Les Femmes qui enseignent

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Les Femmes qui enseignent
Revue des Deux Mondes4e période, tome 141 (p. 633-654).
Les femmes qui enseignent


I

On raconte, à propos des institutrices, une histoire bien caractéristique, quoique assez impertinente.

Un soir, au Jardin de Paris, une demoiselle de l’endroit, dansant un pas de caractère, tire tout à coup un papier de sa jupe, le déploie au milieu de la danse, l’attache au bout de sa bottine, et l’agite en l’air au bout de son pied. On se précipite, on se bouscule, on se demande quel effet chorégraphique la demoiselle exécute là, et chacun reconnaît dans le papier… Quoi ? Son « brevet supérieur » !

Il ne faut voir, évidemment, dans cette histoire parisienne, qu’une anecdote de fumoir ; mais l’anecdote, paraît-il, n’en contiendrait pas moins sa leçon. Où le brevet, même supérieur, se demande-t-on quelquefois avec ironie, mène-t-il aujourd’hui une femme ? Où n’échoue-t-elle pas avec ? Dans quelles carrières excentriques ne lui arrive-t-il pas de tomber en prenant le chemin de l’enseignement ? Ce sont là des questions auxquelles l’histoire du Jardin de Paris, à ce qu’on assure, ne répondrait pas toujours avec trop d’invraisemblance. L’enseignement séduit beaucoup les jeunes filles, mais ne leur donnerait qu’assez rarement ce qu’elles y cherchent. La fameuse « instruction laïque, gratuite et obligatoire » semble bien constituer un culte, et même un fétichisme, mais ne serait guère au fond qu’un mouvement factice, sans correspondance véritable avec nos vrais besoins vitaux, sans vrai champ d’action, sans horizon, sans avantages sérieux ; et la profession d’institutrice notamment, dans ce grand élan d’instruction, serait en réalité le plus dangereux des leurres. Est-ce vrai ? N’est-ce pas vrai ? N’est-ce qu’exagéré ? Il y a là, dans tous les cas, un sujet d’enquête, une excursion à faire dans un coin de société et de région morale, et je me suis demandé ce qu’un étranger à ce monde des femmes qui enseignent pourrait bien y apprendre et y voir, dans une pointe qu’il y pousserait.

La première impression qu’on ressent, en y mettant le pied, est celle d’un monde terriblement compliqué, divisé, subdivisé, et qui demanderait, pour une classification exacte, l’établissement d’une infinité de genres et de sous-genres. Il y a la maîtresse des écoles primaires, des écoles maternelles, des écoles primaires supérieures, des écoles normales, des écoles normales supérieures, des écoles professionnelles, des lycées de jeunes filles, des collèges de jeunes filles, des cours privés de jeunes filles, et tout le flot plus ou moins trouble, quelquefois pur, mais souvent (aussi fort impur, des directrices ou des maîtresses des établissemens particuliers, des institutions, des « boîtes », de tout ce qui donne des leçons en chambre, va en ville ou bien se place dans les familles. L’institutrice proprement dite n’est pas le professeur, et le professeur n’entend pas être pris pour une institutrice. De même, la répétitrice n’est pas la chargée de cours, la chargée de cours n’est pas la maîtresse en titre, et nous trouvons même encore, outre tout cela, la chargée de classe, la déléguée, l’adjointe-stagiaire, la maîtresse-auxiliaire, la suppléante… C’est la variété poussée jusqu’au chaos, et la même variété et le même chaos se reproduisent dans la nature et les dénominations des examens, concours, certificats, diplômes de toutes catégories. Certificat d’études, brevet, brevet supérieur, certificat d’études primaires supérieures, certificat d’études secondaires, certificat de fin d’études secondaires, certificat d’aptitude pédagogique, certificat d’aptitude au professorat, certificat d’aptitude à l’inspection, certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire des jeunes filles, baccalauréat, licence, agrégation, tous ces intitulés et toutes ces étiquettes s’appliquent à des épreuves ou nuances d’épreuves différentes. J’ai sous les yeux un tableau des examens passés en 1896 par les candidates de Paris, et j’y relève exactement soixante-huit variétés de concours divers. Il y en a tant, et de si nombreuses espèces, qu’on ne sait plus où les faire subir aux concurrentes. On en passe à l’Hôtel de Ville, à l’ancienne caserne Lobau, dans les mairies, dans les écoles, dans l’Orangerie des Tuileries. On finit même, à certains momens, par en passer dans des baraques. On en passerait, pour un peu, dans les abattoirs et sous les ponts ! C’est la folie de l’examen, la foire aux certificats et aux brevets. On n’imagine plus partout, dans des salles et sous des hangars, que des jeunes filles portant des cartables, fiévreuses, discutant, guettant leur tour, ou attendant, tout anxieuses, les décisions des examinateurs.

