur leur lit, ou se balancent du matin au soir sur leur rocking-chair, la chaise berceuse américaine. On les aperçoit par la porte de leur chambre entre-bâillée. Tous s’ennuient profondément.. Que ne prennent-ils une ligne et ne vont-ils s’asseoir sur le bord de la rivière voisine, ou une bêche pour remuer la terre aux alentours ? Les prisonniers ont meilleure mine ; ceux-là aident à la maison, chargent des pierres, construisent un quai ?

Nous avions hâte de sortir de l’atmosphère de tristesse et de spleen qui semble régner dans cet établissement. Nous achevâmes notre visite par un coup d’œil jeté sur la chambrée des soldats invalides, qui habitent une aile de l’édifice. A quelques mètres de distance, quel changement ! Ici de bonnes figures, un air martial, ouvert, accueillant, rehaussé souvent par une blessure des plus honorables, un bras de moins, une jambe de bois. On se lève à notre approche, on nous salue militairement, on entre en conversation familière avec nous. La plupart sont de jeunes soldats qui appartenaient aux milices de New-York pendant la guerre de sécession. Ils sont là plusieurs centaines, disciplinés, obéissans, se livrant, quand ils le peuvent, à quelque léger travail. Quelques-uns jouissent d’une petite pension et vont eux-mêmes en toucher le montant tous les trimestres à New-York. Ils sont passionnés pour la lecture. On les laisse par tolérance prendre des livres dans la bibliothèque de l’asile, où les buveurs sont moins empressés qu’eux. Ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main. Il y a quelques années, un révérend attaché à l’hôpital voisin des émigrans leur ayant envoyé un paquet de brochures et de livres religieux, ils les lurent et les relurent comme s’il se fût agi de romans.

La plupart des grandes villes de l’Union ont, comme New-York, leurs invalides, leurs maisons de retraite pour les soldats ; mais nous doutons qu’aucune d’elles loge ces citoyens si méritans dans une situation plus pittoresque, plus hygiénique et plus confortable. L’île de Ward était naturellement désignée pour recevoir, entre tous ses établissemens de charité, le home des braves défenseurs de la patrie.


II. — L’HÔPITAL DES FOUS.

Passer de l’asile des ivrognes à celui des fous, c’est pour ainsi dire ne pas changer de maison. L’ivresse habituelle ne produit-elle pas des lésions du cerveau, n’amène-t-elle pas la perte de l’intelligence ? L’édifice dont nous sortions avait des allures de villa, celui dans lequel nous allions entrer est de construction imposante ; il a bien l’aspect monumental, la hauteur d’étages, les amples dimensions qui conviennent à un établissement de cet ordre, voisin d’une ville de 1 million d’âmes, toute livrée aux affaires, troublée, remuante, diversement peuplée. Une ville comme New-York fournit annuellement, hélas ! un nombre considérable d’aliénés, il faut être prêt à les recevoir.

Munis de notre permission, nous frappâmes à la porte de l’établissement, qui se dresse à une faible distance de l’asile des ivrognes, et qui attire de très loin les regards. On nous introduisit dans une salle d’attente, où nous déclinâmes notre nom, qu’on inscrivit sur un registre ; puis le directeur appela un des chefs-gardiens qui nous fit visiter en détail toute la maison. La propreté de l’établissement nous surprit, nulle part la moindre souillure. Les fous sont dispersés sur trois étages, et se promènent librement dans de longs corridors. Aucun fou furieux, aucun cri discordant, au moins pour ce jour-là. Ils portent presque tous l’uniforme de la maison, une veste et un pantalon de toile bleue. Nulle déchirure, nulle tache aux vêtemens ; la figure, les mains, sont lavées, les cheveux peignés. La plupart vont et viennent par groupes ou isolément. Ils ont l’air résigné, et leur allure rappelle un peu celle des fauves qui sont en cage. L’un regarde avec obstination par une fenêtre grillée le paysage environnant, qui est splendide ; il a une tête inspirée, la chevelure abondante, l’œil en feu : c’est un jeune homme de vingt-deux ans, beau comme un Adonis. Il est tombé amoureux d’une jeune femme, et cet amour sans espoir l’a conduit peu à peu dans cet asile. Il attend depuis six mois, toujours à la même place, la venue de sa belle, ne prononce pas un mot, sonde l’horizon, il attend. Que se passe-t-il dans cette tête et qui nous dira de quelle manière les circonvolutions de ce cerveau pensant ont été affectées ? Cet autre, un mulâtre de Cuba, aux muscles d’acier, à la peau de bronze, prononce en espagnol, tout haut, un discours qui ne finit pas. Il s’arrête à notre vue, nous salue comme un caballero, nous parle dans sa langue et en anglais. En voici un troisième dont les hauts faits de M. de Bismarck ont troublé la cervelle. Il s’est constellé la poitrine de décorations de fantaisie, de plaques de fer-blanc, de rubans multicolores cousus sur plusieurs rangs. Il est Bismarck ou Napoléon Ier, il ne sait pas au juste ; mais c’est un grand conquérant, un foudre de guerre, et, en attendant qu’on lui restitue ses domaines, il demande respectueusement à épouser une jeune et belle dame qui visite aussi la maison.

