Les Fêtes de Mai en Hollande

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Fêtes de mai en Hollande
Gérard de Nerval



LES FÊTES DE MAI


EN HOLLANDE.




I. – BRUXELLES ET IXELLES.

Hoffmann parle d’un promeneur solitaire qui avait la coutume de rentrer dans la ville à l’heure du soir où la masse des habitans en sortait pour se répandre dans la campagne, dans les brasseries et dans les bals, parés ou négligés que l’étiquette allemande distingue si nettement. — Il était forcé alors de s’ouvrir avec ses coudes et ses genoux un chemin difficile à travers les femmes en toilette, les bourgeois endimanchés, et ne se reposait de cette fatigue qu’en retrouvant une nouvelle solitude dans les rues désertes de la ville.

Je songeais à ce promeneur bizarre le 9 mai dernier, me trouvant seul dans le wagon de Mons à Bruxelles, tandis que les trains de plaisir, encombrés de voyageurs belges, se dirigeaient à toute vapeur sur Paris. Il me fallut fendre encore une foule très pressée pour sortir de l’embarcadère du midi, et gagner la place de l’hôtel-de-ville, — afin d’y boire dans la Maison des Brasseurs une première chope authentique de faro, accompagnée d’un de ces pistolets pacifiques qui s’ouvrent en deux tartines garnies de beurre. — C’est toujours la plus belle place du monde que cette place où ont roulé les deux têtes des comtes de Horn et d’Egmont, d’autant plus belle aujourd’hui qu’elle a conservé ses pignons ouvragés, découpés, festonnés d’astragales, ses bas-reliefs, ses bossages vermiculés, — tandis que la plupart des maisons de la ville, graciées et nettoyées de cette lèpre d’architecture qui n’est plus de mode, ont été encore décapitées presque toutes de leurs pignons dentelés, et soumises au régime des toits anguleux d’ardoise et de brique. La physionomie des rues y perd beaucoup certainement. — On restaure et l’on repeint l’hôtel-de-ville, qui va paraître tout battant neuf, ce qui obligera la ville à faire réparer et blanchir aussi cette sombre Maison du Roi, dite autrement Maison au Pain, qui semble un palais de Venise en s’éclairant toutes les nuits derrière ses rideaux rouges.

J’ai rencontré sur cette place un grand poète qui l’aime, et qui en déplore comme moi les restaurations. Nous avons discuté quelque temps sur la question grave de savoir si la partie haute de l’édifice était en brique ou en pierre, et si les ogives qui surmontent les longues fenêtres avaient été autrefois aussi simples qu’aujourd’hui, car les anciennes estampes les représentent contournées et lancéolées dans le goût du gothique efflorescent. On peut penser que les dessinateurs du XVIe siècle ont voulu parer le monument plus que de raison, et que les arcs d’ogive ont toujours eu cette simplicité de bon goût. — J’ai été assez heureux pour pouvoir raconter au savant poète une légende que j’avais recueillie dans un précédent séjour à Bruxelles. — L’architecte qui construisit cet hôtel-de-ville eut le désagrément d’abord de ne pouvoir accomplir son œuvre. L’aile gauche, établie sur un terrain peu solide, s’écroula tout entière. On pensa qu’il s’agissait d’un terrain marneux, et on planta des pilotis : la construction s’effondra une seconde fois, laissant paraître un vaste abîme. On crut qu’il y avait là d’anciennes carrières, et l’on y versa des tombereaux de gravois ; mais plus on en versait, plus le trou devenait profond. Enfin le malheureux architecte fut contraint de se donner au diable. — Dès-lors les constructions s’élevèrent avec facilité. Il mourut le jour même où l’on posait le bouquet sur le toit achevé, et l’on n’apprit qu’alors le fatal secret. L’archevêque de Malines fut appelé pour bénir l’édifice. Un craquement soudain se déclara dans les murs, et tout rentra bientôt dans le troisième dessous. On aspergea le gouffre d’eau bénite ; des ouvriers munis de scapulaires osèrent y descendre, et dans le fond on trouva une tête colossale en bronze qui portait des traces de dorure. C’était, selon les uns, une tête antique de Jupiter-Ammon, selon d’autres le buste officiel de Satan. Cette même tête a été appliquée depuis sur les épaules du maudit que transperce la lance de saint Michel sur la flèche du monument. On redore maintenant ce groupe magnifique, qui s’aperçoit dans un rayon de six lieues. J’ignore si les ouvriers qui restaurent la tête du diable se sont munis de scapulaires.

Du reste, Bruxelles est catholique toujours comme au temps des Espagnols. Nous savons à peine, à Paris, que le mois de mai est le mois de Marie : — je l’ai appris en sortant de la place, par l’angle opposé à la Maison des Mariniers, dont on restaure aussi le toit curieux, qui représente une poupe ancienne de galère. — La rue de la Madeleine était remplie par une longue procession, au milieu de laquelle on portait une grande Vierge en bois coloriée, vernie et dorée, dont les pieds disparaissaient ainsi que l’estrade sous une montagne de bouquets. – Au-dessus des boutiques fermées, les fenêtres et les plinthes étaient garnies de branches de tilleuls, et cela jusqu’à la porte de Louvain. La garde civique, les sociétés de chant et les corporations ouvrières, avec bannières et écussons, se déroulaient sur tout cet espace. C’était un dimanche, et la kermesse d’Ixelles était annoncée aux coins des rues par d’immenses affiches.

Ixelles est un bourg situé à dix minutes de la porte de Louvain. La procession ne tarda pas à en envahir les rues, également parées de branches vertes et de poteaux soutenant de longues bandes aux couleurs nationales. Ce fut dans l’église, neuve et magnifiquement décorée, que la procession vint s’absorber tout entière pour entendre un office à grand orchestre. Les sociétés et les corporations se dirigèrent ensuite vers leurs locaux respectifs. — Les kermesses de Belgique inspireraient difficilement aujourd’hui un nouveau Rubens ou même un nouveau Teniers. L’habit noir et la blouse bleue y dominent, — ainsi que, pour les femmes, les modes arriérées de Paris. On y boit toujours de la bière, accompagnée de pistolets beurrés et de morceaux de raie ou de morue salée découpés régulièrement et qui poussent à boire. La musique et les pas alourdis des danseurs retentissent dans de vastes salles avec moins d’entrain qu’à nos cabarets de barrière, mais, pour ainsi dire, avec plus de ferveur. Le beau monde se dirigeait vers des casinos situés le long d’un étang chargé de barques joyeuses, et qui figure en petit celui d’Enghien. Bruxelles est la lune de Paris, aimable satellite d’ailleurs, auquel on ne peut reprocher que d’avoir perdu, en nous imitant, beaucoup de son originalité brabançonne. La fête d’Ixelles s’est terminée, comme toutes nos fêtes dominicales, par l’ascension d’un ballon jaune, qui s’est élevé très haut en emportant l’écho des applaudissemens de la foule.