Si bigarrée qu’elle soit, toute cette population féminine et enseignante peut se ramener, cependant, à trois grandes catégories : les « professeurs », qui ont subi les examens les plus difficiles ; les « institutrices publiques » des nombreuses écoles communales, des villes et de l’Etat ; et la classe, plus mêlée encore que toutes les autres, des institutrices particulières. On fait aussi assez vite quelques remarques intéressantes en feuilletant les États de situation publiés par le ministère, et ces États vous ouvrent par leurs chiffres une première perspective assez inattendue : c’est que les institutrices officielles des écoles de la République n’ont même pas toutes leur brevet simple. Dans le résumé de 1896, au tableau n° 14, relatif aux « titres de capacités du personnel enseignant », on compte 2 734 femmes ou jeunes filles « non brevetées », tant parmi les directrices que les adjointes, stagiaires ou titulaires des écoles publiques. Voilà déjà bien des institutrices qui le sont officiellement, quoique sans titre, dans l’Etat même, et sous le drapeau national, quand les titres passent pour courir les rues, et ne plus même valoir leur vélin ! Serait-ce que la loi n’exige aucun brevet pour l’institutrice primaire, stagiaire ou titulaire ? Non, puisque l’institutrice stagiaire, réglementairement, doit être au moins pourvue du brevet simple, et que la titulaire, en outre, doit y joindre le certificat d’aptitude pédagogique. Serait-ce, alors, que la loi est récente, et ne peut encore être appliquée ? Elle est déjà vieille de bientôt vingt ans ! Serait-ce donc, contrairement à ce qu’on raconte, qu’il y aurait, en réalité, sur le marché scolaire, moins de brevets obtenus que de places à donner ? Non plus, car les mêmes États de situation accusent, depuis environ dix ans, une moyenne de dix mille brevets élémentaires, et deux mille brevets supérieurs, obtenus chaque année par les jeunes filles, c’est-à-dire, à l’heure qu’il est, une circulation approximative et minima de cent à cent dix mille brevets de tout genre, quand nous constatons seulement, sur les derniers relevés, 89 665 institutrices de toutes écoles, privées, publiques, laïques et congréganistes. Que sont devenus, et que deviennent les brevets qui manquent ? Affectons-en dix mille aux disparitions nécessaires, faisons la part de la mort et du déchet, et nous aurons encore à nous demander où sont passés les quinze ou vingt mille autres. Que peuvent bien aller faire les brevets supérieurs au Jardin de Paris, quand on manque de brevets élémentaires dans les écoles ?