Tous ces fous viennent à nous en nous tendant la main. Le shake-hands est de rigueur, on leur ferait peine en refusant. Quelques-uns assis sur un banc lisent avec attention. Ils nous demandent des livres, des journaux, des nouvelles du dehors, si on va bientôt les faire sortir ; ils sont attendus en ville pour une affaire pressante, il est temps qu’ils s’en aillent. Un d’eux, un médecin de New-York, hier célèbre, est ici depuis quelque temps. Il se croit malade, il s’obstine à porter un vaste tampon de charpie sur l’œil et sur le front une large visière ; enfin il a le bras en écharpe. A part cela, il raisonne bien et cause volontiers ; mais, quand il arrive à sa prétendue infirmité, le voilà qui bat la campagne. Quelques-uns se renferment dans un mutisme obstiné ou parlent sans une seconde de répit, tout haut, presque toujours d’une façon inintelligible. Ceux-ci, qui sont visités par leurs parens ou leurs amis, s’entretiennent avec eux dans un coin, avec suite, avec des lueurs de raison, tandis que d’autres ne reconnaissent pas leurs visiteurs et leur répondent à peine.

L’heure du dîner est sonnée ; chaque fou se rend à table lentement, sans heurter son voisin. Quand toutes les places sont prises, les derniers venus attendent patiemment leur tour. Pas de couteau, mais des cuillers ; on sert une façon de plat bourgeois où la viande et les légumes nagent ensemble. Chacun a devant soi un morceau de pain coupé d’avance. Tous mangent proprement, sans trop se hâter. Quand la place est étroite, ils se tiennent de côté, sans se plaindre. Aucune dispute, aucun désordre. On nous montre quelques dortoirs ; ce sont des salles contenant chacune deux ou trois lits, et dont les portes s’ouvrent sur les promenoirs. Toutes sont bien tenues ; les lits très propres, les murs et le plancher immaculés. On habitue les patiens à se charger eux-mêmes du service de leur chambre : ils balaient, font leur lit. Il est difficile, quoi qu’on ait essayé, de leur imposer aucun autre travail régulier. Dans une des salles de la maison, un des pensionnaires, artiste peintre, a charbonné sur les parois blanchies à la chaux quelques portraits en pied, quelques paysages hardis, qui indiquent une main sûre d’elle-même et un talent remarquable. Celui-là n’est plus fou le crayon à la main.

Deux choses nous frappent à tous les étages qu’on nous fait visiter : la discipline qui règne partout, le calme de la maison. Tout pensionnaire obéit à un signe des gardiens. Volontiers on demanderait comme cet Anglais qui faisait dans son pays une visite de ce genre : « Où sont donc les fous ? » Ici, comme dans tout groupe social, naissent des sympathies et des antipathies invincibles. Les uns se prennent dès le début d’une affection durable, les autres ne peuvent mutuellement se souffrir, se menacent, s’injurient le premier jour, finissent par s’éviter avec soin. Il y a parmi ce monde des sujets de toutes les nationalités : des Américains en grand nombre, puis des Irlandais et des Anglais, des Allemands, des Français, des Italiens, des Suisses, des Suédois ; toutes les races que l’émigration amène aux États-Unis envoient ici quelque représentant.

On opère quelques guérisons certaines ; d’autres partent, que l’on croit guéris, et reviennent bientôt. Le régime de la maison, qui est si doux, et laisse les patiens dans une sorte de liberté relative, contribue puissamment à l’amélioration de leur triste état. Les temps sont loin où les fous étaient regardés, en Europe par exemple, comme des espèces de possédés démoniaques, que l’on enfermait dans d’affreuses cellules, d’immondes cabanons, privés d’air, d’espace, de lumière. Ici on les soigne comme des malades, on cherche à les distraire comme des convalescens. De temps en temps, on leur donne une représentation théâtrale, une exhibition de lanterne magique, un dîner de gala, un bal, un concert. C’est la maison ou quelque citoyen généreux qui fait les frais de ces petites fêtes. Les fous s’y amusent de tout cœur et en parlent longtemps entre eux. Ce traitement, pour ainsi dire paternel, égaie les pauvres patiens, détend utilement leurs nerfs. Il ne manque pas de produire les effets qu’on en peut attendre, et tel qui est entré complètement fou dans l’asile en sort au bout de quelque temps entièrement rétabli. Il faut joindre à ce régime à la fois si rationnel et si bienfaisant la vue d’une campagne ravissante, un air pur, une exposition des plus hygiéniques, une attention médicale de tous les instans, des soins délicats de tout genre, quelques promenades au dehors. Tout cela agit profondément sur le moral des pensionnaires ; ils sont relativement calmes, reposés, contens, et l’on sort de cette maison sans l’impression pénible qui accompagne d’habitude ce genre de visite.

