Les Européens au Japon depuis les derniers traités

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Les Européens au Japon depuis les derniers traités
Rodolphe Lindau

que nous étions des hommes tout autres que nos fanatiques ancêtres, qui avaient voulu les convertir au christianisme malgré eux : nous étions de paisibles marchands, de raisonnables protestans, des catholiques éclairés, et tolérans. Nous n’avions assurément aucun projet ambitieux concernant le trône de Yédo, et nous nous inquiétions en somme fort peu de ce qu’il plaisait aux Japonais d’adorer dans leurs temples. « Votre indépendance politique et religieuse ne court aucun risque, » leur assura-t-on à diverses reprises. Puis on faisait valoir les avantages qui devaient sortir pour eux de leur alliance avec les peuples d’Occident. « Nous sommes de terribles ennemis, mais nous sommes d’excellens amis, leur dit-on encore. Si vous nous donnez la main, nous vous guiderons, nous vous soutiendrons. En définitive, sortez de l’obscur isolement où forcément vous dépérissez, entrez en relations avec nous, et vous ne perdrez absolument rien, vous gagnerez même assurément beaucoup. »

Cependant les Japonais ne voulurent pas encore céder et opposèrent une foule de raisons pour lesquelles ils préféraient demeurer seuls et tranquilles chez eux. À la fin, ils se rendirent à l’évidence des avantages de la civilisation occidentale. On les avait conduits à bord de nos frégates et corvettes de guerre, et, après leur avoir fait admirer des télégraphes électriques et des machines à vapeur en miniature, on leur avait montré des canons de gros calibre et à longue portée, des revolvers à six coups et des fusils rayés de grandeur naturelle. L’amiral américain leur fit voir dix beaux bâtimens de guerre avec deux cents magnifiques canons. Cette exhibition ingénieuse des trésors offensifs dus à l’industrie et à la science occidentales trancha la question d’une manière pacifique et à la satisfaction de tout le monde. Les Japonais hésitèrent bien encore un peu ; mais leur résistance devint de jour en jour plus faible, et ils finirent par signer tout ce qu’on put raisonnablement leur demander. L’Amérique (M. Townsend-Harris), l’Angleterre (lord Elgin), la Hollande (M. Donker-Curtius), la France (M. le baron Gros), la Russie (M. le comte Poutiatine), le Portugal (M. Guimaraès), enfin tout dernièrement la Prusse (M. le comte Eulenbourg), entrèrent ainsi en relations amicales et commerciales avec le Japon.

Les traités signés, des marchands anglais, américains et hollandais s’établirent en assez grand nombre à Nagasaki, Yokohama (ou Kanagawa) et Hakodade. Les Français, Russes et Portugais parurent satisfaits d’avoir le droit d’en faire autant. En attendant, ils eurent soin de se faire représenter par un nombre suffisant de consuls-généraux, de consuls et d’agens consulaires. Il n’existait pas, il y a quelques années, un seul commerçant russe ou portugais dans tout le Japon ; il y avait trois marchands français protégés et administrés par un beau bâtiment de guerre en rade de Yédo et par un consul-général, un interprète, un chancelier, un capitaine de pavillon, un vice-consul et son interprète et deux agens consulaires résidant à Yédo, Yokohama, Nagasaki et Hakodade. L’absence de commerçans français, russes et portugais simplifia beaucoup la nature de nos relations avec la cour de Yédo. La lourde tâche d’établir de l’ordre dans les jeunes communautés étrangères et de maintenir la bonne intelligence entre les gouvernemens de l’Occident et celui du Japon devint le partage exclusif de M. Rutherford-Alcock, ministre plénipotentiaire anglais, de M. Townsend-Harris, ministre résident des États-Unis, et de M. Donker-Curtius, commissaire royal de la Hollande. Ce dernier resta à Décima, au milieu de l’ancienne colonie hollandaise. Il se fit représenter à Yédo par un jeune fonctionnaire plein de zèle et d’intelligence, M. van Polsbroeck, le consul hollandais de Kanagawa.

Les ports de Nagasaki, de Kanagawa et de Hakodade avaient été ouverts le 1er juillet 1859. Pendant quelques semaines, on y vit tout marcher à souhait. Les Européens trouvaient qu’en envoyant des algues, de la soie et de l’or du Japon en Chine, ils pouvaient réaliser en quelques semaines des bénéfices de 75 à 200 pour 100, et les Japonais, ne demandant pas mieux que de se dessaisir des produits de leur pays, montraient un goût très prononcé pour les manufactures anglaises, américaines et hollandaises, et pour les divers objets de fantaisie que les négocians de Chine s’étaient empressés d’expédier aux nouveaux ports. L’intelligence entre Japonais et Européens était alors parfaite, et on se comblait réciproquement d’éloges et de bons procédés ; mais cet état de choses ne dura pas longtemps. Au bout de quelques semaines déjà, le gouvernement japonais s’aperçut que le système d’échange de monnaies japonaises contre des monnaies étrangères qui lui était imposé par les traités était par trop à son désavantagé. Il fit dès lors de vigoureux, mais absurdes efforts pour se dégager de la promesse qu’il avait faite d’échanger des itzibous contre des dollars poids pour poids.