En revenant, je suis entré dans l’église du Sablon, où reposent les cendres de Jean-Baptiste Rousseau, en face de l’hôtel d’Aremberg, dont l’ancien maître l’avait accueilli dans son exil. — Je me disais à ce propos, et en songeant aux nombreux exilés qu’avaient en divers temps recueillis les Pays-Bas, que leur séjour dans ces contrées à la fois étrangères et françaises avait toujours servi beaucoup à propager au dehors notre littérature et nos idées. Pour moi ; j’ai toujours considéré les pays de langue française, tels que la Belgique, la Savoie et une partie de la Suisse et des duchés du Rhin, comme des membres de notre famille dispersés. N’existe-t-il pas, malgré les divisions politiques, un lien pareil entre les pays de langue allemande ? Je n’entends parler ici que d’une frontière morale, dont les étrangers peuvent aussi, çà et là, rejeter les limites au-delà des nôtres ; mais, si le style est l’homme, il faut reconnaître que la partie éclairée et agissante des populations dont je viens de parler est de même nature que la nôtre, comme sentiment et comme esprit. -- Je ne crois pas à la culture de la langue flamande, malgré les chambres de rhétorique et les concours de poésie, — et au contraire on connaît, ou plutôt on ne reconnaît pas chez nous, un grand nombre d’écrivains belges qui sont loin de se vanter de n’être pas Français. Paris absorbe tout, et, dépouillant Bruxelles de son atmosphère propre, lui rend ce qu’il lui emprunte en splendeur et en clarté. Qui oserait dire que Grétry n’est pas Français et ne voir dans Rousseau que le citoyen de Genève ? Nos grands hommes appartiennent aussi à tous ceux qui, dans le monde, acceptent l’influence de notre langue et de nos travaux.

Le lendemain, je lisais les journaux au Café Suisse sur la place de la Monnaie, lorsque j’entendis des tambours qui battaient une marche. Deux porte-drapeaux les suivaient, l’un portant l’étendard belge, et l’autre l’étendard français surmonté d’un aigle. C’étaient les anciens soldats belges de l’empire français qui célébraient l’anniversaire du cinq mai, et qui, cette année, avaient remis au dix la cérémonie, afin qu’elle concordât avec la fête de Paris. Ils allaient se faire dire une messe et se livrer ensuite à un banquet fraternel. J’admirai la tolérance vraiment libérale du gouvernement belge et de la partie de la population qui, indifférente à ces souvenirs, saluait, sous un roi, ces vieux fidèles de l’empire. La même cérémonie avait lieu ce jour-là dans toutes les villes de Belgique.

En rentrant à mon hôtel, je trouvai une lettre qui m’enjoignait d’avoir à venir causer vers midi avec les employés du gouvernement. C’est la première fois que cela m’arrivait en Belgique, où j’ai passé bien souvent dans ma vie, puisque c’est la route de l’Allemagne. Un sage de l’antiquité partait pour un voyage, lorsqu’au sortir de la ville on lui demanda : « Où allez-vous ? — Je n’en sais rien, » répondit-il. Sur cette réplique, on le conduisit en prison. « Vous voyez bien, dit-il, que je ne savais pas où j’allais. » Je pensais à cette vieille anecdote en traversant la cour splendide de ce même hôtel-de-ville que je n’avais admiré que du dehors. — L’employé à qui je me présentai me dit : « Vous êtes réfugié ? — Non. — Exilé ? — Nullement. — Cependant vous voici inscrit sur ce livre en cette qualité. — C’est sans doute qu’à la frontière on aura porté ce jugement d’un homme qui venait seul à Bruxelles, tandis que tout Bruxelles se dirigeait vers Paris. Certes, je n’y ai pas mis d’intention, j’étais parti depuis huit jours. » Déjà j’étais effacé de la liste fatale, et l’on me dit d’un ton bienveillant : « Où allez-vous ? — En Hollande. — Vous aurez peut-être de la peine à y séjourner. — Je ne le pense pas, je n’y vais que pour voir les fêtes données pour l’inauguration de la statue de Rembrandt. — Oui, dit un employé qui dressa la tête derrière une table voisine, ils disent qu’ils ont une statue, savez-vous ? qui est encore plus belle que la nôtre de Rubens à Anvers. Il faudra voir cela, savez-vous ? — Je le verrai bien, monsieur, » répondis-je. Et j’admirai cette émulation artistique des deux pays, même dans les bureaux de la police.


II. – D’ANVERS A ROTTERDAM.

Je n’étais donc pas destiné à figurer parmi les proscrits internés à Bruxelles ou dans les autres localités. Du reste, on s’aperçoit à peine de la présence d’un si grand nombre de nos compatriotes : on ne les voit ni dans les cafés, ni dans les lieux publics, ni presque dans les théâtres. La société belge n’a pas, comme on sait, de réceptions ou de soirées, et c’est dans les cercles seulement que tous les partis se rencontrent sur un terrain commun. — Êtes-vous libéral ? — Êtes-vous clérical ? — Ce sont les questions à l’ordre du jour. Et les Français n’ont pas mérite à choisir, car ces divisions sont entendues autrement qu’elles le seraient chez nous.

Après tout, l’impression qu’on emporte de Bruxelles est triste. J’ai plus aimé cette ville autrefois ; je me suis trouvé heureux de respirer plus librement, au bout d’une heure, dans la solitude des rues d’Anvers. J’avais encore admiré en passant les aspects charmans du parc anglais de Laëcken ; Malines, plus belle en perspective qu’en réalité ; les bras de l’Escaut miroitant au loin dans leurs berges vertes et les champs de seigle ondoyant, rayés des bandes jaunes du colza en fleur. Le houblon grimpait déjà sur ses hauts treillages, réjouissant l’œil, comme les pampres d’Italie et promettant à ces contrées les faveurs, du Bacchus du nord. Des chevaux et des bœufs erraient en paix çà et là dans les pâturages, dont la lisière est brodée de beaux genêts d’or. — Voici enfin la flèche d’Anvers qui se dessine au-dessus des bouleaux et des ormes, et qui s’annonce de plus près encore avec son carillon monté éternellement sur des airs d’opéra-comique.

J’ai franchi bientôt les remparts, la place de Meer, la Place-Verte, pour gagner la cathédrale et y revoir mes Rubens : je ne trouvai qu’un mur blanc, c’est-à-dire rechampi de cette même peinture à la colle dont la Belgique abuse, — par le sentiment, il est vrai, d’une excessive propreté. « Où sont les Rubens ? dis-je au suisse. — Monsieur, on ne parle pas si haut pendant l’office. » Il y avait un office en effet. « Pardon ! repris je en baissant la voix ; les deux Rubens, qu’en a-t-on fait ? — Ils sont à la restauration, » répondit le suisse avec fierté.

