Les Etapes d'une victoire

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Les étapes d’une victoire
X. X

Revue des Deux Mondes tome 47, 1918


Les étapes d’une victoire


L’arrêt de l’offensive allemande du 15 juillet, suivi de la contre-offensive française du 18, qui a réduit à néant les plans de conquête de nos ennemis, s’offre à nous comme une des plus belles manœuvres de la guerre- Déjà, l’opinion publique la nomme la « Deuxième victoire de la Marne. » A l’origine de ce baptême populaire, il y a plus qu’une analogie de lieu et de nom. L’angoisse qui s’était emparée de nous lorsque, au début de juin, le communiqué nous a montré sur la ligne de feu des villes et des villages que l’on avait cru devoir être désormais à l’abri des atteintes de l’ennemi, c’était l’angoisse de 1914. Et voici qu’à quatre ans de distance nous avons subitement retrouvé la joie qui succède à l’attente anxieuse. Elle est d’une beauté éternelle la victoire qui prend son vol sur les champs de bataille prédestinés, déjà arrosés de sang, consacrés par la douleur et l’espérance d’un peuple. Quiconque est victorieux sur la Marne n’est pas seulement un général heureux, c’est le sauveur de la France. Le sentiment populaire ne s’y trompe pas, et l’histoire est là pour lui donner raison.

Cette troisième semaine de juillet marque la date la plus importante de la guerre. Il semble que l’on aperçoive, pour la première fois, une issue à la lutte interminable.

D’ailleurs, jamais rencontre ne fut plus longuement préparée. En vue de ce choc, Ludendorff a depuis 1917 ménagé, galvanisé toutes les énergies de l’Allemagne. Le commandement français, pendant un an, a plié toute sa politique à la nécessité d’être prêt quand sonnerait l’heure du grand péril qu’il voyait poindre et savait inéluctable. Chacun des adversaires a mis en œuvre à cet effet toutes ses ressources et utilisé tous les enseignements de trois années de combats.

En effet, les grandes batailles de 1914, la Marne, la Course à la mer, la mêlée des Flandres forment un drame à part, un brillant prologue en quelque sorte sans lien avec la suite. Il semble qu’en 1915 une deuxième guerre ait commencé. Retranchés derrière leurs fronts respectifs, appuyés d’une part à la mer, de l’autre à la Suisse, les belligérants, au cours d’un long intermède sanglant et confus, s’ingénieront à retrouver la vraie bataille, la bataille de manœuvre qui seule illustre les stratèges. C’est une guerre de soldats et d’ingénieurs : le problème de la percée domine tous les autres. Cette période, si glorieuse soit-elle, n’est qu’un temps d’expériences qui n’aura dans l’histoire du conflit qu’une place restreinte. Les spécialistes militaires trouveront profit à l’étudier, — comme elle sera pour les annalistes de l’héroïsme français une matière inépuisable, — mais l’histoire générale, qui est faite de grandes lignes et d’événements décisifs, lui consacrera relativement peu de pages.

L’Artois et la Champagne, Verdun et la Somme, les offensives de 1917 sur le Chemin des Dames et dans les Flandres, qui en marquent les principales étapes, annoncent la campagne de 1918. Celle-ci est le résultat de ces expériences et elle en est le couronnement. Il faut en tenir compte pour comprendre et juger la deuxième bataille de la Marne.


LE PROBLÈME DE LA PERCÉE. — VEUDUN

La première grande entreprise de percée, nous la trouvons à Verdun en 1916. Certes, les attaques d’Artois et de Champagne en 1915, qui ont précédé la tentative allemande, resteront parmi nos plus beaux efforts ; mais le problème à résoudre n’a pas été suffisamment formulé encore. Faute d’avoir estimé à sa valeur la puissance de l’outillage moderne, nous lui opposons avec trop de confiance la bravoure de nos troupes. L’Allemagne, elle, demande au matériel la force qui lui permettra de renverser la barrière. De plus, elle apporte une méthode. Amoureuse de canons colossaux, fervente de la métallurgie qu’elle a placée au rang des industries impériales, elle pense écraser nos retranchements sous un bombardement quatre fois plus dense que ceux dont elle a usé jusqu’à ce jour. Mais toujours prudente, elle dissimule son dessein de revenir à la guerre de mouvement, en visant un objectif précis. — La quantité allemande comme la qualité française devaient rester également inefficaces. Après quatre mois de combats gigantesques, les Allemands avaient acquis 13 kilomètres de terrain en profondeur et perdu 500 000 hommes. Verdun, objectif assez rapprocha cependant, dont la possession ne pouvait offrir qu’un résultat moral, leur échappait totalement.

En réalité, le problème apparaissait moins simple qu’on ne l’avait cru. Malgré leur puissance, les canons ne pouvaient pulvériser qu’une zone de fortifications limitée par leur portée. Derrière la position anéantie, une autre position se dressait intacte. Et rien n’empêchait le défenseur d’ajouter, au fur et à mesure de l’avance ennemie, des barrières nouvelles pour remplacer celles qui venaient de tomber. L’assaillant, qui chaque fois se trouvait dans la nécessité de rapprocher son artillerie pour recommencer le travail de destruction, laissait ainsi à son adversaire le temps d’amener ses réserves et de pousser des travaux. C’était la bataille des Danaïdes. La méthode aboutissait seulement à creuser une poche plus ou moins profonde dans la ligne ennemie, au prix de quelle dépense de munitions, de quelle usure de matériel et de quels sacrifices ! Dans ces conditions, que pouvait-on espérer ? Tout au plus, approfondir suffisamment la poche pour que l’adversaire fût obligé de se replier sur toute la ligne dans la crainte d’être coupé. Il ne s’agissait plus, en effet, de tourner l’armée adverse par des feintes savantes, de la manœuvrer selon les lois de la stratégie et de la détruire en la prenant entre deux feux. Car, devant ces fronts sans ailes, on n’avait que la ressource de l’attaque frontale, la plus meurtrière de toutes, la moins féconde en avantages. Enfoncer la ligne sur un point bien choisi et provoquer ainsi le recul général de toutes les positions ? Encore ce but était-il du domaine de l’abstraction. Où trouver sur un aussi vaste espace, à travers les sinuosités d’un front stabilisé en fin de combat, au petit bonheur, un point tellement sensible que sa perte pût compromettre la sécurité de l’ensemble ?

D’autant que les belligérants voyaient tomber peu à peu toutes leurs illusions. Le jeu guerrier n’avait plus de règles. Le combat durait tant qu’un des adversaires n’était pas exterminé. C’était une guérilla sans merci ; chaque colline, chaque ferme, chaque village résistait pour son compte et devait être pris morceau par morceau. Et la victoire la plus complète dans ce genre n’en laisserait pas moins subsister l’armée ennemie qui, sur des centaines de kilomètres, serait prête à offrir la même résistance. Il a fallu que la haine de l’envahisseur, la convoitise des conquérants, et par-dessus tout l’honneur militaire et le sentiment du devoir fussent bien forts pour que les combattants aient pu se disputer sans se lasser, pendant des mois, des bicoques comme la Maison du Passeur, des collines médiocres comme les Éparges.

Mais la conception des grands desseins ne devait se former que lentement dans l’esprit des chefs. Et peut-être ces sacrifices sont-ils de ceux qui trempent les armées et les rendent capables d’entreprendre les luttes décisives.


L’échec des Allemands à Verdun comportait un enseignement dont nous avons su profiter. La bataille de la Somme, commencée le 1er juillet, est une application plus large de la méthode de rupture par l’artillerie.

L’attaque en direction générale de Cambrai visait à atteindre la grande voie de communication qui alimentait tout le front du Nord. Un dessein stratégique présidait à l’opération. En attaquant sur 40 kilomètres, les armées franco-anglaises espéraient que l’ennemi ne pourrait amener assez de réserves dans le temps voulu pour aveugler une si vaste brèche. Les masses d’attaque faisant irruption à la fois, avaient chance de trouver un secteur faiblement garni ou plus mal défendu qui ne pourrait s’opposer au passage. La percée ainsi réalisée, les troupes assaillantes, franchissant la zone des positions fortifiées, débouchaient en terrain libre, se rabattaient derrière les parties du front qui tenaient encore, coupant les communications, provoquant la déroute des forces ennemies prises a revers. L’adversaire chassé de ses terriers se voyait forcé de livrer bataille eu rase campagne, dans des conditions d’improvisation qui rendaient sa défaite certaine… Telle est assez bien la conception de la percée victorieuse que le public français a nourrie pendant cette période de stagnation. Qui de nous, à chaque nouvelle offensive, n’a imaginé ce magnifique résultat, qui n’a entendu dans ses oreilles vibrer le cri de triomphe de nos soldats quittant enfin le dernier boyau, la dernière tranchée, et bondissant dans la campagne débarrassée de fils de fer et de trous d’obus, prêts à la grande bataille libératrice, tandis que la cavalerie galopant en avant sabrait les fuyards ? On ne dira jamais assez quel cauchemar affreux a été pour les Français à l’esprit offensif la présence de cette zone maudite, de ce formidable réseau contre quoi se brisait leur élan, s’épuisait leur désir de chasser l’envahisseur.

Cet espoir d’en finir, nous l’avons connu le 1er juillet 1916, sinon plus fort que lors des attaques précédentes, du moins plus fondé. Notre avance, foudroyante pour l’époque, légitimait nos espérances. Les lignes redoutables de l’ennemi tombaient l’une après l’autre. Le plateau de Flaucourt était à nous en quelques heures. Déjà, en face de Biaches, nos troupes apercevaient la rivière qui coulait, baignant Péronne, la vieille cité historique. Mais au Nord de la Somme, l’avance était plus pénible. Les contre-attaques allemandes obligeaient nos alliés à rendre dans la nuit une partie du terrain conquis. Le lendemain, les jours suivants, la lutte continuait toujours dans la zone fortifiée que l’on n’avait pu franchir. La rupture n’avait vraiment réussi qu’un instant et dans un secteur de diversion, limité par une barrière naturelle : la Somme. Si toutefois, par une résolution rapide, mettant à profit ce succès, nous avions changé à ce moment l’axe de la bataille et rabattu nos forces vers le Sud, peut-être aurions-nous pu consommer la déroute des divisions allemandes qui s’échelonnaient devant Chaulnes et border toute la boucle de la Somme. Mais l’événement nous déçut, C’était d’ailleurs abandonner le plan stratégique de l’opération conçue avec les Britanniques.

Chose surprenante, si la percée était prévue, son exploitation ne l’était guère. La cavalerie chargée de ce soin se trouvait à plus de cinquante kilomètres en arrière. Cette cavalerie ne disposait d’aucun armement spécial capable de lutter contre les moyens de l’infanterie. Le premier blockhaus balayant la plaine de ses feux devait l’arrêter. On le vit bien au Sud de la Somme où, sans perdre du temps, — mais en en perdant, en réalité, beaucoup, — elle était accourue. Déjà, des tranchées de fortune s’ébauchaient et se garnissaient de défenseurs et de mitrailleuses que l’on ne pouvait songer à enlever sans le secours de l’artillerie. La bataille de la Somme entreprise pour rompre le front ennemi se changea, par la force des choses, en bataille d’usure. Elle nous avait donné d’ailleurs, dès les premiers jours, un grand résultat qui était sa principale raison d’être : Verdun était dégagé. Nous cessions de subir la poussée de l’ennemi, nous avions repris l’initiative.