Si dès cette époque les gouverneurs de Kanagawa s’étaient présentés chez MM. Alcock et Harris et leur avaient démontré que l’itzibou n’était qu’une espèce de bank-note ayant une valeur nominale de 200 pour 100 au-dessus de sa valeur intrinsèque, on aurait certainement compris qu’il serait aussi injuste de demander l’échange d’itzibous contre des dollars poids pour poids que de vouloir acheter des billets de banque au prix du papier et avoir le droit de les mettre en circulation à leur valeur nominale. — M. Alcock et M. Harris, hommes d’une grande intelligence et d’une parfaite loyauté, n’auraient pas voulu souffrir un pareil état de choses et se seraient unis aux fonctionnaires japonais pour trouver un moyen de sortir de la difficulté ; mais les gouverneurs de Kanagawa dédaignèrent de demander conseil aux ministres étrangers, et se contentèrent de prendre des mesures arbitraires pour empêcher l’échange de dollars en itzibous. Cette conduite eut de graves inconvéniens, les commerçans étrangers ayant absolument besoin de monnaies japonaises pour régler leurs affaires.

M. Alcock écrivit au gouvernement de Yédo. Il présenta avec calme et discernement l’état des choses, et insista sur la nécessité de rester de part et d’autre dans les limites des obligations imposées par les traités. Les ministres japonais ne tardèrent pas à lui répondre. Ils reconnaissaient que les étrangers avaient parfaitement le droit d’exiger l’échange en question ; mais ils faisaient observer qu’il était hors du pouvoir de la cour de Yédo de satisfaire complètement à cette demande. Ils appuyèrent cette observation par des prétextes dont quelques-uns étaient parfaitement absurdes. M. Alcock écrivit de nouveau, et de nouveau on lui répondit ; de nombreuses notes furent échangées, M. Alcock insistant toujours sur l’obligation d’observer les traités, les Japonais trouvant toujours de nouveaux prétextes, de nouvelles excuses pour ne pas s’y soumettre.

Pendant ce temps, les marchands de Kanagawa ne se croisèrent pas les bras ; ils inventèrent des expédiens, fort ingénieux dans leur simplicité, pour se procurer un nombre suffisant d’itzibous. Il avait été décidé, à un moment donné, que le trésor japonais échangerait journellement pour chaque étranger 500 dollars (3,000 fr.) en itzibous. Les résidens de Kanagawa et de Yokohama n’avaient qu’à présenter une petite note sur laquelle leurs noms étaient inscrits, et le caissier japonais comptait à chacun d’eux 1,500 itzibous en échange de 500 dollars. Cette somme de 1,500 itzibous se trouvait insuffisante. Un marchand eut alors l’idée de présenter deux bulletins au lieu d’un. L’officier du trésor japonais ne connaissait pas plus M. A… que M. B…, et donna en toute simplicité échange pour deux fois 500 dollars. Ce succès encouragea, et à la fin quelques individus présentèrent au trésor jusqu’à vingt et trente bulletins de demande en échange.

Vers cette époque (novembre 1859), le commerce japonais était très lucratif. Les kobangs, monnaie d’or, pouvaient être achetés à bas prix, et un dollar parti de Shanghaï en valait presque deux lorsqu’après une traversée de quelques jours il était arrivé à Yokohama. Les commerçans de Shanghaï sont très riches ; ce sont les plus hardis spéculateurs du monde. À peine avaient-ils reçu la nouvelle que l’argent valait de l’or au Japon, qu’ils y envoyèrent des sommes considérables. En un seul jour, trois navires américains, le Powhattan, le Melita et le Mary and Louisa, apportèrent 1,200,000 dollars, plus de 7 millions de francs, à Yokohama. Or il s’agissait d’échanger toutes ces sommes le plus tôt possible en itzibous, car les marchands japonais refusaient de se faire payer en dollars.

Le trésor fut alors inondé par un nombre toujours croissant de bulletins de demande en échange. Il tint encore bon pendant quelques jours, puis il ferma tranquillement ses portes et dit : « Vous n’aurez plus rien, car nous n’avons plus rien. » Cette mesure était fort grave. L’argent valait en Chine déjà 1 pour 100 par mois, et il était monté au Japon au taux de 5 pour 100 par mois. On ne pouvait laisser dormir les énormes capitaux qui venaient d’être expédiés à Yokohama sans s’exposer à des pertes sensibles. Les marchands protestèrent énergiquement contre les mesures prises par le gouvernement japonais ; ils insistèrent sur le droit accordé par les traités ; les consuls soutinrent leurs nationaux. Le trésor ne put tenir longtemps contre toutes ces attaques, et il fit un nouveau compromis. « Je donnerai, dit-il, autant que je pourrai à chacun en proportion de ce qu’il me demandera. Adressez-moi de nouveau vos bulletins. » Les marchands s’empressèrent d’obéir. L’un demanda l’échange de 500 dollars, un autre de 1,000 dollars, un troisième de 5,000 dollars, et ainsi de suite ; mais le plus fin de la société ne s’arrêta pas aux bagatelles : il pria le trésor de vouloir bien lui fournir l’échange de 20 millions de dollars. Le caissier fit naïvement ses calculs. La personne qui avait demandé d’échanger 500 dollars obtint des itzibous pour une dizaine de dollars, un autre en reçut pour une vingtaine ; mais le reste des précieuses monnaies japonaises tomba dans la grande poche du monsieur aux 20 millions. On rit beaucoup de cette excellente et profitable plaisanterie, et on ne tarda pas à l’imiter. — Au bout d’une semaine, les caissiers japonais passaient leur temps à faire des calculs sur des chiffres que l’on ne rencontre ordinairement que dans les traités d’astronomie. Demander l’échange de quelques millions de dollars, c’était se montrer modeste. Les bulletins portaient ordinairement trente ou quarante zéros à la suite d’une unité, ou, précisant exactement les besoins du demandeur, exigeaient l’échange de tant de millions de dollars, plus 27 dollars et 13 centimes.