C’est en 1871 que l’établissement de l’île de Ward a été ouvert. C’est un vaste édifice de style gothique, à quatre étages, qui comprend un corps de logis central où réside l’administration locale, médecin, directeur, gardiens, et quatre ailes réservées aux patiens. Il est construit partie en briques rouges, qui forment la masse du monument, partie en pierre de taille blanche, qui se détache en longues chaînes sur les murs, et en élégans voussoirs sur les cintres des baies. L’édifice est éclairé au gaz et chauffé à la vapeur. La salle des chaudières, des machines, la buanderie, le séchoir, les cuisines, la salle de bains, — où tout a été disposé en vue d’un traitement spécial, douches, bains de vapeur ou d’air chaud, — méritent d’être visités. L’établissement a coûté plus de 4 millions de francs ; mais on peut dire qu’il est complet, et que c’est un modèle en son genre, car aucun perfectionnement n’y manque.

Il est à remarquer que le chiffre des fous va en augmentant depuis plusieurs années à New-York. Diverses raisons, faciles à deviner, donnent la clé de ce phénomène : l’accroissement de population, l’afflux toujours plus considérable des immigrans, l’abus de plus en plus grand des liqueurs fortes, l’âpre poursuite du gain sur cette place agitée et fiévreuse. Il y a aujourd’hui 2,500 patiens en traitement, hommes ou femmes, dans les divers hospices de fous de la ville. Les femmes, depuis trois ans, ont été soigneusement séparées des hommes ; c’est une des règles du traitement. Elles sont restées dans l’île de Blackwell, où est le primitif hospice des insensés. Sur le chiffre total des patiens admis, le nombre des femmes, surtout de nationalité étrangère, est beaucoup plus grand que celui des hommes. Ce lot défavorable du sexe faible s’explique, comme on comprend aussi que la mort fauche avec une sorte de persistance au milieu de tout hôpital de fous. Sur le nombre de ceux qui sortent, il faut inscrire pour une bonne part ceux qui meurent, les seuls qui sont sûrs de ne pas revenir de nouveau dans l’asile et d’être guéris pour toujours.

Le board d’émigration, distinct du département de charité et de correction, a établi dans l’île de Ward, à proximité de l’hospice des insensés, une sorte de refuge pour les émigrans pauvres dénués de toute ressource, un hôpital pour les malades, un asile pour les enfans ; il y a installé aussi quelques salles pour les aliénés, hommes ou femmes, car un bon nombre d’émigrans d’Europe arrivent dans ce malheureux état. Nous avons visité ce nouvel établissement en compagnie des principaux membres du board, qui ce jour-là faisaient leur inspection mensuelle. La réunion était au complet, et les présidens des associations irlandaise et germanique marchaient en tête. Une foule d’invités les suivaient, auxquels on nous pria poliment de nous joindre. Rien ne manquait à la fête, pas même le lunch sacramentel, accompagné des speeches et des toasts de rigueur. Ce fut en sortant de table qu’on visita l’asile des aliénés. Les hommes, dont je venais une heure auparavant de voir un si grand nombre, ne m’y offrirent rien de particulier. Parmi les femmes, il y avait quelques folles furieuses, dont une, prise d’une attaque subite d’hystérie, s’accrochait aux barreaux de fer d’une fenêtre et les secouait violemment. Elle nous injuriait, nous poursuivait de ses attaques, les yeux hors de l’orbite, la face injectée de sang, la bave aux lèvres. On avait hâte d’échapper à ce spectacle navrant.

Le système de traitement en usage dans la nouvelle maison que nous venions de parcourir nous a semblé être le même que celui du grand hôpital voisin. Laisser les fous libres d’aller, de venir, de se promener dans les longs couloirs de l’asile où on les reçoit, leur faire même, quand c’est possible, prendre au dehors quelque exercice, les amuser par des lectures, des danses, des chants, des exhibitions diverses, la vue d’un paysage gracieux, enfin leur imposer, quand faire se peut, une légère occupation, tels sont les principaux moyens de traitement partout préconisés aux États-Unis. Trouver aux hommes un travail convenable, suivi, est chose assez difficile. Avec les femmes, c’est plus aisé ; on a l’avantage des travaux de couture, qui leur sont familiers ; on les distrait par quelque occupation de ce genre. Certains travaux de domesticité, de cuisine, d’intérieur, sont également propres aux femmes et aux hommes. Enfin on peut essayer d’occuper ceux-ci au dehors dans quelques opérations de jardinage, de terrassement, et même les laisser libres quelquefois de remuer le sol à leur guise. On montre dans l’île de Blackwell un petit fortin qui a été ainsi bâti par un soldat. On a laissé le pauvre homme édifier en toute liberté ses murailles, ses retranchemens, ses fossés, et percer ses meurtrières, en souvenir d’un long siège auquel il avait pris part pendant la guerre de sécession, et à la suite duquel il était devenu fou. On a respecté son ouvrage, que tout le monde connaît à New-York. On voit ce fort de la rivière de l’Est, quand le steamer rase l’île. Il en occupe l’extrémité nord, et on l’appelle the crazy man’s fort, le fort du fou.