Pourquoi, en dépit de l’ampleur de l’attaque, malgré l’accumulation d’artillerie que nous avions réalisée sur 40 kilomètres et dont l’effet, pendant un bombardement de plusieurs jours, avait supprimé sur une profondeur appréciable la faculté de résistance de l’ennemi, pourquoi n’avions-nous pu obtenir le libre passage de nos troupes ? Pourquoi les réserves ennemies s’étaient-elles trouvées là presque aussitôt et toutes prêtes à contre-attaquer ? C’est que, sauf au Sud de la Somme, l’ennemi n’avait pas été surpris. Il avait pris ses dispositions pour s’opposer à l’attaque.

Ici, nous touchons à ce que la méthode employée avait d’imparfait dans sa conception et dans son exécution. Des préparatifs aussi considérables ne peuvent passer inaperçus. L’installation des batteries, l’établissement des pistes et des voies de 60 pour le transport des munitions, la construction des ambulances, des dépôts d’armes et de matériel, des parcs d’aviation nécessitent pendant des mois une activité intense en arrière des lignes. Ces signes n’échappent pas à l’ennemi. C’est ainsi déjà que, depuis la fin de décembre 1915, nous avions suivi jour par jour les préparatifs de l’offensive sur Verdun. L’ennemi prévenu masse ses réserves, augmente la solidité de sa fortification, prévoit pour parer à toute éventualité des retranchements de soutien en arrière de ceux déjà existants, et hors de la portée du bombardement. De ce fait, toute offensive qui n’amène pas la rupture du premier coup dégénère fatalement en bataille d’usure. Celle-ci, si dure qu’elle puisse être pour le défenseur, n’en épuise pas moins les forces de l’assaillant qui peut rarement recommencer sur tout le front d’attaque des coups de massue aussi violents que le premier. Dès lors, les gains de terrain réalisés diminuent de jour en jour. Bientôt ce ne sont plus que des opérations partielles à échéance plus ou moins longue, pour la conquête de villages détruits, de hauteurs ou de plateaux permettant les vues sur l’ennemi, objectifs géographiques qui peuvent n’être pas sans importance, mais qui, en regard du but cherché, n’ont qu’une médiocre valeur.

Tout de même, la poursuite pendant plusieurs mois d’une lutte aussi meurtrière n’était pas sans répondre à un dessein plus important. Une première éventualité se posait à l’esprit du commandement. Il pouvait supposer que l’ennemi manquerait un jour de réserves pour alimenter la bataille et, pour se créer des disponibilités, raccourcirait son front. C’est pour faciliter cette solution que la politique militaire de l’Entente essaya d’obtenir des offensives simultanées des Alliés russe et italien. On sait comment l’Allemagne, par un large jeu de rocade, transporta à plusieurs reprises ses forces de l’Est vers l’Ouest et vice versa.

En réalité, les secteurs tranquilles d’un même front constituaient les-meilleurs réservoirs de troupes. Chacun des belligérants organisait un roulement de divisions, au profit du seul foyer d’attaque, tandis que le calme absolu régnait sur les neuf dixièmes du front, où venaient se remettre de leurs fatigues et se recompléler avec les ressources des dépôts, les divisions éprouvées. C’est ainsi que certaines unités participèrent trois et quatre fois, à des intervalles variables, à la bataille engagée. Il eût fallu posséder un énorme matériel et une supériorité d’effectifs considérable pour créer à la fois sur le seul terrain occidental deux foyers d’action simultanés. Mais aucun des belligérants n’a jamais été en mesure d’y satisfaire. Aucun d’eux n’a pu produire la quantité de munitions nécessaire pour mener à bien cette entreprise. Et cette seule raison a suffi à la rendre impossible.


LES PRÉLIMINAIRES DE LA CAMPAGNE DE 1917. — LE REPLI HINDENBURG ET L’OFFENSIVE D’AVRIL

La bataille de la Somme, quoiqu’elle n’eût pas produit comme bataille de rupture ce qu’on aurait souhaité, ne mit pas en cause la méthode employée. Les résultats obtenus confirmaient que le système de pilonnage des positions adverses était le moyen de supprimer l’obstacle de la fortification. Mais l’ennemi, à chaque tentative de percée, augmentait la valeur défensive de son front. C’est ainsi qu’après l’Artois, il avait accru le nombre et la solidité de ses positions successives ; de même après la Champagne, L’abri bétonné de plus en plus profond avait succédé à la tranchée. Il était à prévoir qu’il tirerait parti, dans ce sens, de l’expérience de la Somme. D’où nécessité d’augmenter encore l’artillerie et d’élargir le front de l’attaque. Les programmes de fabrication en cours prévoyaient un matériel permettant d’élargir l’effort. La situation tactique était d’autre part devenue plus favorable. Les six mois de combats écoulés avaient creusé profondément la ligne ennemie. Le saillant de Noyon offrait un objectif commode. Attaqué à droite et à gauche, il devait tomber au premier choc. Bousculé sur 60 kilomètres, l’ennemi risquait fort de se trouver pris au dépourvu sur un point. C’est à préparer cette suprême tentative que les Alliés employèrent l’hiver de 1916-1917. La zone arrière du front depuis Arras jusqu’à l’Oise ne fut plus qu’un formidable chantier. Jamais les Alliés n’avaient apporté autant de méthode et de largeur de vues à la réalisation d’un plan aussi grandiose. Une armée de travailleurs édifiait des baraquements, construisait des routes, posait des rails. L’Allemagne eut la sensation que l’heure était venue du plus grand péril qu’elle eût encore couru.

A vrai dire, elle s’exagérait ce péril. Une défaite, cela signifiait alors une perte de terrain plus ou moins grande, une usure de divisions, un chiffre de prisonniers ; mais ni la force de l’adversaire n’en serait foncièrement ruinée, ni son armée détruite. Au lendemain de la victoire, le vainqueur s’arrêterait presque aussi épuisé que le vaincu. Mais il semble que, pendant trois ans, les belligérants aient fait d’énormes sacrifices pour la galerie des neutres qui les regardaient. Une défaite se traduisait par une baisse du change, une diminution des sympathies et de la confiance des neutres. Le vainqueur lançait à travers le monde ses « radios » triomphants, comme si, dans l’impuissance d’obtenir la victoire décisive, c’était dans l’opinion du monde qu’il fallait gagner la guerre. Pour l’Entente, qui travaillait à grouper de nouveaux peuples contre l’Allemagne, ce jeu était d’une grande importance. Pour l’Allemagne, il était également capital qu’elle décourageât d’intervenir, par le spectacle de sa force, les nouveaux adversaires que nous voulions lui susciter. En fait, ni d’un côté ni de l’autre, on ne trouve la certitude que les armes pourront avant longtemps résoudre le conflit. La seule conviction qui subsiste, c’est qu’il faut tenir, user, épuiser sou adversaire. Cette idée de l’impuissance des moyens militaires pour obtenir la décision a pénétré si avant dans les esprits, qu’on voit déjà apparaître la théorie de l’inviolabilité des fronts et que l’on cherche à mettre en jeu d’autres facteurs. Nous resserrons le blocus économique autour de l’Allemagne dans l’espoir de la voir capituler par la faim. Celle-ci compte sur la guerre sous-marine, sur la révolution sociale, sur la trahison, et s’efforce d’obtenir des défections parmi les Alliés.

En attendant, le fer est engagé et l’on se bat. Les Alliés préparent fiévreusement leur offensive de 1917.

Ludendorff, pour y parer, va user d’un procédé énergique. Il va refuser la bataille, abandonner le terrain menacé et se replier sur une ligne préparée d’avance. Qu’un simple recul de quelques kilomètres puisse annihiler quatre mois d’efforts, et rendre inefficaces d’immenses préparatifs et une accumulation d’engins redoutables, cela montre l’infirmité de la guerre moderne. Prisonnières de leur matériel, les armées ont perdu toute mobilité. Sans matériel, elles perdent toute leur puissance.

Dans la pensée de Ludendorff, décidé à rester sur la défensive sur le front occidental, ce repli lui faisait gagner du temps et ménageait ses forces, tout en lui épargnant une défaite inévitable. Grâce au prestige d’Hindenburg, ce recul, qui en tout temps a paru un aveu d’infériorité, passa en Allemagne pour une manœuvre géniale. Enfin c’était une mesure de sécurité. La ligne sur laquelle nos ennemis étaient fixés à la fin de la bataille de la Somme était improvisée et précaire. Le saillant de Noyon nous offrait une prise favorable. Or, le choix du champ de bataille étant la condition première du succès, Ludendorff transportait la lutte sur le terrain qu’il avait choisi. Ainsi, il tâchait d’échapper à la fatalité de cette guerre de positions en revenant aux principes de la stratégie.

Il semble d’ailleurs qu’à cette époque un vent de libération ait soufflé sur les états-majors. Le commandement français a une autre conception de la bataille de rupture. Fort des expériences du 24 octobre et du 15 décembre à Verdun, où en deux journées nos troupes avaient enlevé 8 à 10 kilomètres de terrain fortifié, conquis Douaumont et Vaux, Bezonvaux et Louvemont, et ramassé 16 000 prisonniers, le commandement revient à la doctrine de la victoire par l’audace et la valeur combative du soldat. Tout en laissant au canon le soin d’ouvrir le passage par l’écrasement de la zone fortifiée, il rend à l’infanterie un rôle prépondérant. « Le canon conquiert, l’infanterie occupe ; » cette formule lui paraît insuffisante. Il a confiance dans le fantassin. Il pense qu’une troupe aguerrie, mobile et manœuvrière, peut progresser en négligeant les obstacles secondaires qu’elle rencontre, pourvu qu’elle avance hardiment partout où elle trouve une issue. Or, dans une attaque étendue à 60 kilomètres, la densité des défenseurs, forcément inégale, offrira fatalement des points faibles. L’essentiel est de pousser en avant, le plus loin possible. Tout centre de résistance tombe de lui-même lorsqu’il est dépassé par le flot des combattants. Dès lors, il faut assigner à l’infanterie des objectifs très éloignés. De même, l’artillerie doit accroître en profondeur son travail de destruction pour désorganiser la défense jusqu’à l’extrême limite. Une image peut rendre tangible cette conception : faire sauter le plus grand nombre de mailles de la trame de feux qui barre le passage et s’engouffrer par les brèches ainsi ouvertes. Il ne s’agit plus de conquérir chaque position, il s’agit de la dépasser.

