Les Faux saulniers (1868)/Histoire de l’abbé de Bucquoy

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List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Histoire de l’abbé de Bucquoy (Nerval).

Œuvres complètes de Gérard de Nerval
Michel Lévy frères (IV. Les Illuminés. Les Faux Saulniersp. 417-471).


II

HISTOIRE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY


I

UN CABARET EN BOURGOGNE

Le grand siècle n’était plus : il s’était en allé où vont les vieilles lunes et les vieux, soleils. Louis XIV avait usé l’ère brillante des victoires. On lui reprenait ce qu’il avait gagné en Flandre, en Franche-Comté, aux bords du Rhin, en Italie. Le prince Eugène triomphait en Allemagne, Marlborough dans le Nord… Le peuple français, ne pouvant mieux faire, se vengeait par une chanson.

La France s’était épuisée à servir les ambitions familiales et le système obstiné du vieux roi. Notre nation a toujours adopté facilement les souverains belliqueux, et, dans la race des Bourbons, Henri IV et Louis XIV ont répondu à cet esprit, quoique le dernier ait eu à se plaindre de « sa grandeur qui l’attachait au rivage. » Au besoin, ces souverains se sauvaient par leurs vices. Leurs amours faisaient l’entretien des châteaux et des chaumières, et réalisaient de loin cet idéal galant et chevaleresque qui a toujours été le rêve généreux des Français.

Toutefois, il existait des provinces moins sujettes à l’admiration, et qui protestèrent toujours sous diverses formes, soit sous le voile des idées religieuses, soit sous la forme évidente des jacqueries, des ligues et des frondes.

La révocation de l’édit de Nantes avait été le grand coup frappé contre les dernières résistances. Villars venait de triompher du soulèvement des Cévennes, et ceux des Camisards qui avaient échappé aux massacres s’en allaient par bandes rejoindre en Allemagne le million d’exilés qui avaient été contraints de porter à l’étranger les débris de leur fortune et les diverses industries où excellaient beaucoup des protestants.

On avait brûlé le Palatinat, leur principal refuge : « Ce sont là jeux de princes. » Le soleil du grand siècle pouvait encore se mirer à l’aise dans les bassins de Versailles ; mais il pâlissait sensiblement. Madame de Maintenon elle-même ne luttait plus contre le temps : elle s’appliquait seulement à infuser la dévotion dans l’âme d’un roi sceptique, qui lui répondait par des chiffres apportés chaque jour par Chamillard :

— Trois milliards de dettes !… que peut faire à cela la Providence ?

Louis XIV n’était pas un homme ordinaire ; on peut croire même qu’il aimait la France et voulait sa grandeur. Sa personnalité, doublée de l’esprit de famille, l’a perdu à l’époque où l’âge affaiblissait ses forces, et où son entourage arrivait à dominer sa volonté.

Quelque temps après la perte de la bataille d’Hochstett, qui nous enlevait cent lieues de pays dans les Flandres, Archambault de Bucquoy passait à Morchandgy, petit village de la Bourgogne, situé à deux lieues de Sens.

D’où venait-il ? On ne le sait pas trop…

Où allait-il ? Nous le verrons plus tard…

Une roue de sa voiture s’étant cassée, le charron du village demandait une heure pour en poser une nouvelle. Le comte dit à son domestique :

— Je ne vois que ce cabaret d’ouvert… Tu viendras m’avertir quand le charron aura fini.

— M. le comte ferait mieux de rester dans la voiture, qu’on a étayée.

— Allons donc !… J’entre au cabaret, je suis sûr que je n’y trouverai que de bonnes gens…

Archambault de Bucquoy entra dans la cuisine et demanda de la soupe…

Il voulait premièrement goûter le bouillon.

L’hôtesse se prêta à cette exigence. Mais Archambault, l’ayant trouvé trop salé, dit :

— On voit bien que le sel est à bon marché ici.

— Pas trop, dit l’hôtesse.

— Je suppose que les faux saulniers en ont amené ici l’abondance.

— Je ne connais pas ces gens-là… Du moins, ils n’oseraient venir ici… Les troupes de Sa Majesté viennent de les défaire, et toutes leurs bandes ont été taillées en pièces, à l’exception d’une trentaine de charretiers, qui ont été menés, chargés de fers, dans les prisons.

— Ah ! dit Archambault de Butquoy, voilà des pauvres diables bien attrapés… S’ils avaient eu un homme comme moi à leur tête, leurs affaires seraient en meilleure posture !

Il se rendit de la cuisine dans le cabaret, où l’on vidait des bouteilles d’un certain petit cru qui ne se serait pas conservé ailleurs ni plus tard.

Archambault de Bucquoy prit place à une table, où l’on ne tarda pas à lui apporter sa soupe, et il continua à la trouver trop salée. On sait la haine des Bourguignons contre ce terme, qui se renouvelle depuis le xve siècle, où la plus grosse injure était de les appeler : Bourguignons salés.

L’inconnu dut s’expliquer.

— Je veux dire, répondit-il, que l’on ne ménage pas le sel dans les mets que l’on sert ici… Ce qui prouve que le sel n’est pas rare dans la province…

— Vous avez raison, dit un homme d’une force colossale, qui se leva du milieu des buveurs, et qui lui frappa sur l’épaule ; mais il faut des braves… pour que l’on ait ici le sel à bon marché !

— Comment vous appelez-vous ?

L’homme ne répondit pas ; mais un voisin dit à Archambault de Bucquoy :

— C’est le capitaine…

— Ma foi, répondit-il, je me trouve ici dans la société d’honnêtes gens… Je puis parler !… Vous êtes évidemment ici des hommes qui faites la contrebande du sel… Vous faites bien.

— On a du mal, dit le capitaine.

— Eh ! mes enfants, Dieu récompense ceux qui agissent pour le bien de tous.

— C’est un huguenot, se dirent à voix basse quelques-uns des assistants.

— Tout est fini ! reprit Archambault ; le vieux roi s’éteint, sa vieille maîtresse n’a plus de souffle… Il a épuisé la France, dans son génie et dans sa force ; si bien que les dernières batailles les plus émouvantes ont eu lieu entre Fénelon et Bossuet ! Le premier soutenait que « l’amour de Dieu et du prochain peut être pur et désintéressé. » L’autre, que « la charité, en tant que charité, doit toujours être fondée sur l’espérance de la béatitude éternelle. » Grave question, messieurs !

Un immense éclat de rire, parti de tous les points du cabaret, accueillit cette observation. Archambault baissa la tête et mangea sa soupe sans dire un mot de plus.

Le capitaine lui frappa sur l’épaule :

— Qu’est-ce que vous pensez des extases de madame Guyon ?

— Fénelon l’a jugée sainte, et Bossuet, qui l’avait attaquée d’abord, n’est pas éloigné de la croire au moins inspirée.

— Mon cavalier, dit le capitaine, je vous soupçonne de vous occuper quelque peu de théologie.

— J’y ai renoncé… Je suis devenu un simple quiétiste, depuis surtout que j’ai lu dans un livre intitulé le Mépris du monde : « Il est plus profitable pour l’homme de se cultiver lui-même en vue de Dieu que de cultiver la terre, qui ne nous est de rien. »

— Mais, dit le capitaine, cette maxime est assez suivie dans ces temps-ci… Qui est-ce qui cultive ?… On se bat, on chasse, on fait un peu de faux saulnage… ; on introduit des marchandises d’Allemagne et d’Angleterre, on vend des livres prohibés. Ceux qui ont de l’argent spéculent sur les bons des fermes ; mais la culture, c’est un travail de fainéants !

Archambault comprenait l’ironie de ce discours :

— Messieurs, dit-il, je suis entré ici par hasard ; mais je ne sais pourquoi je me sens l’un des vôtres… Je suis un de ces fils de grandes familles militaires qui ont lutté contre les rois, et qui sont toujours soupçonnés de rébellion. Je n’appartiens pas aux protestants, mais je suis pour ceux qui protestent contre la monarchie absolue et contre les abus qu’elle entraîne… Ma famille avait fait de moi un prêtre ; j’ai jeté le froc aux orties et je me suis rendu libre. Combien êtes-vous ?

— Six mille, dit le capitaine.

— J’ai servi déjà quelque temps… J’ai cherché même à lever un régiment depuis que j’ai abandonné la vie religieuse… Mais les dépenses qu’avait faites feu mon oncle m’ont gêné dans certaines ressources que j’attendais de ma famille… M. de Louvois nous a causé de grands chagrins !

— Cher seigneur, dit le capitaine, vous me paraissez être un brave… Tout peut se réparer encore. — Votre demeure à Paris ?

— Je compte descendre chez ma tante, la comtesse douairière de Bucquoy.

Un des assistants se leva, et dit à des gens qui se trouvaient à la même table :

— C’est celui que nous cherchons.

Cet homme était connu pour un recors ; il sortit et alla quérir un exempt de la maréchaussée.

Au moment où Archambault de Bucquoy, averti par son domestique, regagnait sa voiture, l’exempt, accompagné de six gendarmes, voulut l’arrêter. Les gens du cabaret sortirent et cherchèrent à s’y opposer. Il voulut se servir de ses pistolets, mais la maréchaussée avait reçu des renforts.

On fit remonter le voyageur dans sa voiture entre deux exempts ; les gendarmes suivaient. On arriva bientôt à Sens. Le prévôt interrogea d’abord tout le monde avec impartialité, puis il dit au voyageur :

— Vous êtes l’abbé de la Bourlie ?

— Non, monsieur.

— Vous venez des Cévennes ?

— Non, monsieur.

— Vous êtes un perturbateur du repos public ?

— Non, monsieur.

— Je sais que, dans le cabaret, vous avez prétendu vous appeler de Bucquoy ; mais, si vous êtes l’abbé de la Bourlie, se disant marquis de Guiscard…, vous pouvez l’avouer, le traitement sera le même : il s’est mêlé aux affaires des Cévennes : vous vous êtes compromis avec les faux saulniers… Qui que vous soyez, je suis obligé de vous faire conduire dans les prisons de Sens.

Archambault de Bucquoy se trouva là avec une trentaine de faux saulniers dont le présidial de Sens faisait le procès ; le prévôt de Melun, envoyé pour cette affaire, regarda son arrestation comme imprudente et légère. Toutefois, plusieurs charges pesaient déjà sur lui.

Il avait été d’abord militaire pendant cinq ans, puis il était devenu ce qu’on appelait alors petit-maître… et ensuite, « sans s’inquiéter de la religion chrétienne, » s’était mis de celle « que certains prétendent être celle des honnêtes gens, » ce qu’on appelait alors déiste.

Une aventure dont on ne connaît pas bien les détails, mais qui semble se rapporter à l’amour, jeta le comte de Bucquoy dans une sorte de dévotion trop exagérée pour avoir paru solide. Il se rendit à la Trappe, et chercha à observer cette loi du silence, si difficile à observer… Un jour, il se lassa de cette discipline, reprit son habit d’officier, et sortit de la Trappe sans dire adieu.

En route, il eut une querelle et fit une blessure à un homme qui l’avait insulté. Ce hasard malheureux le fit rentrer dans la religion. Il se crut obligé de se dépouiller de ses habits en faveur d’un pauvre, et ce fut alors qu’épris des doctrines de saint Paul, il fonda à Rouen une communauté ou séminaire, qu’il dirigea sous le nom de le Mort. Ce nom symbolisait pour lui l’oubli d’une douleur de la vie et le désir du repos éternel.

Cependant, il parlait dans sa classe avec une grande facilité, ce qui provenait peut-être d’une longue abstinence de paroles, éprouvée à la Trappe : de sorte que les jésuites voulurent l’attirer parmi eux ; mais il craignit alors que cela ne le mît trop en rapport avec le monde. »

II

LE FOR-L’ÉVÊQUE

Tels sont les antécédents qui, à Sens, auraient fait déjà quelque tort à l’abbé comte de Bucquoy, si le hasard ne l’eût fait confondre avec l’abbé de la Bourlie, fortement compromis dans les révoltes des Cévennes.

Ce qui aggravait surtout la position de l’abbé de Bucquoy, c’est que, dans sa voiture, on avait trouvé « des livres qui ne traitaient que de révolutions, un masque et quantité de petits bonnets, » et, de plus encore, des tablettes toutes chiffrées.

Interrogé sur ces objets, il se justifia, et son affaire prenait un assez bon train, lorsque, ennuyé du séjour de la prison, il eut l’idée de s’évader en mettant dans son parti les trente faux saulniers qui se trouvaient avec lui dans la prison de Sens, ainsi que certains particuliers arrêtés par divers motifs assez légers, et que l’un voulait forcer à s’engager dans le régiment du comte de Tonnerre. C’était alors une sorte de presse qui s’exerçait sur les grands chemins pour fournir des soldats aux guerres de Louis XIV.

Ces projets d’évasion ne réussirent pas, et l’abbé de Bucquoy fut convaincu d’avoir engagé la fille du concierge à en faciliter les moyens. À deux heures après minuit, on entra dans sa chambre, on lui mit fort civilement les fers aux mains et aux pieds, puis on le fourra dans une chaise, escorté d’une douzaine d’archers.