Pratiquer l’internement le plus mitigé, gêner le moins possible les fous dans leurs mouvemens et recommander, toutes les fois que cela se peut, leur traitement à domicile ou dans une maison privée, et non dans un asile commun, voilà quelle nous a paru être en somme la double doctrine non-seulement des établissemens que nous avons visités, mais encore des principaux aliénistes américains. Cette doctrine n’est-elle pas en pareil cas à la fois la plus rationnelle et la plus équitable ? Elle met surtout en jeu cette bienveillance pour autrui, ce respect de la personne humaine dont il ne faut jamais se départir.


III. — LE PENITENCIER.

La ville de New-York possède cinq prisons pour les prévenus qui n’ont pu fournir caution ; celle des Tombes, dans le premier district, est à la fois la plus populaire et la plus importante. Elle ne peut suffire depuis longtemps à garder tous ceux qu’on y envoie, et nous y avons vu récemment jusqu’à trois prisonniers dans la même cellule. L’espace, l’air et la lumière manquent, l’hygiène laisse à désirer ; il n’y a aucun promenoir, aucune pièce pour les ablutions : c’est à peine si, dans un coin obscur, un méchant bain est installé. L’édifice avait été construit dans le principe pour recevoir une centaine de personnes ; pendant les vacances des tribunaux, en été, on en entasse jusqu’à 500. Les autres prisons de la ville, notamment celle du second district, près du marché Jefferson, et celle de Harlem, dans le cinquième district, ne sont pas moins insuffisantes. Nous ne citerons que pour mémoire les prisons de police, sortes de violons où les délinquans ne séjournent que peu de temps avant d’être conduits devant le juge, et qui souvent sont plus confortables que les prisons de district. Les ivrognes, les vagabonds, connaissent bien ces cellules aux portes de fer, aux fenêtres grillées ; c’est là qu’ils méditent à loisir sur le sort qui les attend. Les femmes y sont conduites comme les hommes ; nous nous rappelons avoir vu dans une de ces étroites salles une Irlandaise prise de boisson, couchée par terre de tout son long, gisant comme inanimée sur les dalles. La femme, arrivée à cet état d’abjection, présente un spectacle encore plus lamentable que l’homme. La police ne fait pas ces réflexions, et elle a pour ses pensionnaires, une fois qu’elle leur a mis la main au collet et qu’elle les a introduits dans leur cellule, les égards les plus paternels.

Les prévenus, s’ils sont condamnés, convicts, convaincus, sont envoyés au work-house ou maison de travail, dans l’île de Black-well. Pour une peine plus grave, on les dirige sur le pénitencier, qui est voisin du work-house, ou encore sur la prison de l’état, à Sing-Sing, sur l’Hudson : c’est là que vont entre autres les condamnés à vie. Le work-house reçoit ceux qui s’ont coupables de simples délits, vagabondage, ivresse, désordre de rue, petit larcin ; le pénitencier admet de vrais criminels, tels que les voleurs, les faussaires, la prison de l’état enfin les criminels les plus coupables, les voleurs à main armée, les meurtriers, les incendiaires, quand la corde n’en fait pas justice. Au pénitencier, la durée de l’emprisonnement n’excède pas cinq ans et est limitée d’habitude à quelques mois. Le gouverneur de l’état jouit du droit de grâce et peut réduire aussi la durée des peines. En 1871, les cinq prisons de New-York ont reçu 51,500 prévenus, sur lesquels environ 21,000 ont été condamnés au work-house et près de 2,400 au pénitencier.

Les convicts sont tenus de revêtir un uniforme. Au pénitencier de Blackwell, les hommes portent une vareuse et un pantalon de grosse flanelle à bande grise et jaunâtre, un bonnet de même : on dirait des forçats. On les occupe dans l’île et dans les îles voisines à des travaux de carrière, de route, de jardinage, de terrassement, de muraillement, de quais. Ils rentrent le soir en rangs serrés, deux par deux, marchant au pas, traînant une lourde chaîne de fer dont le bruit métallique s’entend de loin. Quand on les regarde trop attentivement, ils jettent sur vous un œil oblique, méchant, et marmottent entre leurs dents quelque mauvaise parole ; c’était de même jadis dans nos arsenaux maritimes quand on visitait les bagnes. Malgré la surveillance active, incessante, à laquelle ils sont soumis, beaucoup parviennent à s’échapper. Ils se cachent à fond de cale du bateau qui les ramène, s’enfuient à la nage, trompent de façon ou d’autre l’œil du gardien. Il est rare qu’on les reprenne, car, ici comme partout, le peuple met une certaine connivence à favoriser l’évasion des prisonniers. Aussi a-t-il été question de transférer le pénitencier à l’île de Hart, dans le Sound. On est là à 16 milles de New-York et sur un bras de mer qui a, sur ce point, plus de 1 mille de large dans les deux sens ; ce n’est plus la rivière de l’Est.