Le trésor de Yokohama fut admirable de sang-froid et de patience. Il accepta tous les bulletins sans sourire ou sans se fâcher, et distribua ensuite les itzibous en nombre à peu près égal parmi les demandeurs ; mais M. Alcock, en apprenant ce qui se passait à Yokohama, fut révolté de la conduite de ses nationaux, et dans un moment de juste indignation il écrivit sa fameuse notification du 21 novembre 1859, qui fit le tour des journaux anglais, et dans laquelle il stigmatisa la conduite de ces marchands qui, « vivant dans un coin isolé du monde, méprisant l’opinion publique, croient que tout leur est permis, et sont une véritable honte pour l’Angleterre. » Il en appela solennellement à tous les honnêtes gens « pour repousser les outrages commis à Yokohama contre la société et l’intérêt commun de toutes les nations civilisées. » Cette notification produisit un grand effet. Les marchands étaient stupéfaits. « Comment ! tant de bruit pour un peu d’amusement aux dépens d’un gouvernement de demi-sauvages, et qui agit au mépris de toutes ses obligations ! » On n’en revenait pas. Toutefois on se le tint pour dit, et la plaisanterie, qui avait rapporté beaucoup d’argent aux plaisans, ne se renouvela plus. Il devint alors à la mode de faire des cadeaux aux officiers du trésor, et ceux-ci de leur côté se montraient prêts à rendre bon procédé pour bon procédé. Quelques personnes obtenaient beaucoup d’argent japonais, d’autres ne pouvaient échanger 5 dollars. On se surveillait et on s’accusait réciproquement. À un moment donné, en janvier 1860 toute la communauté étrangère de Yokohama se souleva contre la marine américaine, parce que des officiers du vapeur de guerre le Powhattan, qui devait amener l’ambassade japonaise en Amérique, avaient trouvé convenable de faire concurrence aux négocians de Yokohama. C’était vraiment quelque chose de curieux que d’observer de près l’existence de ces ardens pionniers de la civilisation de l’Occident.

Cependant ces affaires, jointes à plusieurs autres d’une importance secondaire, avaient peu à peu changé la nature de nos relations avec le gouvernement et le peuple du Japon. On avait fini par comprendre que les étrangers arrivés après la signature des traités ressemblaient fort peu aux « excellens amis » que l’on avait cru recevoir. C’étaient des fonctionnaires insistant sévèrement sur la stricte observance des clauses des traités ; c’étaient des marchands désireux de gagner rapidement beaucoup d’argent et peu scrupuleux quelquefois dans le choix des moyens ; c’étaient des matelots se grisant le matin, se battant le soir ; c’étaient enfin des hommes auxquels il fallait bien reconnaître certaines supériorités, mais qui la plupart du temps ne réalisaient d’aucune manière le type japonais d’un homme civilisé, d’un homme bien élevé. Ils savaient construire de beaux et curieux navires, ils possédaient des armes d’une excellente qualité ; leurs machines à vapeur, leurs télégraphes électriques, leurs chronomètres, baromètres, télescopes, etc., étaient de grande valeur ; ils étaient très forts et agiles et n’avaient peur d’aucun danger, mais enfin ils ne savaient pas ce que c’est que la politesse. Où étaient le respect dû aux grands dignitaires, la sécurité des rues, la sainteté de la propriété privée, le silence respectueux qui doit régner autour de la résidence sacrée du chef de l’empire du soleil levant ? Ni marchands ni matelots ne se rangeaient sur le passage d’un gouverneur, d’un prince même ; les chevaux des étrangers, lancés d’une manière sauvage à travers les routes et les rues, troublaient souvent l’ordre des cortèges les plus solennels, effrayaient les femmes et les enfans, et menaçaient la vie des passans ; la demeure des Japonais était continuellement envahie par d’importuns industriels qui pénétraient partout, laissant l’empreinte de leurs sales chaussures sur les belles nattes servant de table et de lit au propriétaire. À quelques milles de la capitale, dans un paysage où la chasse était un sacrilège, le plaisir meurtrier des étrangers troublait un silence séculaire.