O malheur ! Non contens de restaurer leurs édifices, ils restaurent continuellement leurs tableaux. Notez que la même réponse m’avait été faite il y a dix ans dans le même lieu. J’ai songé alors avec émotion à ce qui s’était passé un peu avant cette époque au musée d’Anvers. L’histoire est encore bonne à répéter. On avait confié la direction du musée à un ancien peintre d’histoire, enthousiaste de Rubens, quoique, très fidèle au goût classique et n’admirant son peintre favori qu’avec certaines restrictions. Ce malheureux n’avait jamais osé avouer qu’il trouvait quelques défauts, faciles du reste à corriger, dans les chefs-d’œuvre du maître. Ce n’était rien au fond : un glacis pour éteindre certains points lumineux, un ciel à bleuir, un attribut, un détail bizarre à noyer dans l’ombre, et alors ce serait sublime. Cette préoccupation devint maladive. N’osant témoigner ses réserves il s’attaquer en plein jour à de tels chefs-d’œuvre, craignant le regard des artistes étudians et même celui des employés, — il se levait la nuit, ouvrait délicatement les portes du musée et travaillait jusqu’au jour sur une échelle double à la lueur d’une lanterne complice. Le lendemain, il se promenait dans les salles en jouissant de la stupéfaction des connaisseurs. On disait : C’est étonnant comme ce ciel a bleui, c’est sans doute la sécheresse, — ou l’humidité… Il y avait là autrefois un triton… la couleur d’ocre l’aura noyé par un effet de décomposition chimique. — Et on pleurait le triton. On s’aperçut de ces améliorations trop rapides bien long-temps avant d’en pouvoir soupçonner l’auteur. Convaincu enfin de manie restauratrice, le pauvre homme finit ses jours dans un de ces villages sablonneux de la Campine où l’on emploie les fous à l’amélioration du sol.

La statue de Rubens, sur la Place-Verte, est campée assez crânement et doit consoler ce mort illustre des outrages que le bon goût lui a fait subir. Elle faisait moins bien autrefois sur le quai de l’Escaut, en face de la Tête de Flandre. Je suis entré dans un des cafés de la place pour demander une côtelette ou un beefsteak. — Nous n’avons plus de viande, me dit-on, parce que c’est demain vendredi. — Mais c’est demain que vous ne devriez pas en avoir ! — Pardon, c’est que, comme on n’en vendra pas demain dans la ville, les ménages s’en approvisionnent aujourd’hui.

Je vois qu’à Anvers la religion est aussi bien suivie qu’à Londres, où l’on s’approvisionne le samedi de porter, de sherry et de gin, afin de pouvoir se griser en liberté le dimanche, seul jour où cela soit défendu.

Pourquoi ne pas dire que les salles de danse du port, vulgairement, nommées riddeks, sont en ce moment ce qu’il y a de plus vivant à Anvers ? Pendant que la ville se couche une heure après qu’elle a couché les enfans, c’est-à-dire à dix heures, les orchestres très bruyans de ces bals maritimes résonnent le long des canaux comme au temps des Espagnols. On parle bien à Paris du bal Mabille et du Château-Rouge : je puis donc vous parler de ces réunions cosmopolites, qui ne sont qu’un peu plus décentes. — Le jour où j’arrivais à Anvers, il y avait un banquet de soixante-deux capitaines de navires dans un des plus vastes établissemens du quai de l’Escaut. Les bassins étaient si remplis, qu’un grand nombre de bricks et de frégates louvoyaient sur le fleuve en attendant leur tour. Quelle forêt de mâts, plus serrée et plus touffue qu’aucune forêt possible, car des arbres de cette taille ne sont jamais si rapprochés ! Des affiches annonçaient ce même jour quatre départs pour Archangel. — Replongeons-nous dans les rues, de peur de céder à de telles séductions.

En multipliant le nombre des capitaines de haut bord par celui des simples caboteurs, des officiers et des matelots d’une telle agglomération, vous comprendrez l’éclat inoui de ces riddecks, survivant au siècle où Rubens y a étudié les enlacemens robustes de ses dieux marins et de ses océanides. Malheureusement l’imitation de Paris gâte tout. Plus de danses nationales, plus de costumes, excepté celui des Frisonnes, — qui viennent vous offrir, avec leurs coiffures de reines, leurs dentelles et leurs longs bras blancs, des oeufs durs, de la morue découpée, des pommes rouges et des noix. Les vareuses et les chemises coloriées des matelots répandent aussi quelque gaieté dans cette foule. — De temps en temps, de belles personnes en costume de bal, et qui ne seraient désavouées dans aucun monde, forment le carré d’un quadrille tout féminin. Ensuite la valse mugit avec furie, imitant tous les balancemens de vagues que peut créer l’union du triton et de la sirène. Des familles anglaises viennent voir cela par curiosité, car il y a des estrades consacrées aux bourgeois, où l’on ne voit naturellement s’attabler que des étrangers.

Le lendemain matin, j’étais à bord du paquebot Amicitia, qui, tous les jours, fait le trajet d’Anvers à Rotterdam en huit heures. Les armes des deux villes décorent le bastingage. Les mains coupées du géant d’Anvers se tendent affectueusement comme pour caresser les quatre lions de gueule et de sable de l’écusson néerlandais. On n’a rien de mieux à faire alors que de s’attabler pour plusieurs heures dans la cajute avec la certitude d’échapper aux prescriptions sévères du vendredi belge. La viande protestante s’étale sous toutes les formes, et, toujours trop peu cuite pour nous, inonde de son sang les pommes de terre de Dordrecht. On laisse à gauche Flessingue, à droite Berg-op-Zom en fredonnant la vieille chanson française : C’ti-lia qu’a pincé Berg-op-Zom, et l’on se fatigue peu à peu de ces méandres de bras de mer et d’embouchures de fleuves qui découpent la Zélande en guipures. À la hauteur d’un certain fort qui doit s’appeler Loo, le pavillon belge nous avait salués une dernière fois, — puis nous avions retrouvé nos couleurs françaises, disposées en longueur et non plus en largeur. — Les douaniers des Pays-Bas inspectent les bagages et les marquent d’un crayon blanc. Puisse-t-il nous porter bonheur comme la craie dont les Latins marquaient les jours heureux !