Et ce n’est même pas là les seules explications qu’on ait envie de réclamer aux tableaux ministériels. Il existe encore, à l’heure qu’il est, 1 360 communes qui n’ont pas d’école de filles. Pourquoi ? Et la prétendue « pléthore » ? Ne serait-elle qu’une légende, au moins à certain point de vue ? On voit bien, en 1895, quatre mille aspirantes au brevet simple dans la Seine, mais on n’en découvre déjà plus que huit cents dans le Nord, cinq cents dans la Gironde, deux cent quatre-vingts dans les Bouches-du-Rhône, et l’on tombe ensuite à des départemens où leur chiffre n’atteint pas cent. Trente-neuf brevetées élémentaires pour toutes les Hautes-Alpes ! Cinquante et une pour l’Aube, trente-trois pour l’Ariège, trente et une pour le Tarn-et-Garonne, vingt-six pour la Haute-Marne, et d’autres relevés aussi brillans, dans nombre d’autres pays ! Beaucoup de fonctionnaires, quand on leur demande « où en sont les institutrices », hochent la tête, font la grimace, et vous répondent avec mystère : « Nous en avons trop… Nous décourageons le mouvement. » Est-il bien nécessaire de le décourager dans les départemens où l’enthousiasme scolaire se traduit par trente brevets simples, et six brevets supérieurs, pour deux cent mille habitans ? Que cachent donc exactement ces chiffres désillusionnans ? Comment une pareille disette d’institutrices dans tant de départemens, s’il y a tant d’institutrices à placer, et pourquoi tant d’institutrices non brevetées, quand toute institutrice doit l’être ? Faudrait-il voir là l’effet d’un esprit de secte et de favoritisme ? Tout vous serait-il accordé, même sans titres, quand vous n’allez pas à la messe, et tout vous serait-il refusé, malgré vos titres, quand vous y allez ? Est-ce, au contraire, que beaucoup de brevetées ne veulent pas avoir affaire à l’Etat, et préfèrent d’elles-mêmes l’enseignement privé ? Est-ce, encore, par hasard, qu’elles tournent parfois si mal, et tombent dans une morale si indépendante, que la République elle-même la juge trop libre, et qu’elles finissent alors, malgré leurs brevets, ailleurs que dans les écoles ?…


II

J’ai visité l’Ecole normale de Sèvres, et nous entrons là dans une élite, dans une catégorie féminine du monde enseignant tout à fait exceptionnelle et restreinte, celle des professeurs. Le professeur a dépassé le brevet supérieur, est monté encore dans la hiérarchie, et se trouve apte à l’enseignement secondaire dans les lycées et les collèges de jeunes filles. Il ne se présente, chaque année, et pour toute la France, qu’une centaine de concurrentes aux certificats d’aptitude à cet enseignement, et l’on n’en reçoit qu’une vingtaine. Pour l’agrégation, le chiffre se réduit encore, et l’on ne crée même plus, je crois bien, des agrégées tous les ans. Si les institutrices sont une foule, les professeurs et les agrégées sont donc une aristocratie, et les annuaires, où l’on voit une armée d’environ 90 000 institutrices de toutes écoles, ne mentionnent guère qu’un petit corps de 250 ou 300 professeurs et agrégées. C’est l’état-major à côté de la troupe, et l’école-mère où il se forme, au moins en majeure partie, est précisément l’Ecole de Sèvres. C’est la rue d’Ulm des jeunes filles.