Les prisonniers qui ont un état, tailleurs, cordonniers, charpentiers, forgerons, peintres, sont occupés dans l’établissement. On en emploie aussi un bon nombre dans la boucherie, la boulangerie, les cuisines. Il est difficile de voir une prison mieux établie pour l’hygiène et l’installation de ses habitans. De hautes et épaisses murailles de granit, crénelées, lui donnent bien un faux air de forteresse du moyen âge, et la font ressembler à l’un de ces lourds palais guelfes ou gibelins que l’on voit à Florence ou à Sienne ; mais ce n’est là qu’une sorte de décor, et il n’est pas d’établissement correctionnel que les convicts préféreraient à celui-là. Ici aucune réclusion, pas de morne et continuelle solitude, comme dans cet atroce régime cellulaire qui a pris naissance en Pensylvanie et que la plupart des nations européennes se sont trop hâtées d’imiter, alors qu’en fin de compte, après meilleur examen, on le condamnait aux États-Unis. Dans le pénitencier de Blackwell, à l’isolement, régime toujours fatal au prisonnier, on a substitué la vie au grand air, sur des îles couvertes d’une végétation pittoresque, le travail surtout, — non le travail solitaire, qui fatigue et épuise, mais le travail en commun et autant que possible au dehors, le travail qui élève et ennoblit l’âme en même temps qu’il fortifie le corps. Il serait à désirer qu’en d’autres pays on imitât sur ce point la municipalité de New-York. On parle de moraliser les prisonniers en les occupant utilement ; voici un exemple de ce qu’on peut faire en choisissant un site convenable et en créant des travaux pour les condamnés. Nul doute que les choses ne se passent de cette façon à la Nouvelle-Calédonie.

Le département des hommes, dans le pénitencier de New-York, est entièrement distinct de celui des femmes. On occupe celles-ci à divers ouvrages de couture, de lingerie, de lessivage, de service intérieur ; le système suivi est le même que dans le work-house voisin. La maison est tenue avec une grande propreté et une discipline sévère, et les diverses installations en sont remarquables : la boulangerie, la buanderie, les cuisines, les appareils de chauffage à vapeur. Des prêtres catholiques, des chapelains, des ministres des différentes sectes réformées, visitent de temps à autre l’établissement et font aussi leur tournée régulière dans toutes les autres maisons des îles. Le dimanche, le service religieux est célébré, et il est accompagné d’un sermon, après quoi l’on fait aux prisonniers ces distributions de bibles, de livres de piété et de morale, dont toutes les sectes protestantes sont coutumières. Il n’y manque non plus aucune de ces mille petites brochures religieuses auxquelles on donne volontiers des dehors inattendus et des titres alléchans pour forcer les récalcitrans à les lire.

C’est au pénitencier de Blackwell que purge sa peine, depuis trois ans, le fameux Tweed, un des chefs de la bande redoutée de Tammany, qui menait les affaires et le parti démocratique à New-York avant l’entrée en fonctions de la dernière municipalité. Cette société politique est ancienne, en partie secrète ; elle a des rites à elle, et l’origine en remonte aux premiers temps de la révolution américaine. Tweed, qui en était un des inspirateurs les plus actifs, en même temps était inspecteur des parcs de la ville et chargé de tous les travaux d’embellissement de cette orgueilleuse capitale, qui prétend dépasser Paris. Cet aimable fabricateur de jardins empochait le prix des arbustes. Ce devaient être les spécimens d’une flore bien rare, puisqu’il n’avait pas volé moins d’une centaine de millions de francs quand on se décida à mettre la main sur lui. Fort de la connivence des politiciens et de tout le parti de Tammany, il comptait sur l’impunité ; il fut tout étonné de se voir juger et condamner. Pendant ce temps, le principal de ses complices, mieux avisé que lui, prenait la clé des champs et venait vivre luxueusement à Paris du fruit de ses ignobles rapines. La campagne contre Tweed fut commencée et conduite avec beaucoup d’habileté par l’honnête directeur du New-York Tribune, feu M. Horace Greeley ; il n’épargna pas même sa bourse dans cette salutaire et vigoureuse poursuite, que les gens de bien indignés réclamaient depuis si longtemps. La municipalité qui était alors aux affaires, et qui avait laissé falsifier ses registres, dilapider les fonds de la ville, fut avec Tweed jetée honteusement à la porte.