Il n’y a rien à tirer de cette mer bourbeuse côtoyée de berges vertes, où apparaissent çà et là les grands bœufs de Paul Potter, que n’étonne plus le passage du stamboot, ni sa trace d’écume, ni son panache de fumée. Parfois le roulis nous apprend que nous tournons sur un bras de mer. Ailleurs, une branche de l’Escaut ou de la Meuse offre à la navigation des difficultés toujours vaincues. On frôle en passant ou l’on courbe des bois marins, de frêles genévriers qui s’amusent à verdir dans dix pieds d’eau, et qui secouent leurs panaches après notre passage comme des chats qui font leur toilette après avoir traversé un ruisseau. — Toujours sur les berges, souvent à peine perceptibles, des maisons peintes, des fabriques ou des moulins d’une carrure imposante., égratignant l’air de leurs grandes pattes d’araignées embarrassées dans les toiles ! La cloche annonce enfin Dordrecht, et nous passons si près des quais, que nous voyons très bien les femmes dans leurs maisons de briques, nous inspectant à leur tour dans ces miroirs placés au dehors des fenêtres qui concilient leur curiosité naturelle avec leur réserve néerlandaise. — Puis nous n’avons plus à suivre qu’un fleuve paisible bordé de magnifiques pâturages à fleur d’eau que bornent au loin des bois de sapins et de bouleaux. La cloche retentit encore. C’est déjà Rotterdam.

Je regrette de n’avoir pu m’arrêter un instant à Dordrecht. On dit qu’il s’y trouve une statue d’Érasme lisant dans un livre en face de l’horloge publique. Chaque fois qu’une heure sonne, le philosophe tourne une des pages de bronze de son livre. Naturellement il en tourne douze à midi. Je n’ai pas vu cette statue ; mais au détour du port de Rotterdam encombré de paquebots, — suivant à droite un bassin immense ombragé d’ormes où plongent les lourdes carcasses goudronnées des bateaux marchands, suivant encore long-temps la Hochstrat bordée de boutiques toutes parisiennes, puis tournant autour de la splendide maison de ville où il faut faire viser son passeport, — j’ai fini par rencontrer sur la place du Marché-aux-Légumes la statue du bon Érasme, qui, comme à Dordrecht, a la tête penchée sur un livre, mais qui n’en retourne pas les feuillets. On avait prétendu que, par un sentiment exagéré de propreté, les magistrats de Rotterdam faisaient écurer tous les samedis la statue de leur grand homme, ce qui finissait nécessairement par l’user. — N’est-ce qu’une fable, ou bien se sont-ils arrêtés à temps ? Il est certain qu’aujourd’hui la statue est parfaitement bronzée et n’a nul besoin d’être traitée comme un chaudron. J’ai regretté de ne pas rencontrer sur quelque autre place une statue consacrée à Bayle. Il est vrai que ce serait la France qui la lui devrait, puisqu’il est né dans le comté de Foix ; mais Rotterdam doit bien quelque chose au souvenir de cet illustre proscrit.

Au bout de la ville, au-delà d’une porte sombre qui semble un arc de triomphe des Romains, on rencontre l’embarcadère du chemin de fer d’Amsterdam, qui se dessine dans le goût du gothique anglais au milieu des villas et des jardins. Une heure après, j’arrivais à La Haye en traversant de riantes prairies éclairées du soleil couchant.


III. – LA KERMESSE DE LA HAYE.

De la station de La Have, que les gens du pays appellent S’Gravenhaye, il y a encore un kilomètre de marche pour gagner la ville. La nuit était venue, j’ai suivi une rue très belle, voyant peu à peu étinceler le gaz des boutiques et de plus en plus s’augmenter la splendeur des étalages, jusqu’à la place du Marché. Arrivé là, je ne sais quelle animation extraordinaire, quels sons lointains de violons et de trompettes entremêlés de coups de grosse caisse, me révélèrent l’existence d’un divertissement public. Une petite rue très propre, mais toute bordée de fruitiers, de marchands de tabac, de merciers et de pâtissiers, me conduisit sur la droite à une grande place plus silencieuse, entourée d’hôtels et de cafés. — Plus loin, il n’y avait pas à en douter, des théâtres en plein vent, illuminés de lampions et décorés d’affiches monstrueuses, trahissaient les plaisirs d’une fête foraine. J’entrai dans un café pour prendre des informations, puis, à travers le ramage néerlandais du garçon, je finis par comprendre que j’arrivais en pleine kermesse : — la kermesse de La Haye, qui n’a lieu qu’une fois par an. C’était heureux. — Du reste, pas de journaux français sur les tables, sauf des journaux belges et l’Écho de La Haye, qui n’a qu’une page imprimée des deux côtés. Il paraît que le Journal de La Haye, qui avait pris une certaine importance dans la presse européenne, n’existe plus depuis long-temps ; en revanche, l’Écho annonçait deux théâtres de vaudeville et un théâtre d’opéra français, plus un théâtre allemand et un théâtre flamand, sans compter une foule de cirques et de fantoccini.

Je ne tardai pas à m’engager dans la grande rue formée par les constructions légères de la fête. Le théâtre du Vaudeville jouait les Saltimbanques, celui des Variétés la Dame aux Camélias ; mais est-ce bien la peine d’aller à La Have pour y retrouver Paris ? La foule augmente, et le bruit se continue au-delà d’une porte noire, bariolée d’affiches, qui est une ancienne porte de la ville, et des deux côtés règne une véritable comédie en plein vent, formulée par les dialogues bizarres de cinq ou six vendeurs de poisson salé qui se disputent la faveur du public. Celui qui s’époumonne à débiter les turlupinades les plus comiques arrive à placer quelques morceaux de morue ou quelques anguilles fumées avidement reçues par les enfans, les jeunes filles et les militaires. — L’anguille fumée est un régal délicat, seulement il faut s’habituer au goût de suie qui en parfume la peau. Il y en a de toutes les tailles, depuis un cents (2 centimes) jusqu’à 10 cents.