Fondée depuis dix-huit ans et installée dans l’ancienne manufacture, l’Ecole en occupe les vastes et hautes constructions blanches dont les multitudes de fenêtres s’ouvrent, dans une échappée, sur Paris. Elle pensionne soixante élèves, reçues au concours, obligées de justifier du brevet supérieur ou du certificat de fin d’études secondaires, et les garde trois ans. Elles doivent avoir au moins dix-huit ans, vingt-cinq au plus, et la pension est gratuite, sauf pour quelques étrangères admises par exception, en vertu de protections diplomatiques, et dont l’intrusion est fort mal vue dans l’école. Les études sont sectionnées en quatre spécialités : histoire et géographie, lettres, sciences physiques et naturelles, mathématiques. On choisit, en entrant, l’une ou l’autre de ces sections, et l’on en sort, au bout du temps voulu, avec l’un des certificats d’aptitude correspondans. Les élèves, en général, sont de bonnes familles sans fortune, filles de fonctionnaires, d’officiers, de pasteurs protestans, et naturellement destinées à des situations modestes et distinguées. Les « filles de pasteurs » ont une inclination toute spéciale pour l’établissement, et les protestantes y sont même en nombre égal à celui des catholiques. C’est la note de la maison. On y compte aussi quelques israélites. Toutes, d’ailleurs, autant qu’en peut juger le visiteur qui passe, paraissent gaies, simples, actives, heureuses d’être là. J’en rencontre quelques-unes dans le jardin. Elles se promènent deux par deux, causant et se tenant par le bras, dans le vieux parc en gradins et en terrasses. En longeant un corridor, j’en aperçois d’autres dans une salle, à travers un grand vitrage, en train de suivre un cours ; on vient d’allumer le gaz, quoiqu’il fasse encore jour, et elles écoutent, en prenant des notes, le professeur dont on voit les gestes, mais qu’on n’entend pas parler. D’autres feuillettent des volumes dans l’immense bibliothèque, qu’égayent les boiseries Louis XV, et qui a comme une longueur d’avenue. Peu de coquetterie, et même pas de coquetterie du tout. Quelques-unes ont des binocles, quelques autres des tabliers, et toutes, ou presque toutes, un fichu de laine tricotée qu’elles serrent frileusement sur leurs épaules, avec un ébouriffement de grandes écolières, que la préoccupation de leurs études empêche de penser à être jolies.

Ce qui vous frappe le plus dans la maison, c’est l’air déjà ancien de l’Ecole, et son apparence de durée déjà longue, malgré son peu d’existence. L’un des défauts, et le défaut forcé de nos écoles normales de filles, est ce qu’elles ont, en général, de trop neuf, de trop frais, de trop peu essayé et mis au point, et, par conséquent, d’un peu problématique et inquiétant. On y éprouve l’espèce d’effroi ressenti par les personnes qui prenaient les premiers chemins de fer, et qui avaient peur d’y sauter. Cette sensation, on ne l’éprouve pas à Sèvres. Est-ce l’effet du local où l’on sent des souvenirs, des vastes corridors que leur vieillesse rend religieux, des escaliers, des salles et des murs séculaires, de tout ce qu’ont d’antique et de respectable l’atmosphère, l’aménagement et la sonorité de la maison ? Est-ce l’origine honorable, et de bonne bourgeoisie, des maîtresses et des élèves ? Est-ce le bon ton de la direction ? N’est-ce pas aussi un peu ce que contient de moralisant une culture intellectuelle vraiment élevée ? L’école n’a pas, quoi qu’il en soit, ce je ne sais quoi de cru, de non hérité et de sans lendemain, des autres écoles actuelles, et les jeunes filles, d’ailleurs, comme nous l’avons dit, n’y sont pas sans éducation, c’est-à-dire sans traditions. On entrevoit, dans leurs chambres, en passant dans les corridors, un crucifix, un rameau de buis, un chapelet accroché au-chevet d’un lit. La maison est aussi laïque que possible, mais un « certain esprit laïque » n’en a pas glacé et desséché l’air, et les restes du passé n’y sont pas systématiquement et ostentatoirement insultés. Tout n’y disparaît pas sous des plâtres révolutionnaires et des photographies de politiciens.