Ce n’était pas tout encore : la présence des étrangers n’était pas seulement un outrage sanglant et perpétuel à la dignité, au patriotisme des Japonais ; elle portait aussi gravement atteinte au bien-être matériel du peuple. Depuis le jour néfaste où les hommes de l’Occident avaient mis pied sur la terre japonaise, la paix profonde et prospère qui y avait régné pendant des siècles n’existait plus ; des troubles intérieurs, des guerres extérieures menaçaient de désoler, de dévaster l’empire le plus florissant du monde. Les étrangers avaient apporté sur leurs vaisseaux des masses énormes d’argent, et avaient emporté des quantités considérables de soie, d’or, de thé, de denrées. L’argent, dont nul n’aurait eu besoin, n’avait fait aucun bien. Il avait enrichi quelques marchands, corrompu beaucoup d’officiers et d’ouvriers, troublé l’équilibre économique et politique du pays ; mais la soie, le thé, les étoffes, les meubles, toutes les denrées, se vendaient deux, trois, dix fois plus cher que par le passé. Un homme jadis riche avait de la peine à vivre aujourd’hui convenablement ; les employés subalternes étaient réduits à l’indigence, les pauvres à la misère. Non, encore une fois, les hommes de l’Occident n’étaient pas, ne pouvaient pas être amis des Japonais, et ceux-ci ne devaient pas les aimer ! Tous les bons patriotes étaient indignés, exaspérés, et si le prince de Mito, le grand daïmio, le grand patriote, le gosanke du Nippon [1], montrait sa haine ouvertement, il ne faisait que ce que tout Japonais se souvenant encore de la splendeur et de la félicité passées de sa belle patrie ferait à la place du prince.

Considérant cette disposition des esprits et sachant avec quelle facilité les officiers japonais font usage de l’épée formidable qui ne les quitte jamais, les ministres étrangers prirent de sages mesures de précaution. Plusieurs notifications émanées de M. Howard Vyse et de M. van Polsbroeck, consuls anglais et hollandais à Kanagawa, conseillèrent aux marchands étrangers résidant à Yokohama d’être prudens et justes dans leurs transactions avec les Japonais. Le port de revolvers et autres armes fut autorisé, l’institution d’un système de garde municipale recommandée, la chasse prohibée ; des personnes qui s’étaient rendues coupables de délits envers des Japonais, ou qui avaient contrevenu aux ordonnances et notifications publiées par les ministres et consuls, furent sévèrement punies. Malheureusement le zèle et l’activité des fonctionnaires ne pouvaient plus prévenir des malheurs que le passé avait préparés. La nécessité est la même pour tout le monde ; on ne peut nulle part récolter de la bienveillance et de l’affection lorsqu’on a semé de la haine et du mépris.

Une série d’assassinats et d’attentats criminels qui se succédèrent avec une rapidité inquiétante, et qui tous restèrent impunis, prouvèrent que le parti hostile aux étrangers était prêt à se porter aux dernières violences, et que la cour de Yédo était complètement impuissante à protéger ses alliés étrangers. Deux officiers russes furent assassinés à Yokohama en plein jour. On ne découvrit aucun de leurs meurtriers, on rechercha non moins vainement quelle raison spéciale avait pu leur attirer la haine des Japonais. Leur seul tort apparent était d’appartenir à la race détestée par les partisans du prince de Mito. Quelques mois plus tard, en novembre 1859, un yacounin (officier japonais) tua le domestique chinois de M. Loureiro, consul français à Yokohama. Le crime fut commis le soir, dans une rue très fréquentée, devant la maison d’un négociant anglais, M. Barber. On prétendait qu’un des domestiques chinois de ce dernier avait insulté la veille un officier japonais, et que le serviteur du consul français avait souffert la mort destinée à un de ses compatriotes.

Le 29 janvier 1860, Den Kouschki fut assassiné à Yédo. C’était un Japonais qui, tout jeune, avait fait naufrage sur la côte d’Amérique. Il y avait été recueilli et élevé. Plus tard, ayant appris l’anglais, il était entré au service de M. Alcock en qualité d’aide-interprète. Le meurtrier le frappa à cinq heures de l’après-midi, à la porte de la légation britannique, au pied du pavillon anglais. Il le tua par derrière, en présence d’une foule d’enfans qui jouaient devant la demeure de M. Alcock et d’un certain nombre d’autres témoins restés inconnus qui devaient se trouver à l’endroit très fréquenté de Yédo où le crime fut commis. Le tokaido où demeure M. Alcock peut être comparé aux boulevards de Paris ou à Oxford-Street de Londres. Le meurtrier, en s’enfuyant sans que personne eût tenté de l’arrêter, laissa l’épée dans la poitrine de sa victime qu’il avait transpercée de part en part. Le malheureux interprète mourut sur le coup sans avoir pu donner un indice qui aurait pu mettre sur la trace de son assassin. Den Kouschki était un homme vif, emporté, d’une témérité extraordinaire, et sa fin tragique ne surprit personne. On savait qu’il méprisait les Japonais, et que ceux-ci, le considérant comme un renégat, lui rendaient haine pour dédain. Il sortait néanmoins souvent tout seul et se hasardait dans les quartiers les plus éloignés de toute surveillance. Les personnes qui le connaissaient et qui appréciaient ses rares qualités de courage et de dévouement, car M. Alcock n’eut point de serviteur plus fidèle, lui avaient conseillé d’être plus prudent. La veille de sa mort, un domestique japonais au service de M. Alcock lui avait dit : « Prenez garde, les yacounins vous haïssent, et ceux de Mito et d’Owari ont l’épée lourde. » Le malheureux interprète avait payé de sa vie son attachement à la cause étrangère. Son meurtrier ne fut point trouvé.