A cette conception originale et hardie de l’attaque, — dont les Allemands se sont fortement inspirés par la suite quand ils ont réglé les phases de leur nouvelle méthode de combat, — les événements apportèrent mille entraves. Le repli de Ludendorff en mars rendit inutilisable le champ de bataille choisi, déjà complètement aménagé. Décidé à garder l’initiative et ne voulant pas renvoyer à plus tard son offensive, le commandement français laissa de côté le front nouveau de Saint-Quentin à l’Aisne qui demandait six mois pour être organisé, et fit glisser son attaque jusqu’à Reims, mettant à profit des fronts déjà équipés et y ajoutant un secteur de diversion en Champagne. Aucun de ces fronts n’offrant une plate-forme de départ suffisante, un mois de travail acharné les mit en état. Le mauvais temps persistant contraria malheureusement les réglages de l’artillerie, le travail de l’aviation, d’autant plus nécessaires que le terrain était difficile, montueux, boisé, creusé de ravins. L’ennemi disposait d’observatoires dominants. De plus, l’attaque en tenaille préméditée sur le saillant de Noyon, réel bénéfice de la bataille de la Somme, s’était changée par la force des choses en attaque frontale. Notre artillerie, composée surtout de pièces lourdes à tir lent, n’était pas assez nombreuse pour réaliser l’écrasement simultané des trois positions en un seul bombardement.

Que fût-il advenu de cette offensive si elle avait été poussée jusqu’au bout, nous n’avons pas à le rechercher : ce qui importe seulement à notre dessein, c’est de constater qu’on trouve ici la première tentative pour tirer profit du facteur surprise, en ce sens que nous étions en mesure d’attaquer l’ennemi un mois à peine après son repli, alors qu’il croyait avoir retardé de plusieurs mois, sinon totalement arrêté, notre campagne de 1917.

Ce qui atteste en outre le progrès fait dans la recherche de la percée, c’est que deux armées, prêtes à élargir la brèche et à l’exploiter, attendaient leur entrée enjeu immédiate, munies de batteries attelées et de leurs ravitaillements.


LA DÉFENSE ÉLASTIQUE ET LA CONTRE-ATTAQUE DE PROFONDEUR

L’offensive de la Somme avait servi de leçon aux Allemands. Sur le vœu du Prince royal de Bavière, le général von Below, dès la fin de 1916, avait rédigé tout un ensemble d’instructions à l’usage des états-majors et des cadres, fruit des enseignements de cette bataille.

Dans cet exposé, von Below recherche quelles faiblesses et quelles insuffisances du côté allemand ont permis aux Alliés de remporter des succès. Il préconise toute une refonte du commandement en vue de la bataille défensive. Permanence des états-majors dans les divers secteurs, limites de leur action, emplacement des quartiers généraux, augmentation du nombre des officiers d’état-major et répartition de leur tâche, liaison entre les diverses armes, armement et instruction des troupes, mécanisme des relèves, organisation défensive, principes du combat, rien n’est laissé dans l’ombre.

A la puissance de plus en plus grande de notre pouvoir de choc nos ennemis répondent par un renforcement de la cuirasse. Les positions s’élargissent et offrent chacune plusieurs étapes de résistance soigneusement graduées. Ce n’est plus un ensemble de quelques lignes parallèles placées les unes derrière les autres, mais une large zone avec un système de tranchées très échelonnées en profondeur, dont chaque élément, muni de défenses accessoires, flanqué de mitrailleuses bien protégées, peut résister pour son propre compte. Les premières lignes faiblement garnies jouent le rôle de lignes de surveillance. Des abris profonds permettent aux défenseurs de surgir au moment de l’assaut. Ces abris, de plus en plus nombreux à mesure qu’on avance dans l’intérieur de la position, sont à l’épreuve des gros projectiles… Des dépôts de munitions et de matériel permettent de ne pas encourir les risques du ravitaillement en pleine action. Les réseaux de fils de fer placés entre chaque ligne, le plus souvent à contre-pente, couvrent des surfaces de 60 à 200 mètres de profondeur.

Derrière cette première position, à une distance telle que l’ennemi soit obligé de déplacer son artillerie pour les battre, d’autres positions offrent les mêmes obstacles.

La défensive doit être agressive. Le combat mené par les troupes de la défense se déroule dans la position où l’ennemi a pénétré, chaque unité luttant dans la portion de ligne qui lui est confiée pour sa reprise immédiate et pour donner aux troupes de contre-attaque le temps de se préparer. La barrière qui se dressait jusqu’à ce jour devant nous, comme une série de murs rigides, se faisait élastique, se déplaçait dans l’espace, reculait et revenait selon les péripéties du combat. La percée, loin de se résoudre par un choc brutal, se changeait en bataille, épuisant par avance la force combative de l’assaillant, absorbant toutes ses ressources.

Enfin, la contre-attaque de profondeur constitue l’atout principal du jeu allemand. Des troupes fraîches, massées, aussitôt après le bombardement, à 6 ou 10 kilomètres à l’arrière de la position menacée, ont mission de surprendre l’assaillant au moment précis où, arrivé à l’extrême limite de son avance, n’ayant pas eu le temps de s’organiser sur la position conquise, il offre une proie facile, et de le refouler jusqu’à son point de départ. La défensive en profondeur marque un grand moment dans l’histoire de la guerre.


L’ÉTÉ DE 1917. — LA CAMPAGNE DES FLANDRES — LA BATAILLE DE LA MALMAISON

L’offensive du 16 avril, les combats de mai sur le Chemin des Dames fournirent également à nos ennemis quelques enseignements nouveaux qu’ils mirent en pratique autant que possible. La puissance du feu d’artillerie est telle désormais qu’aucune cuirasse bétonnée ne résiste à l’assaillant. Les abris-cavernes, défoncés par les obus, deviennent « des pièges à hommes » et la bataille de la Malmaison le leur montrera mieux encore. Tout obstacle repéré est détruit. Il faut donc dissimuler la fortification, éviter de lui donner une forme continue, la rendre invisible à la photographie. L’ennemi camoufle ses lignes, multiplie les fausses organisations, fragmente sa défense ; on utilise les entonnoirs creusés par les projectiles en avant des premières lignes et les soldats s’y entassent dès le début du bombardement. Moins repérables, ils sont moins vulnérables. Ces dispositions ont pour but principal de laisser ignorer à l’ennemi où se trouve le cœur de la résistance et de l’amener à disperser ses munitions.

Pendant la bataille des Flandres, les Anglais se trouvèrent aux prises avec ces difficultés nouvelles. Conduite avec beaucoup de méthode, pour la possession d’objectifs rigoureusement limités, cette longue offensive ne parvint pas, malgré tout, à débloquer la côte belge, à quoi, en fin de compte, elle tendait. Mais le commandement allemand n’eut pas lieu d’être satisfait des dispositions prises par lui. L’émiettement de la défense avait l’inconvénient d’isoler le combattant, de rendre la tâche des chefs difficile. L’accumulation des hommes dans les champs d’entonnoirs augmentait le chiffre des prisonniers. Tout en retenant la nécessité de camoufler les positions, de les masquer aux vues dus observateurs en avions, de créer de faux emplacements de batteries et des tranchées postiches, l’ennemi revient à la fortification continue, au groupement des défenseurs qui ne font besogne utile que bien encadrés et tenus en main.

Ainsi, à chaque offensive, la difficulté augmente. L’assiégé trouve une parade qui annule les progrès réalisés par l’assaillant. Tout le génie des belligérants s’épuise à inventer incessamment des procédés nouveaux pour avancer ou pour tenir et surtout pour se détruire. Ce ne sont que tours de main, qu’on évente peu après. L’armement varie à l’infini. L’artillerie augmente la portée et le calibre de ses canons, la force de ses projectiles, nuance ses tirs selon chaque circonstance : tirs de barrage, d’efficacité, d’encagement, de destruction, d’anéantissement, de contre-baller.ics, de neutralisation, de harcèlement, de représailles, etc… La puissance du feu d’infanterie s’accroit dans des proportions formidables. Une compagnie prévenue, armée de grenades et de fusils-mitrailleurs, se couvre, en avant de sa position, d’un barrage de feu infranchissable sans préparation d’artillerie. Deux civilisations arrivées au même degré rivalisent d’applications scientifiques.

Avec les opérations de Verdun de l’été 1917 et surtout la bataille de la Malmaison, nous assistons à la ruine de la méthode de défensive en profondeur et de son efficacité. La riposte à la contre-attaque de profondeur est trouvée. Les troupes ennemies massées en arrière des lignes et qui attendent le moment d’intervenir, repérées par avions, sont décimées avant leur entrée en jeu par le tir des pièces lourdes. En outre, l’infanterie assaillante, dont l’avance est soigneusement réglée, ne se laisse plus surprendre. Sur la zone présumée de la contre-attaque elle arrive sans flottement, s’organise rapidement, installe les mitrailleuses qui l’accompagnent dans sa progression. Un barrage roulant la protège. L’ennemi perd ainsi tous les avantages de sa contre-attaque brusquée. Le plus souvent, il ne peut déboucher.

L’opération de la Malmaison, malgré son caractère limité, apporta au commandement français des promesses qui dépassaient singulièrement ses résultats. Cette fois, sous un choc violent dirigé en un point bien choisi de la ligne fortifiée, l’ennemi était contraint d’effectué le repli d’une portion de sa ligne. Les troupes françaises, en poussant jusqu’à l’Ailette, dans la région de Pinon, menaçaient les positions qui longeaient le Chemin des Dames depuis l’Epine de Chevregny jusqu’à la région de Corbeny et obligeaient les Allemands à abandonner toute la crête, dont les belligérants se disputaient sans relâche la possession depuis le mois de mai, et à se replier au Nord de la vallée. L’action tactique engendrait le recul stratégique. — La bataille de la Malmaison est comme le type réduit de la victoire, telle qu’on pouvait la concevoir logiquement désormais, dans les conditions spéciales de la guerre de positions. Elle présente cet avantage incontestable que la retraite de l’ennemi a été immédiate. Remarquez qu’à la Malmaison, pas plus qu’ailleurs, le facteur surprise n’a eu à jouer. Les Allemands avaient décidé de tenir coûte que coûte pour garder la ligne d’observatoires du Chemin des Dames. Ils avaient accepté la bataille et s’y étaient soigneusement préparés. Leur défaite prouvait que notre méthode offensive était capable d’obtenir la rupture partout où on la voulait. Il est vrai que cette rupture n’avait pas la prétention de forcer l’assaillant à la bataille en rase campagne. Mais elle conduisait à la manœuvre en créant chez l’adversaire un flanc vulnérable dont il ne pouvait se dégager qu’en s’alignant de nouveau en arrière. Des coups simultanés portés avec vigueur aux divers points sensibles de la ligne ennemie étaient susceptibles de donner indirectement plus de résultats que les larges attaques précédentes, si coûteuses en hommes et en munitions.

Le succès venait aussi bien de la minutieuse préparation d’artillerie que de la tactique heureuse de l’infanterie, des chars d’assaut et de l’aviation. C’était surtout la liaison intime entre ces armes qui vivifiait l’organisme en marche, lui infusait un sang nouveau, le rendait assez souple pour se plier aux circonstances diverses de la lutte. L’instrument offensif forgé par le commandement français promettait d’être efficace.