À Montereau, il invita les archers à dîner avec lui, et, bien qu’ils fissent une grande surveillance, il parvint à se débarrasser de certains papiers compromettants. Ces archers ne firent pas grande attention à ce détail ; mais, en badinant, le soir, au souper, ils lui dirent qu’ils le défiaient bien de s’échapper.

On le mit au lit, en l’enchaînant par un pied à l’une des colonnes. Les archers se couchèrent dans la chambre d’entrée. L’abbé de Bucquoy, lorsqu’il les jugea suffisamment endormis, parvint à soulever le ciel du lit et fit passer sa chaîne par le haut de la colonne, où on l’avait attaché. Puis il cherchait à gagner la fenêtre, lorsqu’un des gardes, dont il avait heurté les souliers, s’éveilla en sursaut et cria à l’aide.

On le lia plus étroitement, il fut amené à Paris par le coche de Sens, à l’hôtel de la Clef d’argent, rue de la Mortellerie. N’ayant pas de rancune, il donna encore à goûter aux archers.

Parfaitement surveillé, à cet endroit, il fut conduit par deux hoquetons, au For-l’Évêque, qui était situé sur le quai du Louvre.

Au For-l’Évêque, l’abbé de Bucquoy resta huit jours sans être interrogé. Il avait la liberté de se promener dans le préau, et réfléchissait au moyen qu’on pourrait prendre pour s’évader.

Il avait remarqué, en entrant, que la façade du For-l’Évêque présentait une série de fenêtres grillées étagées jusqu’aux combles, et que les grilles formaient naturellement des échelles, sauf les solutions de continuité dues aux intervalles des étages.

Après son interrogatoire, dans lequel il prouva qu’il était non pas l’abbé de la Bourlie, mais l’abbé de Bucquoy, et qu’ayant mis quelque imprudence dans ses conversations, « il était néanmoins en état de se faire appuyer par des gens considérables, » on le surveilla moins et on lui permit de se promener dans les corridors de la prison.

Comme il avait encore quelques louis, le geôlier lui permettait le soir d’aller respirer l’air dans les combles, ce qu’il disait indispensable à sa santé. Dans la journée, il s’amusait à tresser des cordes avec la toile de ses draps et de ses serviettes, et il parvint enfin, sous prétexte de rêverie, à se faire oublier le soir dans le plus haut corridor de la prison.

La porte d’un grenier à forcer, la mansarde à ouvrir, ce n’était rien. Lorsqu’il jeta les yeux sur le quai, il fut effrayé, aux clartés de la lune, de cette quantité de branches garnies de pointes, de chevaux de frise et autres ingrédients qui, dit-il, « formaient un spectacle des plus affreux… car on croyait voir une forêt toute hérissée de fer. »

Cependant, au milieu de la nuit, lorsqu’il n’entendit plus le bruit de la ville ni le passage des patrouilles, l’abbé de Bucquoy, s’aidant des cordes qu’il avait tordues, parvint, en dépit des pointes hérissées sur les grilles, à gagner le quai, qui correspondait à un vaste emplacement qu’on appelait alors la Vallée de Misère.

III

AUTRES ÉVASIONS

Nous n’avons pas donné plus haut tous les détails de l’évasion de l’abbé de Bucquoy du For-l’Évêque, de peur d’interrompre le principal récit. Quand il eut imaginé de s’échapper par une lucarne des combles, il trouva une difficulté dans la porte cadenassée qui fermait le cabinet où il fallait entrer d’abord. Les outils lui manquaient ; il eut alors l’idée de brûler la porte. Le concierge lui avait permis de faire sa cuisine dans sa chambre et lui avait vendu des œufs,… du charbon et un briquet.

C’est avec ces moyens qu’il put mettre le feu à la porte du cabinet, ne voulant y faire qu’une ouverture par laquelle il pût passer. Les flammes allant trop haut et risquant d’incendier le toit, il trouva à propos un pot à eau pour les éteindre ; mais il faillit être asphyxié par la fumée et brûla une partie de ses vêtements.

Il était bon d’expliquer ceci pour faire comprendre ce qui lui arriva après qu’il eut pris pied sur le quai du Louvre. Sa descente à travers les grilles hérissées de fer et les chevaux de frise avait ajouté maints accrocs aux brûlures de ses vêtements ; de sorte que plusieurs marchands qui, au point du jour, ouvraient leurs boutiques, s’aperçurent bien de son désordre. Mais personne ne souffla mot ; seulement, quelques polissons le suivirent en faisant des huées. Une grosse pluie qui survint les dispersa.

L’abbé, grâce à cette diversion qui retenait en outre les sentinelles dans leur guérite, prit par la rue des Bourdonnais, gagna le quartier Saint-Eustache et arriva enfin près de la halle, où il trouva un cabaret ouvert.

L’état de ses vêtements, auquel il n’avait pas encore fait grande attention, lui attira des railleries ; il ne répondit rien, paya l’hôte et chercha un asile sûr. Il n’eût pas fait bon pour lui de se rendre chez sa tante, la comtesse douairière de Bucquoy ; mais il se souvint de la demeure d’une parente d’un de ses domestiques qui logeait à l’Enfant-Jésus, près des Madelonnettes.

L’abbé arriva de bonne heure chez cette femme et lui dit qu’il venait de province et que, passant par la forêt de Bondy, des voleurs l’avaient mis dans cet état. Elle le garda toute la journée et lui fit à manger. Vers le soir, il s’aperçut d’un certain air de soupçon qui lui fit penser à chercher un asile plus sûr… Il s’était rencontré déjà avec quelques-uns de ces beaux-esprits du Marais qui fréquentaient l’hôtel de Ninon de Lenclos, alors âgée de près de quatre-vingts ans, et qui faisait encore des passions, en dépit des lettres de madame de Sévigné. Les hôtels du Marais étaient le dernier asile de l’opposition bourgeoise et parlementaire. Quelques personnes de la noblesse, derniers débris de la Fronde, se faisaient voir parfois dans ces vieilles maisons, dont les hôtels déserts regrettaient encore les jours où les conseillers de la grande chambre et des Tournelles traversaient la foule en robe rouge, salués et applaudis comme des sénateurs romains du parti populaire.

Il y avait, dans l’île Saint-Louis, un petit établissement qu’on appelait le café Laurent. Là se réunissaient les modernes épicuriens qui, sous le voile du scepticisme et de la gaieté, cachaient les débris d’une opposition sourde et patiente, comme Harmodius et Aristogiton cachaient leurs épées sous des roses.

Et ce n’était pas peu de chose alors que ces pointes philosophiques aiguisées parles disciples de Descartes et de Gassendi. Ce parti était fortement surveillé ; mais, grâce à la protection de quelques grands seigneurs, tels que d’Orléans, Conti et Vendôme ; grâce aussi à ces formes spirituelles et galantes qui séduisent même la police ou qui l’abusent aisément, les néo-frondeurs étaient généralement laissés en paix ; seulement, la cour pensait les flétrir en les appelant la cabale.

Fontenelle, Jean-Baptiste Rousseau, Lafare, Chaulieu s’étaient montrés par moments au café Laurent. Molière y avait paru antérieurement ; Boileau était trop vieux. Les anciens habitués parlaient là de Molière, de Chapelle et de ces soupers d’Auteuil, qui avaient été le centre des premières réunions.

La plupart des habitués du café étaient encore les commensaux de cette belle Ninon, qui habitait rue des Tournelles et qui mourut à quatre-vingt-six ans, laissant une pension de deux mille livres au jeune Arouet, lequel lui avait été présenté par l’abbé de Châteauneuf, son dernier amoureux.

L’abbé de Bucquoy avait depuis longtemps quelques amis parmi les gens de la cabale. Il attendit leur sortie ; et, feignant d’être un pauvre, il s’adressa à l’un d’eux, le prit à part et lui dépeignit sa position… L’autre l’emmena chez lui, l’habilla et le cacha dans un asile sûr, d’où l’abbé put avertir sa tante et recevoir l’aide nécessaire. Du fond de sa retraite, il adressa plusieurs suppliques au Parlement, afin que son affaire y fût renvoyée. Sa tante elle-même remit des placets au roi. Mais aucune décision ne fut prise, bien que l’abbé de Bucquoy offrît de se remettre dans les prisons de la Conciergerie, s’il pouvait être assuré que son affaire serait traitée juridiquement.

L’abbé de Bucquoy, voyant toutes ses sollicitations restées sans effet, dut se résoudre à sortir de France. Il prit la route de Champagne, déguisé en marchand forain. Malheureusement, il arriva à la Fère au moment où un parti des alliés qui avait enlevé M. le Premier, s’était vu coupé du côté de Ham et forcé de se dissoudre. L’abbé fut considéré comme un des fugitifs, et, bien qu’il protestât de sa qualité de marchand, on le déposa à la prison de la Fère en attendant qu’on eût reçu des renseignements de Paris… Ce coup d’œil ingénieux, qui lui avait fait trouver les moyens de s’échapper du For-l’Évêque, lui avait fait découvrir un certain tas de pierres qui pouvait servir à arriver sur la rampe du mur.

Avant d’entrer dans la cellule, il pria le concierge de lui aller chercher à boire, et, en son absence, se mit à grimper jusqu’à un bastion d’où il se précipita dans un fossé plein d’eau qui entourait la prison. Il le traversait à la nage, lorsque la femme du concierge qui l’avait aperçu par une fenêtre, mit l’alarme dans la prison ; ce qui fit qu’on le ressaisit au bord et qu’on le ramena épuisé et tout couvert de boue. On prit soin cette fois de le mettre au cachot.

On avait eu de la peine à faire revenir le pauvre abbé de Bucquoy d’un long évanouissement, suite de son plongeon dans l’eau, et les paroles qu’il prononça sur la Providence qui l’avait abandonné dans son dessein, donnèrent à penser que c’était un ministre calviniste échappé des Cévennes : on l’envoya donc à Soissons, dont la prison était plus sûre que celle de la Fère.

Soissons est une ville très-intéressante pour qui la voit en liberté. La prison était alors située entre l’évêché et l’église Saint-Jean ; elle s’adossait, du côté du nord, aux fortifications de la ville.

L’abbé de Bucquoy fut mis dans une tour avec un Anglais fait prisonnier dans l’expédition de Ham. Le porte-clefs qui faisait leur cuisine, permettait à l’abbé, qui toujours feignait d’être malade, comme il avait fait au For-l’Evêque, de prendre l’air le soir au sommet de la tour où il était enfermé. Cet homme avait un accent bourguignon, que l’abbé reconnut pour l’avoir entendu près de Sens.

Un soir, ce porte-clefs lui dit :

— Monsieur l’abbé, il fera beau ce soir sur le donjon à voir les étoiles.

L’abbé le regarda, mais ne vit qu’une figure indifférente.

Sur le donjon, il faisait du brouillard.

L’abbé redescendit et trouva ouverte la porte du mur de ronde. Une sentinelle le parcourait à pas égaux. Il se retirait, lorsque le soldat, passant près de lui, dit à voix basse :

— L’abbé, il fait bien beau ce soir… Promenez-vous ici un peu : qui est-ce qui vous apercevrait dans le brouillard ?

L’abbé de Bucquoy ne vit là que la complaisance d’un brave militaire qui suspend la consigne en faveur d’un pauvre prisonnier.

Au bout de la terrasse, il sentit une corde, et sa main, en la soulevant, trouva un crochet et des nœuds.

La sentinelle avait le dos tourné ; l’abbé, qui savait tous les exercices, descendit en s’aidant de la sellette à la manière des peintres en bâtiment.

Il se trouva dans le fossé, qui était à sec et plein d’herbes.

Le mur du dehors était trop haut pour qu’il put songer à remonter. Seulement, on cherchant quelque point dégradé qui permît l’ascension, il se trouva près d’une ouverture d’égout dont les gravois semés çà et là, et les pierres fraîchement taillées indiquaient qu’on était en train de le réparer.

Un inconnu leva la tête tout à coup par l’ouverture du puisard, et dit à voix basse :

— Est-ce que c’est vous, l’abbé ?

— Pourquoi ?

— C’est qu’il fait beau ce soir ici ; mais il fait meilleur là-dessous.

L’abbé comprit ce qu’on voulait lui dire et se mit à descendre par une échelle dans ce réduit assez fétide. L’homme le conduisit silencieusement jusqu’à un escalier en limaçon, et lui dit :

— Montez maintenant jusqu’à ce que vous trouviez une résistance… Frappez, et l’on vous ouvrira.

L’abbé monta bien trois cents marches, puis sa tête heurta contre une trappe qui paraissait lourde, et qui ne céda pas même à la pression de ses épaules.

Un instant après, il sentit qu’on la levait, et qu’on lui adressait ces mots :

— Est-ce vous, l’abbé ?

L’abbé dit :

— Ma foi, oui, c’est moi ; mais vous ?…

L’inconnu répondit par un chut, et l’abbé se trouva sur un plancher solide, mais dans la plus profonde nuit.