Le 26 février 1860, un double assassinat fut commis à Yokohama. Deux marins hollandais, le capitaine Voss, du Christian-Louis, et le capitaine Decker, du Henriette-Louisa, furent attaqués à sept heures et demie du soir, dans la principale rue de la ville, à quelques pas de l’endroit où les deux Russes avaient été tués, et littéralement hachés en morceaux. Leurs cadavres, qui furent trouvés par des Européens quelques minutes après l’accomplissement du crime, étaient criblés d’horribles blessures. C’étaient des coups qui semblaient avoir été faits avec la hache d’un boucher. La tête fendue en quatre, les jambes, les bras coupés en plusieurs endroits, ne tenaient plus au tronc que par des lambeaux de chair. Cette fois encore le crime ne put s’expliquer que par la haine générale dont les Européens devaient être l’objet. MM. Decker et Voss étaient des hommes d’un caractère sobre, juste et prudent : personne ne leur connaissait de querelle avec n’importe quel Japonais ; de plus M. Decker était un vieillard qui venait d’arriver seulement au Japon, et qui n’y avait encore noué de relations qu’avec ses consignataires.

MM. Alcock et Harris, les ministres anglais et américain, justement alarmés de cette rapide succession de meurtres, adressèrent des notes énergiques au gouvernement de Yédo. Ils demandaient qu’on prît enfin des mesures efficaces pour prévenir de nouveaux crimes, pour punir les anciens. Le gouvernement japonais ne put ni promettre beaucoup, ni faire grand’chose. Il fit entourer la ville de Yokohama d’un canal et d’une forte balustrade ; il établit des postes de police à toutes les portes et aux endroits les plus fréquentés de la ville ; il organisa des patrouilles qui devaient veiller à la sécurité publique de la ville étrangère depuis le coucher jusqu’au lever du soleil ; il doubla enfin et tripla les gardes qu’il avait mis à la disposition de nos représentais résidant à Yédo, et il pria les membres, des diverses légations de ne plus sortir sans se faire accompagner par des officiers japonais. Depuis plusieurs mois déjà, cette mesure était observée. Aucun étranger n’avait pu mettre les pieds dans les rues de Yédo sans se voir suivi par deux ou plusieurs yacounins à cheval. On avait présumé d’abord que ces hommes n’étaient là que pour espionner tous les actes des étrangers ; mais en réalité leur présence était due à une mesure de précaution adoptée et exécutée à grands frais par ce pauvre gouvernement de Yédo, qui se trouvait si piteusement placé entre la haine de ses plus puissans vassaux et les justes, mais très sévères exigences des ministres étrangers.

Les meurtriers de Voss et de Decker ne furent pas trouvés. Quelques personnes en conclurent que le gouvernement était complice du crime ; les plus sages pensèrent avec raison qu’il n’était qu’impuissant, et qu’il voyait avec terreur naître des complications qui le menaient à sa perte. Un nouveau crime, plus éclatant que tous les précédons, confirma cette opinion. Iko-no-kami, le régent ou gotaïro du Japon, un des princes qui avaient plaidé jadis pour la signature des traités avec les étrangers, fut assassiné le 24 mars 1860, au moment où, assis dans son norimon (grande chaise à porteurs) et entouré d’une nombreuse suite, il franchissait le pont du palais de Yédo pour rendre une visite au jeune empereur. Cet attentat avait été conçu et fut exécuté avec une grande témérité. Dix-huit hommes, couverts de manteaux qui les protégeaient contre une forte pluie, rôdaient autour du pont principal qui conduit au château impérial. Leur présence n’éveilla aucun soupçon, puisqu’on trouve toujours un grand nombre de soldats et d’officiers dans les environs du palais. Au moment où l’imposant cortège du gotairo passa, ces hommes jetèrent leurs manteaux, et, brandissant leurs formidables sabres, ils se ruèrent sur le norimon du régent, tuèrent ou blessèrent les porteurs et ceux qui entouraient immédiatement la chaise, et coupèrent la tête du prince, puis ils s’enfuirent, ayant fait en quelques minutes un grand carnage parmi les serviteurs du régent. Ceux-ci, s’étant enfin débarrassés de leurs manteaux, qui les avaient empêchés de se servir de leurs épées, poursuivirent les meurtriers et en arrêtèrent plusieurs. Deux d’entre eux, au moment de se voir atteints, s’ouvrirent le ventre et moururent sur place ; les prisonniers furent conduits en lieu de sûreté, on les jugea plus tard, et on les condamna, dit-on, à un supplice affreux.

La mort du gotaïro semblait avoir apaisé la fureur du parti anti-occidental ; pendant plusieurs mois, tout resta tranquille. Le gouvernement japonais, effrayé de ce qui venait de se passer et concevant de justes appréhensions pour sa propre sécurité, exerça d’ailleurs la plus grande vigilance et suggéra aux ministres étrangers des mesures de précaution qui prouvaient son sincère désir de prévenir de nouveaux malheurs. Il invita M. Alcock, M. Harris et leurs collègues à venir habiter le château impérial, et, sur le refus des ministres d’abandonner leurs résidences, il augmenta encore le nombre des gardes qui y étaient casernés. Les membres des diverses légations vécurent alors à Yédo en plein état de siège ; ils s’entourèrent de précautions comme en temps de guerre et en présence de l’ennemi. On n’osait plus sortir seul, et on ne sortait que bien armé, rarement ou jamais après le coucher du soleil. Une seule personne ne se conformait pas à ces règles, ne prenait aucun souci de ce qui s’était passé, et continuait à vivre au plein gré de son inoffensif bon plaisir : c’était le brave et trop confiant secrétaire de la légation américaine. M. Heusken était Hollandais et était entré au service de M. Townsend-Harris en qualité d’interprète. Il avait vécu pendant une année à Simoda avec le ministre américain et l’avait suivi plus tard à Yédo. Les éminens services qu’il avait rendus successivement à M. Harris, à lord Elgin, à M. le comte d’Eulenbourg, l’avaient mis singulièrement en évidence. M. Harris avait obtenu pour lui le grade de secrétaire de légation ; la reine d’Angleterre lui avait envoyé un cadeau comme preuve de sa royale reconnaissance des services rendus par lui à l’ambassade anglaise au Japon. Tous les honnêtes gens qui connaissaient Heusken l’aimaient et l’estimaient. M. Alcock faisait le plus grand cas de lui ; M. Harris lui donnait sa confiance entière et se reposait sur lui pour les affaires les plus importantes ; les hauts fonctionnaires japonais avec lesquels il se trouvait en contact perpétuel le traitaient avec une prédilection marquée ; ses domestiques lui étaient entièrement dévoués.