L’AVÈNEMENT DE LA « SURPRISE. » — LA BATAILLE DE CAMBRAI

A cette notion particulière de la victoire vint, en outre, s’ajouter la notion de la surprise. Le char d’assaut permettait à l’infanterie de détruire les obstacles secondaires qui arrêtaient sa progression. Par lui étaient résolues les difficultés de transport du canon d’accompagnement et de son ravitaillement. D’autre part, le char d’assaut écrasait les réseaux de fils d« fer ouvrant le passage à l’infanterie ; sa masse et sa puissance de feu rendues plus redoutables par sa mobilité produisaient un effet de désarroi sur la troupe ennemie. L’attaque de Cambrai démontra nettement qu’il était l’instrument par excellence de la surprise. Le 20 novembre, une ligne de tanks amenés à pied d’œuvre à la faveur du brouillard se lançait, sans qu’aucune préparation d’artillerie, sans qu’aucun mouvement suspect de troupes eussent donné l’éveil, à l’assaut des positions allemandes. Les fantassins qui suivaient ces mastodontes n’eurent qu’à cueillir les fuyards. Dans toute la première position, en dehors des garnisons frappées de stupeur, nulle troupe ne s’opposa à l’attaque. Quelques tentatives de résistance ébauchées sur les positions successives furent vaines. Vers le soir seulement, alors que l’avance des Britanniques dépassait 9 kilomètres, les éléments d’une division au repos dans la région de Cambrai, amenés en automobiles vers Marcoing, entaillèrent vigoureusement le combat. On peut affirmer que si des circonstances diverses n’avaient retardé la marche de l’attaque, les Britanniques entraient dans la nuit à Cambrai. Bien plus, si des troupes d’exploitation avaient sur-le-champ élargi la trouée à droite et à gauche, un large secteur de la ligne Hindenburg, pris à revers, sautait du même coup. A vrai dire, et c’était la cause principale de l’arrêt, le matériel d’artillerie d’assaut employé était en nombre insuffisant et la brèche ouverte trop étroite. La leçon, n’en était pas moins évidente. L’artillerie lourde, instrument de la rupture, parce qu’elle nécessitait un immense travail d’équipement difficile à dissimuler et un pilonnement de plusieurs jours, non seulement supprimait la possibilité de la surprise, mais encore devenait le principal obstacle à la progression des troupes en défonçant le terrain. Les chars d’assaut supprimaient tous ces inconvénients. Un équipement spécial du front en vue de leur arrivée rapide à pied d’œuvre, pouvait mettre l’ennemi sous le coup d’une attaque dans les vingt-quatre heures en tous les points du front.

Ce n’était là assurément qu’un des facteurs de l’agression brusquée. Il restait à établir dans le détail la tactique des divers éléments qui prendraient part à l’opération et à régler la mise en place secrète du matériel nécessaire à l’exploitation de la rupture.


LA DÉFECTION RUSSE ET LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

A ce stade précis, les Alliés ont clarifié définitivement le concept de la guerre. Le commandement, qui se débattait depuis trois ans dans la confusion des difficultés à résoudre, domine à présent la situation qui lui est faite sur le front occidental. Nous connaissons nos possibilités et nos limites. Mais le problème a changé encore une fois d’aspect. Loin de tirer parti de ces expériences, et de les mettre en pratique, nous sommes contraints de tout renvoyer à plus tard. La question des effectifs s’est posée à nous.

La décomposition russe, depuis la Révolution, n’avait cessé de s’accroître. L’Allemagne, jusqu’alors dans la position d’une place assiégée, voyait se desserrer peu à peu la menacée d’encerclement. Elle ne pouvait néanmoins se désintéresser de l’assiégeant oriental au point de se retourner avec toutes ses forces contre l’assiégeant constamment agressif qui, — à l’Ouest, — minait son prestige par des victoires partielles et l’affamait rigoureusement. Dès que l’État-major allemand eut sa liberté à l’Est, son plan initial reprit corps : en finir avec un des adversaires pour battre le second. De la défensive il allait passer, sur le front occidental, à l’offensive. En dépit des sacrifices imposés par trois ans de guerre, l’Allemagne, toutes forces réunies, possédait la supériorité du matériel et celle du nombre.

Le commandement français a eu le mérite de voir à temps et sous son vrai jour ce renversement des rôles. Aux premiers prodromes de la défection russe, il avait fait le bilan des forces dont il disposait et de celles de son adversaire. La question des effectifs lui apparut préoccupante au plus haut degré. Ajoutez que l’armée française, en partie du moins, venait de traverser une période de dépression morale ; si brève eût-elle été, il fallait reprendre en main certaines troupes, les réconforter, leur donner des soins et du repos. Nous possédions 108 divisions d’infanterie. Nos ressources de recomplétement pour l’année suivante montraient que nous pouvions difficilement nous permettre le luxe d’une bataille de large envergure et de longue durée. En fait, les effectifs ont été maintenus par la suppression d’unités et par la réduction des pertes au minimum. Malgré ce resserrement, on arrivait, au 1er janvier 1918, à un déficit de 50 000 hommes.

L’armée britannique, elle se trouvait, en mai 1917, dans une situation satisfaisante, malgré ses pertes d’avril ; elle s’arrêtait sur une impression de victoire. Malheureusement, désireux d’accroître leurs avantages avant que les affaires russes se fussent complètement gâtées, nos alliés entamèrent la poussée des Flandres. Il était à prévoir que leurs disponibilités seraient absorbées par cette lutte. En effet, ils étaient obligés, après cette glorieuse campagne, de réduire leur armée d’environ un cinquième par suppression de trois bataillons dans chaque division métropolitaine.

L’armée allemande, forte de 234 divisions, dont 155 sur le front français, entretenait sur ce seul front un matériel d’artillerie équivalent en quantité à celui des Alliés et supérieur en qualité à cause de son homogénéité et du grand nombre de pièces lourdes à tir rapide. Même en supposant à nos ennemis un chiffre de pertes égal à celui des plus coûteuses années, soit 1 500 000 hommes, ils pouvaient, avec leurs moyens de recomplétement (2 000 000 d’hommes), joints à un prélèvement sur la classe 1921 (200 000 hommes), disposer d’une marge de sécurité de 700 000 hommes. Pour l’Entente, dans un avenir assez rapproché, s’offraient, il est vrai, les immenses ressources américaines. Mais il était imprudent de compter sur l’arrivée régulière des contingents alliés avant le printemps de 1918.

Au mois de mai 1917, les termes de la décision à prendre par le commandement étaient ceux-ci : pour le présent, supériorité numérique, mais infériorité matérielle des Alliés ; dans six mois, infériorité numérique et matérielle ; dans un an, infériorité numérique, mais amélioration matérielle. Après, on pourrait compter sur une augmentation constante des effectifs. Il fallait arriver à réaliser la soudure sous peine de courir au-devant de la catastrophe, si l’Allemagne, reprenant sa liberté, jetait toutes ses forces contre l’Entente. De telles préoccupations entrent mal dans l’idée que le public se fait du commandement qu’on imagine volontiers absorbé uniquement par des plans stratégiques. Mais dans une lutte qui intéresse la nation tout entière, il importe de s’informer des ressources de cette nation avant de former des projets. N’envisager que la gloire des armes, c’est méconnaître l’aspect véritable de cette guerre. La notion de la durée, qui n’entrait pas encore jusque-là dans nos esprits, bien que la décision reculât sine die d’année en année, s’imposait à nous cette fois avec force. Et ce n’était pas un des moindres enseignements de ces années d’expériences.

L’événement justifia ces prévisions. Le 20 décembre, l’armistice russo-allemand était signé, et, le 9 février, la paix de Brest-Litowsk. La presse allemande, dès l’armistice, annonça la reprise des opérations sur le front occidental. Fidèle à sa tactique, la diplomatie de nos ennemis organisait en même temps l’équivoque en adoptant un langage conciliant. Les troupes retirées du front tusse ne cessaient d’arriver en Belgique. On signalait des manœuvres importantes dans le Nord de la France. Il était visible Que les unités revenues du front oriental, énervées par une longue immobilité et par le contact d’une armée en décomposition, étaient remises à l’entraînement. En même temps, nous relevions les indices d’un renforcement de l’artillerie sur l’ensemble du front. Les batteries lourdes étaient doublées dans un grand nombre de secteurs et de grands travaux entrepris partout. Pour être à même d’attaquer sans dévoiler le lieu choisi, Ludendorff procédait à un équipement général du front. Tel était le premier avantage que lui apportaient ses disponibilités de matériel. Chaque jour, par la presse hollandaise, nous avions les échos de ces préparatifs. Les Allemands disposaient, pour la reprise de la lutte, de 207 divisions dont 80 à l’entraînement. Nous pouvions disposer de 160 environ. Une supériorité de 50 divisions restait à nos adversaires.

Mais cette supériorité, il ne fallait pas se borner à l’envisager uniquement sous l’aspect du nombre : tandis que nos troupes devaient à intervalles réguliers subir l’immobilité de la vie de secteur, les divisions allemandes, formant masse de manœuvre ; étaient soumises à un régime spécial et à un entraînement intensif. A nombre égal, la qualité n’était plus la même. A cela s’ajoutait l’inconvénient d’une armée composée de nationalités différentes en face d’une armée allemande homogène. Le problème des effectifs, comme l’avait prévu le commandement français, primait tous les autres. Seul, l’apport américain pouvait rétablir l’équilibre. Il fallait gagner du temps.


LA CAMPAGNE DE 1918. — LA NOUVELLE MÉTHODE ALLEMANDE

Le 21 mars, l’Allemagne commençait la campagne de 1918. Les résultats immédiats et la méthode employée nous montrèrent que nos ennemis avaient comme nous tiré tous les fruits des enseignements de trois années de guerre de siège.

Tandis que par le char d’assaut nous étions parvenus à supprimer les lenteurs de la destruction des positions adverses, ils arrivèrent au même résultat par l’emploi des obus toxiques. Leur méthode d’attaque essayée pour la première fois sur le front russe, le 3 septembre 1917, par le général von Hutier, a gardé le nom de « manœuvre de Riga. » Cette méthode repose tout entière sur le facteur surprise. En fait, il semble bien que dans nos recherches nous n’avions fait entrer la surprise que comme un élément de surcroît. Le char d’assaut, dans notre dessein primitif, constituait- surtout l’artillerie d’accompagnement de l’infanterie. L’affaire de Cambrai fut une révélation et accrut la valeur de l’engin.