IV

LE CAPITAINE ROLAND

En tâtant à droite et à gauche, l’abbé de Bucquoy sentit des tables qui se prolongeaient, et ne comprit pas davantage dans quel lieu il se trouvait. Mais l’homme qui lui avait parlé fit briller bientôt une lanterne sourde qui éclaira toute la salle. L’argenterie étincelait dans les montres, et mille bijoux d’or et de pierres précieuses ruisselaient sur les tables…, qui décidément étaient des comptoirs… Il n’y avait plus à s’y tromper. On se trouvait dans une boutique d’orfèvre.

L’abbé réfléchit un instant, puis il se dit en voyant la mine de l’homme qui tenait la lanterne sourde :

— Il est évident que c’est un voleur ; quelle que soit son intention à mon égard, ma conscience m’oblige à réveiller le marchand que l’on va dévaliser.

En effet, un second individu était sorti de dessous l’autre comptoir et faisait rafle des effets les plus précieux. L’abbé cria :

— Au secours ! à l’aide ! au voleur !

En vain lui mit-on la main sur la bouche en le menaçant. Au bruit qu’il fit, un homme effaré, en chemise, arriva du fond, une chandelle à la main.

— On vous vole, monsieur ! s’écria l’abbé.

— Au voleur ! à la garde ! cria à son tour le marchand.

— Vous tairez-vous ? dit l’homme à la lanterne sourde en montrant un pistolet.

Le marchand ne dit plus rien ; mais l’abbé se mit à frapper violemment à la porte extérieure en continuant ses cris.

Un pas cadencé se faisait entendre au dehors. C’était évidemment une patrouille ; les deux voleurs se cachèrent de nouveau sous les comptoirs. Un bruit de crosses de fusil se fit entendre sur le pas de la porte.

— Ouvrez, au nom du roi ! dit une voix rude.

Le marchand alla chercher ses clefs et ouvrit la porte. La patrouille entra.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? dit le sergent.

— On me vole, s’écria le joaillier ; ils sont cachés sous les comptoirs…

— Monsieur le sergent, dit l’abbé de Bucquoy, des gens que je ne connais pas et dont je ne puis comprendre les intentions m’ont, par un accord secret, fait échapper de la prison de Soissons. Je me suis aperçu que ces gens étaient des malfaiteurs, et, étant moi-même un honnête homme, je ne puis consentir à me faire leur complice… Je sais que la Bastille m’attend ; arrêtez-moi… et reconduisez-moi en prison.

Le sergent, qui était un homme d’une forte stature, se tourna du côté de ses soldats et dit :

— Commencez par vous saisir du joaillier, et appliquez-lui la poire d’angoisse afin qu’il se taise. Ensuite, faites-en autant pour l’abbé…, car il m’étourdit.

La poire d’angoisse était une sorte de bâillon dont le centre était composé d’une poche de cuir remplie de son, qu’on pouvait mâcher à loisir sans pouvoir rendre au dehors aucune articulation sensible.

L’abbé de Bucquoy, réduit au silence par le bâillon et la poire d’angoisse, ne comprenait pas que l’orfèvre volé eût reçu le même traitement. Sa surprise augmenta en voyant que les soldats de la patrouille aidaient les deux voleurs à dévaliser la boutique. Quelques termes d’argot échangés entre eux le mirent enfin au courant. La patrouille était une fausse patrouille.

Le sergent, de taille herculéenne, fut reconnu par l’abbé pour ce même chef de faux saulniers avec lequel il avait causé déjà à Morchandgy, près de Sens, et qu’on appelait là le capitaine.

Les paquets étaient faits lorsqu’une grande rumeur, mêlée de coups de fusil, se fit entendre au dehors.

— Chargeons tout, dit le capitaine.

On enleva lestement les ballots, et l’abbé lui-même, qui était fortement lié, se trouva sur le dos d’un des voleurs. Ils sortirent tous par la porte de la boutique qui donnait sur la rue de l’Intendance.

La lueur d’un grand incendie se faisait voir du côté de la porte de Compiègne… Au point opposé, l’on se battait. La petite troupe força la porte du jardin de l’évêché, et s’y rencontra, à travers les arbres, avec un grand nombre d’autres gens chargés de ballots, qui entrèrent dans la ville pendant que les autres, en échangeant çà et là des signes de reconnaissance, descendaient le rempart à l’aide d’échelles, et gravissaient ensuite la contrescarpe dégradée sur ce point. Il fallait ensuite passer l’Aisne pour atteindre les hauteurs de Guffy et la limite des forêts.


Observations.


L’auteur de ce travail historique, et véridique autant que possible, croit devoir s’arrêter ici pour réfléchir. Ce qui l’inquiète, c’est que des personnes mal disposées pourraient lui contester le droit, — toujours d’après une explication étroite de l’amendement Riancey, — le droit de mettre en scène et même en dialogue certaines parties de sa narration, dont toutefois les faits généraux ne peuvent être contestés.

Ce qui le rassure par instants, c’est que le journal d’hier n’a pas encore été saisi, — ce qui démontrerait l’intelligence des lecteurs de l’administration du timbre. Mais ne serait-il pas possible que l’on laissât s’accumuler les numéros pour obtenir une amende plus forte ? Voilà l’épée de Damoclès qu’il lui a semblé voir en rêve.

D’un autre côté, l’écrivain se rassure encore en songeant qu’il y a plusieurs manières de traiter l’histoire. Froissard et Monstrelet ont rempli leurs récits de dialogues dont ils eussent été bien embarrassés de démontrer l’authenticité. Le père Daniel et Mézeray, suivant les procédés de Tite-Live, de Tacite et d’autres, se sont plu même à composer des harangues très-développées, dans la forme latine, et Péréfixe ne s’est pas privé de cribler de mots d’esprit son histoire de Henri IV.

De nos jours, Alexis Monteil a mis en dialogue son Histoire des Français. M. de Lamartine a pris parfois de certaines allures romanesques dans son Histoire des Girondins. Quant à MM. de Barante, Guizot, Thiers, etc., ils nous rassurent par bien des points.

Une seule pensée nous alarme encore. C’est une rectification qui nous a été adressée hier — avec beaucoup de bienveillance, d’ailleurs, — mais qui n’en détruit pas moins un détail important de notre récit touchant l’évasion de l’abbé de Bucquoy du fort l’Évêque. Nos matériaux indiquent qu’il s’était dirigé du côté du Temple, nous avions cru pouvoir le faire passer par le pont Neuf. — Il aurait pu tout aussi bien, dans cette donnée, prendre quelque autre pont… ; mais il fallait lier le récit, en indiquant sa marche supposée.

Il se trouve prouvé maintenant que le Fort ou le For-l’Évêque était situé sur la rive droite de la Seine ; par conséquent, notre abbé n’a pas pu prendre les ponts pour gagner le quartier du Temple. Avouer cette faute, c’est montrer la sincérité de tout notre travail.

Un scrupule encore nous a interrompu dans les derniers événements que nous venons de peindre. Nous ne sommes pas sûrs que la prison de Soissons d’où les faux saulniers tentèrent de faire échapper l’abbé de Bucquoy fût située près de l’église Saint-Jean. Ayant fait exprès, il y a peu de jours, un voyage à Soissons, nous ne pouvons nous disculper de cette négligence impardonnable de n’avoir point noté le nom de l’église.

Si, maintenant, non content d’avoir parfois dramatisé l’action, — en n’ajoutant toutefois que des raccords à certains dialogues rapportés dans les écrits du temps, — nous voulions pousser une pointe dans le roman historique, personne probablement ne pourrait nous prouver à nous, possesseur d’un livre qui paraît être unique en France, que nous trompons sciemment l’administration du timbre et le public.

Reprenons les faits :

… Des gens dont les intentions sont inconnues tentent de faire échapper l’abbé de Bucquoy de la prison de Soissons : c’est évidemment un parti de ces mêmes faux saulniers qu’il avait rencontrés en Bourgogne, et à qui il avait offert de se mettre à leur tête… Un seigneur riche, aventureux et puissant comme lui par ses relations en France et au dehors était bien ce qu’il leur fallait.

Qu’était-ce que le capitaine Roland, déguisé plus tard en sergent d’une fausse patrouille ?

Un ancien chef de partisans des Cévennes, qui s’était échappé par les pays de l’Est après la capitulation de Cavalier. Pendant que ce chef, qui avait obtenu son pardon au prix du sang de ses frères, paradait à Versailles comme un chef de tribus vaincues, Roland, aidé par les bandes de faux saulniers mélangés, comme on le sait, de protestants, de déserteurs et de paysans réduits à la misère, — tentait de gagner le Nord pour s’y réfugier au besoin. En attendant, ses gens faisaient du faux saulnage, aidés en secret par la population et les soldats mal payés des troupes royales. On mettait le feu à une maison, toute la ville se portait là. Pendant ce temps, les faux saulniers, nombreux et bien armés, faisaient entrer des sacs de sel par quelque rempart mal surveillé. Puis, au besoin, ils se battaient en fuyant et se rejetaient dans le bois. Si les archives de Soissons étaient classées, nous pourrions savoir au juste pourquoi ces faux saulniers, qui étaient surtout des partisans, avaient dévalisé la boutique d’un orfèvre de la rue de l’intendance. Voici, toutefois, ce que nous avons appris par des récits du temps.

À l’époque où les protestants quittaient la France sans avoir le loisir de mettre ordre à leurs affaires, des bijoux d’un grand prix avaient été déposés chez ce marchand, qui faisait un peu d’usure, et il avait prêté sur ces nantissements quelques sommes très-inférieures à leur valeur. Depuis, des personnes envoyées par les réfugiés étaient venues réclamer leurs bijoux en payant ce qui était dû. L’orfèvre avait trouvé fort simple de s’acquitter en dénonçant les réclamants à la justice. De là le motif de l’expédition à laquelle concourait le capitaine Roland.

Quel beau roman cependant on eût pu faire avec ces données, l’abbé de Bucquoy et le capitaine sont des rôles de première force. Supposons que l’on donnât un léger croc en jambe à l’histoire : L’abbé, au pouvoir des faux saulniers, qui fuient chargés de butin à travers les bois, est emmené dans un château, le château de Longueval, berceau de sa famille, si l’on veut, ou le château d’Orbaix, autre demeure de son grand oncle. — Il retrouve là, comme un héros de Walter Scott, les souvenirs de son enfance, les voûtes gothiques, les trèfles percés de vitraux, la salle d’armes, la chambre du roi, tendue de blanc, et jusqu’à la chambre basse, où la belle Angélique recevait La Corbinière. Amours éteintes du passé, fleurs du vieux temps, fanées mais encore odorantes, comme ces tiroirs de grand’mère, où sont conservés mille souvenirs chéris !

Des portraits majestueux portant la moustache et la barbiche de Louis XIII ou la barbe ronde du temps d’Henri IV, ou la barbe effilée des Médicis, le jettent dans une rêverie mélancolique, quand surtout il reconnaît cet œil fin où brille parfois un feu sombre, ce front haut ridé de bonne heure par les soucis de la guerre ou des aventures, ces joues pâlies et creusées par la fatigue, et cette lèvre mince qui détend par moments la rêverie, — signe constant chez ceux dont les images nous ont été conservées, et qui se retrouvaient en lui même.

Et cette autre série de portraits vêtus en Diane ou en Vénus, plus tard embarrassés de coiffures à résille d’or et à torsades de perles ou de larges chapeaux à la cavalière et de robes à taille longue et à tonnelets…

Supposez maintenant un certain portrait de jeune fille aux cheveux cendrés s’échappant en grappes sous leur fontange. Ce sera là, si vous voulez, le portrait d’une cousine, qui aurait été perdue pour lui, soit par un mariage, soit comme appartenant à une branche protestante de sa famille, et forcée de suivre ses parents dans l’exil[1].

Et ne serait-ce pas là un moyen d’expliquer ce grand désespoir d’amour qui, à l’exemple de l’abbé de Rancé, son supérieur, l’aurait conduit à se jeter à la Trappe ; car, après tout, les motifs de cette résolution ont toujours été fort obscurs.

Comment, illuminé tout à coup d’un éclair, s’était-il écrié : « J’adore le Dieu de saint Paul ! » faut-il l’attribuer à la seule conviction ? Mais il avait d’abord quitté les Chartreux, puis la Trappe, où il ne se trouvait pas assez solitaire, et ne renonça à vivre comme un saint que parce que, malgré mille efforts de contemplation, il n’avait pu réussir à faire des miracles. Ceci était d’un homme qui voit juste, car, dans ce cas, à quoi bon être saint ?

On dira : « Mais cet amour, ce désespoir, ces divers changements d’état, tout cela est trop vague pour devenir un sujet de roman ; là, la passion doit dominer. » Et si dans ce vieux château où les faux saulniers se cachent, en effrayant le voisinage par des récits et apparitions fantastiques, — car c’était assez leur coutume, comme on le voit par l’histoire de Mandrin ; — si, dans ce vieux château, on lui fait retrouver la jeune fille qu’il avait aimée et qui, fugitive avec sa famille, traquée de retraite en retraite, se trouvait là, sous l’abri de bandes révoltées, attendant une occasion pour passer en Allemagne ; si les convictions catholiques de l’abbé se trouvaient en lutte avec son amour pour une protestante ; si le château, cerné par les archers de Louis XIV, était sommé de se rendre ; si l’on ajoutait à cela une rivalité ; si l’on voyait se dessiner au centre de l’action l’ironique et majestueuse figure du capitaine Roland, soit comme protecteur, soit comme ennemi, douterait-on encore de la possibilité d’un tel roman ?