Au-delà de la porte, il n’y avait qu’à choisir entre une grande rue de guinguettes, de cirques et de barraques consacrées à divers exercices, et une autre plus étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel se trouve une île ronde habitée par des cygnes. À peine pouvait-on voir par échappées, sur l’autre bord, les toits solennels du grand palais des États reflétant dans l’eau leurs teintes plombées des pâles rayons de la lune. Mais que d’éclat, que de vie, que de mouvement dans cette rue improvisée ! Pour tout dire en deux mots, la kermesse hollandaise, c’est une ville en bois dans une ville en briques. Les grandes rues, les larges places, les promenades, s’effacent pour représenter l’aspect tumultueux d’une capitale immense, — et leur attitude, ordinairement paisible, n’est plus qu’un cadre obscur qui raffermit l’effet de ces décorations inouies. — Il y avait dans cette rue une centaine de maisons, très solidement établies, peintes, vernies et dorées, qui m’ont rappelé l’aspect des plus belles rues de Stamboul pendant les nuits du Rhamazan. Toutes avaient au dedans la même disposition : une salle assez grande, éclairée par des lustres de cristaux et des bras dorés, — meublée de cabinets de laque et de bois des îles surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries diverses ; — au fond, un vitrail de verres de couleur ; des deux côtés, quatre cabinets en forme d’alcôve, dont le cintre extérieur est soutenu par des colonnes, et qui sont garnis de rideaux en toile de Perse, eu brocatelle ou en velours d’Utrecht. À l’entrée trône la maîtresse de l’établissement sur un fauteuil élevé, d’où elle préside d’un air solennel à la confection de certains gâteaux de crême frite qui ont la forme de gros macarons. À ses pieds est une grande plaque de cuivre cent les bossuages donnent à cette pâtisserie la forme nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la majesté de la déesse Hérée, elle distribue la pâte blanche dans plusieurs séries de petites cases rondes, chauffées au-dessous par la flamme d’un grand brasier. À ses côtés brillent d’immenses coquemards en cuivre jaune, aux anses sculptées, qui ne sont sans doute là que pour l’ornement. — Ce qui frappe encore plus l’étranger qui passe, c’est que chacun de ces cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles frisonnes qui, avec leurs casques d’or, leurs dentelles et leurs jupes du moyen-âge se précipitent sur le passant en criant : « Dis donc, monsieurl » L’une vous enlève votre chapeau, l’autre votre manteau, la troisième vous enlève vous-même avec la force que l’habitude du lavage des maisons et des frottemens du cuivre peut communiquer à de si beaux bras, et, quoi qu’on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un de ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d’abord de deviner la destination.

Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de crême frite imprégnée de sucre et de beurre, ou des gaufres ou toute autre pâtisserie qu’il faut digérer à l’aide de plusieurs tasses de café ou de thé, ces belles du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent pas moins sauvages que des cigognes d’Heligoland. D’ailleurs la police l’exige. — C’est une singulière race que ces Frisonnes si grandes, si blanches, si bien découplées, et si différentes d’aspect des Hollandaises ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois, qu’à nos Arlésiennes, en faisant la différence de la couleur et du climat. Sont-ce là les nixes d’Henri Heine ou les cygnes des ballades scandinaves ? Elles sont très vives, très spirituelles même, et n’ont rien du calme flamand ; cependant on sent une certaine froideur sous cette animation, qui étincelle comme les prismes irisés de la neige aux rayons d’un soleil d’hiver.

En Hollande, on boit le café comme du thé ; seulement il est plus léger que chez nous. — Je sentis moi-même la nécessité d’en avaler plusieurs tasses, pour corriger l’amas de crème frite au beurre dont ces belles vous bourrent en éclatant de rire. — Capitaine, disent-elles, capitaine ! ah ! capitaine ! — Et l’on se laisse faire comme un enfant, en admirant ces jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces bras blancs irrésistibles. — Pourquoi vous appellent-elles capitaine, exactement comme le font les jolies Grecques dans les Échelles du Levant ? C’est qu’elles sont aussi de la famille des antiques sirènes. Le long des quais sont rangés les bateaux qui transportent de ville en ville leurs kiosques chinois, que l’on démonte après les quinze jours de chaque kermesse. Le passant est toujours pour elles un navigateur, un Ulysse errant qui ne se méfie pas assez souvent des enchantemens de Circé. — Cela me fait souvenir qu’il existe au musée de La Haye trois sirènes à queues de poisson conservées en momies, et dont on serait mal venu à contester l’authenticité.

Sortons enfin de cette rue merveilleuse, et, laissant à droite la bibliothèque ; suivons encore les longues allées de la place jusqu’à l’opéra français. Des deux côtés règne une exposition d’horticulture où les arbustes fleuris de l’Inde et du Japon forment une haie délicieuse, bordée sur le devant des tulipes les plus rares. Ensuite recommence une nouvelle cité de barraques, de tentes et de pavillons destinés aux saltimbanques, aux hercules et aux animaux savans. La foule se pressait surtout devant une femme à deux nez et à trois yeux, dont l’un occupe le milieu du front. Ce dernier n’est pas très ouvert, mais les deux nez sont incontestables, et donnent à la femme, quand elle se tourne, deux profils réguliers et différens. Il faut recommander ce phénomène aux méditations de M. Geoffroy Saint-Hilaire. J’ai pu voir encore le dernier acte d’Haydée et complimenter l’impresario, qui est l’un des fils de Monrose.

Le lendemain, j’ai fait un tour dans le célèbre bois de La Haye, qui, comme on sait, est planté sur pilotis, ce qui a été nécessaire pour affermir le terrain. — En revanche, j’ai vu un spectacle non moins étrange que les sirènes et la cyclopesse. On va croire que je rédige une relation à la manière de Marco Polo : ce n’était rien moins qu’une troupe de singes qui folâtraient en liberté dans les tilleuls qui bordent le canal. Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient comprendre cette invasion d’animaux inconnus, et défendaient avec acharnement leurs malheureuses couvées. On riait à se tordre au pied des arbres. Il est assez rare de voir rire des Hollandais ; mais quand ils s’y mettent, cela ne finit plus.

Les soldats du poste montraient le corps d’un corbeau auquel l’un des singes, étourdi de ses piaillemens, avait tordu le cou fort habilement. Il n’en avait aucun remords, et tantôt s’amusait à croquer des bourgeons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des recherches d’entomologie. — Ces singes étaient simplement les compagnons ordinaires d’un certain compagnon d’Ulysse pesant douze cents livres, et amené pour la fête sur un bateau dont il remplissait la cabine. Pendant le jour, on lâchait les singes pour les distraire d’une société sans doute monotone, et il suffisait de les siffler pour les faire rentrer le soir.

La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque j’ai repris le chemin de fer pour Amsterdam. Après la station de Leyde et celle de Harlem, où brillaient encore les dernières tulipes de la saison, le chemin de fer passe comme une ligne à peine bordée de terre entre deux mers, dont la ligne extrême coupe l’horizon avec la netteté brillante d’un damas. Celle de Harlem plus paisible et l’autre plus orageuse offrent un contraste curieux par les reflets du ciel et la teinte des eaux ; mais le plus merveilleux, c’est l’œuvre de tels hommes qui, non contens de défier les élémens avec ces digues qu’on aperçoit au loin au-delà des dunes stériles, ont jeté de Harlem à Amsterdam ce formidable trait d’union dont il semble que les vaisseaux s’étonnent, comme si les oiseaux voyaient passer un cerf dans les nues, selon l’expression du poète latin.