Pendant qu’aux légations de Yédo tout le monde vivait dans un état d’alarme et d’excitation, M. Heusken n’avait rien changé au train ordinaire de sa vie. Il allait où bon lui semblait, jour et nuit, à pied et à cheval, sans se préoccuper jamais de la foule qui se pressait souvent autour de lui, ou des hommes armés qu’il rencontrait partout sur son passage. Il ne craignait rien, il ne connaissait que des amis. Si en sortant il se munissait de sa lourde cravache et de son revolver, c’était bien moins pour sa défense personnelle que pour faire plaisir à ses amis, qui l’avaient souvent prié de prendre au moins cette facile mesure de précaution. Le 14 janvier 1861, un de ses domestiques lui dit : « Prenez garde, monsieur Heusken ; ne sortez pas le soir. » Heusken remercia et n’y pensa plus. Cependant le lendemain, au moment de se rendre à un dîner auquel l’ambassadeur de Prusse l’avait invité, le conseil de son serviteur lui revint à la mémoire. Il ordonna à cinq yacounins de monter à cheval pour le suivre, et il partit. Il arriva sain et sauf à l’ambassade prussienne ; il y passa la soirée, et il se retira vers neuf heures. Une heure plus tard, il fut trouvé dans la rue, assez près de l’ambassade prussienne, mourant. Un coup de sabre lui avait ouvert le dos, un autre le ventre ; sa poitrine portait une troisième blessure mortelle. On le transporta chez lui, on lui prodigua les soins les plus empressés, mais tout fut inutile. Il put seulement donner quelques détails sur l’attaque dont il avait été victime. Comme il passait sur un pont dans le voisinage de l’ambassade prussienne, ayant ralenti le pas de son cheval, il avait été soudainement assailli par cinq ou six hommes ; il n’avait pas eu le temps de tirer son revolver qu’il avait déjà reçu les trois coups dont il se mourait. Ses yacounins s’étaient lâchement enfuis, et lui, voyant alors que toute résistance était impossible, avait donné des éperons à son cheval, espérant atteindre la légation américaine ; mais, après avoir fait cinq cents pas environ, ses forces l’avaient abandonné, et il s’était laissé glisser par terre à l’endroit où on l’avait ramassé. C’était tout. Il n’avait reconnu aucun de ses meurtriers, il avait toujours été l’ami des Japonais, et il ne pouvait s’expliquer pourquoi ils l’avaient si cruellement assassiné.

L’enterrement de Heusken fut célébré avec grande pompe. Les ministres et membres des diverses légations étrangères, les consuls de Kanagawa et Yokohama, tous suivirent le cercueil de Heusken. Plusieurs hauts fonctionnaires japonais s’étaient présentés la veille chez les ministres européens et les avaient suppliés de donner moins d’éclat à la cérémonie funèbre. Le gouvernement prétendait avoir découvert une conspiration ; il craignait une attaque armée contre le cortège, et il s’avouait impuissant à protéger dès lors la vie des étrangers. MM. Alcock, d’Eulenbourg et Harris montrèrent une fermeté inébranlable. « On se battrait, s’il le fallait ; mais on rendrait assurément tous les honneurs dus à la dépouille de M. Heusken. » M. le comte d’Eulenbourg fit débarquer cent cinquante de ses soldats, auxquels se joignirent quelques marins anglais et hollandais. Le cortège entier se composait de près de trois cents hommes, tous bien armés et parfaitement décidés à vendre chèrement leur vie. Personne n’osa troubler l’ordre du cortège, et la cérémonie funèbre se passa sans accidens.