Quel avenir, cependant, s’ouvre à ces jeunes filles bien élevées, et douées de la valeur exceptionnelle que leur donnent leur admission et leur séjour à l’école ? Un avenir fort incertain. L’enseignement secondaire des filles comprend 35 lycées et 28 collèges, impliquant un personnel de 600 à 700 professeurs, chargées de cours, institutrices primaires, maîtresses répétitrices et directrices, en dehors des spécialités. Mais l’élève de Sèvres, dans la pratique, ne trouve pas toujours, ni tout de suite, une position. Elle se doit à l’État, mais l’Etat ne se doit pas à elle ; le personnel actuel est jeune, il y a peu de postes à pourvoir, et elle patiente, elle attend. Elle a beau être munie de son certificat, voire de la licence et de l’agrégation, les places sont occupées, il n’y a rien pour elle, et la faveur, d’autre part, est toujours là. A-t-elle des protections ? Connaît-elle des députés ? Sait-elle se pousser ? Est-elle « bien pensante. » ? Autant de chances pour elle de ne faire qu’un stage abrégé !… Mais si elle n’est hantée, par hasard, que de préoccupations transcendantes, des sciences ou des pensées auxquelles ses maîtres l’ont initiée, si elle manque d’intrigue, d’entregent, d’amis politiques, il lui faudra peut-être attendre et patienter bien longtemps, vivoter d’on ne sait quelles pauvres et plates besognes, avant de voir arriver les 2 500 francs en province ou les 3 000 francs à Paris, qu’elle rêvait autrefois après l’étude, en remontant, au bras d’une amie, les pentes et les gradins du parc, dans les vieilles allées pleines de feuilles et jalonnées de vases de fonte !


III

La plus haute école normale de filles, après l’école de Sèvres, est celle de Fontenay-aux-Roses, où se forment les maîtresses d’écoles normales primaires de province. C’est le centre du réseau, l’école-source d’où coule, par tous les conduits de l’Etat, dans toutes les cervelles féminines, l’esprit scolaire de la République. De fondation récente, ainsi que Sèvres, elle compte également une soixantaine d’élèves, toutes pensionnaires, reçues au concours, et non seulement logées, nourries, instruites gratuitement, mais touchant même, tous les ans, pour leurs déplacemens et leurs menus frais, 250 francs d’allocation. L’aspirante à Fontenay doit avoir atteint dix-neuf ans, n’en pas avoir dépassé vingt-cinq, et se trouver munie, pour se présenter à l’admission, soit du brevet supérieur, soit du diplôme de bachelier, soit du certificat d’études secondaires. Il y a, chaque année, trente places à prendre dans la maison pour 150 candidates, et l’élève, ensuite, une fois admise, fait des lettres ou des sciences, selon son choix. Quant au règlement, il se résume dans un mot : elles sont libres. Libres, pendant les études de travailler à ce qu’elles préfèrent ; libres, pendant les récréations, de se promener, de coudre, de sortir, d’aller où bon leur semble ; libres, le dimanche, de passer leur journée comme elles le veulent ; libres de lire, dans l’école même, tous les livres et tous les journaux qui peuvent les tenter.

— L’école, me dit la directrice, Mlle Saffroy, ne reçoit à titre officiel qu’un seul journal et deux revues, mais ces demoiselles peuvent apporter et lire dans leur chambre tout ce qu’elles veulent.

— Tout ce qu’elles veulent ?

— Absolument tout ce qu’elles veulent.

— N’est-ce pas un peu excessif ?

— Et pourquoi ?

— C’est qu’il se publie aujourd’hui des choses qui, pour les jeunes filles…

— Ça les regarde !

— Et l’Ecole ne reçoit elle-même que les deux revues et le journal en question ?

— Elle ne reçoit que cela.

— Reçoit-elle le Figaro ?

— Jamais !… Nous ne connaissons pas ce journal-là !

— En somme, c’est la liberté ?

— C’est la liberté ! Nous sommes une école foncièrement démocratique et républicaine… Vous ne le voudriez pas autrement !