Au pénitencier, on a eu pour cet homme, hier si haut placé, quelques ménagemens : il occupe pour deux ans encore une cellule à part ou plutôt un véritable appartement au second étage, y vit seul avec son secrétaire, a le droit de se promener librement dans les allées ombreuses du voisinage. On lui a permis de laisser pousser sa barbe, ce qui fait qu’il n’est pas reconnu aisément des curieux, des visiteurs. A New-York, il est toujours populaire sous le nom familier du boss, le maître, le patron, et quand il y fut appelé en septembre dernier, pour être interrogé dans certaine enquête, ses anciens amis vinrent en foule le saluer, lui serrer cordialement la main. Les reporters des principaux journaux se mirent en campagne pour être admis auprès de lui, le faire causer, rapporter ses paroles. On sait comment se passent ces sortes d’interrogatoires, et avec quelle intelligence, quelle fidélité les rédacteurs attachés à ce service s’acquittent de leur mission. Il en résulta que la visite de Tweed à sa bonne ville de New-York fut un véritable événement dont toutes les feuilles publiques rendaient compte le lendemain.

Si ce dilapidateur des deniers de la ville a conservé ses fidèles partisans, ses ennemis acharnés ne le perdent pas de vue. Ceux-ci se sont armés des faits que nous venons de rappeler, et ont attaqué aussi sur d’autres chefs le département de charité et de correction. Ils ont manœuvré si bien que le maire de la ville et le gouverneur de l’état ont récemment déposé le board des commissaires et en ont nommé un nouveau. Ordre a été donné à ceux-ci que Tweed fût traité à l’avenir sur le même pied que les autres prisonniers ; mais c’est là une injonction difficile, paraît-il, à réaliser. Les journaux arrivés dernièrement de New-York racontaient tout au long ce débat, et annonçaient que l’on ne savait encore si le directeur du pénitencier s’était enfin décidé à soumettre au règlement commun le fameux prisonnier confié à sa garde.

L’acte de malversation prolongée dont Tweed s’est rendu coupable n’a étonné personne. Depuis quelques années, il est triste de le dire, de tels actes sont devenus communs dans toutes les administrations publiques aux États-Unis ; aujourd’hui on ne s’en émeut plus. Ni les démocrates ni les républicains ne sont à l’abri du soupçon, et ce sera un compte sévère que le général Grant aura à rendre devant l’histoire, surtout pour sa seconde présidence, d’avoir ainsi laissé se pervertir le sens moral dans toute l’étendue de l’Union. Au pouvoir, on devient sceptique, on apprend à mépriser les hommes ; trop nombreux sont ceux qui vous mettent à même de connaître le tarif de leur conscience. A Washington, peu de membres du congrès fédéral, depuis huit ans, peuvent se dire purs de tout compromis. Il nous souvient qu’en 1868 on citait tout haut dans les légations tel membre du sénat qui avait vendu sa voix au ministre de Russie. Il s’agissait de ratifier la cession du territoire d’Aliaska, qui venait d’être acheté par le gouvernement des États-Unis pour 35 millions de francs, et le tsar avait hâte de voir ses chers amis les sénateurs américains approuver le contrat. Quelques enquêtes qui ont fait du bruit ont récemment mis en lumière des faits encore plus graves. L’affaire du Crédit mobilier, entée sur l’entreprise du chemin de fer du Pacifique ou du moins de la compagnie de l’Union Pacific Railroad, a révélé des marchés honteux. On sait aussi ce que le général Fremont, qui fut candidat à la présidence en 1856 contre Buchanan et faillit un moment l’emporter sur lui, est venu nous offrir à Paris avec sa compagnie du Transcontinental Memphis Pacific. Nos tribunaux correctionnels ont dû faire justice de cet explorateur et de cet homme d’état américain jusqu’alors assez estimé dans son pays et même en Europe, mais tout à coup transformé sur la place de Paris en un industriel dangereux. Voici maintenant qu’il s’agit au congrès d’une autre affaire véreuse, celle de la Pacific Mail Company, concessionnaire depuis des années du chemin de fer de Panama et de la malle maritime de San-Francisco. Une enquête a été ouverte à ce sujet, et un lobbyist bien connu, un de ces politiciens éhontés qui se promènent dans les couloirs (lobby) du Capitole pour proposer aux représentans et aux sénateurs toute sorte de marchés compromettans, a déclaré qu’il avait reçu de la compagnie Pacific Mail et distribué à diverses personnes une somme de 750,000 dollars ou 3,750,000 francs. Pourquoi cet énorme pot-de-vin ? Pour assurer la subvention annuelle de 500,000 dollars et autres avantages consignés au cahier des charges que la compagnie attendait et qu’elle avait obtenue du congrès l’année dernière.