Malheureusement, ce genre nous est interdit ; retombons dans la froide réalité.

Les faux saulniers, qui avaient tenté, par un motif quelconque, de faire évader le comte abbé de Bucquoy, trouvèrent le chemin barré au delà de l’Aisne. On en prit un grand nombre, qui furent pendus ou rompus vifs, selon leur rang. L’histoire ne parle plus du capitaine Roland, et l’abbé de Bucquoy, plus fortement soupçonné que jamais, prit le chemin de la Bastille.

Lorsqu’on le descendit de sa chaise, il eut le temps de jeter un coup d’œil à droite et à gauche, « soit sur le pont-levis, soit sur la contrescarpe… ; mais on ne le laissa pas rêver longtemps à cela », car il fut bien vite conduit à la tour dite de la Bretignière.

Il est triste, cependant, pour un écrivain qui avait songé à s’essayer dans la carrière du roman, plus avantageuse jusqu’ici que toute autre, de ne pouvoir que difficilement accomplir un travail promis depuis trois mois en dehors de toute prévision de l’amendement Riancey. L’action romanesque n’était pas seulement trouvée ; l’auteur avait lu une foule d’ouvrages sur le siècle de Louis XIV ; il avait conçu des descriptions de fêtes données en l’honneur de la duchesse de Bourgogne, cette figure pâlie déjà par le sentiment d’une mort prochaine…, et, toutefois, égayant la pompe et la sévérité des dernières années de Louis XIV. Il aurait eu, comme contraste, l’arrivée à la cour de la douairière de Bucquoy, figure sévère, comme celle des ligueurs ses aïeux, venant au milieu des fêtes réclamer l’élargissement de son neveu, qu’on ne voulait pas juger selon les formes légales. — Nous citerons plus loin le placet mémorable de cette dame, dont le ton fut tel, qu’on pensa la mettre à la Bastille elle-même.

Puis quel tableau encore que les malheurs de la cour à partir de là. Les victoires se sont changées en défaites. Tous les enfants du vieux roi meurent en peu d’années, jusqu’à ce brillant duc de Bourgogne dont on avait voulu faire un héros, et qui n’avait que le courage de tous les Français et la dignité de sa position, ce qui ne l’empêchait pas de perdre des batailles. De tous ces princes morts autour du roi, il n’en resta qu’un seul, le fils du duc de Bourgogne, Louis XV. — On avait entendu déjà cette parole dans ce siècle : « Dieu seul est grand, mes frères ! »

Nous perdons aussi le fruit d’une tournée dans le pays de Bade, où nous pouvions indiquer la délicieuse figure de la grande margrave Sibylle, qui, pendant que son fils guerroyait contre les Turcs, était devenue une seconde Marguerite de Navarre. Son château de la Favorite rappelle aussi les souvenirs de la renaissance, et l’on y admire surtout dans son boudoir cent cinquante figures découpées ou plutôt peintes sur les glaces, qui la représentent sous autant de travestissements de carnaval.

Quelle suite de tableaux variés, de paysages et de descriptions, on eût pu trouver en peignant l’accueil que la grande margrave aurait fait à l’abbé de Bucquoy et à sa cousine. Puis on eût entrevu Villars menaçant au loin, brûlant les châteaux, reportant la guerre sur le Danube et ramenant enfin à la Bastille le malheureux comte de Bucquoy, forcé de redevenir un simple abbé.

Voilà ce que perdent les lecteurs. L’histoire pure et simple d’un pauvre prisonnier pourra-t-elle compenser de tels éléments d’intérêt ?.. Il nous a semblé curieux néanmoins de démontrer la machine que nous n’avons pu donner entière, d’en montrer les ressorts et les rouages, l’anatomie si l’on veut. Quelquefois, on prend plaisir à visiter les coulisses, les foyers et les trucs d’un théâtre… Les secrets de la composition d’un roman historique prémédité et devenu impossible viennent d’apparaître à tous les yeux !

V

L’ENFER DES VIVANTS

Il y avait huit tours à la Bastille, dont chacune avait son nom et se composait de six étages éclairés chacun d’une seule fenêtre. Une grille au dehors, une grille au dedans laissaient voir seulement, de la salle, une chambre carrée, formée par l’épaisseur du mur, et du fond de laquelle ou pouvait puiser l’air respirable.

L’abbé avait été placé dans la tour de la Bretignière.

Les autres s’appelaient tour de la Bretaudière, de la Comté, du Puits, du Trésor, du Coin, de la Liberté. La huitième s’appelait la tour de la Chapelle. On n’en sortait généralement que pour mourir, à moins qu’on n’y descendit obscurément dans ces oubliettes fameuses dont les traces furent retrouvées à l’époque de la démolition.

L’abbé de Bucquoy resta pendant quelques jours dans les salles basses de la tour de la Bretignière, ce qui prouvait que son affaire paraissait grave, car autrement les prisonniers étaient mieux traités d’abord. Son premier interrogatoire, auquel présida d’Argenson[2], détruisit la pensée qu’il fût absolument le complice des faux saulniers de Soissons. De plus, il s’appuya des hautes relations qu’avait sa famille ; de sorte que le gouverneur Bernaville lui fit une visite et l’invita à déjeuner, ce qui était d’usage, à l’arrivée, pour les prisonniers d’un certain rang.

On mit l’abbé de Bucquov dans une chambre plus élevée et plus aérée où se trouvaient d’autres prisonniers. C’était à la tour du Coin : lieu privilégié placé sous la surveillance d’un porte-clefs nommé Ru, qui passait pour un homme plein de douceur et d’attentions pour les prisonniers.

En entrant dans la salle commune, l’abbé fut frappé d’étonnement, en regardant les murs peints à fresque, d’y trouver une image du Christ singulièrement défigurée.

On avait dessiné des cornes rouges sur sa tête, et sur sa poitrine était une large inscription qui portait ce mot : Mystère.

Une inscription charbonnée se lisait au-dessous : « La grande Babylone, mère des impudicités et des abominations de la terre. »

Il est évident que cette inscription avait été formulée par un protestant précédemment captif dans ce lieu. Mais personne depuis ne l’avait effacée.

Sur la cheminée, on distinguait une peinture ovale, représentant la figure de Louis XIV. Une autre main de prisonnier avait inscrit autour de sa tête : Crachoir, et l’on distinguait à peine les traits du souverain effacés par mille outrages.

L’abbé de Bucquoy dit au porte-clefs :

— Ru, pourquoi permet-on ici de pareilles dégradations sur des images respectées ?

Le porte-clefs se prit à rire et répondit que, s’il fallait châtier les crimes des prisonniers, il faudrait rompre et brûler tout le jour, et qu’il valait mieux que des gens d’esprit vissent à quel point l’exagération d’idées pouvait porter des fanatiques.

Les habitants de cette tour jouissaient d’une liberté relative ; ils pouvaient, à certaines heures, se promener dans le jardin du gouverneur, situé dans un des bastions de la forteresse et planté de tilleuls, avec des jeux de boules et des tables où ceux qui avaient de l’argent pouvaient jouer aux cartes et consommer des rafraîchissements. Le gouverneur Bernaville cédait à un cuisinier, moyennant un droit, les bénéfices de cette exploitation.

L’abbé de Bucquoy, qu’on était assuré cette fois de retenir et qui avait fait agir des amis puissants, se trouvait faire partie de ce cercle favorisé. On lui avait fait passer de l’or, ce qui n’est jamais mal reçu dans une prison, et il était parvenu, en perdant quelques louis aux cartes, à se faire un ami de Corbé, le neveu du précédent gouverneur (M. de Saint-Mars), qui conservait encore une haute position sous Bernaville.

Il n’est pas indifférent, peut-être, de dépeindre ce dernier d’après la description physique qu’en a donnée un des prisonniers de la Bastille, plus tard réfugié en Hollande.

« Il a deux yeux verts enfoncés sous deux sourcils épais, et qui semblent, de là, lancer le regard du basilic. Son front est ridé connue une écorce d’arbre sur laquelle quelque muphti a gravé l’Alcoran… C’est sur son teint que l’envie cueile ses soucis les plus jaunes. La maigreur semble avoir travaillé sur son visage à faire le portrait de la lésine. Ses joues plissées comme des bourses à jetons ressemblent aux gifles d’un singe ; son poil est d’un roux alezan brûlé.

« Quand il était chevalier de la mandille (laquais), il portait ses cheveux plats frisés comme des chandelles. Il a renoncé à cette coquetterie.

« Quoiqu’il parle rarement, il doit bien s’écouter parler, car il a la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Pourtant, elle ne s’ouvre que pour prononcer des arrêts monosyllabiques, exécutés ponctuellement par les satellites qu’il a su se créer… »

Bernaville avait réellement fait partie de la maison du maréchal Bellefonds, et porté la mandille c’est-à-dire la livrée ; mais, à la mort du maréchal, il avait su se mettre dans les bonnes grâces de sa veuve, dont les enfants étaient encore jeunes, et c’est par sa haute protection qu’il avait obtenu la direction des chasses de Vincennes, ce qui impliquait une foule de profits, et l’intendance des pavillons et rendez-vous de chasse, où les gens de la cour faisaient de grosses dépenses. Ceci explique le terme de mépris dont on se servait envers lui en l’appelant gargotier… C’était, disait-on encore, — dans les libres conversations des prisonniers, — un laquais qui, à force de monter derrière les carrosses, s’était avisé de se planter dedans… Mais nous ne pouvons nous prononcer encore avant d’avoir apprécié les actes dudit Bernaville, et il serait injuste de s’en tenir aux récits exagérés des prisonniers.

Quant au nommé Corbé, son assesseur, voici encore son portrait, tracé d’une main qui sent un peu l’école de Cyrano :

« Il avait un petit habit gris de ras de Nîmes si pelé, qu’il faisait peur aux voleurs en leur montrant la corde ; une méchante culotte bleue, tout usée, rapiécée par les genoux ; un chapeau déteint, ombragé d’un vieux plumet noir tout plumé, et une perruque qui rougissait d’être si antique. Sa mine basse, encore au-dessous de son équipage, l’aurait plutôt fait prendre pour un poussecu que pour un officier. »

L’abbé de Bucquoy, jouant au piquet avec Renneville, l’un des prisonniers, sous un berceau en treillage, lui dit :

— Mais on est très-bien ici, et, avec la perspective d’en sortir prochainement, qui voudrait tenter de s’en échapper ?

— La chose serait impossible, dit Renneville. Mais, quant à juger du traitement que Ion reçoit dans ce château, attendez encore.

— Ne vous y trouvez-vous pas bien ?

— Très-bien pour le moment… J’en suis revenu à la lune de miel, où vous êtes encore…

— Comment vous a-t-on mis ici ?

— Bien simplement ; comme beaucoup d’autres… Je ne sais pourquoi.

— Mais vous avez bien fait quelque chose pour entrer à la Bastille ?

— Un madrigal.

— Dites-le-moi… Je vous en donnerai franchement mon avis.

— C’est que ce madrigal est suivi d’un autre, parodié sur les mêmes rimes, et qui m’a été attribué à tort…

— C’est plus grave.

En ce moment-là, Corbé passa d’un air souriant, en disant :

— Ah ! vous parlez encore de votre madrigal, monsieur de Renneville… Mais ce n’est rien : il est charmant.

— Il est cause qu’on me retient ici, dit Rennevdle.

— Et vous plaignez-vous du traitement ?

— Le moyen, quand on a affaire à d’honnêtes gens !

Corbé, satisfait, alla vers une autre table avec son impeccable sourire… On lui offrait des rafraîchissements qu’il ne voulait jamais accepter. De temps en temps, il lançait des regards aux fenêtres de la prison, où l’on pouvait entrevoir les formes vagues des prisonnières, et il paraissait trouver que rien n’était plus charmant que l’intérieur de cette prison d’État.

— Et comment, dit l’abbé de Bucquoy à Renneville, en faisant les cartes, était construit ce madrigal ?

— Dans les règles du genre. Je l’avais adressé à M. le marquis de Torcy, afin qu’il le fît voir au roi. Il faisait allusion à la puissance réunie de l’Espagne et de la France combattant les alliés… et se rapportait en même temps aux principes du jeu de piquet.

Ici, Renneville récita son madrigal, qui se terminait par ces mots, adressés aux alliés du Nord :


Combattant l’Espagne et la France,
Vous trouverez capot… Quinte et Quatorze en main !


Cela voulait dire Philippe V (quinte) et Louis XIV.

— C’est bien innocent !… dit l’abbé de Bucquoy.

— Mais non, répondit Renneville ; cette chute en octave et en alexandrin a été admirée de tout le monde. Mais des malveillants ont parodié ces vers en faveur des ennemis, et voici leur version :


Nous ferons un repic… et l’Espagne et la France
Se trouveront capots… Quinte et Quatorze en main.


Or, monsieur le comte, comment est-il possible que j’aie écrit moi-même la contre-partie de mon madrigal… et encore, en ne conservant pas la mesure de l’avant-dernier vers ?