La nouvelle de la mort de M. Heusken causa encore plus d’indignation que de terreur. Ces misérables assassins ne respectaient donc rien ? Heusken s’était montré en toute occasion l’ami des Japonais ; sa bienveillance à leur égard était notoire. Hélas ! le pauvre Heusken avait été très coupable aux yeux des patriotes japonais. En sa qualité d’interprète, il avait pris part aux conclusions des traités avec l’Amérique, l’Angleterre et la Prusse. Les Japonais étaient obligés de lui reconnaître beaucoup d’habileté et une connaissance intime de leurs affaires. Il était difficile de le détourner d’une question en litige par des objections futiles, et il était impossible de lasser sa patience extraordinaire. Et un tel homme était au service des ennemis de leur pays ! Il se servait de toute son intelligence, de toutes ses connaissances, au profit de ces étrangers auxquels le Japon était redevable d’immenses malheurs ! Il avait raille fois mérité la mort, et il devait mourir ; mais qui avait prononcé le jugement ? qui en avait ordonné l’exécution ? — Le gouvernement japonais ? Les partisans du prince de Mito, ennemis de ce même gouvernement ? De simples particuliers dont l’orgueil patriotique était froissé par la présence des étrangers à Yédo ? Personne ne pouvait répondre à ces questions, et il fut impossible de prendre des mesures pour prévenir de nouveaux malheurs. L’ennemi était invisible ; il frappait de tous côtés, il frappait même ceux que l’on croyait le plus à l’abri de ses attaques.

Cependant l’affaire ne pouvait en rester là. Le gouvernement japonais était coupable de complicité ou d’impuissance. En tout cas, c’était le seul adversaire auquel on pouvait demander satisfaction des insultes faites chaque jour à la dignité des pavillons étrangers. Le 26 janvier 1861, peu de temps après le convoi de M. Heusken, M. Alcock et ses collègues de France et de Hollande amenèrent leurs pavillons, quittèrent Yédo et se retirèrent à Yokohama. M. Alcock adressa à cette occasion un document de grande importance à « leurs excellences les ministres des affaires étrangères à Yédo. » Il s’y plaignait en termes éloquens de la longue série d’assassinats, restés impunis, dont les innocens étrangers avaient été les victimes. Ce qui s’était passé depuis dix-huit mois était vraiment monstrueux ; il voulait bien admettre que le gouvernement de Yédo en était lui-même indigné ; mais enfin ce gouvernement seul pouvait en être rendu responsable. S’il était impuissant à maintenir l’ordre et à faire respecter les lois qui protègent la vie et la propriété, s’il ne gouvernait pas, il n’avait pas le droit de s’appeler « gouvernement, » et perdait son meilleur titre au respect des nations étrangères. La cour de Yédo était donc menacée dans sa propre existence, et devait, dans son propre intérêt, prendre la situation en très sérieuse considération. Quant à M. Alcock et à ses collègues, leur position était devenue intolérable. Leur vie était constamment en danger ; on portait atteinte à leur indépendance, on insultait à leur dignité. La patience de M. Alcock était à bout. Il ne pensait pas pouvoir obtenir par de simples observations les réformes radicales qui ne pouvaient plus être différées sans causer des complications graves, des calamités nationales peut-être. Pour toutes ces raisons, il s’était décidé à quitter momentanément Yédo et à résider à Yokohama. Dans cette ville, il était assuré de son indépendance, et il y pouvait, le cas échéant, protéger par les navires de guerre la sécurité de ses nationaux et la sienne propre. Là, il attendrait les événemens : Il désirait beaucoup voir les affaires s’arranger d’une manière pacifique ; il était prêt à retourner à Yédo, mais il déclarait qu’il ne le ferait que si le gouvernement se trouvait capable de le faire respecter dans la capitale, comme le représentant de la Grande-Bretagne avait le droit de l’exiger. Les consuls-généraux de France et de Hollande durent adresser des notifications semblables aux ministres des affaires étrangères japonais.

Quant à M. Harris, le représentant des États-Unis, quoiqu’il fût officiellement et personnellement le plus intéressé dans la question, il résolut de résider encore dans la capitale, où son ancien et fidèle secrétaire de légation venait d’être assassiné. Dans une lettre qu’il adressa à M. Alcock, en date du 12 février 1861, et qu’il pria le ministre anglais de transmettre au gouvernement de la Grande-Bretagne, il s’écriait : « Le gouvernement japonais ne représente pas une civilisation égale à la nôtre. Les Japonais ne sont qu’à demi civilisés, et l’état actuel des affaires dans leur pays est parfaitement analogue à l’état des affaires en Europe au moyen âge. Demander au gouvernement japonais la promptitude d’administration judiciaire qui existe dans les pays civilisés, c’est demander simplement l’impossible, et rendre le gouvernement responsable des actes d’individus isolés, cela est contraire à toutes les lois internationales. — Je crois fermement, ajoutait M. Harris, que si j’observe les précautions recommandées par le gouvernement japonais, ma vie ne court ici aucun danger. Je pense d’un autre côté que vous jugez mal de l’effet que votre retraite à Yokohama produira sur l’esprit du gouvernement. Cette retraite des légations étrangères de Yédo est justement ce que le gouvernement désire ; elle le délivre de beaucoup d’inquiétudes, de responsabilité et de dépenses. Pour ces raisons, je déplore la mesure prise par mes collègues, croyant qu’elle ne produira aucun effet salutaire ; et qu’elle conduira peut-être à une guerre avec le Japon ; J’avais espéré que l’histoire future pourrait parler d’un coin du monde oriental où la civilisation chrétienne aurait été introduite sans être suivie de misère et d’effusion de sang ; mais je vois que je dois renoncer à cet espoir. Et cependant j’aurais mieux aimé voir déchirer tous les traités qui ont été conclus avec le Japon que voir les horreurs de la guerre s’abattre sur les populations pacifiques et heureuses de ce pays. »

Peu de jours après avoir reçu cette lettre, M. Alcock rentra à Yédo. L’empereur, effrayé des conséquences possibles de la sérieuse démonstration des ministres étrangers, les avait fait prier par son grand conseil de venir reprendre possession de leurs anciennes demeures. M. Alcock, dans une notification datée du 1er mars 1861, exprima alors le ferme espoir de voir naître des relations vraiment amicales entre son gouvernement et celui du Japon. Les consuls-généraux hollandais et français rentrèrent également à Yédo. Tous y furent reçus en grande cérémonie.