Faut-il continuer à citer des exemples ? La douane de New-York est corrompue de la tête aux extrémités. « Faites-moi un petit cadeau, et tout ira bien, » vous dit l’agent du fisc en vous saluant. Vous montrez une pièce d’or, et il laisse passer vos malles librement ; mais malheur à vous si vous ne lui donnez rien : il met un quart d’heure à bouleverser vos bagages et en jette te contenu sur le parquet. Si vous avez de la contrebande, vous pouvez faire marché avec lui. N’hésitez pas, allez au-devant des explications ; il ne déclouera pas même vos caisses, il n’ouvrira pas même vos colis. Vous introduisez des soieries, des cigares, des diamans, c’est chose entendue ; ni les chefs, ni les commis ne diront rien, si vous payez convenablement : ils partagent ensuite. Cela se passe ainsi à l’arrivée de chaque steamer européen, au grand jour, nul ne s’en cache, on en parle tout haut, et le commissaire du bord a toujours soin de tenir prêtes, pour la douane qui arrive, bouteilles de Champagne et de cognac que ces messieurs se versent à pleins verres.

Il y a quelques années, ce fut un bien autre scandale à propos de la perception des droits sur l’alcool : les fraudes montèrent pour un seul exercice à plus de 400 millions de francs. Le gallon de wisky se vendait ouvertement partout moins cher que ce qu’il aurait dû. payer de droits. J’ai été témoin de ces faits en 1867 et 1868. Nul marchand ne s’en cachait, on en causait publiquement. On avait de faux instrumens pour doser le degré de force du liquide, ou plutôt on ne mesurait, on ne vérifiait rien ; on poinçonnait à l’aventure des barils vides ou pleins d’eau. Au départ des navires, on rendait aux armateurs, comme drawback, le montant des énormes droits payés au fisc sur ce wisky imaginaire, et les armateurs partageaient fraternellement la somme avec tous les intéressés. Une fois en mer, le capitaine, qui était du complot, jetait les tonneaux par-dessus bord, ou bien il feignait de les consigner à destination à un correspondant qui n’existait pas, et le tour était joué. Que de fois les consuls entre les mains desquels on remettait cette cargaison fantastique durent écrire à leur gouvernement qu’ils n’avaient pu parvenir à trouver, le cosignataire de ces encombrans colis ! On sondait, on ouvrait de guerre lasse ces tonneaux, on reconnaissait qu’ils ne contenaient que de l’eau pure. À la fin, l’opinion publique irritée se souleva : ce fut comme un immense cri de colère parti des quatre coins de l’Amérique du Nord. Force fut de faire une enquête ; il y eut des gens compromis jusque dans l’entourage du président. La première chose qu’on décida à la suite de cette enquête fut d’abaisser les droits sur l’alcool, ce qui arrêta la fraude, et fit rentrer tout de suite un peu plus d’argent dans les caisses du trésor.

Sur le terrain glissant des abus, le département de charité et de correction de New-York, auquel il faut bien une dernière fois revenir, n’a pas été lui-même à l’abri de toute atteinte ; il a été accusé, lui aussi, de quelques malversations. Bien que tous les services en semblent menés avec assez d’ordre et d’exactitude, tout récemment, au mois de septembre 1874, quelques plaintes se sont fait jour par la voix de la presse sur le maniement irrégulier, abusif, des fonds confiés à ce département. On vient de voir que la municipalité qui à New-York avait précédé celle qui est encore aujourd’hui en place et qui dirige tant bien que mal le gouvernement de la cité avait donné lieu à des plaintes et des récriminations encore plus vives, sinon pour les choses de charité et de correction, au moins pour d’autres départemens urbains. Cette fois le débat n’a pas eu l’éclat retentissant du premier. Il n’était pas clos au mois d’octobre, quand nous avons quitté New-York ; mais il est vidé à cette heure, et les prévenus ne sont pas sortis tout à fait intacts des attaques lancées contre eux : le maire, depuis subitement décédé, M. Havemeyer, s’y trouvait lui-même impliqué. Il y avait là avant tout, il faut le dire, une manœuvre de parti, et les partis en politique sont impitoyables, surtout au moment des élections.

Ce qui est certain, c’est que le nouveau département de charité et de correction, issu de cette crise, fera encore mieux son devoir que celui qui l’a précédé. Il n’est rien de tel que de dépendre à chaque instant de ceux qui sur le forum veillent à la chose publique, et de sentir à ses côtés une presse vigilante et jalouse qui vous regarde. C’est encore un des avantages du régime populaire que cette incessante inquisition des journaux, que rien ne gêne, toujours prêts à tancer bruyamment ceux qui font mal, ceux qui s’oublient. Le département de charité et de correction, sans avoir l’importance de celui des parcs et des embellissemens, qui permit à l’inspecteur Tweed de faire sa large trouée, a encore une dotation importante. Il a dépensé, pendant la seule année 1871, plus de 8 millions 1/2 de francs pour le maintien des diverses institutions confiées à sa surveillance, et où environ 200,000 individus ont reçu asile et protection. C’est là une dotation deux fois sacrée, car c’est l’argent des pauvres, des malheureux.

