Les Femmes arabes en Algérie/La Francisation des Arabes et les femmes

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Société d’éditions littéraires (p. 1-14).

La Francisation et les Femmes




Le patriotisme et l’amour de la liberté inspirent le respect de la patrie et de la liberté des autres.


Quand on aborde à ce paradis terrestre, Alger (en descendant du bateau où tant d’honnêtes gens parlaient du moyen licite d’acquérir cent hectares de terre en prêtant à l’Arabe, qui les possède, vingt-cinq louis), ce qui frappe immédiatement, c’est de voir dans la lumière éclatante, sous le ciel si bleu, sur le pavé étincelant comme de l’acier, de choquants paquets de linge sale.

Ces paquets se meuvent, ils s’avancent ; alors, on distingue qu’ils sont portés par des pieds poussiéreux et dominés par une tête tellement parcheminée, décrépite, ravinée, hachée, que ce n’est plus une figure humaine ; c’est la statue de la souffrance, personnifiant une race torturée par la faim.

Ces créatures sans âge ni sexe, qui heurtent et détonnent dans ce cadre féerique, avec leurs haillons autrefois blancs, ne sont point des vieillardes, elles viennent d’être maman. Un adorable poupon est sur leur croupe, entortillé dans un pan de haick.

Femmes d’expropriés, bouches affamées de trop dans leur tribu, elles vaguent, pauvres femelles, repoussées de partout, traquées brutalisées, insultées dans toutes les langues, par toutes les races qui se sont installées sur le territoire de leurs pères.

Quand, exténuées, elles veulent faire halte, s’accroupir pour donner le sein à leur enfant, il se trouve toujours quelqu’un pour leur dire qu’elles salissent la terre et pour les bousculer, en criant que leurs poux gênent la circulation.

Mais la faim parfois a tari le sein des mères ; alors, de crainte que les bébés, à force de jeûner, ne deviennent dans leurs bras des cadavres, ces femmes héroïques leur donnent à sucer du sang qu’elles font jaillir de leurs veines !…

En Algérie, il n’y a qu’une toute petite élite de Français qui classe dans l’humanité la race arabe.

Pour les étrangers, les fonctionnaires, les israélites, les colons, les trafiquants, l’Arabe, moins considéré que ses moutons, est fait pour être écrasé. Le refouler dans le désert pour s’emparer de ce qu’on ne lui a pas encore pris, tel est le rêve.

L’Algérien, qui a déclaré que le fanatisme rendait les Arabes incivilisables, s’obstine à ne rien tenter pour les tirer de l’ignorance, si favorable à l’exploitation et à la domination. Il emploie pour son usage l’argent prélevé sur eux ; aussi, les indigènes disent : — « On a organisé entre les Européens et nous, sous prétexte de solidarité, un ingénieux système de bourse commune, où notre main a pour fonction unique, de verser sans relâche et la leur de puiser librement ».

Quand on a assez regardé les moukères, vrais squelettes vivants, en pensant que l’écrin est trop splendide pour contenir d’aussi affreux bijoux, le cicerone qui vous devine dit finement : — « Il y en a de belles ! » et son doigt levé indique, au haut de l’amphithéâtre algérien, un empilement de gros morceaux de sucre, bizarrement dégringolés. Ce sont des maisons à terrasses de neige et à volets multicolores. Si curieusement on l’interroge sur ce spectacle de blancheurs estampées d’indigo, il répond en clignant de l’œil et en souriant malicieusement : « C’est, la Casbah !»

Ce quartier arabe, qui a pris le nom de l’ancienne citadelle, évoque avec un monde de visions paradisiaques, des pensées folâtres ; car s’il renferme des maisons hospitalières, il recèle aussi la musulmane tenue sous clef par l’arabe jaloux.

Ce vieux coin, moins sûr, dit le conseiller Ben-Larbey que la forêt de Yakouren, est un embrouillement de ruelles, d’impasses en escaliers, que les maisons, en se penchant les unes vers les autres, rendent sombres comme des tunels. On voit parfois, à une clarté, un homme baignant dans son sang, une femme poignardée et toujours une porte entre-bâillée, laissant apercevoir l’intérieur d’azur d’une maison équivoque.

L’insécurité fait fuir les Maures aisés et les immeubles, dont les collectionneurs disputent à l’État les vieilles ferrures et les faïences anciennes, se louent difficilement.