IV. – AMSTERDAM ET SAARDAM.

L’entrée d’Amsterdam est magnifique : à deux pas du débarcadère, on passe sous une porte hardiment découpée, qui semble un arc-detriomphe, puis on a une demi-lieue à faire avant de gagner la place du Palais. De temps en temps, on traverse les ponts des canaux, qui font d’Amsterdam une Venise régulière dessinée en éventail. Les canaux forment, comme on sait, une série d’arcs successifs, dont le port est l’unique corde. La ville est trop connue pour qu’il soit nécessaire de la peindre plus minutieusement. Les grands bassins qui coupent çà et là le dessin dont je viens de donner une idée sommaire sont comme à Rotterdam et à La Haye, bordés de magnifiques tilleuls qui se découpent en vert sur les façades de briques, dont quelques-unes ont peintes, mais où les pignons dentelés, festonnés et sculptés du vieux temps se sont conservés mieux qu’en Belgique. On a peint et décrit le bords de l’Amstel où les couchers de soleil sont si beaux, le groupe de tours lui s’élève entre le port et le grand bassin, les hautes flèches découpées à jour des anciennes églises devenues temples protestans, — et que l’on peut toujours comparer à ces coquillages splendides où l’oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais d’où la vie qui leur était propre s’est retirée depuis long-temps.

Si l’on veut voir la Venise du nord dans toute sa beauté maritime, il faut d’abord parcourir le quai d’une lieue qui borde le Zuiderzée. Les vaisseaux, paisibles dans les bassins comme ces hautes forêts de sapins que le vent agite à peine, font contraste à la flotte éternelle qui, de l’autre côte, sillonne la mer agitée ou paisible Il y a là des cafés élevés sur des estacades et entourés de petits jardins flottans. Tout le quai est bordé de buffets de restauration et où l’on peut consommer debout des concombres au vinaigre, des salades de betterave, des poissons salés arrosés de thé et de café. On remplace le pain par des oeufs durs.

Rien n’est plus engageant que les grandes affiches et les inscriptions peintes des bureaux de stamboot qui annoncent des départs continuels pour Leuwarden en Frise, pour Saardam, qu’ils appellent Zaadam, pour Groningue, pour Helgoland, pour le Texel ou pour Hambourg. Si nous ne voulons qu’admirer la magnifique perspective d”Amsterdam, mettons le pied sur le paquebot de Saardam, qui, trois fois par jour, transporte les promeneurs sur le rivage de la Nord-Hollande. Le bateau fume et se détache de l’estacade prodigieuse chargée d’un petit village de comptoirs et d’offices maritimes, de restaurans et de cafés. — Déjà toute la ligne du port vous apparaît dentelée au loin par les découpures des toits variés de dômes et de tours aux chaperons aigus au-dessus desquels se dressent, sur trois ou quatre points, de hauts clochers ouvragés comme les pions d’un échiquier chinois. Puis le panorama s’abaisse ; chaque dôme, chaque flèche fait le plongeon à son tour. Seule, la vieille cathédrale, située à gauche, lève toujours son doits de pierre, dont on aperçoit la dernière aiguille de l’autre côté du golfe. L’étendue de la mer est vaste ; cependant une ligne verte égayée de moulins trace partout, comme un mince ourlet, les derniers contours de l’horizon. On finit par reconnaître l’autre rivage en voyant s’y multiplier les moulins, qui autour de Saardam sont au nombre de quatre cents. Une petite anse ouverte au milieu des pâturages à fleur d’eau vous mène au port de la charmante ville, — que je me garderai bien d’appeler chinoise, parce que cela déplaît aux habitans. Voici le cadran d’une jolie église au toit pointu qui nous annonce que nous n’avons mis qu’une heure pour la traversée. Une nuée de cicérones en bas âge s’attache à nos vêtemens avec l’âpreté des Frisonnes de La Haye, mais avec des moyens de séduction moins infaillibles.

J’ai été obligé de me réfugier dans un café pour n’être pas mis en lambeaux. Un homme très poli est venu s’asseoir à ma table, et a demandé un verre de bière. En causant, il m’a parlé de la maison de Pierre-le-Grand, et a offert de m’y conduire. Les petits cicérones hurlaient tellement à la porte et faisaient de telles grimaces, que cet obligeant personnage crut devoir leur distribuer des coups de canne, « Monsieur, me dit-il, je me ferai un plaisir d’accompagner un voyageur qui paraît distingué, et de lui faire les honneurs de la ville. Ces drôles vous auraient volé votre argent ; ils sont incapables d’apprécier les choses d’art. Je vous préviens qu’il ne faut donner que quatre sous à la maison du tsar Pierre. On abuse ici de la facilité des étrangers. Maintenant, si vous voulez voir la maison, accompagnez-moi ; je vais de ce côté. »

À cent pas du port, presque dans la campagne, on rencontre une petite porte verte sur le bord d’un ruisseau. Au fond d’une cour de ferme est une maison qui a l’aspect d’une grange. C’est dans cette maison, — qui recouvre l’ancienne comme un verre couvre une pendule, — qu’existe encore la cabane parfaitement conservée du charpentier impérial. Dans la première pièce, on voit une haute cheminée dans l’ancien goût flamand, que surmonte une plaque gravée qu’a fait poser l’empereur Alexandre ; de l’autre côté, un lit pareil à nos lits bretons ; au milieu, la table de travail de Pierre, chargée d’une quantité d’albums qui reçoivent les autographes et les inspirations poétiques des visiteurs. La seconde pièce contient divers portraits et légendes. Les cloisons de sapin sont entièrement couvertes de signatures et de maximes, comme si les albums n’avaient pas suffi ; mais chacun veut prendre une part de l’immortalité du héros. J’ai remarqué cette citation de Goethe : « Ici je me sens homme ! ici j’ose l’être. » C’était un homme en effet que ce grand homme ; mais abrégeons. — Mon obligeant inconnu s’était retiré par discrétion, car on permet aux curieux de méditer dans cette maison, et de se supposer un instant à la place du tsar Pierre. Ouvrier et empereur, les deux bouts de cette échelle se valent en solidité, et il est impossible de réunir plus de noblesse à plus de grandeur. Pierre-le-Grand, c’est l’Émile de Rousseau idéalisé d’avance.

Je compris, en retrouvant l’inconnu à la porte et lui voyant un air embarrassé, qu’il obligeait ses amis à la manière de M. Jourdain ; mais il s’y était pris spirituellement. J’offris de lui prêter un florin qu’il accepta sans difficulté.