Mais Ludendorff, étant parti du concept surprise, en avait dégagé tout le contenu. Pour qu’il y eût surprise totale, il fallait que rien ne pût déceler la préparation de l’attaque. Les indices sont de deux sortes : d’abord le transport du matériel, ensuite la présence des divisions de choix. Pour le premier, il fut résolu en partie par un équipement général du front qui ne révélait nullement son dessein particulier, — c’est ainsi que des camps d’aviation et des terrains d’atterrissage furent installés partout, — ensuite, par des mesures de prudence inouïes que la terrible discipline allemande permettait d’appliquer. Le transport du matériel et des munitions, les travaux d’aménagement et de mise en place, s’exécutèrent de nuit. Pendant le jour, aucune activité. Des toiles camouflées cachaient les pistes nouvelles, les emplacements de batteries ou de mitrailleuses. A ces précautions d’une sévérité minutieuse s’en ajoutaient d’autres. Les réglages d’artillerie se firent successivement, de peur que la densité du feu ne vînt à trahir la présence de pièces nouvelles. Dans chaque secteur il fut prescrit de ne pas augmenter le nombre de coups de canon. Le but poursuivi étant surtout le tir de zone par obus toxiques, destiné à neutraliser les défenseurs, il n’était pas nécessaire d’arriver à une extrême précision. La date et le lieu de l’attaque, connus seulement de l’Etat-major, restaient ignorés des troupes et même de leurs cadres.

Quant à l’arrivée des unités de choc, elle avait lieu au dernier moment. Groupées à 100 ou 120 kilomètres du front, ces troupes se rendaient à destination par des marches de nuit. Pendant le jour, cantonnées dans les bois ou dans les villages, elles restaient au repos absolu. Aucun mouvement, aucune agitation inusitée ne devait les trahir au regard des avions. La veille de l’attaque seulement, les divisions de qualité médiocre qui tenaient le secteur étaient remplacées par les divisions de choc.

Le dispositif en demi-cercle du front occidental favorisait singulièrement ces mesures. Alignées sur la transversale Mézières-Hirson, les divisions de manœuvre allemandes pouvaient se jeter dans un temps relativement égal sur un point quelconque, depuis la mer jusqu’à la Champagne. Surveiller un aussi large rayon est une tâche ardue qui affaiblit l’attention. Les Franco-Anglais, en outre, placés à l’extérieur de cette ligne courbe et obligés de se tenir prêts à porter leurs réserves sur le point attaqué, disposaient de voies moins directes que les routes de l’ennemi allant du centre à la périphérie. Enfin l’absence d’unité de commandement, en dépit de tous les accords prévus, dissociait le jeu des réserves.

On connaît le mécanisme de l’offensive du 21 mars. Préparation d’artillerie très courte, brutale et violente. Renonçant à la destruction de la barrière fortifiée, comme il l’avait tenté à Verdun, l’ennemi ne cherchait qu’à mettre hors de cause le personnel. Les gaz toxiques extrêmement actifs et assez peu nuisibles dont ils disposaient, obtinrent le résultat voulu. A cette gêne ils joignirent une énorme supériorité d’effectifs. L’armée Gough, par exemple, comprenant 40 divisions, en eut 40 en face d’elle.

Submergées par ce torrent, les troupes anglaises, rompues, battent en retraite. En deux jours, l’armée allemande a porté la bataille en rase campagne. Devant elle des débris de divisions s’efforcent vainement de l’arrêter. A sa gauche, les premières divisions françaises accourent à marches forcées. La rupture étant acquise, il s’agit de l’exploiter sans perdre de temps : surprendre au fur et à mesure de leur arrivée les réserves franco-anglaises et les refouler successivement.

En vue de cette exploitation, les troupes allemandes avaient reçu une organisation, un règlement de manœuvre et un entraînement spéciaux. L’Allemand a toujours porté son attention sur les petites unités, montées en machines de combat. Le stosstrupp, qui a fait son apparition en 1916, en est la première ébauche.

Cette fois le bataillon d’infanterie est devenu l’unité type. Instruit à combattre par ses propres moyens, il marche en toute indépendance dans les limites de la mission qui lui est assignée. De ce chef, il est doté de tous les moyens matériels indispensables à sa progression, mais allégé de tout engin encombrant. Ainsi, peu de grenades à main (2 ou 4 par homme) ; pas de grenades à fusil. Le grenadier, ce roi de la bataille de positions, est déchu ; le tirailleur, armé du fusil, reprend le rôle prépondérant. L’arme capitale est la mitrailleuse légère et lourde. Des minenwerfer montés sur roues font l’office de canons d’accompagnement. Dans chaque compagnie trois catégories de combattants : les uns destinés au maniement de la mitrailleuse constituent l’élément de feu ; les autres, formés en stosstruppen, constituent l’élément offensif ; le reste est l’élément de soutien. Le bataillon est à même d’assurer lui-même, au fur et à mesure de ses pertes, le-remplacement des servants et des cadres de son ravitaillement en munitions. Il dispose d’un élément de liaison (téléphonistes, signaleurs, coureurs). Des officiers et sous-officiers en surnombre suivent, à la disposition du chef de bataillon, pour combler les vides. Les équipes de mitrailleurs sont en double pour le même objet. Ainsi organisé, le bataillon d’infanterie peut, grâce à ses seules ressources, progresser aussi loin que possible dans une indépendance relative.

L’instruction donnée à ces fantassins portait principalement sur l’emploi combiné des diverses spécialités du bataillon et l’étroite collaboration des engins de combat en vue de la réduction des nids de résistance. Le bataillon a appris, en outre, à utiliser les couverts, à s’infiltrer par petits paquets en contournant les obstacles, à faire preuve d’initiative et d’audace. De là, le rôle éminent dévolu aux chefs subalternes. L’infanterie connaît l’art de coller au barrage d’artillerie et de faire irruption à sa suite dans les positions ennemies. C’est la condition essentielle pour que l’assaut réussisse. L’infanterie, en terrain libre, marche sous la protection de ses mitrailleuses qui pratiquent le barrage en tir indirect. Elle compte sur ses propres moyens pour surmonter les difficultés. L’attaque doit continuer de manière ininterrompue, en engageant le plus tard possible les éléments de soutien qui ne doivent, en principe, être employés que là où le succès a été déjà obtenu, pour l’élargir et l’exploiter.

Ces principes appliqués au bataillon, unité de combat, inspirent toutes les formations, quelle que soit leur ampleur. Régiments ou divisions pratiquent l’échelonnement en- profondeur, la collaboration étroite des diverses armes, l’entrée en jeu bien comprise et continue des réserves. L’artillerie de campagne, les minenwerfer avancent comme l’infanterie et sont prêts à apporter leur concours sur ordre ou de leur propre initiative. Le service des liaisons fonctionne sans arrêt, ayant pour tâche d’assurer partout l’unité de vues et de direction. C’est cette liaison constante des éléments de l’attaque entre eux qui, — nous l’avons vu, — vivifie l’organisme, en fait une machine redoutable capable de s’adapter à toutes les situations.


LE PREMIER ACTE. — L’ATTAQUE DU 21 MAI

L’attaque s’était produite sur 80 kilomètres entre l’Oise (région de la Fère) et la Sensée (région de Croisilles). L’expérience montrait en effet qu’une brèche ouverte sur une telle étendue pouvait être difficilement aveuglée et avait le plus de chances de désorganiser l’adversaire. Grâce à ses disponibilités, l’Allemagne était capable de nourrir l’effort qu’elle nécessitait. Pourquoi nos ennemis n’ont-ils pas employé la supériorité écrasante de leurs moyens à accroître encore le front de l’attaque ? Sans doute, parce qu’ils voulaient ménager leurs ressources, dans l’ignorance où ils étaient de la réussite de leurs projets. On a discuté sur les raisons qui les ont poussés à choisir ce secteur. Le fait qu’il marquait la séparation des armées franco-anglaises a paru prépondérant. Il est rationnel de penser, en outre, que Ludendorff a voulu utiliser le terrain de son repli de mars 1918, parfaitement connu de lui. Ce terrain, consciencieusement ravagé, avait des chances d’être moins bien organisé que ceux dont les travaux défensifs étaient entrepris depuis longtemps. Il pouvait aussi nous paraître paradoxal que Ludendorff cherchât à rentrer en possession d’une zone volontairement abandonnée et ravagée, raisonnement qui, — si nous le faisions, — favoriserait l’incertitude dans laquelle doit se trouver l’ennemi. Enfin, Ludendorff savait qu’en cas de malheur, ses anciennes positions lui offriraient un point d’appui tout trouvé.

Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, un fait primait toutes les raisons : Ludendorff croyait les Anglais plus faibles que nous. C’est l’éternel point de vue de l’Allemagne qui n’a jamais cherché que le succès immédiat. On l’a vue pendant deux ans refuser d’affronter à armes égales l’ennemi principal, au mépris He tout amour-propre militaire. Là où une faiblesse s’offrait à elle, elle y courait. Revenue sur le front occidental, elle choisit, entre deux ennemis, celui qu’elle juge le moins résistant.

Si l’on a soin de bien mettre en lumière cette volonté de succès, ce désir de trouver en face de soi l’adversaire en état d’infériorité, on se rendra mieux compte des diverses péripéties de la campagne de 1918.

Il est possible que nos ennemis aient songé à en finir d’un seul coup, à consommer en un premier choc la séparation des armées anglo-françaises. Toutefois, ce dessein est bien ambitieux au début d’une campagne, quand l’ennemi dispose de toutes ses réserves. L’exemple prouve et continue à prouver que l’avance de l’assaillant, si bien montée soit-elle, a des limites. Les armées sont trop liées à leurs bases pour qu’elles puissent aller indéfiniment en pays conquis. Au contraire, l’adversaire qui s’appuie sur un pays organisé se rapproche des siennes à mesure qu’il recule. Une infanterie légère, équipée pour la progression rapide, est arrêtée fatalement dès que la ceinture des feux se rétablit. L’habileté de la manœuvre consiste à tirer le maximum d’avantages de la période de flottement, à foncer au plus vite par les issues encore libres pour étendre le rayon de l’avance. Ceci fait, il convient d’attendre l’arrivée de l’artillerie qui assure la possession du terrain. Qu’il soit normal d’espérer en finir tout à fait, après une longue bataille d’usure, quand les moyens de l’adversaire sont épuisés, rien de plus juste ; jusque-là, il convient de se limiter.

L’expérience de la guerre actuelle nous a montré, en effet, sous quelles espèces il fallait envisager la notion de la victoire. Etre victorieux, c’est, après avoir enfoncé sur un point faible les positions ennemies, obliger une partie plus ou moins grande du front à s’aligner en arrière pour rétablir la continuité de la ligne. Créer la poche à l’endroit sensible, l’élargir à droite et à gauche par des poussées successives pour rendre impossible sa réduction par les contre-attaques, tels sont les temps successifs de la manœuvre. La victoire ainsi conçue n’est pas décisive, tant que l’adversaire, ayant derrière lui de l’espace pour reculer, conserve son armée intacte. Quoique battu, il peut se renforcer, attendre une faute de l’ennemi et le retour de la fortune. C’est ainsi que, sur le front russe, aussi longtemps que l’armée fut existante et dans la main du généralissime, les Allemands remportèrent des victoires, mais n’obtinrent pas la décision.

Mais si l’adversaire ne dispose que d’un terrain limité, les chances augmentent. Les armées, étant les esclaves des voies de transport et des centres industriels, dès que ces objectifs sont menacés, la décision approche. Privée de son ravitaillement, une armée est virtuellement détruite.