— Cela me paraît invraisemblable, dit l’abbé, je m’en assure, étant moi-même un poëte aussi.

— Eh bien, M. de Torcy m’a envoyé à la Bastille sur un si petit soupçon[3]… Cependant, j’étais appuyé par M. de Chamillard, auquel j’ai dédié des livres, et qui n’a cessé de me faire des offres de service.

— Quoi ! dit l’abbé, pensif, un madrigal peut conduire un homme à la Bastille ?

— Un madrigal ?… Mais un distique seulement peut en ouvrir les portes. Nous avons ici un jeune homme… dont les cheveux commencent à blanchir, il est vrai…, qui, pour un distique latin, s’est vu retenir longtemps aux îles Sainte-Marguerite ; ensuite, lorsque M. de Saint-Mars, qui avait gardé Fouquet et Lauzun, fut nommé gouverneur ici, il l’amena avec lui pour le faire changer d’air. Ce jeune homme, ou, si vous voulez, cet homme, avait été un des meilleurs élèves des jésuites.

— Et ils ne l’ont pas soutenu ?

— Voici ce qui est arrivé. Les jésuites avaient inscrit sur leur maison de Paris un distique latin en l’honneur du Christ. Voulant plus tard s’assurer l’appui de la cour contre les attaques de certains robins ou cabalistes assez puissants, ils se résolurent à donner une grande représentation de tragédie avec chœurs, dans le genre de celles qu’autrefois on donnait à Saint-Cyr. Le roi et madame de Maintenon accueillirent avec bienveillance leur invitation. Tout, dans cette fête, était conçu de manière à leur rappeler leur jeunesse. Faute de jeunes filles, que ne pouvait fournir la maison, on avait fait habiller en femmes les plus jeunes élèves, et les chœurs et ballets étaient exécutés par les sujets de l’Opéra. Le succès fut tel, que le roi, ébloui, charmé, permit aux révérends pères d’inscrire son nom sur la porte de leur maison. Elle portait cette inscription : Collegium Claromontanum societatis Jesu ; on remplaça ces mots par ceux-ci : Collegium Ludovici Magni. — Le jeune homme dont nous parlons inscrivit sur le mur un distique dans lequel il fit remarquer que le nom de Jésus avait été remplacé par celui de Louis le Grand… C’est ce crime qu’il expie encore ici.

— Après tout, dit l’abbé de Bucquoy, il nous est impossible de nous plaindre beaucoup des rigueurs de cette prison d’État. J’ai souffert un peu dans le cachot… Mais, maintenant, sous cette tonnelle, appréciant la chaleur d’un vin de Bourgogne assez généreux, je me sens disposé à prendre patience.

— Je prends patience depuis quatre ans, dit Renneville ; et, si je vous racontais ce qui m’est arrivé…

— Je veux savoir ce qu’on a pu faire contre un homme coupable d’un madrigal.

— Je ne me plaindrais de rien si je n’avais laissé mon épouse en Hollande… Mais passons. Arrêté à Versailles, je fus conduit en chaise à Paris. En passant devant la Samaritaine, je tirai ma montre et je constatai par la comparaison qu’il était huit heures du matin. L’exempt me dit :

» — Votre montre va bien.

» Cet homme ne manquait pas d’une certaine instruction.

» — Il est fâchbeux, me dit-il, que je me sois vu forcé de vous arrêter, et cela est entièrement contre mon inclination… Mais il fallait remplir les derniers devoirs de la place que j’occupais avant de devenir ce que je suis dès à présent, c’est-à-dire écuyer de la duchesse de Lude. Je m’appelle De Bourbon… Mon emploi d’exempt cesse à dater d’aujourd’hui, et désormais réclamez-vous de moi en cas de besoin…

» Cet exempt me parut un honnête homme, et, passant au bas du pont Neuf, je lui offris à boire, ainsi qu’aux trois hoquetons qui nous accompagnaient et qui portaient, brodée sur leur cotte d’armes, la représentation d’une masse hérissée de pointes avec cette devise : Monstrorum terror. Je ne pus m’empêcher de dire, pendant que je buvais avec eux :

» — Vous êtes la terreur… et je suis le monstre !

» Ils se prirent à rire et nous arrivâmes tous à la Bastille, en belle humeur.

» Le gouverneur me reçut dans une chambre tendue de damas jaune avec une crépine d’argent assez propre… Il me donna la main et m’invita à déjeuner… Sa main était froide, ce qui me donna un mauvais augure… Corbé, son neveu, arriva en papillonnant, et me parla de ses prouesses en Hollande… et des succès qu’il avait eus plus tard dans les courses de taureaux à Madrid, où les dames, admirant sa bravoure, lui jetaient des œufs remplis d’eau de senteur. Le déjeuner fini, le gouverneur me dit :

» — Usez de moi comme vous voudrez.

» Et il ajouta, parlant à son neveu :

» — Il faut conduire notre bote au pavillon des princes…

— Vous étiez en grande estime près du gouverneur ! dit en soupirant l’abbé de Bucquoy.

— Le pavillon des princes, vous pouvez le voir d’ici… c’est au rez-de-chaussée. Les fenêtres sont garnies de contrevents verts. Seulement, il y a cinq portes à traverser pour arriver à la chambre. Je l’ai trouvée triste, quoiqu’il y eut une paillasse sur le lit, un matelas, et autour de l’alcôve une pente en brocatelle assez fraîche ; plus encore, trois fauteuils recouverts en bougran.

— Je ne suis pas si bien logé ! dit l’abbé de Bucquoy.

— Aussi je ne me plaignais que de manquer de serviettes et de draps, lorsque je vis arriver le porte-clefs Ru avec du linge, des couvertures, des vases, des chandeliers et tout ce qu’il fallait pour que je pusse m’établir honnêtement dans ce pavillon.

» Le soir était venu. On m’envoya encore deux garçons de la cantine guidés par Corbé, qui m’apportait le dîner.

» Il se composait : d’une soupe aux pois verts garnie de laitues et bien mitonnée, avec un quartier de volaille au-dessus, une tranche de bœuf, un godiveau et une langue de mouton… Pour le dessert, un biscuit et des pommes de reinette… Vin de Bourgogne.

— Mais je me contenterais de cet ordinaire, dit l’abbé.

— Corbé me salua et me dit :

» — Payez-vous votre nourriture, ou en serez-vous redevable au roi ?

» Je répondis que je payerais.

» N’ayant pas grand’faim après le déjeuner que m’avait offert le gouverneur, j’avais prié Corbé de s’asseoir et de m’aider à tirer parti du plat ; mais il me répondit qu’il n’avait pas faim, et ne voulut même pas accepter un verre de Bourgogne.

— C’est son usage ! dit l’abbé de Bucquoy.

Une cloche avertit les prisonniers qu’il fallait rentrer dans leurs chambres.

— Savez-vous, dit Renneville en rentrant à l’abbé de Bucquoy, que ce Corbé est un homme à femmes.

— Comment, ce monstre ?

— Un séducteur… un peu pressant seulement envers les dames prisonnières… Nous avons eu hier une scène fort désagréable dans notre escalier. On entendait un bruit énorme dans les cachots qui sont à la base de la tour. Ce bruit finit par s’apaiser…

» Nous vîmes remonter le porte-clefs Ru avec ses culottes teintes de sang. Il nous dit :

» — Je viens de sauver cette pauvre Irlandaise, à laquelle M. Corbé voulait plaire… Il l’avait envoyée au cachot, sur le refus qu’elle avait fait de recevoir ses visites ; et, comme elle refusa, là encore, de le recevoir, on résolut de la placer à un étage inférieur. Elle résista, lorsqu’on voulut l’y conduire, et les gens qui l’emportèrent la traînèrent si maladroitement, que sa tête rebondissait sur les marches des escaliers… J’ai été taché de son sang. On l’avait prise dans son lit à demi nue… et Corbé, qui dirigeait cette expédition, ne lui fit pas grâce d’une seule de ces tortures.

— Est-elle morte ? dit l’abbé de Bucquoy.

— Elle s’est étranglée cette nuit.

VI

LA TOUR DU COIN

La société était assez choisie au troisième étage de la tour du Coin. C’était là qu’on plaçait les favoris du gouverneur. Il y avait, outre Renneville et l’abbé, un gentilhomme allemand nommé le baron de Peken, arrêté pour avoir dit « que le roi ne voyait qu’au travers des lunettes de madame de Maintenon ; » puis un nommé de Falourdet, compromis dans une affaire relative à de faux titres de noblesse ; ensuite un ancien soldat nommé Jacob le Berthon, accusé d’avoir chanté des chansons grivoises où le nom de la maîtresse du roi n’était pas respecté.

Renneville le plaignait beaucoup d’être détenu pour un si petit sujet, et disait que la Maintenon aurait dû suivre l’exemple de la reine Catherine de Médicis, qui, ouvrant un jour sa fenêtre du Louvre, vit au bord de la Seine des soldats qui faisaient rôtir une oie, et en charmaient l’attente en répétant une chanson dirigée contre elle-même. Elle se borna à leur crier : « Pourquoi dites-vous du mal de cette pauvre reine Catherine, qui ne vous en fait aucun ? C’est pourtant grâce à son argent que vous rôtissez cette oie ! » Le roi de Navarre, qui était en ce moment près d’elle, voulait descendre pour châtier ces bélitres, et elle lui dit : « Restez ici ; cela se passe trop au-dessous de nous. »

Il y avait encore là un abbé italien nommé Papasaredo.

Quand on apporta le souper, Corbé, selon l’usage, accompagna le service, et demanda si quelqu’un avait à se plaindre.

— Je me plains, s’écria l’abbé Papasaredo, de ce que la compagnie devient trop nombreuse, et s’est accrue d’un second abbé… J’aimerais mieux des femmes ! et il n’en manque pas ici que l’on peut faire venir.

— C’est entièrement contre les règlements, dit Corbé.

— Allons, mon petit Corbé, mettez-moi en cellule avec une prisonnière…

Corbé haussa les épaules.

— Voyons, donnez-moi la Marton, la Fleury, la Bondy ou la Dubois, enfin un de vos restes… Pourquoi pas même cette jolie Marguerite Filandrier, la marchande de cheveux du cloître Sainte-Opportune, que nous entendons d’ici chanter toute la journée ?

— Est-ce là le discours que doit tenir un prêtre ? dit Corbé, J’en appelle à ces messieurs ! Quant à la Filandrier, nous l’avons mise au cachot pour avoir adressé la parole à un officier de garde.

— Oh ! dit l’abbé Papasaredo, il y a quelque autre raison aussi… Vous aurez voulu la punir d’avoir parlé à cet officier… Vous êtes cruel dans vos jalousies, Corbé !

— Mais non, dit Corbé flatté du reste de cette observation. Cette fille a la manie d’élever des oiseaux et de les instruire. On lui avait permis de conserver quelques pierrots. Sa fenêtre donne sur le jardin. Un de ses oiseaux s’échappe et se voit saisi par un chat. Elle crie alors à cet officier : « Oh ! sauvez mon oiseau ! c’est le plus joli, celui qui danse le rigodon ! » L’officier a eu la faiblesse de courir après le chat, et n’a pu même sauver l’oiseau ; il est aux arrêts et elle au cachot, voilà tout.

Corbé tourna sur ses talons et sortit, échappant aux invectives sardoniques de l’abbé italien. Il était, du reste, de belle humeur, parce que l’un des prisonniers lui avait donné une bague à chaton de saphir, et que l’abbé de Bucquoy, mécontent de son ordinaire, y renonçait pour faire venir ses repas du dehors. M. de Falourdet raconta là-dessus qu’il avait vu son sort adouci par les mêmes moyens. Toutefois, l’écot était cher et le service médiocre ; on lui comptait du vin à six sous pour du vin de Champagne d’une livre, et le reste était à l’avenant.

Il avait dit alors à Corbé :

— Je payerai double, mais je veux du meilleur.

Corbé avait répondu :

— Vous parlez bien, les fournisseurs nous trompent… Je m’occuperai moi-même du choix des vins et des victuailles.

Depuis ce temps, en effet, tout était de bonne qualité et de premier choix.

L’entretien s’anima après le départ de Corbé ; seul, le baron de Peken restait pensif devant son assiette, avec une colère concentrée qui finit par s’abattre sur le porte-clefs Ru.

— Saperment ! dit le baron, pourquoi n’ai-je devant moi qu’une bouteille d’un demi-setier, tandis que le nouveau a une bouteille entière ?

— Parce que, dit Ru, vous êtes à cinq livres, tandis que M. le comte de Bucquoy a la pistole.

— Comment ! ou ne peut pas avoir un ordinaire d’une bouteille avec cinq livres ? s’écria le baron. Faites revenir cet infâme sous-gargotier de Corbé, et demandez-lui si un honnête homme peut se contenter à dîner d’un demi-setier de mauvais vin ! Si je vois reparaître cette bouteille, je vous la casse sur la tête !