— Maintenant, monsieur, voulez-vous venir voir Broek ? cela ne coûte que quatre florins. — C’est trop. — Deux florins, et j’y perds. — Je n’y tiens pas. — Alors, monsieur, ce sera un florin,… je fais ce sacrifice par amitié. — En effet, ce n’était pas cher ; il fallait une voiture pour franchir les deux lieues. Tout le monde sait que Broek est un village dont tous les habitans sont immensément riches. Le plus pauvre, n’étant que millionnaire, a accepté les fonctions de gardien des portes et de garde-champêtre à ses momens perdus. La vérité est que les paysans de ce village sont des commerçans et des armateurs retirés, chez lesquels sont venues s’amasser pendant plusieurs générations les richesses des Indes et de la Malaisie. Ces nababs vivent de morue et de pommes de terre au milieu du rire éternel des potiches et des magots. Chaque maison est un musée splendide de porcelaines, de bronzes et de tableaux. Il y a toujours une grande porte, qui ne s’ouvre que pour la naissance, le mariage ou la mort. On entre par une porte plus petite. L’aspect du village offre un carnaval de maisons peintes, de jardinets fleuris et d’arbustes bizarrement taillés. C’est là que l’on rabote, par un sentiment exquis de propreté, les troncs des arbres, qui sont ensuite peints et vernis. Ces détails sont connus ; mais il y a quelque exagération dans ce qu’ont dit certains touristes, que les rues sont frottées comme des parquets. — Le pavé se compose simplement de tuiles vernies, sur lesquelles on répand du sable blanc, dont la disposition forme des dessins. Les voitures n’y passent pas et doivent faire le tour du village. Ce n’est que dans le faubourg que l’on peut rencontrer des auberges, des marchands et des cafés. Les femmes ont conservé, comme à Saardain, les costumes pittoresques de la Nord-Hollande. Les couronnes d’orfèvrerie, souvent incrustées de pierres fines, les dentelles somptueuses et les robes mi-parties de rouge et de noir sont les mêmes qu’à l’époque où une reine d’Angleterre se plaignait d’être éclipsée par les splendeurs d’une cuisinière ou d’une fille de ferme. Il y a au fond beaucoup de clinquant dans tout cela ; mais l’aspect n’en est pas moins éblouissant.

Il ne faut pas mépriser Saardam, où nous rentrons après cette excursion rapide. — J’ai demandé à voir le bourgmestre, et je m’attendais à voir surgir tout à coup l’ombre de Potier. Le bourgmestre était absent, heureusement pour lui et pour moi. — La mairie est située dans une grande rue où l’esprit français a encore pénétré ce sont deux lignes de magasins splendides, qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer tout près d’un vaste canal qui suit parallèlement les jardins situés derrière. Les plates-bandes de tulipes égaient toujours les carrés de verdure découpés par des ruisseaux d’eau verte qui s’argentent ou se dorent aux derniers reflets du soleil couchant. C’est le printemps encore, tandis que Paris doit être en proie à l’été. Les maisons, peintes de toutes les nuances possibles du vert, depuis le vert-pomme jusqu’au vert-bouteille, se doublent dans ces eaux paisibles, comme le château du Gascon. — qui s’imagine alors qu’il en possède deux.

Le port de Saardam n’est pas non plus à dédaigner… Déjà la cloche nous appelle, et nous n’avons que le temps d’admirer la sérénité de ces rivages et de ces eaux, où dorment les lourds bateaux à voiles qui de temps en temps se réveillent pour faire le grand voyage des Indes.


V. – HET REMBRANTZ FEEST.

O Érasme ! — dont je porte humblement le nom traduit du grec, inspire-moi les termes choisis et nécessaires pour rendre l’impression que m’a causée Amsterdam au retour. Les lumières étincelaient comme les étoiles dorées dont parlent les ballades allemandes. Toi qui as fait l’éloge de la folie, tu comprendras le ravissement que j’ai éprouvé en voyant toute la ville en fête à la veille de l’érection officielle de la statue de Rembrandt. Le gouvernement n’accordait qu’un jour, mais le peuple en voulait au moins trois. On se réjouissait d’avance dans les gastoffs et dans les musicos. J’ai trouvé à la porte d’un de ces derniers une femme qui représentait très sincèrement l’image de la Folie dont Holbein a orné tes pages savantes. — C’était encore, si l’on veut, « Calliope longue et pure, » charmant de ses accords la foule assemblée dans un carrefour. Son violon, poudré au milieu par la colophane, exécutait des airs anciens d’un mauvais goût sublime. En me voyant, cette femme eut l’intuition de ma nationalité, et joua aussitôt la Marseillaise. La foule sympathique répétait le chœur en langue flamande. — Il est naturel du reste qu’on accueille bien les étrangers qui viennent assister à une fête artistique.

Le lendemain, toutes les maisons étaient pavoisées, ainsi que les vaisseaux du port ; le canon retentissait pour marquer les pas du temps, — si précieux ce jour-là, — et les guirlandes de fleurs et de ramées s’étendaient le long de la grande rue jusqu’au Marktplein.

Il ne faut pas trop s’étonner de voir Rembrandt logé sur le Marché-au-beurre, puisque nous n’avons pu obtenir pour Molière, à Paris, qu’une encoignure entre deux rues, servant de fontaine, et livrée aux porteurs d’eau de l’Auvergne, qui me rappellent cette belle phrase de M. Villemain dans Lascaris : « Les Arabes attachaient leurs chevaux à ces colonnes, — qu’ils ne regardaient pas ! »

Toute la population d’Amsterdam était sur la place du marché lorsque la statue apparut dépouillée des voiles qui la couvraient depuis le 17 mai, époque de son installation. — On entendit sur la place un huzza colossal, que couvrit bientôt l’exécution à grand orchestre du chant national : Wien Neerlands bloed in d’aderen Vloeit… Il était midi et demi, le roi venait de paraître dans sa loge en costume d’officier de marine. Ce souverain a fort bonne mine sous l’uniforme, et se trouve parfaitement rendu dans un portrait de M. Pieneman, le célèbre peintre historique qui est à la tête aujourd’hui de l’école hollandaise. — Les honneurs de la fête étaient rendus au roi par les membres de la société Arti et Amicitiœ, qui avaient eu l’initiative de cette inauguration. Dans les Pays-Bas, où l’écorce monarchique couvre toujours un ancien fruit républicain, le gouvernement n’apparaît qu’à titre honoraire dans les fêtes de l’art, de la littérature ou de l’industrie. Le roi souscrit comme les autres, en raison de ses moyens.

La statue de Rembrandt n’a rien de la crânerie de celle de Rubens à Anvers. Je ne sais pourquoi les grands hommes de Hollande sont toujours représentés la tête penchée en méditant sur leurs œuvres. Érasme a le nez dans son livre ; Laurent Coster, à Harlem, songe à tailler des lettres de bois ; Rembrandt médite un chef-d’œuvre en croisant sur son ventre ses mains, dont l’une ramène un des coins de son manteau. Son costume de troubadour est varié d’une trousse dans le goût du XVIIe siècle et de souliers à bouffettes qu’on a pu porter en effet vers ce temps-là. — Sur le piédestal, on remarque les lettre R. V. R., Rembrandt van Rhyn, et l’on peut lire encore cette devise : Hulde van het nageschlacht (hommage de la postérité). Le statuaire s’appelle Royer, le même qui a modelé la statue de Ruyter.