Or, la France, à cause de son territoire de petite étendue, est plus vulnérable que l’Allemagne ou la Russie. Paris n’est pas seulement la capitale, — dans un pays aussi homogène que le nôtre, la perte de la capitale n’arrête pas la guerre, — mais c’est surtout un centre formidable d’activité industrielle qui intéresse au plus haut degré notre production de guerre.

Autre point sensible : la proximité de la mer. C’est-à-dire la possibilité d’être coupé des Anglais. Paris et la mer, deux objectifs géographiques qui revêtent, dans les conditions présentes, une valeur stratégique de premier ordre ; nul doute que les Allemands les aient pris l’un et l’autre pour but de leur campagne de 1918.

Le premier acte de la bataille visant la mer tendait à créer entre les Anglais et nous une solution de continuité qui nous eût contraints à nous appuyer à l’embouchure de la Somme. C’est une forme de la manœuvre habituelle à l’Etat-major allemand : le mouvement tournant. On a remarqué, en effet, que l’axe de marche des Allemands, pendant leur marche en avant, se déplaçait de jour en jour vers l’Ouest. Il était naturel, après un premier effort pour élargir la poche vers Noyon, qu’ils cherchassent le vide dans cette direction ; les divisions françaises arrivant de l’Est, c’est vers l’Ouest que se trouvait le point de moindre résistance. Dans cette nouvelle course à la mer, ils espéraient tourner l’ennemi principal sur l’aile qu’il allongeait chaque jour. La manœuvre a continué ainsi jusqu’au 31 mars.

A cette date, le front franco-anglais s’est reformé. L’artillerie a déjà fait son apparition et son rôle augmentera sans cesse, changeant complètement la physionomie de la bataille. L’infanterie allemande qui, jusque-là, menait la lutte, ne peut plus progresser sans le secours du canon.

En somme, la machine offensive montée par les Allemands doit s’arrêter fatalement dès que l’adversaire se ressaisit. Celui-ci se replie en combattant, de manière à ne pas se laisser couper, jusqu’au moment où l’arrivée des réserves lui permet de rétablir la ligne continue et de boucher les trous. Cette expérience montre qu’il faut compter dix jours de recul pendant lesquels l’assaillant peut progresser de 60 kilomètres. A condition toutefois que les troupes qui s’opposent à l’avance soient décidées à l’enrayer coûte que coûte : sans quoi, ce pourrait être la déroute. Le progrès de la méthode en tout cas est indéniable. Les, précédentes offensives lancées sur le front occidental avaient atteint une avance limite de 10 à 15 kilomètres. Celle-ci possède un rayon d’action quatre fois plus grand, — en l’espèce, il est vrai, insuffisant pour atteindre la mer, à peine suffisant pour mettre sous le feu du canon la voie ferrée de Clermont-Amiens, artère principale de nos communications avec le front britannique.

Mais ce que l’offensive, dans tout son élan, n’a pu obtenir, l’Allemagne, au 31 mars, va le demander à des attaques secondaires. Il s’agit d’exploiter les résultats acquis avant que la stabilisation du front nouveau soit complète. Par des poussées plus restreintes, créer des saillants alternés dans la ligne ennemie, puis les réunir en faisant sauter le rentrant qui les sépare ; tel est le procédé que nous retrouverons partout désormais.

Justement, les réserves britanniques, pour faire face au danger, ont glissé du Sud au Nord en laissant dégarni le front compris entre Ypres et le canal de la Bassée tenu par les Anglo-Portugais. Tous les facteurs, que nos ennemis cherchent à mettre dans leur jeu, là encore sont réunis : un adversaire plus faible, des effectifs réduits, la surprise. L’attaque du 9 au 14 avril sur un front de 25 kilomètres, réalise une avance de 15 à 20 kilomètres. Bailleul, Armentières, tombent. Béthune est débordé. Un effort de plus, et Ypres peut l’être, ce qui amènerait la retraite de la ligne belge de Nieuport-Dixmude. C’est la tentative du 24 ; elle échoue.

Dans le même temps, au Sud, le jeu des saillants se poursuit : attaques sur Grivesnes, sur Moreuil, sur Villers-Bretonneux. Réussite imparfaite : l’adversaire non seulement résiste, mais contre-attaque. La réunion des saillants en une seule poche devient impossible. Ces efforts ont coûté fort cher à l’ennemi. La situation des Alliés est complètement rétablie, nous retombons dans la guerre de positions. Le premier acte de l’offensive est joué.


LE DEUXIÈME ACTE. — L’ATTAQUE DU 27 MAI

Le deuxième sera la simple répétition du premier. Il semble pourtant que le metteur en scène ait changé son dénouement. Paris, cette fois, est en cause. Non pas que l’Allemand veuille marcher directement sur lui. Les principes de 1914 qui le décidèrent à négliger la capitale avant d’en avoir fini avec l’armée française, sont toujours en honneur. Battre une armée sans ailes, c’est, nous l’avons vu, ouvrir une vaste brèche sur son front et contraindre tout le dispositif à se replier. Fatalement, le sort de Paris se décidera par une nécessité d’alignement. Ou l’armée française, pour conserver son intégralité, en fera volontairement l’abandon, bu bien, voulant garder Paris à tout prix, elle risquera de compromettre son dispositif et fournira une occasion de manœuvre. Sans compter qu’à cause de la distance assez faible qui le sépare du champ de bataille, Paris court le risque de se trouver bientôt à portée de bombardement normal, ce qui, orgueil de conquérant mis à part, donnerait un résultat militaire sensiblement égal.

Quelles raisons ont pu décider nos ennemis à changer ainsi d’objectif ?

Pour porter secours à leurs Alliés, les Français ont dirigé leurs réserves sur le front britannique. Il était logique de penser que les Allemands, ayant échoué une première fois dans leur dessein de nous séparer, allaient renouveler là leurs efforts. La liaison avec les Anglais étant d’un prix inestimable, il convenait d’y veiller. De là un accroissement de nos forces sur ce front, qui a continué même après l’offensive.

Dans l’ordre des conceptions stratégiques, d’ailleurs, la rupture franco-anglaise vient au premier rang. Si Ludendorff est un stratège digne de ce nom, il ne peut en avoir d’autre. Mais Ludendorff ne cherche que le succès. Il sait combien il en coûte d’attaquer un front défendu par des Franco-Anglais sur leurs gardes. Il a constaté que, depuis le 31 mars, chacune de ses tentatives était devenue plus difficile entre l’Oise et Amiens et que, depuis le 24 avril, le front est bloqué de l’Oise à la mer. Le principal avantage du commandement allemand, c’est la méthode d’attaque dont il est possesseur. L’adversaire n’a pas encore trouvé la parade qui la réduirait à néant. La victoire est devenue une sorte de problème de dynamique. Si toutes les conditions en sont remplies, le succès est certain. La donnée essentielle, le facteur souverain, c’est la surprise. Toutes les raisons stratégiques du monde vont céder devant la nécessité de créer de nouveau la surprise. Le dispositif en demi-cercle du front allemand s’y prête d’ailleurs à merveille. Le Chemin des Dames s’offre, suffisamment dégarni, pour qu’on tente d’aborder ce rempart redoutable. Deux mois sont nécessaires pour achever l’équipement du front dans le plus grand secret. Le 27 mai, la bataille de l’Aisne commence.

Le deuxième acte se déroule comme le premier. La machine allemande marche au rythme accéléré, plus rapidement que la première fois, la surprise ayant été plus complète. La supériorité des effectifs obtenue équivalait à quatre divisions allemandes contre une française ou anglaise, supériorité doublée par le fait que nos divisions, mises au repos dans ce secteur après la bataille du 21 mars, se trouvaient en voie de recomplétement. Du 27 mai au 4 juin, c’est-à-dire pendant neuf jours, l’infanterie ennemie gagne du terrain par ses propres moyens, les divisions fraîches prolongeant l’effort de jour en jour, comme il est prescrit. Le 5, le maximum d’extension est acquis. Les Allemands, au centre, ont gagné 60 kilomètres en profondeur, sans trouver d’opposition sérieuse. Ils ont atteint la Marne à Château-Thierry et à l’Est de cette ville. Leurs efforts pour élargir la poche en largeur se sont heurtés au contraire à de vives résistances. A gauche, Reims n’a pu être pris, et la ligne est descendue légèrement au Sud de la route de Reims à Dormans. A droite, l’ennemi a pu s’aligner à l’Aisne, prendre Soissons, mais a dû s’arrêter aux lisières de la forêt de Villers-Cotterets. L’arrivée de nos réserves s’est faite avec des difficultés plus grandes, à cause de leur éloignement dans l’Ouest.

Il est permis de conclure encore une fois que le temps gagné par l’ennemi par le fait de la surprise et entièrement mis à profit, lui permet d’accomplir une progression qui varie entre 50 et 60 kilomètres. La nouvelle méthode de percée, poussée à sa perfection, est impuissante à entraîner la désorganisation totale d’un front défensif.


LE MORAL FRANÇAIS

Dans un pays moins résolu à vaincre et moins persuadé que la France de sa victoire finale, la bataille du 27 mai, succédant à celle du 21 mars, eût produit une dépression morale désastreuse. Mais une nation n’a pas en vain derrière soi dix siècles d’histoire glorieuse. Cette confiance, plus forte que les faits eux-mêmes, c’est bien là l’impondérable dont l’intervention inattendue déconcerte les calculs de l’ennemi et change la fortune.

Une chose contribuait à nous soutenir : la certitude que, dans quelques semaines, les Etats-Unis, dont les contingents affluaient, pourraient efficacement participer à la lutte. La vaillance des quelques unités américaines déjà engagées et leur aptitude naturelle à la guerre avaient été une-révélation. Surtout la jeunesse magnifique de ces soldats augmentait l’espoir qu’on fondait sur eux. La France, une fois de plus, allait donner la preuve de sa merveilleuse vitalité. Cette Impressionnabilité qui l’a jetée parfois dans des crises et des traverses dangereuses, lui fit éprouver avec une vivacité singulière le bienfait de cette force neuve, quasi primitive, qui se mettait à son service. La France, qui avait déjà supporté le poids de quatre années de combats sanglants, connut une sorte de renouveau.

Grâce à la politique du commandement qui s’était attaché avant tout à réaliser la soudure des effectifs, l’année française longtemps ménagée, bien en main, confiante en ses chefs, avait traversé avec une admirable vaillance les épreuves de ces deux mois. Ceux qui l’ont vue à ce moment critique pourront témoigner qu’elle n’a pas cessé de garder l’attitude et de conserver l’âme d’une armée victorieuse. Bien plus, ces deux mois de guerre de mouvement l’avaient dérouillée. Le fantassin français allait retrouver les qualités naturelles d’initiative et d’élan que son adversaire avait acquises par un entraînement intensif.