— Monsieur le baron, dit Ru, calmez-vous, et gardez-vous de désirer le retour de M. Corbé, qui vous ferait mettre immédiatement au cachot… Or, c’est son intérêt, car la nourriture d’un prisonnier au cachot ne représente qu’un sou par jour, le logement n’étant pas compté parce que c’est le roi qui le fournit… Quant à l’économie sur la nourriture, elle entre dans la poche de M. Corbé pour un tiers, et pour le reste dans celle de M. Bernaville !

Ru, comme on le voit, étant un homme conciliant, les prisonniers ne lui reprochaient que de faire disparaître quelquefois certains accessoires du service, notamment les petits pâtés, dont il était friand. — Il avait pour lui la desserte, ce qui eût dû le rendre plus modéré à cet égard.

Renneville et l’abbé de Bucquoy déclarèrent qu’ils buvaient très-peu de vin et en versèrent au baron de Peken, qui finit par dîner tranquillement. Renneville raconta les ennuis qu’il avait subis dans une chambre isolée, où un emportement du même genre l’avait fait reléguer, et l’invention piquante qu’il avait eue pour correspondre avec des prisonniers placés au-dessus et au-dessous de lui.

C’était un alphabet des plus simples qu’il avait créé, et qui consistait à frapper, avec un bâton de chaise, en comptant un coup pour a, deux pour b…, ainsi de suite. Les voisins finissaient par comprendre et répondaient de la même manière ; seulement, c’était long. Voici comment, par exemple, on rendait le mot monsieur :

M (13 coups), o (15), n (14), s (19), i (9), e (5) u (21), r (18).

Il avait pu ainsi connaître les noms de tous ses compagnons de la même tour, à l’exception de celui d’un abbé qui n’avait jamais voulu se faire connaître.

En prison, l’on ne parle que de prison, ou des moyens d’en tromper les douleurs. De Falourdet raconta comment il était parvenu à communiquer avec un prisonnier de ses amis, d’une façon non moins ingénieuse que celle de l’alphabet inventé par Renneville. Il avait été logé dans une de ces chambres supérieures des tours qu’on appelait calottes, et qui avaient l’inconvénient d’être aussi chaudes en été que froides en hiver. Par exemple, on y jouissait d’une belle vue. Avant d’être séparé de son ami, M. de la Baldonnière (retenu à la Bastille pour avoir trouvé le secret de faire de l’or et ne l’avoir pas voulu communiquer aux ministres), il avait appris que ce dernier demeurait au rez-de-chaussée de la même tour, donnant sur le petit jardin pratiqué dans un bastion. Il s’était fabriqué des plumes avec des os de pigeon, de l’encre avec du noir de fumée délayé, et il écrivait des lettres qu’il jetait par sa fenêtre et qui tombaient au pied de la tour, à l’aide du poids d’une petite pierre.

La Baldonnière, de son côté, avait dressé une chienne du gouverneur qui se promenait souvent dans le jardin, à lui rapporter aux grilles de sa fenêtre les papiers qui pouvaient s’y trouver. En lui jetant d’abord, roulés, des débris de son déjeuner, il s’était fait de cet animal une connaissance utile… Alors, il l’envoyait chercher les petits paquets que lui jetait Falourdet et qu’elle lui rapportait fidèlement. On finit par s’apercevoir de ce manège. La correspondance des deux amis fut saisie, et ils reçurent un certain nombre de coups de nerfs de bœuf administrés par des soldats. Falourdet, comme le plus coupable, fut mis ensuite dans un cachot où se trouvait un mort qu’on ne vint chercher que le troisième jour. Plus tard, ayant reçu de l’argent, il rentra dans les bonnes grâces du gouverneur.

Lorsqu’il demeurait encore dans la calotte, il avait aussi trouvé un moyen de correspondre avec sa femme, qui avait loué une chambre dans les premières maisons du faubourg Saint-Antoine. Il écrivait des lettres très-grosses sur une planche avec du charbon, qu’il plaçait derrière sa fenêtre ; puis il parvenait, en les effaçant successivement et en en formant d’autres, à faire parvenir des phrases entières au dehors.

Un des assistants raconta là-dessus qu’il avait trouvé un système supérieur encore en dressant des pigeonneaux attrapés au sommet des tours, et en leur attachant sous les ailes des lettres qu’ils allaient porter à des maisons au dehors.

Tels étaient les principaux entretiens des prisonniers de cette tour du Coin, où avaient séjourné précédemment Marie de Mancini, nièce de Mazarin, — qui créa, comme on sait, l’Académie des humoristes, — et, plus tard, la célèbre madame Guyon, qui ne fit que passer à la Bastille, mais dont le confesseur y habitait encore à quatre-vingts ans, à l’époque où s’y trouvait l’abbé de Bucquoy, notre héros, lequel ne s’occupait guère, comme ses compagnons, à chercher des moyens de correspondance. Ne voyant pas son affaire prendre une meilleure tournure, il songeait même franchement à une évasion. Lorsqu’il eut assez médité son plan, il sonda ses voisins qui, dès l’abord, jugèrent la chose impossible ; mais l’esprit ingénieux de l’abbé résolvait peu à peu toutes les difficultés. Falourdet déclara que ces moyens proposés avaient beaucoup d’apparence de pouvoir réussir, mais qu’il fallait de l’argent pour endormir la surveillance de Ru et de Corbé.

Sur quoi, l’abbé de Bucquoy tira, on ne sait d’où, de l’or et des pierreries, ce qui donna à penser que l’entreprise devenait possible. Il fut résolu que l’un fabriquerait des cordes avec une portion des draps, et des crampons avec le fer qui maintenait les X des lits de sangle et quelques clous tirés de la cheminée.

La besogne avançait, lorsque Corbé entra tout à coup avec des soldats, et se déclara instruit de tout. Un des prisonniers avait trahi ses compagnons… C’était l’abbé italien Papasaredo. Il avait eu l’espoir d’obtenir sa grâce au moyen de cette trahison ; il n’eut que l’avantage d’être mieux traité pendant quelque temps.

Tous les autres furent mis au cachot ; l’abbé de Bucquoy à l’étage le plus profond.

VII

AUTRES PROJETS

Il est inutile de dire que l’abbé comte de Bucquoy se plaisait peu dans son cachot. Après quelques jours de pénitence, il eut recours à un moyen qui lui avait déjà réussi en d’autres occasions : ce fut de faire le malade. Le porte-clefs qui le servait fut effrayé de son état, qui se partageait entre une sorte d’exaltation fiévreuse et un abattement qui le prenait ensuite et qui le faisait ressembler à un mort ; il contrefit même cette situation au point que les médecins de la Bastille eurent peine à lui faire donner quelques signes de vie, et déclarèrent que son mal dégénérait en paralysie. À dater de cette consultation, il feignit d’être pris de la moitié du corps et ne bougeait que d’un côté.

Corbé vint le voir, et lui dit :

— On va vous transporter ailleurs. Mais vous voyez ce qu’ont amené vos desseins d’évasion.

— D’évasion ! s’écria l’abbé. Mais qui pourrait espérer de se tirer de la Bastille ? Cela est-il arrivé déjà ?

— Jamais ! Hugues Aubriot, qui avait fait terminer cette forteresse et qui y fut plus tard enfermé, n’en sortit que par suite d’une révolution faite par les maillotins. C’est le seul qui en soit sorti contre le vouloir du gouvernement.

— Mon Dieu ! dit l’abbé, sans la maladie qui m’a frappé, je ne me plaindrais de rien…, sinon des crapauds qui laissent leur bave sur mon visage quand ils passent sur moi pendant mon sommeil.

— Vous voyez ce qu’on gagne à la rébellion.

— D’un autre côté, je me fais une consolation en instruisant des rats auxquels je livre le pain du roi, que ma maladie m’empêche de manger… Vous allez voir comme ils sont intelligents.

Et il appela :

— Moricaud !

Un rat sortit d’une fente de pierre et se présenta près du lit de l’abbé.

Corbé ne put s’empêcher de rire aux éclats, et dit :

— On va vous mettre dans un lieu plus convenable.

— Je voudrais bien, dit l’abbé, me trouver de nouveau avec le baron de Peken. J’avais entrepris la conversion de ce luthérien, et, mon esprit se tournant vers les choses saintes à cause de la maladie dont Dieu m’a frappé, je serais heureux d’accomplir cette œuvre.

Corbé donna des ordres, et l’abbé se vit transporté à une chambre du second étage dans la tour de la Bretaudière, où le baron de Peken se trouvait depuis quelques jours en compagnie d’un Irlandais.

L’abbé continua à faire le paralytique, même devant ses compagnons, car ce qui était arrivé à la tour du Coin l’avait instruit du danger de trop de franchise. L’Allemand vivait en mauvaise intelligence avec l’Irlandais. Ce compagnon ne tarda pas à déplaire aussi à l’abbé, Mais le baron de Peken, plus irritable, insulta l’Irlandais de telle sorte qu’un duel fut résolu.

On sépara une paire de ciseaux, dont les deux parties, bien aiguisées, furent adaptées à des bâtons, et le duel commença dans les règles. L’abbé de Bucquoy, qui croyait d’abord que ce ne serait qu’une plaisanterie, voyant l’affaire s’engager chaudement et le sang couler, se mit à frapper contre la porte, ce qui était le moyen de faire venir le porte-clefs.

Interrogé sur cette affaire, il donna tort à l’Irlandais, qui fut mis à part, et resta seul avec le baron. Alors, il lui fit confidence d’un projet d’évasion mieux conçu que l’autre, et qui consistait à trouer une muraille communiquant à un lieu assez fétide, mais d’où, par une longue percée, on descendait naturellement dans les fossés du côté de la rue Saint-Antoine.

Il se mirent à travailler tous deux avec ardeur, et le mur était déjà entièrement troué… Malheureusement, le baron de Peken était vantard et indiscret. Il avait trouvé le moyen de communiquer par des trous faits à la cheminée avec des prisonniers placés dans la chambre supérieure. Chacun des deux reclus montait à son tour dans la cheminée et s’entretenait d’assez loin avec ces amis inconnus.

Le baron, en causant, leur parla de l’espoir qu’il avait de s’échapper avec son ami, et, soit par jalousie, soit par le désir de se faire gracier, un nommé Joyeuse, fils d’un magistrat de Cologne, qui faisait partie de cette chambrée, dénonça le projet à Corbé, qui en instruisit le gouverneur.

Bernaville fit venir l’abbé de Bucquoy, qui se fit porter à bras en qualité de paralytique et attaqua gaiement la position. Il prétendit que le baron de Peken, ayant bu quelques verres de vin de trop, s’était avisé de faire mille contes ridicules à ce Joyeuse, qui n’était véritablement qu’un nigaud, et qu’il serait malheureux que, pour une si sotte dénonciation, on le séparât lui-même du baron, dont la conversion avançait beaucoup.

Le baron parla dans le même sens, et l’on ne tint plus compte de ce qu’avait dit Joyeuse. Du reste, les deux amis, avertis à temps par le porte-clefs, que l’argent dont l’abbé était toujours garni avait mis dans leurs intérêts, avaient pu réparer à temps les dégradations faites au mur, de sorte qu’on ne s’aperçut de rien.

L’abbé de Bucquoy fut remis dans une autre chambre qui faisait partie de la tour de la Liberté. Il continuait à travailler à la conversion du luthérien baron de Peken, et, toutefois, il n’abandonnait pas ses projets d’évasion.

Le porte-clefs l’avait beaucoup humilié en lui contant la facilité avec laquelle un nommé Du Puits avait pu s’évader de Vincennes au moyen de fausses clefs.

Ce Du Puits avait été secrétaire de M. de Chamillard, et on l’appelait la plume d’or, à cause de son adresse calligraphique. Il n’était pas moins exercé à contrefaire les clefs des portes, qu’il fondait et forgeait avec les couverts d’étain qui lui étaient prêtés pour ses repas.

Avec les fausses clefs qu’il s’était procurées ainsi, ce Du Puits sortait la nuit de sa chambre, et s’en allait visiter des prisonniers et même des prisonnières, dont plusieurs l’accueillirent avec autant d’étonnement que de politesse.

Il avait fini par s’échapper de Vincennes, et se réfugier à Lyon avec un nommé Pigeon, son camarade de chambrée. « Jamais a dit depuis Renneville dans ses Mémoires, jamais le docteur Faust n’a passé pour un si grand magicien que ce Du Puits. »

Toutefois, il fut arrêté de nouveau à Lyon, où, pour se procurer, de l’argent, il avait contrefait les ordonnances du roi sur les bons du Trésor.

À la Bastille, Du Puits avait eu moins de bonheur qu’à Vincennes. Il était parvenu à descendre dans un fossé où les faucheurs travaillaient tout le jour, et il avait remarqué, d’avance, que ces gens se retiraient le soir par une porte souterraine qu’ils ne fermaient pas. De sorte qu’il se dirigea de ce coté ; mais il était encore jour, et un factionnaire lui tira un coup d’arquebuse ; après quoi, on le ramena dans la Bastille, où, après une longue maladie, on ne le vit plus marcher qu’avec une potence sous le bras.

