Les Femmes de la Révolution/22

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(tome 39p. 207-210).
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LIVRE IV



XXII

LA DÉESSE DE LA RAISON (10 NOVEMBRE 93)


J’ai connu en 1816 Mlle Dorothée… qui, dans je ne sais quelle ville, avait représenté la Raison aux fêtes de 93. C’était une femme sérieuse et d’une vie toujours exemplaire. On l’avait choisie pour sa grande taille et sa bonne réputation. Elle n’avait jamais été belle, et, de plus, elle louchait.

Les fondateurs du nouveau culte, qui ne songeaient nullement à l’avilir, recommandent expressément, dans leurs journaux, à ceux qui voudront faire la fête en d’autres villes, de choisir pour remplir un rôle si auguste, des personnes dont le caractère rende la beauté respectable, dont la sévérité de mœurs et de regards repousse la licence et remplisse les cœurs de sentiments honnêtes et purs. Ce furent généralement des demoiselles de familles estimées qui, de gré ou de force, durent représenter la Raison.

La Raison fut représentée à Saint-Sulpice par la femme d’un des premiers magistrats de Paris, à Notre-Dame par une artiste illustre, aimée et estimée, Mlle Maillard. On sait combien ces premiers sujets sont obligés (par leur art même) à une vie laborieuse et sérieuse. Ce don divin leur est vendu au prix d’une grande abstinence de la plupart des plaisirs. Le jour où le monde plus sage rendra le sacerdoce aux femmes, comme elles l’eurent dans l’Antiquité, qui s’étonnerait de voir marcher à la tête des pompes nationales la bonne, la charitable, la sainte Garcia Viardot ?

Trois jours encore avant la fête, on voulait que le symbole qui représenterait la Raison fût une statue. On objecta qu’un simulacre fixe pourrait rappeler la Vierge et créer une autre idolâtrie. On préféra un simulacre mobile, animé et vivant, qui, changé à chaque fête, ne pourrait devenir un objet de superstition.

C’était le moment où Chaumette, le célèbre procureur de la Commune, se mettant en opposition avec son collègue Hébert, avait demandé que la tyrannie fantasque des petits comités révolutionnaires fût surveillée, limitée par l’inspection du conseil général. Sous cette bannière de modération et de justice indulgente s’inaugura, le 10 novembre, la nouvelle religion. Gossec avait fait les chants, Chénier les paroles. On avait tant bien que mal, en deux jours, bâti dans le chœur fort étroit de notre Notre-Dame un temple de la Philosophie, qu’ornaient les effigies des sages, des pères de la Révolution. Une montagne portait ce temple ; sur un rocher brûlait le flambeau de la Vérité. Les magistrats siégeaient sous les colonnes. Point d’armes, point de soldats. Deux rangs de jeunes filles encore enfants faisaient tout l’ornement de la fête ; elles étaient en robes blanches, couronnées de chêne, et non, comme on l’a dit, de roses.

La Raison, vêtue de blanc avec un manteau d’azur, sort du temple de la Philosophie, vient s’asseoir sur un siège de simple verdure. Les jeunes filles lui chantent son hymne ; elle traverse au pied de la montagne en jetant sur l’assistance un doux regard, un doux sourire. Elle rentre, et l’on chante encore… On attendait… C’était tout…

Chaste cérémonie, triste, sèche, ennuyeuse[1].

De Notre-Dame, la Raison alla à la Convention. Elle y entra avec son innocent cortège de petites filles en blanc ; — la Raison, l’humanité, Chaumette, qui la conduisait par la courageuse initiative de justice qu’il avait prise la veille, s’harmonisait entièrement au sentiment de l’Assemblée.

Une fraternité très franche éclata entre la Commune, la Convention et le peuple. Le président fit asseoir la Raison près de lui, lui donna, au nom de l’Assemblée, l’accolade fraternelle, et tous, unis un moment sous son doux regard, espérèrent de meilleurs jours.

Un pâle soleil d’après-midi (bien rare en brumaire), pénétrant dans la salle obscure, en éclaircissait un peu les ombres. Les Dantonistes demandèrent que l’Assemblée tînt sa parole, qu’elle allât à Notre-Dame ; que, visitée par la Raison, elle lui rendît sa visite. On se leva d’un même élan.

Le temps était admirable, austère et pur, comme sont les beaux jours d’hiver. La Convention se mit en marche, heureuse de cette lueur d’unité qui avait apparu un moment entre tant de divisions. Beaucoup s’associaient de cœur à la fête, croyant de bonne foi y voir la vraie consommation des temps.

Leur pensée est formulée d’une manière ingénieuse dans un mot de Clootz « Le discordant fédéralisme des sectes s’évanouit dans l’unité, l’indivisibilité de la Raison. »

  1. Est-il nécessaire de dire que ce culte n’était nullement le vrai culte de la Révolution ? Elle était déjà vieille et lasse, trop vieille pour enfanter. Ce froid essai de 93 ne sort pas de son sein brûlant, mais des écoles raisonneuses du temps de l’Encyclopédie. – Non, cette face négative, abstraite de Dieu, quelque noble et haute qu’elle soit, n’était pas celle que demandaient les cœurs ni la nécessité du temps. Pour soutenir l’effort des héros et des martyrs, il fallait un autre Dieu que celui de la géométrie. Le puissant Dieu de la nature, le Dieu Père et Créateur (méconnu du Moyen-âge, voy. Monuments de Didron) lui-même n’eût pas suffi : ce n’était pas assez de la révélation de Newton et de Lavoisier. Le Dieu qu’il fallait à l’âme, c’était le Dieu de Justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé dans l’Europe, devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis.

    Pour n’être pas nommé encore, pour n’être point adoré dans nos temples, ce Dieu n’en fut pas moins suivi de nos pères dans leur croisade pour les libertés du monde. Aujourd’hui, qu’aurions-nous sans lui ? Sur les ruines amoncelées, sur le foyer éteint, brisé, lorsque le sol fuit sous nos pieds, en lui reposent inébranlables notre cœur et notre espérance.