Les Femmes de la Révolution/11

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XI

SOCIÉTÉS DE FEMMES
OLYMPES DE GOUGES. — ROSE LACOMBE


Les Jacobins s’appelant Amis de la Constitution, la Société qui se réunissait au-dessous de leur salle s’intitulait Société fraternelle des patriotes des deux sexes défenseurs de la Constitution. Elle avait pris une forte consistance en mai 91. Dans une grande occasion, où elle proteste contre les décrets de l’Assemblée constituante, elle tire son appel à trois mille. Elle reçoit, vers cette époque, un membre illustre, Mme Roland, alors en voyage à Paris.

Nous savons, peu, malheureusement, l’histoire des sociétés de femmes. C’est dans les mentions accidentelles de journaux, dans les biographies, etc., qu’on en recueille quelques légères traces.

Plusieurs de ces sociétés furent fondées vers 90 et 91 par la brillante improvisatrice du Midi, Olympe de Gouges, qui, comme Lope de Vega, dictait une tragédie par jour. Elle était fort illettrée ; on a dit même qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était née à Montauban (1755) d’une revendeuse à la toilette et d’un père marchand, selon les uns, selon d’autres homme de lettres. Quelques-uns la croyaient bâtarde de Louis XV. Cette femme infortunée, pleine d’idées généreuses, fut le martyr, le jouet de sa mobile sensibilité. Elle a fondé le droit des femmes par un mot juste et sublime « Elles ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu’elles ont celui de monter à l’échafaud. »

Révolutionnaire en juillet 89, elle fut royaliste au 6 octobre, quand elle vit le roi captif à Paris. Républicaine en juin 91, sous l’impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle lui redevint favorable quand on lui fit son procès. On raillait son inconséquence, et, dans sa véhémence méridionale, elle proposait aux railleurs des duels au pistolet.

Le parti de La Fayette contribua surtout à la perdre, en la mettant à la tête d’une fête contre-révolutionnaire. On la fit agir, écrire dans plus d’une affaire que sa faible tête ne comprenait pas. Mercier et ses autres amis lui conseillaient en vain de s’arrêter, toujours elle allait, comptant sur la pureté de ses intentions ; elle les expliqua au public dans un très noble pamphlet, la Fierté de l’innocence. La pitié lui fut mortelle. Quand elle vit le roi à la barre de la Convention, républicaine sincère, elle n’offrit pas moins de le défendre. L’offre ne fut pas acceptée ; mais dès lors elle fut perdue.

Les femmes, dans leurs dévouements publics où elles bravent les partis, risquent bien plus que les hommes. C’était un odieux machiavélisme de ce temps de mettre la main sur celles dont l’héroïsme pouvait exciter l’enthousiasme, de les rendre ridicules par ces outrages que la brutalité inflige aisément à un sexe faible. Un jour, saisie dans un groupe, Olympe est prise par la tête ; un brutal tient cette tête serrée sous le bras, lui arrache le bonnet ses cheveux se déroulent… pauvres cheveux gris, quoiqu’elle n’eût que trente-huit ans le talent et la passion l’avaient consumée. « Qui veut la tête d’Olympe pour quinze sous ? » criait le barbare. Elle, doucement, sans se troubler : « Mon ami, dit-elle, mon ami, j’y mets la pièce de trente. » On rit, et elle échappa.

Ce ne fut pas pour longtemps. Traduite au tribunal révolutionnaire, elle eut l’affreuse amertume de voir son fils la renier avec mépris. Là, la force lui manqua. Par une triste réaction de la nature dont les plus intrépides ne sont pas toujours exempts, amollie et trempée de larmes, elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort. On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement du supplice. Elle voulut, dit-on, l’être aussi. Un ami lui aurait rendu, en pleurant, le triste office, dont on prévoyait l’inutilité. Les matrones et les chirurgiens consultés par le tribunal furent assez cruels pour dire que, s’il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu’on pût la constater.

Elle reprit tout son courage devant l’échafaud, et mourut en recommandant à la patrie sa vengeance et sa mémoire.

Les sociétés de femmes, tout à fait changées en 93, influent alors puissamment. Celle des Femmes révolutionnaires a alors pour chef et meneur, Rose Lacombe, une fille éloquente, hardie, qui, la nuit du 31 mai, dans la réunion générale de l’Évêché où fut décidée la perte des Girondins, prit la plus violente initiative et dépassa de beaucoup la fureur des hommes. Elle avait alors pour amant le jeune Lyonnais Leclerc, disciple, je crois, de Chalier, et intimement lié avec Jacques Roux, le tribun de la rue Saint-Martin, dont les prédications répandaient quelques idées communistes. Leclerc, Roux et d’autres, après la mort de Marat, firent un journal d’une tendance très peu maratiste : Ombre de Marat.

Ces hardis novateurs, violemment haïs de Robespierre et des jacobins, rendirent ceux-ci hostiles aux sociétés de femmes, où leurs nouveautés étaient bien reçues.

D’autre part, les poissardes ou dames de la Halle, royalistes en grande partie et toutes fort irritées de la diminution de leur commerce, en voulaient aux sociétés de femmes, que, très injustement, elles en rendaient responsables. Plus fortes et mieux nourries que ces femmes (pauvres ouvrières), elles les battaient souvent. Mainte fois, elles envahirent une de ces sociétés sous les charniers Saint-Eustache et la mirent en fuite à force de coups.

D’autre part, les républicaines trouvaient mauvais que les poissardes négligeassent de porter la cocarde nationale, que tout le monde portait, conformément à la loi. En octobre 93, époque de la mort des Girondins, habillées en hommes et armées, elles se