Toutes les races qui peuplent l’Afrique se meuvent à la Casbah. Le curieux, c’est que chacun vit là sans souci de son voisin et que tous conservent, avec leur costume, leurs habitudes et leurs mœurs.

L’indépendance de caractère dont les Africains font preuve en agissant ainsi, peut servir de leçon aux peuples civilisés qui attachent tant d’importance à l’opinion de leurs semblables.

On ne voit partout que des hommes circuler, vendre, acheter, travailler ; le seuil des portes, les marches des escaliers, oreillers naturels des yaouleds (petits garçons), servent aux dévideurs de soie et aux brodeurs de cuir, d’ateliers.

Ce quartier, qui a comme les villes arabes de l’intérieur, l’aspect d’un monastère d’hommes, a aussi celui d’un bateau de fleurs. Les relations des sexes y sont sans mystère ; non seulement, les Oulad-Naïls, étendues sur des coussins, parées et couvertes de bijoux, s’offrent à l’adoration des passants comme les madones sur les autels ; mais il n’est pas rare de voir des couples se sourire, s’embrasser, s’enlacer, s’étreindre, se culbuter sur le pavé et sans souci des passants, comme s’ils étaient cachés par une dune dans un replis du désert, s’abandonner en pleine voie publique, aux transports de l’amour !……

Les Arabes à haute stature, sorte de sphinx drapés que l’on rencontre dans les rues tortueuses de la Casbah, ne ressemblent en rien aux kabyles à la tunique tissée de laines d’éclatantes couleurs, qui crient à cinquante pas d’eux : « Carbône ! Carbône ! des eifs « m’edam ! des aranges » fines ! fines ! ».

Type différent encore, le restaurateur auquel le client achète du dehors des paquets de sardines, des gâteaux au miel, au vermicelle, des quartiers de radis vinaigrés, des piments frits, des œufs rouges et enfin les fameuses brochettes de bouchées de viande, de foie, de rognons. La loubia pimentée et le kouscous.

Chacun de ces plats coûte un sou, l’eau limpide que les Arabes boivent au broc à tour de rôle et les Européens dans des verres, est donnée pour rien.

La diversité des races et des types s’accuse surtout dans les cafés maures, où les Arabes de toutes régions et de toutes conditions se donnent rendez-vous. Le café maure est une grande salle sans fenêtres qui a pour meubles des nattes, quelques bancs, le fourneau de faïence sur lequel se prépare le kahoua (café) et l’étagère où sont rangées les tasses minuscules, la boîte au sucre et la boîte au moka embaumant.

Tout ce qu’il y a de curieux dans le monde arabe se montre dans le café maure ; on peut y rencontrer aussi bien un lion apprivoisé, que des aïssaouas avalant des sabres et des charbons ardents. À certains jours de fête, des Oulad-Naïls viennent y danser. Les fous, qualifiés de saints par les indigènes, y sont bien accueillis et les devineresses qui prédisent l’avenir y sont fêtées et très écoutées.

En buvant la tasse de Kahoua d’un sou, on joue, on joue parfois jusqu’à ses femmes !… et l’on se raconte les méfaits des vainqueurs…

Ces hommes que la passion du jeu et l’impatience du joug rassemble, sont souvent absolument dissemblables, ils diffèrent moralement et physiquement. L’autorité, suivant qu’elle est de bonne ou de méchante humeur, tient ou ne tient point compte, au point de vue juridique, de leurs mœurs et de leurs coutumes ; au point de vue administratif en bloc elle les annihile, elle en fait des moutons afin de leur prendre plus facilement leur toison.

Les Arabes qui forment presque la totalité des habitants du pays — ils sont trois millions sept cent cinquante mille sur quatre millions quatre cent trois mille habitants dont se compose la population de l’Algérie — ne sont pas, ou ne sont que dérisoirement représentés, dans les assemblées qui ont pour but de s’occuper des intérêts de l’Algérie.

En commune de plein exercice, les indigènes nomment des conseillers de leur race dont le nombre ne peut dépasser le quart des Français élus. Naturellement la majorité européenne se coalise contre la minorité africaine.