Le ministre anglais ne resta cependant que peu de jours dans la capitale. Une affaire judiciaire l’appelant à Hong-kong, il se rendit à ce port vers la fin de mars. En retournant au Japon, il visita d’abord Nagasaki, et revint de là par terre à son poste. Le voyage s’effectua sans accident. Il traversa tout le Japon et arriva à Yédo le 4 juillet 1861, trente-quatre jours après son départ de Nagasaki, surpris et satisfait de l’état de prospérité extraordinaire des contrées qu’il venait de parcourir.

Le lendemain soir, 5 juillet, vers onze heures, la légation anglaise fut attaquée par une bande de quinze à vingt lonines (fils de famille sans place, mauvais sujets, bandits). Ils pénétrèrent dans la résidence du ministre et soutinrent un court, mais sanglant combat contre MM. Oliphant et Morrisson, et contre la garde japonaise casernée à la légation, qui les attaqua dans la grande cour du Jodensi (nom du temple habité par M. Alcock). MM. Morrisson et Oliphant furent tous les deux blessés, le premier légèrement, le second assez gravement. Plusieurs Japonais de la garde de M. Alcock furent tués. Les lonines de leur côté laissèrent cinq morts sur le champ de bataille. M. Morrisson en avait tué deux à coups de revolver. La garde japonaise s’était montrée fort brave. M. Alcock avait échappé à la mort comme par miracle. Les assassins avaient pu entrer dans toutes les chambres qu’ils avaient trouvées sur leur passage. Heureusement celle de M. Alcock, précédée d’un long couloir, avait échappé aux recherches des lonines. Au moment où la légation fut attaquée, il s’y trouvait six Européens : M. Alcock, le ministre ; M. Oliphant, secrétaire de la légation ; M. Morrisson, consul anglais de Nagasaki ; MM. Macdonald et Russell, attachés à la légation, et M. Wergmann, correspondant d’un journal anglais.

Sur l’un des lonines tombés entre les mains des yacounins, on trouva un papier qu’il faut transcrire en entier, parce qu’il montre clairement avec quelle race désespérée la civilisation occidentale doit lutter au Japon : « Moi, quoique je ne sois qu’un homme de peu de qualité, je ne veux plus rester inactif et voir le sacré empire souillé par les étrangers. J’ai donc déterminé dans mon cœur d’exécuter jusqu’au bout la volonté de mon maître. Étant d’humble condition, il ne m’appartient pas de faire éclater aux yeux des autres nations la puissance de ma patrie ; mais, avec la bonne foi et la force d’un guerrier sans crainte, j’espère pouvoir rendre à mon pays un éminent service. Si ce que j’ai l’intention de faire peut engager les étrangers à quitter le Japon et tranquilliser les âmes du mikado (empereur spirituel) et du tycoun (empereur temporel), je me croirai digne des plus grands éloges. Comptant ma vie pour rien, je suis un homme déterminé. » Ce papier portait quatorze signatures.

Tel est pour le moment l’état des choses au Japon, et nul doute que l’attentat du 5 juillet ne soulève l’indignation de l’Europe. Pour moi, témoin oculaire, sinon des derniers, au moins de la plupart des autres faits que je viens de raconter, j’ai consciencieusement exposé ici ce que je savais ; mais je n’oublie pas que le public européen n’a jamais entendu en ce qui touche le Japon que des témoins à charge. J’abandonne à leur sort, au mépris et à l’indignation publique les assassins des deux Russes, des deux capitaines hollandais, de Den Kouschki, de M. Heusken. J’ajoute volontiers à cette liste de réprobation ceux qui ont échoué dans leur criminel attentat sur la vie de M. Alcock et des membres de la légation anglaise. On devra prendre certainement des mesures efficaces pour assurer l’indépendance et la sécurité personnelle des ministres européens. Toutefois, avant d’humilier le gouvernement du Japon, avant de désoler les populations du pays, on devrait ne pas oublier que ce gouvernement était fort, que ces populations étaient heureuses il y a quelques années à peine. L’arrivée des Européens, malgré tout le zèle dont leurs ministres ont fait preuve pour changer le cours des événemens, ne serait-elle pas la première cause des malheurs qui désolent en ce moment le Japon et des désastres qui vont fondre sur ce pays, voué dès aujourd’hui au sort pitoyable de la Chine ? Connaît-on bien toutes les injustices dont les Européens se sont rendus coupables envers les Japonais comme envers les Indiens et les Chinois ? Et ne serait-il pas temps qu’une voix puissante s’élevât pour plaider la cause abandonnée de quelques malheureuses populations de l’Orient sacrifiées sans pitié à l’insatiable rapacité et à l’esprit de domination de la race blanche ?


RODOLPHE LINDAU.

Shang-hai, 15 août 1861.


V. DE MARS.


  1. Frère du tycoun (empereur temporel du Japon) de par la loi, non de par la naissance.