Trois noms, Ruyter, Vondel et Rembrandt, brillaient partout en or sur les bannières. On m’a traduit les discours prononcés par les autorités. M. Scheltema, savant archiviste, s’est occupé beaucoup de rassembler des documens sur la vie de Rembrandt. Il a rappelé avec bonheur le souvenir d’une fête où, il y a juste deux siècles, le vieux Vondel fut couronné de lauriers par les associations de peintres et de sculpteurs. L’orateur a cherché ensuite à venger le grand artiste de diverses inculpations, qui réellement font du tort à notre pays, dans je ne sais quel article de la biographie Michaud. — Le discours du savant semblait calqué, à l’inverse, sur les argumens de l’inconnu qui a écrit cet article, dont nous ne savons même si nous devons être responsables. « On a accusé Rembrandt, a dit M. Scheltema, d’être avare et crapuleux (schraapzugtig.) » M. Scheltema a peut-être un peu trop vengé Rembrandt du reproche d’avoir fréquenté le bas peuple. Nous possédons à la Bibliothèque nationale une collection de gravures qu’il eût été difficile à l’artiste de réaliser sans se mêler un peu à la basse société. Le beau monde était très beau sans doute du temps de Rembrandt, mais les gens en guenilles n’étaient pas à dédaigner pour un peintre. Ne cherchons pas à faire des poètes et des artistes des gentlemein accomplis et méticuleux. La main qui tient la plume ou le pinceau ne s’accommode des gants paille que quand il le faut absolument, pour toucher parfois d’autres mains ornées de gants paille, — et des esprits de la force de Rembrandt sont de ceux qui, comme les dieux, épurent l’air où ils ont passé.

Ou s’attendait à revoir le roi au grand bal que donnait la société Arti et amicitioe. Il avait fort bien répondu à une allusion imprudente d’un discours municipal touchant le monument de Waterloo. — Ceci, a-t-il répliqué, n’est pas un monument sanglant. — Mais le souverain, un peu fatigué de la journée, avait laissé pour le représenter au bal le prince fleuri, qui a seul été salué du chant : Leve het Waderland ! .. hoezée !

En consultant mes souvenirs de cette journée du 27 mai, je suis encore frappé de l’aspect de toute cette ville en fête, des maisons pavoisées et des fenêtres ornées de guirlandes, du sol jonché de fleurs, et de ces milliers de bannières flottant au vent ou portées en pompe par les sociétés et les corporations. Le soir, tout était illuminé, et les rues qui conduisent du Marché au musée étaient particulièrement sablées et parées de verdure. Les tableaux du prince de la peinture hollandaise étaient éclairés a giorno, et la Bonde nocturne surtout était encore admirée avec délices : il aurait fallu peut-être faire venir de La Haye la Leçon d’anatomie ; — mais le parc, véritable centre de cette solennité, nous gardait d’autres merveilles et d’autres hommages rendus à Rembrandt. Pourquoi faut-il que le grand artiste n’ait été si unanimement fêté qu’après deux cents ans dans la ville où il a passé presque toute sa vie ? Ne pouvant attaquer son talent, on l’a traité d’avare : on a raconté que ses élèves peignaient sur des fragmens de cartes découpées des ducats et des florins qu’ils semaient dans son atelier, afin qu’il les fît rire en les ramassant. Ce qui est vrai, c’est que Rembrandt le réaliste employait toutes ses économies à acquérir des armes, des costumes et des curiosités qui lui servaient pour ses tableaux. Ne lui a-t-on pas reproché d’avoir épousé une paysanne et d’avoir feint d’être mort pour profiter de la plus-value d’une vente après décès ? — La biographie fondée sur des preuves nouvelles que va publier dans trois mois M. Scheltema rétablira sans doute la vérité des faits. — Ne s’est-il pas trouvé même un critique qui appréciait le talent d’après une échelle arithmétique, et qui, supposant le nombre 20 comme étalon général, accordait à Rembrandt 15 comme composition, 6 comme dessin, 17 comme coloris et 12 comme expression ? Ce mathématicien s’appelait de Piles.

Le parc, illuminé de deux mille becs de gaz, a bien vengé l’artiste de ces obscurs blasphémateurs. Au-delà des allées d’arbres précieux et des parterres bariolés des dernières bandes de tulipes, on entrait dans une vaste salle dont les peintures latérales avaient été exécutées par les peintres actuels de l’école hollandaise ; — Gérard Dow, Flinck et Eeckout, les élèves de Rembrandt, avaient leur part de cette glorification. J’ai remarqué les compositions de MM. Pieneman, Van Hove père et fils, Rochussen, Peduzzi, Israëls, Bosboom, Schwartze, Von de Laar, Calisch, etc. Chaque panneau offrait une scène de la vie artistique du maître, et j’ai trouvé très ingénieuse l’idée de le représenter peignant ses principaux tableaux. — Notamment pour la Ronde de Nuit, on voyait le peintre dans son atelier entouré de ses modèles en costume : les deux fiers compagnons vêtus à la mode espagnole, la jeune bohémienne en robe de soie jaune avec le gibier pendu à sa ceinture, et jusqu’au petit chien qui attend son tour pour poser. — Le Tobie de notre musée a aussi sa place dans ces décorations. Il serait trop long de tout décrire. Et d’ailleurs l’attente générale a été détournée bientôt par une ouverture à grand orchestre, suivie d’une représentation allégorique dans le goût flamand, qui avait lieu sur une sorte de théâtre dressé pour la circonstance. Les chambres de rhétorique et de poésie fleurissent toujours dans ce pays, et gardent éternellement les traditions du moyen âge. Nous avons donc vu une scène où les dieux sont mêlés, et qui symbolisait cette pensée que la poésie, la philosophie et les arts devaient s’unir pour fêter le grand homme. Dame Rhétorique, dame Philosophie et dame Sapience n’auraient pas mieux parlé au XIVe siècle que ne l’ont fait les acteurs de cette moralité déclamant les vers de M. Van Lennep. Les dieux peints et sculptés de la salle accueillaient aussi cette composition mythologique d’un sourire bienveillant. — Ensuite a commencé le bal, et une valse échevelée, où brillaient les blanches épaules et les diamans séculaires des dames de Hollande, a couronné la fête, qui avait commencé par la distribution des lots d’une tombola artistique à laquelle tous les peintres du pays s’étaient intéressés par des offrandes. Cette loterie a produit plus de vingt mille florins.


GERARD DE NERVAL.