Ces parias, conseillers de parias, n’ont le droit d’élire ni le maire, ni les adjoints. Inutile de dire qu’ils ne peuvent défendre avec profit les intérêts de leurs mandants ; aussi ne cessent-ils de réclamer contre l’injustice des vainqueurs.

Voici à titre de curiosité une de leurs protestations :

« Messieurs,

Le peuple corse, qui vous a donné tant d’illustrations, a combattu la France pendant six siècles. Vous n’ignorez pas que ce peuple a du sang arabe ?

« La France a mis soixante ans à faire la conquête définitive de l’Algérie. Pendant ce temps, nous vous avons combattus, comme il appartient à tout patriote de défendre son sol. Mais, maintenant que les combats ont cessé entre nous, nous reconnaissons que Dieu, maître des destinées des peuples, vous a donné l’Algérie et nous nous inclinons avec le plus profond respect devant cette décision divine.

« Nous acceptons votre domination, et cette acceptation nous oblige à marcher avec vous. Vous êtes le corps d’armée ; nous sommes l’arrière-garde, partageant votre sort, heureux, si vous êtes victorieux, malheureux si vous succombez.

« Vous êtes nos aînés de six siècles. Cette qualité vous impose l’obligation de nous donner des exemples de morale et de justice.

« Nous accepterons avec reconnaissance toutes les leçons que vous nous donnerez, pour pouvoir marcher de concert avec vous à la prospérité des peuples français et musulman, entre lesquels il ne doit plus y avoir de motifs de discorde. Qui dit français doit pouvoir dire arabe, et qui dit arabe doit pouvoir dire français.

« Nous avons, en 1884, protesté contre l’injuste restriction des droits que la loi nous avait précédemment accordés et qui consistaient à participer à l’élection de la municipalité et des délégués sénatoriaux.

« Y a-t-il danger à ce que nous prenions part à l’élection du maire et des adjoints ? À mon avis, il n’en existe ni pour cette élection, ni pour celle des délégués sénatoriaux. Ce danger ne peut exister que dans l’esprit de ceux qui ont intérêt à semer et sèmeront toujours la division entre Français et musulmans.

« C’est contre cet esprit déloyal et dangereux que nous devons nous unir, messieurs, dans un commun effort. En France on commence à comprendre le parti puissant qu’on peut tirer de l’union des deux peuples ; j’ai la conviction que nous marcherons tous dans ce sens et que vous approuverez ma motion.

« Ali Ben Omar Bourmady. »

Le docteur Ben Larbey, conseiller général d’Alger, trouve que la représentation indigène est vraiment trop infime ; il voudrait que les arabes prennent part aux différents votes politiques — législatifs, sénatoriaux — et qu’une délégation musulmane soit envoyée à Paris près du gouvernement de la République. « On n’aura, dit-il, les arabes que par les arabes ! »

Dans les communes mixtes, les Arabes font en bien plus grand nombre que les Français partie de la commission municipale ; seulement, au lieu d’être nommés à l’élection comme les Français, ils sont nommés par l’administrateur.

Ce ne sont donc pas des défenseurs des habitants des douars qu’ils représentent. Ce sont simplement des moutons qui, par leur nombre, assurent l’autorité de l’administrateur à la commission municipale. Le burnous rouge qui les enveloppe est paraît-il plus souvent attribué à celui qui le paie, qu’à celui qui serait en droit de le porter.

Six Arabes, sous le nom d’assesseurs musulmans, siègent et délibèrent au Conseil général d’Alger, d’Oran et de Constantine. Ces assesseurs au lieu d’être élus par les indigènes, ne sont que nommés par le gouverneur général ; aussi, ils représentent beaucoup moins leurs coreligionnaires, que les intérêts et les caprices des gouverneurs, qui les ont introduits dans les assemblées départementales.

En la Chambre des délégations financières qui examine le budget et s’occupe de toutes les affaires de l’Algérie, les colons et les Algériens, qui sont 384.000, ont 48 délégués. Les Arabes, qui sont 3.750.000, n’ont que 9 délégués pour les territoires civils, 6 pour les territoires de commandement, 6 pour les pays Kabyles. En tout 21 délégués seulement. Mais cette minorité infime permettra aux spoliés de prendre position dans l’administration de leur pays.

Au Conseil supérieur, composé de 63 membres, siègent trois musulmans appartenant aux délégations financières et trois notables indigènes nommés par le gouverneur.