Faut-il continuer nos visites à travers les îles de la rivière de l’Est et du Sound, et parler de toutes les autres institutions charitables ou correctionnelles qui mettent à une épreuve quotidienne le zèle de la municipalité de New-York ? Irons-nous inspecter le work-house, établi sur le modèle des maisons anglaises, où les vagabonds, les gens sans feu ni lieu, coupables d’un léger délit, trouvent un asile momentané et sont façonnés au travail, qu’ils n’ont peut-être jamais pratiqué ? Les mendians, les pauvres eux-mêmes, sont quelquefois envoyés dans un coin de ce refuge, quand l’asile des indigens regorge, et y trouvent le pain dont ils manquent et un abri. Quoi ! dira-t-on, des mendians aux États-Unis, à New-York, dans ce pays, dans cette ville où tout le monde travaille, où il est si aisé de trouver une occupation et une rémunération convenable, dans ce pays où le premier venu peut occuper sur l’heure 64 hectares des terres publiques ; des pauvres, des mendians, est-ce possible ? Oui, des pauvres et des mendians, l’hiver surtout, quand les affaires ne vont pas et que le froid se fait si vivement sentir. L’hiver dernier, une crise financière comme on n’en avait pas vu jusque-là éclate, intense, universelle au début ; elle dure encore : tous les asiles, tous les hôpitaux étaient pleins ; on a publiquement distribué des soupes à tous ceux qui en demandaient. Les riches ont fait assaut de générosité pour payer ces distributions. Le propriétaire du New-York Herald, M. Bennett, s’est inscrit à lui seul pour une somme de 100,000 francs. La charité ainsi exercée est mauvaise, nous le savons. On a vu des bandes de pauvres ou de gens qui se prétendaient tels affluer à New-York de toutes les fermes, de toutes les villes voisines. Ils quittaient la charrue, leur cahute, et venaient dans la grande cité vivre aux dépens des vrais nécessiteux. Que faire ? On était pris au dépourvu ; on les a aidés comme les autres.

Poursuivant nos études sur les diverses institutions de charité et de correction à New-York, parlerons-nous maintenant de l’asile des enfans dans l’île de Randall, de l’école industrielle et de l’école nautique dans l’île de Hart ? Ces divers établissemens rappellent les logis et les écoles libres fondés dans la ville même pour les enfans des rues, si ce n’est qu’ici les enfans viennent d’eux-mêmes, et là contraints et forcés, qu’ici encore les enfans n’ont eu, au moins quand ils arrivent, rien à démêler avec la justice, tandis que là ce sont les tribunaux ou des parens justement irrités qui les envoient. Puisque nous ne pouvons tout passer en revue, réservons au moins une dernière mention à cet asile, à cette école des idiots, où de pauvres êtres presque entièrement privés de raison et d’intelligence sont patiemment amenés par des maîtres bien méritans à la connaissance des premiers rudimens. Ces faibles cerveaux, qu’on aurait crus fermés à toute conception, sous une direction habile, zélée, tout évangélique, s’ouvrent peu à peu, et un langage correct, la lecture, l’écriture, le calcul, finissent par leur devenir familiers.

Nous en avons assez dit pour montrer que la municipalité de New-York, qui sur bien des points oublie ses devoirs, ne les méconnaît pas au moins en ce qui regarde la charité publique et les obligations de la solidarité humaine. Dans une ville aussi populeuse, où la charité privée, stimulée par l’esprit d’association et de religion sans cesse en éveil et que rien ne limite, revêt tant de formes ingénieuses et s’exerce partout si largement et si spontanément, nous avons fait voir que la charité publique ne s’endormait pas non plus et tenait à honneur de lutter avec la première. Parce qu’on vit en self-government, ce n’est pas une raison pour que les municipalités ou l’état se croient dégagés de tout devoir d’humanité envers les citoyens. L’assistance officielle doit au contraire ajouter ses efforts à ceux de l’assistance individuelle, et même précéder et inspirer celle-ci. Ce n’est pas trop de cette double émulation, de ces deux forces réunies, pour combattre cette hydre à deux têtes, le vice et la misère, qui fait tant de ravages dans les grandes cités, et qui semble prendre comme un malin plaisir à devenir d’autant plus redoutable que l’on fait plus d’efforts pour la détruire. Plus les villes se peuplent et plus le paupérisme s’y répand, plus elles deviennent riches par l’industrie et le commerce, et plus le prolétariat y augmente. C’est le devoir le plus urgent des municipalités, surtout dans les pays démocratiques, d’apporter à ce mal social tous les remèdes indiqués par la philanthropie et par la science. Peut-être jugera-t-on que sur ce point la municipalité de New-York offre à ses sœurs européennes plus d’un exemple à imiter.


L. SIMONIN.


  1. Twelfth annual report of the commissioners of public charities and correction for the year 1871, Bellevue press, 1872.
  2. Ces curieux phénomènes d’électricité atmosphérique ne sont pas particuliers aux États-Unis ; on les a signalés aussi dans quelques autres contrées, notamment au Mexique.