La fin de cette histoire n’était pas rassurante. Cependant, l’abbé de Bucquoy n’abandonna pas ses projets. Il avait toujours l’attention de dépouiller les bouteilles qu’on lui servait de leur garniture d’osier, prétendant devant le porte-clefs que cela lui servait à allumer le feu le matin. Pendant toute la journée, il tressait cet osier avec le fil emprunté à une partie de ses draps, de ses serviettes et de la toile de ses matelas, ayant soin, du reste, de refaire les ourlets des uns et de recoudre les autres de manière que l’on ne pût rien soupçonner.

Le baron de Peken travaillait, de son côté, à faire des outils avec des morceaux de fer dérobés çà et là, des débris de casseroles et de clous. On aiguisait ensuite toute cette ferraille, passée au feu, aux cruches de grès qui contenaient l’eau.

Les cordes d’osier et de fil étaient les plus embarrassantes. L’abbé de Bucquoy souleva quelques carreaux de la chambre, et parvint à établir une cachette imperceptible pour y garder ces matériaux. Un jour seulement, à force de creuser, il fit enfoncer le plancher, dont les solives étaient pourries, de sorte qu’il tomba, avec le baron de Peken, dans la chambre inférieure, qui était habitée par un jésuite…, dont l’esprit était troublé précédemment, et que cette aventure acheva de rendre fou.

L’abbé de Bucquoy et son compagnon n’avaient reçu que de faibles contusions. Le jésuite criait si haut : « Au secours ! à l’aide ! » que l’abbé l’engagea, en latin, à se tenir tranquille, lui promettant de l’associer à ses projets d’évasion. Le jésuite, faible d’esprit comme il était, crut qu’on en voulait à sa vie, et cria encore plus fort.

Les porte-clefs arrivèrent, et l’abbé de Bucquoy et son compagnon jetèrent à leur tour les hauts cris sur leur chute, due au peu de solidité du plafond.

On les remit dans leur chambre, et ils purent à temps faire disparaître les échelles de cordes cachées sous les carreaux, ainsi que la ferraille nécessaire à l’évasion ; seulement, un jour, ils virent venir un menuisier qui devait faire un guichet à la porte… L’abbé demanda les raisons de ce travail, et on lui répondit que l’on pratiquait ce guichet pour pouvoir donner à manger au jésuite fou que l’on mettrait là. Quant à eux, ils devaient être transportés dans une chambre plus belle… Ce n’était pas là le compte des deux amis, qui étaient parvenus à scier leurs barreaux et que leurs préparatifs assuraient d’un succès prochain.

L’abbé demanda à voir le gouverneur, et lui dit qu’il se plaisait dans sa chambre, et qu’en outre, si l’on voulait le séparer du baron de Peken, la conversion de ce dernier deviendrait impossible, attendu qu’il n’avait confiance qu’en ses exhortations amicales. Le gouverneur fut inflexible : et l’abbé, en rentrant, avertit l’Allemand de ce qui s’était passé.

Il lui conseilla alors de feindre une grande mélancolie de quitter le logement, et de faire semblant de se tuer. Le baron fit si bien semblant, qu’au lieu de se tirer un peu de sang, il se coupa les veines des bras, de sorte que l’abbé, effrayé de voir couler tant de sang, appela au secours. Les sentinelles avertirent le corps de garde, et le gouverneur vint lui-même, manifestant beaucoup de pitié.

La raison principale de cette conduite était que, depuis quelque temps déjà, il avait reçu l’ordre de mettre le baron en liberté… Mais, pour gagner encore sur sa pension, il prolongeait le plus possible sa captivité.

Après cette aventure, l’abbé de Bucquoy fut transporté non au cachot, mais dans un de ces étages des tours qu’on appelait calottes. Des prisonniers précédents s’étaient avisés de peindre les murs de cette chambre en y traçant des figures effrayantes, et des sentences de la Bible « propres à préparer à la mort. »

D’autres prisonniers, moins religieux que politiques, avaient inscrit cette épigramme sur le mur :


Sous Fouquet, qu’on regrette encor,
L’on jouissait du siècle d’or ;
Le siècle d’argent vint ensuite,
Qui fit naître Colbert ; concevant du chagrin,
L’ignare Pelletier, par sa fade conduite.
Amena le siècle d’airain ;
Et la France, aujourd’hui sans argent et sans pain.
Au siècle de fer est réduite
Sous le vorace Pontchartrain !


Un autre, plus hardi, s’était permis de graver dans le mur ces quatre vers :


Louis doit se consoler de perdre par la guerre
Milan, Naples, Sicile, Espagne et Pays-Bas :
Avec la Maintenon, ce prince n’a-t-il pas
Le reste de toute la terre !


L’abbé ne se plaisait pas dans cette chambre octogone, voûtée en ogive, où il se trouvait seul. On lui offrit de le mettre en société avec un capucin nommé Brandebourg ; mais, après avoir accepté cette compagnie, il se plaignait de ce que ce religieux avait de grands airs et voulait être traité de prince. Il demanda au gouverneur d’être mis avec quelque bon garçon protestant qu’il pût convertir. Il parla même d’un nommé Grandville, dont les prisonniers de la chambre précédente s’étaient entretenus déjà avec lui.

C’était un homme entreprenant que ce Grandville, et beaucoup moins porté à la conversion qu’aux idées de fuite, dans lesquelles il s’entendait parfaitement avec l’abbé de Bucquoy.

VIII

DERNIÈRES TENTATIVES

L’abbé et Grandville travaillaient à percer le mur, et y réussissaient en démolissant une ancienne fenêtre bouchée par la maçonnerie, lorsque tout à coup ils virent arriver deux nouveaux hôtes, dont l’un était le chevalier de Soulanges, homme sûr, que l’abbé de Bucquoy avait connu précédemment. Ils s’embrassèrent. Quant au quatrième, c’était une sorte de fou nommé Gringalet, que l’on soupçonnait d’être espion, car, dans les grandes chambrées, il y en avait toujours un. On parvint à lui rendre la vie si désagréable, qu’il voulut sortir, et fut remplacé par un autre.

Les quatre prisonniers, se reconnaissant pour des hommes d’honneur et de vrais frères, tinrent conseil sur les moyens de s’évader, et le plan proposé par l’abbé de Bucquoy obtint, dès l’abord, l’approbation générale.

Il s’agissait simplement de limer les grilles de la fenêtre et de descendre, la nuit, dans le fossé au moyen de cordes de fils et d’osier. L’abbé était parvenu à conserver quelques-unes de celles qu’il avait filées avec le baron de Peken, et instruisit ses compagnons à en faire d’autres, ainsi qu’à fondre des crampons.

Quant à la question de limer les barreaux, il fit voir une petite lime qu’il était parvenu à conserver et qui suffisait à tout le travail.

Seulement, ses précédentes traverses l’avaient rendu méfiant, et il voulut encore que chacun s’engageât, par les serments les plus forts, à ne point trahir les autres. Il écrivit des passages de l’Évangile avec une plume de paille et de la suie délayée, et fit jurer solennellement tous ses compagnons. Mais une difficulté s’éleva quant à l’endroit par lequel on attaquerait la contrescarpe, une fois dans le fossé.

L’abbé penchait pour la contrescarpe voisine du quartier Saint-Antoine ; d’autres étaient d’avis « de passer par la demi-lune dans le fossé qui donne hors de la porte. »

Les avis furent tellement partagés, qu’il fallut nommer un président… On finit par convenir de ce point important qu’une fois dans le fossé, chacun se sauverait à sa mode.

Ce fut le 5 mai à deux heures du matin que l’évasion fut accomplie.

Il fallait, pour soutenir la corde, un crampon avancé hors de la fenêtre qui lui donnât du dégagement. On avait construit l’apparence d’une espèce de cadran solaire, maintenu par un bâton hors de la croisée, afin d’habituer les regards des sentinelles à l’appareil que l’on projetait, il fallut encore teindre les cordes en noir de suie, et les établir sur le crampon avancé hors de la fenêtre. Comme on risquait d’être vu en passant devant l’étage inférieur, on avait eu la précaution de laisser pendre une couverture sous prétexte de la faire sécher.

L’abbé de Bucquoy descendit le premier. On était convenu qu’il surveillerait la marche du factionnaire et avertirait ses camarades au moyen d’un cordon qu’il tirerait pour indiquer le danger ou le moment favorable. Il resta plus de deux heures s’abritant dans les hautes herbes sans voir descendre personne.

Ce qui avait retenu ces pauvres gens, c’est que Grandville, à cause de son épaisseur, ne pouvait passer à travers la brèche faite à la grille, que l’on essayait en vain d’élargir.

Deux des prisonniers finirent par descendre et apprirent à l’abbé de Bucquoy que Grandville s’était sacrifié dans l’intérêt de tous, disant qu’il valait mieux qu’un seul pérît.

L’abbé n’était inquiet que de la sentinelle ; il offrit d’aller la saisir, attendu que sa marche et son retour gênaient singulièrement le projet de franchir la contrescarpe du coté de la rue Saint-Antoine. Ses amis ne furent pas du même avis, et voulurent s’enfuir d’un autre côté en s’aidant de la hauteur des herbes qui les dérobaient aux regards.

L’abbé, qui n’abandonnait jamais une opinion, resta seul dans le même lieu, attendit que la sentinelle fût éloignée, et se mit à gravir le mur, au delà duquel il trouva un autre fossé. Le fossé fut encore franchi, et il se trouva de l’autre côté sur une gouttière donnant dans la rue Saint-Antoine. Il n’eut plus qu’à descendre le long du toit d’un pavillon qui servait aux marchands bouchers.

Au moment de quitter la gouttière, il voulut voir encore ce que devenaient ses camarades ; mais il entendit un coup de fusil, ce qui lui fit penser qu’ils avaient essayé sans succès de désarmer le factionnaire.

L’abbé de Bucquoy, en sautant hors de la gouttière, s’était fendu le bras à un crochet d’étal. Mais il ne s’occupa point de cet inconvénient et descendit vite la rue Saint-Antoine, puis il gagna celle des Tournelles ; traversant Paris, il arriva à la porte de la Conférence, où demeurait un de ses amis du café Laurent. On le cacha pendant quelques jours. Ensuite il ne fit pas la faute de rester dans Paris, et parvint, avec un déguisement, à gagner la Suisse par la Bourgogne, On ne dit pas qu’il s’y fût arrêté de nouveau à faire des discours aux faux saulniers.

L’évasion de l’abbé eut des suites très-graves pour les prisonniers qui étaient restés à la Bastille. Jusque-là, c’était un dicton populaire qu’on ne pouvait s’échapper de cette forteresse… Berna ville fut tellement troublé de cette aventure, qu’il fit couper tous les arbres du jardin et des allées qui entouraient les remparts. Puis, ayant reçu avis par Corbé du moyen qu’employaient certains prisonniers pour communiquer avec le dehors, il fit tuer tous les pigeons et les corbeaux qui trouvaient asile au sommet des tours et jusqu’aux passereaux et aux rouges-gorges qui faisaient la consolation des prisonnières.

Corbé fut soupçonné de s’être laissé tromper dans sa surveillance par les cadeaux que lui faisait l’abbé de Bucquoy. De plus, sa conduite avec les prisonnières lui avait attiré déjà des reproches.

Il était devenu très-amoureux de la femme d’un Irlandais nommé Odricot, enfermé à la Bastille sans que son mari même sût qu’elle existât si près de lui. Corbé et Giraut (aumônier) faisaient la cour à cette dame, qui devint grosse enfin… et l’on ne put savoir de qui était l’enfant.

Cependant, Corbé se persuada qu’il était de lui seul, et parvint, par ses relations, à obtenir la grâce de la dame Odricot, qui était fort belle, quoique un peu rouge de cheveux. Corbé était très-avare, au point qu’on lui attribuait la mort d’un ministre protestant, nommé Cardel, qu’il aurait laissé périr de faim pour hériter de quelques pièces d’argenterie que possédait ce pauvre homme. Mais la dame Odricot sut le dominer au point qu’il se ruina à lui donner un carrosse, des domestiques et tous les dehors d’une grande existence. Sur des plaintes assez fondées, on finit par le casser, et tout porte à croire qu’il finit malheureusement.

Bernaville, gorgé d’or à ce point que l’on calcula qu’il devait faire six cent mille francs de bénéfice, par an, sur les prisonniers, fut remplacé par Delaunay, seulement vers l’époque de la mort de Louis XIV. Le dernier prisonnier de considération qu’il eût reçu était ce jeune Fronsac, duc de Richelieu, que l’on avait surpris un jour caché sous le lit de la duchesse de Bourgogne, épouse de l’héritier de la couronne… Les mauvaises langues du temps remarquèrent qu’il était triste que les lauriers du duc de Bourgogne ne l’eussent pas préservé d’un tel affront. Il mourut, du reste, peu de temps après, laissant à Fénelon le regret d’avoir perdu beaucoup de belles pensées et de belles phrases à l’instruire des devoirs de la royauté.