D’après des indications de prisonniers, nos ennemis, en attaquant le 27 mai, avaient limité leurs objectifs à la conquête des plateaux au Sud de la Vesle et à la prise de Soissons et de Reims. Appuyés sur ces deux villes et en possession de la voie ferrée, ils obtenaient des facilités de rocade vers l’Est, tout en maintenant un front à peu près horizontal ; d’autant que, par une opération secondaire ultérieure, ils devaient s’aligner sur la transversale Montdidier-Compiègne-Soissons et supprimer ainsi le saillant qui se creusait dans leurs lignes au Nord de l’Aisne et rendait leur dispositif vulnérable.

Plus tard, ils pouvaient en avançant de nouveau tantôt une épaulé, tantôt l’autre, reprendre leur progression vers le Sud jusqu’à ce que Paris fût ou abandonné ou placé à portée de leurs batteries lourdes.

La facilité de leurs succès au Sud de l’Aisne amena une modification soudaine de leur plan. Les troupes reçurent l’ordre de profiter de l’occasion, de pousser jusqu’à la Marne et de couper ainsi la voie ferrée de Château-Thierry. C’était ajouter aux avantages du plan précédent, celui inestimable de nous fermer une voie indispensable pour le ravitaillement de nos troupes et leur transport vers l’Est. La suite des opérations de nos ennemis se trouvait singulièrement aidée par la gêne nouvelle qui en résultait pour nous, mais il était imprudent de leur part de nous offrir des flancs aussi étendus. Que nos ennemis aient vu immédiatement à quels inconvénients les exposait cette poussée à la Marne, ceci ne fait pas de doute. Ludendorff en était à l’heure où l’on croit pouvoir tout oser contre un ennemi qu’on suppose à bout de souffle. Il savait notre pénurie d’effectifs, il venait de l’accroître encore plus en allongeant notre front de 200 kilomètres au moins. Toutes nos disponibilités devaient être absorbées, ou à peu près, par la nécessité de tenir cette ligne immense, et nos réserves diminuées d’autant. Jamais nous ne pourrions trouver la masse suffisante pour mettre en péril les flancs qu’il nous présentait.

Dans cette situation, il décide d’attaquer avec d’autant plus de hâte sur le front Montdidier-Noyon que le saillant s’est fortement accentué par suite de son avance sur la Marne. Sans aucune des précautions qui lui sont habituelles, pressé de terminer cette affaire, il pousse ses préparatifs jour et nuit.

Prévenu, le commandement français prend ses dispositions. Déjà l’on voit apparaître à cette date l’ébauche de la manœuvre du 18 juillet. Comme toujours dans cette guerre, l’adversaire cherche la parade au procédé d’attaque de l’ennemi. Ici, il s’agit d’éviter l’effet foudroyant de la préparation par obus toxiques qui met hors de cause le défenseur, en laissant une bande de terrain peu garnie de troupes ; d’empêcher, sinon la rupture, du moins la ruée illimitée en reportant la barrière plus en arrière, c’est-à-dire d’échelonner en profondeur, car c’est toujours à cela que la parade contre-offensive se ramène avec les modifications voulues par les circonstances.

On a pu constater, en effet, que, lors du 27 mai, celles de nos troupes qui, au Chemin des Dames, avaient contre-attaque aussitôt après le choc par un excès de bravoure, avaient été noyées par le flot des assaillants et annihilées du coup. La sagesse eût consisté à durer, à se replier en combattant pour tenter de s’opposer aux passages de l’Aisne, le but étant de permettre aux soutiens de se préparer. Car l’ennemi n’emploie ses réserves que lorsque le succès est obtenu, pour l’élargir et l’exploiter. Il use le plus longtemps possible de ses troupes de départ. Donc, enrayer d’abord l’avance de la première masse, puis, au moment où les troupes fraîches vont intervenir, contre-attaquer pour désorganiser le deuxième coup qui se prépare. Quoique insuffisamment mise au point, la parade donna de bons effets. La progression du premier jour fut plus lente. Le centre de l’ennemi avança assez vite, mais les deux ailes maintenues restèrent en retrait ; le deuxième jour, il dut redoubler d’efforts pour pousser ses avantages jusqu’à l’Aronde. A l’aube du troisième, il était évident que l’ennemi allait porter son aile droite à la hauteur de son centre pour supprimer ce dispositif en pointe et élargir la poche. L’intervention des réserves était imminente, et de ce nouveau choc dépendait l’issue de la bataille.

Notre contre-attaque préventive survenue a ce moment brisa le ressort de la machine allemande prêt à se détendre. L’ennemi, au lieu d’exploiter ses gains de la veille, dut songer à se défendre et à nous empêcher de l’étrangler dans la nasse où il était engagé. Les divisions amenées pour compléter l’avance s’usèrent à cette tâche. Nos gains de terrain furent médiocres ; nous avions trop peu de monde pour espérer refouler l’ennemi au point de compromettre sa sécurité et l’obliger à se replier. D’ailleurs, cette opération, outre qu’elle ne pouvait qu’être onéreuse, puisque notre contre-attaque se produisait sur un front particulièrement garni, n’offrait pas assez d’avantages stratégiques pour compenser le sacrifice des quelques disponibilités qui nous restaient pour faire face aux événements. Ainsi le commandement ne perdait pas de vue sa politique d’économie. La journée du 11 juin marque l’arrêt de l’offensive du 9. L’ennemi progressera trois jours encore sur sa gauche dans les bois de Ribécourt et atteindra le Matz ; il n’aura pas la force de pousser jusqu’à Compiègne. Les attaques entreprises en même temps à l’Ouest de Soissons pour pénétrer dans la forêt de Villers-Cotterets ne recueilleront également que des avantages partiels. De plus en plus, il semble difficile d’obtenir de larges gains sans des pertes formidables quand on heurte un ennemi prévenu disposant de forces même inférieures.

Dès lors, l’ennemi renonce à parachever la stabilité de ses lignes pour porter tous ses soins à jouer le troisième acte de la manœuvre. Il doit se hâter. Le danger américain qu’il a dédaigné commence à l’inquiéter. Son contact avec ces jeunes troupes dans la région de Belleau-Bouresches lui a fait soupçonner la valeur des nouveaux belligérants.

L’offensive du 27 mai, celle du 9 juin, ont attiré le gros des troupes françaises entre l’Oise et l’Ourcq. D’autre part, les Britanniques, au calme depuis la fin d’avril, se sont renforcés. De la mer à la Marne, le front occidental est trop étroitement gardé pour songer à l’enfoncer à coup sûr. C’est sur la Champagne que Ludendorff jette son dévolu.


LE TROISIÈME ACTE. — LE FRIEDENSTURM ET LA VICTOIRE FRANÇAISE

Le plan est des plus larges. Emporter la montagne de Reims, pilier du front français de l’Est, en la prenant à revers à droite et à gauche, puis gagner Châlons et pousser tout droit ensuite. Un large pan du front français s’écroulait, notre aile droite était contrainte d’abandonner l’Argon ne et Verdun. C’était notre armée prise de flanc sur la route de Paris.

Une brèche aussi formidable ouverte dans nos lignes, il n’était pas sûr qu’il nous fut possible de l’aveugler avec nos effectifs déjà bien étirés. En tout cas, le pouvions-nous sans raccourcir notre front et sacrifier un vaste terrain ? Ludendorff sait si bien que l’attaque qu’il prépare est décisive, que, dans ses dernières proclamations aux troupes, il l’appellera le Friedensturm, l’offensive pour la paix.

Jamais la situation n’a été plus critique. A partir du 15 juin, un calme formidable règne sur tout le front. Où Ludendorff attaquera-t-il et quand ? Celui-ci redoublera de précautions pour nous laisser ignorer jusqu’au bout le terrain qu’il a choisi.

Mais le commandement français sait désormais que son adversaire obéit à la nécessité de rechercher la surprise. Sans essayer de préjuger des plans de l’ennemi, sans vouloir, deviner la pensée stratégique qui le mène, il tâchera surtout de se renseigner. Il ne négligera aucun indice. Ses services de renseignements lui mettront en mains, peu à peu, une foule de petits détails qu’il interprétera dans le sens le plus réaliste. Chaque jour le contour de l’attaque se dessine avec plus de précision, notre certitude se fortifie. Des coups de main profonds en Woëvre, en Lorraine, des attaques locales au Nord de l’Aisne, à l’Est de la forêt de Villers-Cotterets, montrent que l’ennemi a aminci son cordon de troupes sur ces points. En revanche, la cote 204 qui, au Nord-Ouest de Château-Thierry, est la clef de cette ville, est sérieusement gardée. L’ennemi tient à sa possession, et pour cause. Diverses tentatives sur elle échouent. Après que nous l’avons prise, l’ennemi lu reprend. De même, la montagne de Bligny nous est disputée âprement. En Champagne, nos tirs d’artillerie provoquent fréquemment des explosions, indice certain que des accumulations de munitions ont lieu dans cette région. L’aviation allemande fait preuve d’une inaction qui présage une concentration en cours.

L’Allemand, en effet, une fois en possession d’une méthode, l’applique avec une rigueur implacable. La rapidité de compréhension du Français lui échappe. Trompé deux fois, celui-ci connaît maintenant tous les éléments du problème. Il sait que la répétition des mêmes faits, qui d’abord n’ont pas attiré son attention, indiquera un retour des mêmes événements. Il lui suffira de saisir un ou deux de ces faits pour reconstituer la série tout entière. Cela, c’est le génie de notre peuple. Alors que l’Allemand pense fermement nous surprendre, nous connaissons déjà tout son dispositif. Quant à la marche de la nouvelle offensive, il est clair qu’elle se déroulera mathématiquement comme celle du 21 mars, comme celle du 27 mai. La machine est trop bien montée pour qu’il soit possible d’en modifier le moindre rouage.

La parade ébauchée par nous le 11 juin, s’est précisée. Les dispositions prises alors et qui ont été insuffisantes, ont subi une mise au point qui les mettra à même de donner leur plein effet. L’important, c’est de détraquer, si possible, la machine avant sa mise en marche, tout au moins d’apporter des entraves à son lancement et de diminuer ainsi sa vitesse initiale. Un bombardement précis et brutal d’obus explosifs destiné au personnel et de projectiles à l’ypérite sur les tranchées de départ où sont massées les troupes de choc, avant même que se déclenche la préparation d’artillerie ennemie, remplira cet office.

De plus, l’ennemi ayant spéculé sur la surprise, il ne doit y avoir surprise à aucun échelon. On élargira la zone de couverture pour donner à nos soldats le temps de dominer la première impression de stupeur, pour voir venir, comme on dit. Des défenseurs résolus, postés dans cette zone, auront mission non seulement de résister en faisant le plus de mal possible à l’ennemi, mais encore de nous renseigner.

En Champagne, par exemple, la région des Monts que nous devons abandonner est un lieu d’observation des plus favorables. Munis de pigeons voyageurs, d’appareils de T. S. F. disposant de couleurs prêts au sacrifice de leur vie, les détachements de couverture signaleront la direction des colonnes, les lieux d’infiltration. Une liaison constante de l’avant à l’arrière empêchera tout imprévu de se produire.