IX

CONCLUSION

Nous avons montré l’abbé de Bucquoy s’échappant de la Bastille, ce qui n’était pas chose facile ; il serait maintenant fastidieux de raconter ses voyages dans les pays allemands, où il se dirigea en sortant de Suisse. Le comte de Luc, auquel Jean-Baptiste Rousseau a adressé une ode célèbre, était là ambassadeur de France et s’employa à faire sa paix avec la cour. Mais il n’y put réussir, non plus que la tante de l’abbé, la douairière de Bucquoy, qui adressa au roi un placet commençant ainsi :

« La veuve du comte de Bucquoy remontre très-humblement à Votre Majesté que le sieur abbé de Bucquoy, neveu du feu comte son époux, a eu le malheur d’être arrêté près de Sens pour le sieur abbé de la Bourlie, envoyé prétendu de M. de Marlborough, afin d’encourager les fauxçonniers répandus dans la Bourgogne et dans la Champagne, et tâcher d’y pratiquer une espèce de rébellion. »

La comtesse indiquait ensuite la fausseté de cette arrestation, et peignait les souffrances qu’avait dû subir un fidèle sujet comme le comte abbé de Bucquoy, confondu avec des révoltés et retenu d’abord dans la prison de Soissons avec les gens coupables de l’enlèvement de M. de Beringhen[4].

La comtesse tâche ensuite de faire valoir le courage qu’a eu son neveu de s’échapper de la Bastille, sans aucun éclat, le 5 mai, au prix de beaucoup de sueurs et de travaux… Cependant, arrivé en lieu étranger, il demande à faire valoir son innocence, protestant qu’il est un des plus zélés sujets du roi, mais, « de ces sujets à la Fénelon, qui vont droit à la vérité, oîi le prince trouve cette gloire qui ne doit son éclat qu’à la vertu… »

La comtesse fait encore observer « qu’il serait bon que les écrous de son neveu fussent partout rayés et biffés, à Sens, à Soissons, au For-l’Évêque et à la Bastille, et qu’il fût rétabli dans tous ses droits, honneurs, prérogatives et dignités, et qu’on lui restituât plus de six cents pistoles qui lui avaient été enlevées dans ses divers emprisonnements. » Elle fait remarquer aussi que le valet de chambre et la servante de son neveu, Fournier et Louise Deputs, ont emporté deux mille écus qu’il possédait au moment de son évasion.

La douairière de Bucquoy finit par demander pour son neveu un emploi honorable, soit dans les armées du roi, soit dans l’Église, lui-même étant disposé également à tout ce que l’ordre voudra de lui, « et trouvant tout bon, pourvu que ce soit le bien qu’il puisse remplir. »

La date est du 22 juillet 1709.

Ce placet n’obtint aucune réponse.


Lorsque l’on se trouve en Suisse, il est très-facile de descendre le Rhin, soit par les bateaux ordinaires, soit par les trains de bois qui emportent souvent des villages entiers sur leurs planchers de sapin. Les branches du Rhin, canalisées, facilitent en outre l’accès des Pays-Bas.

Nous ne savons comment l’abbé de Bucquoy se rendit de Suisse en Hollande, mais il est certain qu’il parvint à s’y faire bien recevoir du grand pensionnaire Heinsius, qui comme philosophe, l’accueillit les bras ouverts.

L’abbé de Bucquoy avait tracé déjà tout un plan de république applicable à la France, qui donnait les moyens de supprimer la monarchie ! Il avait intitulé cela : Antimachiavélisme, ou Réflexions métaphysiques sur l’autorité en général et sur le pouvoir arbitraire en particulier.

« On peut dire, observait-il dans son mémoire, que la république n’est qu’une réforme, par occasion, de l’abus que le temps amène dans l’administration du peuple. »

L’abbé de Bucquoy, par esprit de conciliation probablement, ajoute que la monarchie est de même parfois un remède violent contre les excès d’une république… « La Nature se rencontre dans ces deux gouvernements, républicain ou monarchique, mais non pas de plein gré comme dans le premier. »

Il avoue que le pouvoir monarchique entre les mains d’un sage serait le plus parfait de tous ; mais où trouver ce sage ?… Partant, l’état républicain lui paraît être le moins défectueux de tous.

« L’autorité arbitraire (dans les idées de l’abbé, c’est le gouvernement de Louis XIV) ne se sert que trop de Dieu, mais à quoi ? à couvrir son injustice… Elle peut surprendre la multitude, ou la jehenner de telle manière que son air muet semble applaudir ; mais on doit encore prendre garde… Il ne faut que quelques hommes d’une certaine trempe, une veine, un moment, un presque rien qui s’offre à propos, pour réveiller dans le peuple ce qui y semble assoupi.

» Quel fonds faites-vous, ajoute l’abbé, sur les athées couverts, qui, non plus que vous, ne pensent qu’à eux. N’attendez pas qu’ils s’échauffent pour vous dans l’occasion. Ils suivront le Temps, en vous laissant dans la surprise qu’ils vous ont les premiers manqué. »

Notre travail, maintenant, ne peut être que le complément d’une biographie, où nous devons seulement indiquer l’abbé de Bucquoy comme un des précurseurs de la première révolution française. L’ouvrage, dont on vient de voir l’esprit général, est suivi d’un Extrait du Traité de l’existence de Dieu, dans lequel l’auteur cherche à démontrer, contre les philosophes matérialistes, que la matière n’est pas en possession de son existence et de son mouvement par sa propre vertu.

« Chacune des parties de la matière, dit-il, a-t-elle l’existence par elle-même ? Il y aurait donc autant d’êtres nécessaires que de parties… Cela produirait des dieux sans nombre, comme dans les imaginations des païens. » Les corps n’ont, selon l’abbé, ni existence ni mouvement par eux-mêmes… Prétendra-t-on « qu’au centre de la matière, un atome pousse l’autre, et que l’ordre résulte de leur action réciproque ? » Voilà ce que l’abbé ne peut admettre sans l’intervention d’un Dieu.

« Les corps ont aussi peu par eux-mêmes le mouvement et la régularité du mouvement, que l’existence. À ce compte, le hasard est-il quelque chose de tout cela ? Par là même, il dépend. Subsiste-t-il par lui-même sans être rien de ce qu’on vous a dit ? Alors, c’est Dieu. N’est-il ni l’un ni l’autre ? Ce n’est rien ! »

L’auteur, on le voit, lutte ici contre certaines idées cartésiennes qui préparaient déjà d’Holbach et Lamétherie ; il ne peut s’empêcher de faire encore, en finissant, une critique de la cour de Louis XIV, en disant : « Ô mon Dieu, on vous confesse assez de bouche ; mais qui est-ce qui vous avoue de cœur ? N’y aurait-il que vous, Seigneur, qui n’auriez aucun crédit parmi les hommes, si ce n’est comme prétexte à leur injustice ? »

Le gouvernement des Pays-Bas tint grand compte des projets de l’abbé de Bucquoy ; mais il était difficile d’établir alors en France une république ; et, de plus, cela n’eût pu se faire que par le triomphe des alliés.

L’abbé n’eut donc que des succès de salon en Hollande, où il passa pour un profond métaphysicien. On l’écoutait avec faveur dans les réunions, et, là, il obtenait partout l’assentiment de cette France dispersée à l’étranger par les persécutions de toute sorte, et qui se composait de catholiques hardis, aussi bien que de protestants. Les deux partis s’unissaient dans la haine de celui qui se faisait adresser ces épithètes : Viro immortali ou : Fit regio divo.

À propos du placet adressé au roi par sa tante, les dames de la Haye en blâmèrent le ton. Ce n’était plus, dit-on, la mode en France de parler si haut et si naïvement… « Il en avait coûté cher à M. de Cambray, qui pourtant s’était enveloppé dans son style… »

À l’époque de la mort de Louis XIV, l’abbé de Bucquoy écrivit ces quatre vers avec ce titre :

SON DERNIER RÔLE
(La scène est à Saiut-Denis)


Le voilà mis dans le cavot (sic) ;
C’est donc la fin de son histoire ;
Mais, pour épargner sa mémoire,
La flatte bien qui n’en dit mot.


Il y avait peut-être un peu d’exagération dans cette remarque de l’abbé.

« Vrai roman que son règne, dit-il plus loin, Je le veux, je le puis ! telle était sa devise. — Qu’a-t-il fait ? Rien.

» Que ne peut-on redonner la vie à des milliers d’hommes sacrifiés à ses desseins ! »

C’est à la mère du régent que le comte de Bucquoy adressait ces observations, de son refuge en Hanovre, le 3 avril 1717.

L’abbé de Bucquoy, se trouvant à Hanovre, publia des réflexions sur le décès inopiné du roi de Suède. En faisant considérer la position qu’avaient à maintenir les princes, il écrivit cette phrase : « Quel opprobre et quel reproche sur tous ceux que la Providence plaça sur le chandelier, de n’y figurer pas mieux que sous le boisseau ! » II ajoutait : « L’âme d’un misérable particulier en un prince me choque étrangement. »

Quant à Sa Majesté Suédoise, il lui reproche d’avoir lu trop jeune Quinte-Curce… « Gardez-vous, ajoute-t-il, d’un homme qui n’a qu’un livre dans sa poche. Déterminé soldat partout, grenadier par excellence, c’était son humeur ; mais les lectures de Quinte-Curce l’ont perdu. De sa gloire de Nerva, réduit à fuir à Pultava, aventurier à Bender, il se fait tuer sans besoin à Fredrichstahl !… »

Voilà à quels raisonnements politiques l’abbé de Bucquoy se livrait à Hanovre vers 1718. Mais, en 1721, il ne se préoccupait plus que des femmes, faisant accessoirement des observations « sur la malignité du beau sexe. » On trouve dans ce nouveau livre cette phrase :

« Ô femme ! l’extrait d’une côte ! fille de la nuit et du sommeil ! Adam dormait quand Dieu te fit… S’il eût été éveillé, peut-être aurait-on eu de meilleure besogne : ou bien il aurait prié le Seigneur de rendre l’os de ses os plus souple, du moins du coté de la tête.

« Adam aurait pu dire aussi à Dieu : « Laisse ma côte en repos ; j’aime mieux être seul qu’en mauvaise compagnie… »

L’abbé de Bucquoy avait trouvé un grand accueil à la cour de Hanovre, où on lui donna un logement dans le palais. Seulement, il ne s’attendait pas à y trouver une dame nommée Martha, qui était la concierge et qui le fit souffrir eu plusieurs occasions. Cette femme était fort avare, et tirait tout ce qu’elle pouvait de l’abbé.

Il était allé à Leipsick, et on lui avait envoyé de l’argent pendant son absence. En revenant, il n’entendit parler de rien ; mais une lettre l’avertit de ce qui lui était envoyé. Alors, il se plaignit, et la concierge lui répondit que, dans son absence, elle avait employé l’argent, mais qu’elle le lui rendrait plus tard. Il se borna à lui répondre en allemand : Es ist nicht recht. (Ce n’est pas bien.)

Cependant, comme il s’en était plaint au mari, elle vint chez l’abbé le matin, en chemise blanche et nu-jambes avec un cotillon fort court… « Que sait-on, dit l’abbé, si ce n’était pas une Phèdre furieuse d’amour et de rage… » C’est alors qu’il courut à ses pistolets « pour y mettre de la dragée. La dame eut soin de s’échapper très-vite… »

Ces dernières persécutions furent très-sensibles à l’abbé de Bucquoy, qui plusieurs fois s’en plaignit à Sa Majesté Britannique, de qui dépendait le gouvernement de Hanovre. On peut croire que, dans ses dernières années, c’est-à-dire vers quatre-vingt-dix ans, son esprit s’affaiblissait et l’amenait à s’exagérer bien des choses.

Nous n’avons pas d’autres renseignements touchant les dernières années de l’abbé comte de Bucquoy.

Cet écrivain nous a paru remarquable, tant par ses évasions que par le mérite relatif de ses écrits. Nous ne devons pas, toutefois, le confondre avec un nommé Jacques de Bucquoy, dont la Bibliothèque nationale possède un livre intitulé : « Reise door de Indien, door Jacob de Bucquoy. — Harlem : Jan Bosch, 1744. »

Le comte de Bucquoy, après son évasion, resta soit en Hollande, soit en Allemagne, et n’alla pas aux Indes. Un de ses parents peut-être y fit une excursion vers cette époque.


L’auteur de cette étude historique ayant terminé son travail sur une biographie qu’il a cru utile à l’histoire du pays, n’a plus qu’à prier la Bibliothèque nationale de vouloir bien accepter l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, qui manque à sa collection, ainsi que le volume qui contient la relation des guerres du comte de Bucquoy, son oncle, en Bohème.

Ce dernier ouvrage a moins de valeur que l’autre, qui ne se recommande, du reste, que par sa rareté.



fin


  1. Une branche protestante de la famille de Bucquoy existait, en effet, dans le Quercy.
  2. La bibliothèque de l’Arsenal possède en grande partie les archives de la Bastille, qui y furent transportées après la prise de cette forteresse. Nous espérions y trouver quelques traces de cet interrogatoire ; mais, depuis 89, ces papiers n’ont pu encore être classés. Toutefois, on s’en occupe activement. Ils ne seront communiqués au public que lorsqu’on aura terminé ce travail.
  3. Historique.
  4. La Biographie universelle de Michaud dit M. le Premier. Le livre semi-allemand publié à Francfort, qui contient l’histoire originale de l’abbé de Bucquoy, nous fournit cet autre nom.