Par contre-coup, l’ennemi sera surpris de se voir si bien deviné. Habitué à ne rencontrer devant lui, après le premier choc, que le désarroi et le vide, il marchera en pleine confiance, croyant avoir forcé la barrière des feux. Mais au moment où il quittera la région accidentée des Monts pour se lancer en plaine, la vraie barrière se dressera devant lui meurtrière et terriblement serrée. Habitué à tourner l’obstacle, à manœuvrer l’adversaire par son habileté à s’infiltrer en utilisant les points faibles, il ne s’apercevra pas qu’il est manœuvré à son tour et que les chemins que suivent ses colonnes ont été délimités d’avance par une heureuse disposition des îlots de résistance.

Le front de la 4e armée, admirablement entretenu par un chef qui n’a cessé de tenir sa troupe en main et de se garder contre toute éventualité, se prêtera à merveille à l’organisation de cette défensive. On peut être sûr que là, tout au moins, l’attaque n’aura qu’un résultat médiocre.

Entre la Marne et Reims, notre ligne est récente. Des organisations de fortune, créées en hâte, n’opposeront qu’un faible rempart ; maïs le terrain est accidenté, les bois nombreux. Nos troupes, instruites par les derniers événements, connaissent la manière de combattre de l’ennemi. Le moyen de couper court à l’infiltration, à ce travail d’effritement et d’érosion auquel se livre l’ennemi, c’est la contre-attaque. Et puis, l’armée française se tient prête ; quoique inférieure en nombre, elle ne sera pas submergée. L’héroïsme de nos soldats fera le reste.

Dans la nuit du 14 au 15 juillet, tandis que les divisions ennemies prennent leurs positions de départ, notre contre-préparation d’artillerie se déclenche avant la préparation allemande. C’est le signe même que l’ennemi a préparé son immense effort en vain. La surprise est éventée.

Dès lors, les Allemands n’ont plus qu’un espoir : arriver, à coups d’hommes, aux objectifs qu’ils se sont fixés. Tandis que l’ennemi, sur sa gauche, reste étourdi, fixé sur place, son attaque complètement désorganisée, il redoublera d’efforts sur sa droite. La traversée de la Marne lui donne quelque espoir. L’horaire qui règle l’entrée en jeu des divisions de poursuite est périmé. Il jette ses masses à fond pour rompre notre défensive et atteindre au moins Epernay.

C’est le moment décisif. Le commandement français voit sonner l’heure qu’il attend depuis trois mois : l’heure de la contre-offensive. Jusqu’alors, la marche foudroyante des événements ne lui a laissé qu’un souci : courir au canon. Il n’a pas pu trouver la liberté de ses mouvements. Tantôt dans l’expectative de l’offensive menaçante, tantôt dans la nécessité de boucher les brèches, il était comme un homme dont les deux bras sont liés.

Les coups de sonde des jours précédents lui ont révélé que des unités fantômes tiennent la ligne de l’Aisne à l’Ourcq. Ludendorff, malgré sa supériorité d’effectifs, a besoin de tout son monde pour l’attaque ; ailleurs il camoufle ses positions. Un cordon de troupes s’y déploie, tout juste suffisant pour la surveillance. N’est-ce pas ainsi, du reste, que les choses se passent depuis trois ans ? N’avons-nous pas vu les adversaires dégarnir le reste du front pour nourrir le secteur de la bataille ? Et puis Ludendorff suppose que nos réserves déjà minces ont dû fondre encore. Il connaît mal le principe d’économie qui nous dirige depuis un an, il ne voit pas que les Alliés, quoique placés dans une situation difficile, n’ont pas été pris au dépourvu. L’infériorité numérique des troupes qu’il a eues depuis le 21 mars en face de lui, il l’attribue à la faiblesse de nos moyens, alors qu’elle a été souvent le résultat d’un calcul. Nous avons toujours paré les coups au minimum ; lui, a toujours donné son effort au maximum. Le soldat français s’est héroïquement battu 1 contre 4 ; mais ce sacrifice n’aura pas été vain.

L’armée allemande, par le fait de ses victoires même, était sortie de la ligne redoutable de fortifications à l’abri de laquelle elle semblait intangible. Son nouveau front, fragile et sans profondeur, ne pouvait pas résister à une attaque bien appliquée. Tous les inconvénients de la guerre de siège subsistaient et s’aggravaient en pleine guerre de mouvement. C’est dire que la nécessité s’imposait d’immobiliser une énorme quantité de troupes pour remédier à la faiblesse du rempart défensif. En somme, l’Allemagne, prise à son propre piège, n’avait pas vu que la vulnérabilité de son front augmentait en raison directe de ses succès. D’autre part, l’organisation de son armée en vue de l’offensive l’avait conduite à une désorganisation de ses unités. En prélevant dans chaque division les meilleurs éléments pour en composer ses troupes de choc, elle avait rendu plus médiocres encore les formations de second ordre qui avaient précisément pour tâche d’assurer la garde des fronts tranquilles. Le principe du strosstrupp, s’il avait accru la valeur offensive de l’armée allemande, avait diminué sensiblement sa valeur défensive- L’armée française, au contraire, moins soumise à ce régime de la sélection à outrance, restait plus homogène.

Nous étions donc en présence d’une puissante masse d’attaque couverte par une façade d’effectifs. Et ce mot était plus juste encore que nous ne pouvions le croire. En dehors des divisions au complet qui lui servaient à mener l’offensive, les autres unités de l’ennemi étaient réduites à 50 et 60 hommes par compagnie. Sa supériorité numérique était moins grande dans la réalité que sur le papier. Le nombre de ses divisions qu’il n’avait jamais diminué, au contraire, faisait illusion. Mais s’il est possible dans la bataille en rase campagne de manœuvrer à l’abri d’un rideau de troupes qui abuse l’adversaire, il est difficile d’user de ce trompe-l’œil dans des opérations de longue durée, sans que l’adversaire s’en aperçoive.

C’est ce qui eut lieu le 18 juillet. Alors que, rendu furieux par la résistance inattendue qu’il trouvait en face de lui, l’ennemi jetait ses forces au Sud de la Marne, nous tombions sur son flanc droit entre la Marne et l’Aisne.

Le commandement français à son tour avait créé la surprise dans les moindres détails : arrivée à pied d’œuvre des troupes de contre-attaque et du matériel tenue rigoureusement secrète, assaut donné sans préparation d’artillerie. Quarante-huit heures avaient suffi pour grouper tous ces éléments. Après trois mois d’une lutte inégale et de terribles secousses, le commandement français se révélait en possession d’une méthode défensive appropriée aux moyens nouveaux des Allemands et d’une méthode offensive dont l’efficacité allait être démontrée par la’ victoire. Le char d’assaut non seulement contre-balançait le gaz toxique, mais jouait le rôle du sturmbataillon, instrument à la fois de la rupture et de l’exploitation. Jamais, dans cette guerre de lenteur, la parade n’avait suivi l’agression à intervalle si court.

On sait le résultat de la contre-offensive du 18 juillet et le renversement des rôles qu’elle a amené dans la campagne de 1918 : tout l’échafaudage offensif péniblement édifié par l’Allemagne depuis le 21 mars craquant de toutes parts, l’assaillant contraint de se défendre partout et réduit à rentrer peu à peu dans sa carapace fortifiée pour retrouver la stabilité de son front, à l’abri duquel il espère regrouper ses forces en désarroi.

La politique d’économie, de mesure et de prudence, suivie avec tant de ténacité par le commandement français, qui y voyait la condition même de la recherche, de l’invention et de la hardiesse, a triomphé d’une manière éclatante de la politique de violence et de brutalité préconisée par l’Etat-major allemand.


* * *

Autant qu’il est possible de tirer des conclusions, au point où nous sommes de la bataille, on peut dire que cette longue suite d’efforts vers la réalisation de la percée et vers la guerre de mouvement n’a encore abouti qu’à une sorte de compromis. Les Allemands, s’ils ont pu briser le rempart fortifié, n’ont pas osé s’affranchir de la continuité du front, de peur de compromettre leurs lignes de communication indispensables à la vie des armées modernes. Ils sont beaucoup moins libres, moins dégagés d’arrière-pensées qu’ils ne se vantent de l’être. Dès lors, rechercher la guerre de mouvement, la crise, la solution tragique à la manière de Napoléon était de leur part une illusion.

La science de la guerre telle qu’elle a été créée par l’expérience des grands Capitaines repose, pourrait-on dire, sur un certain nombre de conventions. Deux peuples déléguaient des armées de métier pour vider leur querelle sur un champ de bataille et considéraient comme vaincu celui des deux dont l’armée avait le dessous : c’était l’acceptation d’un jeu guerrier. La constitution des armées nationales, images plus exactes de la puissance des nations, a modifié la première de ces conventions. L’établissement du front continu marque la volonté de les supprimer toutes et de sacrifier le moins possible aux hasards de la guerre.

Dès lors, la défaite, n’étant plus admise à titre de symbole, doit correspondre à une réalité. Dans ce cas, il y a défaite quand il y a occupation totale du territoire, épuisement des forces physiques ou démoralisation qui conduit à accepter les conditions de l’adversaire.

Il semble bien que l’Allemagne ait tablé sur l’épuisement de nos forces en même temps qu’elle avait foi encore en la valeur représentative de Paris. De notre côté, l’état précaire des ressources en hommes de nos ennemis, au moment où, par l’apport américain, les nôtres s’accroissent formidablement, parait être une des raisons essentielles de sa défaite. Le problème militaire de la victoire décisive se ramène, en un sens, à une question d’effectifs. En effet, le recul de l’adversaire sur toute la ligne de bataille provient, en fin de compte, d’une nécessité stratégique, autant que du besoin de raccourcir son front pour libérer un certain nombre de divisions.

Mais ce serait la plus grave erreur de croire que le dernier mot reste toujours aux gros bataillons. Ni le nombre, ni le matériel n’ont jamais donné la victoire, pas plus en 1918 qu’en 1914. Il y a heureusement, pour l’honneur des armes et de l’art militaire, un élément moral, une « partie divine » de la guerre, qui échappe aux calculs et aux prévisions. On pourra dire un jour, et l’Histoire en restera stupéfaite, avec quels « effectifs » ont été remportés nos succès des dernières semaines. Nous sommes délivrés aujourd’hui du problème de la percée, qui fut longtemps le cauchemar et la condition insoluble de la guerre : ce que les nouvelles méthodes nous permettent, c’est la liberté de penser et d’exécuter, c’est la vie, la manœuvre. Avec cette mobilité, cette souplesse qui succèdent à la rigidité, un chef de génie, — c’est à quoi lui servira le nombre, — saura créer l’événement. Quel sera cet événement ? Sous quelle forme se produira-t-il ? A quel endroit ? A quel moment ? Comment se résoudra cette énigme de l’avenir ? Du moins l’immortelle campagne qui vient de commencer par le coup de théâtre du 18 juillet nous donne-t-elle à cet égard, après tant d’épreuves supportées, la plus radieuse des certitudes.


XX.