La figure morale de l’élève de Fontenay se dessine déjà dans cette jeune fille de vie libre, chevronnée de certificats, « essentiellement démocrate et républicaine », et dans l’éducation de laquelle il faut aussi noter, plus encore qu’à Sèvres, un fort alliage de protestantisme. Le règlement adjoint un directeur à la directrice, et ce directeur, jusqu’ici, a toujours été un ancien pasteur. Ce fut d’abord M. Pécaut, c’est aujourd’hui M. Steeg, et M. Pécaut a même laissé dans l’école une façon de légende, et de légende fort honorable. Il réunissait tous les matins les élèves dans une conférence, et leur exaltait l’esprit sur leur mission de citoyennes et d’éducatrices, leur rôle de prêtresses de l’instruction. L’élève de Fontenay se trouvait-elle mal de cette surexcitation ? Y perdait-elle en esprit positif ce qu’elle y gagnait peut-être en dangereuse élévation de sentimens, et l’esprit laïque de M. Pécaut, par cela même qu’il s’élevait au-dessus du terre à terre pédagogique, ne semblait-il plus laïque à d’autres esprits encore plus laïques que le sien ? Toujours est-il qu’on le remplaça, mais son souvenir est toujours là, et M. Pécaut ne mourra pas dans l’école. Il y aura toujours dans la maison quelque chose de l’idéal qu’il essayait de faire luire, comme une petite lueur d’aube, dans ses instructions matinales.

— Monsieur, me disait une jeune fille en m’ouvrant la porte d’une grande salle basse où s’alignaient des chaises devant la tête de déesse agricole de la République modérée, c’était là que M. Pécaut faisait ses conférences du matin !…

Tout le détail de cette vie d’école, et la sélection à laquelle on soumet l’élève, et le degré auquel on pousse ses études, et l’exaltation qu’on lui avait d’abord inspirée, et le scrupule avec lequel on ne la jugea pas ensuite assez dosée, et l’espèce de prudence pratique qu’on met à contenir chez elle l’exubérance libre penseuse par les caïmans calvinistes, tout cela prouve, en résumé, la sollicitude spéciale, la prédilection particulière et l’amour jaloux dont le gouvernement entoure ses filles de Fontenay. Elles sont sa pépinière de vestales démocratiques, sa réserve de zélatrices et, comme on l’a dit, son « Port-Royal laïque ». Et quelle installation parfaite, gaiement choisie, et plus moderne qu’à Sèvres ! Quelle avenante et jolie école ! Glaire, sur le coteau, à l’entrée de la petite ville, près du chemin de fer qui siffle, et toute rafraîchie par l’odeur des bosquets ! C’est peut-être bien Port-Royal, mais on n’y voit pas les Arnauld.

Que devient plus tard, cependant, elle aussi, comme éducatrice et comme femme, l’élève de Fontenay-aux-Roses ? Nous n’aurons pas à la chercher, comme on le pense, dans la cohue des institutrices déclassées, et elle sort, d’ailleurs, de la maison avec le rang de professeur. Mais l’Etat récolte-t-il avec elle tout ce qu’il sème, ou ce qu’il croit semer ? Retrouve-t-il l’effort qu’il a fait dans le résultat qu’il obtient, et ses filles de Fontenay retrouvent-elles toujours elles-mêmes, dans ce que leur accorde la vie, les espérances et les promesses de l’Ecole ? L’élève de Fontenay sort généralement d’un milieu plus humble que celle de Sèvres, et le Musée pédagogique nous renseigne sur ce point avec exactitude. Elle arrive souvent de « la plus humble famille rurale. » Elle est fille de paysans, de petits commerçans, du petits employés, d’ouvriers, de cultivateurs, de demi-bourgeois de village ou de petite ville. Elle a des frères, des sœurs, des oncles, des tantes, des parens et des alliés bas placés, petits métayers, petits boutiquiers, domestiques. Elle a peut-être elle-même hésité entre la carrière de femme de chambre et celle d’éducatrice, et le bureau de placement l’aurait recueillie si Fontenay lui avait manqué. Est-ce une raison de médire d’elle ? Bien loin de là, et rien n’est plus louable que cette vaillante fille partie de si peu, et parvenue à l’une des plus hautes écoles du pays. Mais que peut-elle bien penser, une fois à l’école, et quelles réflexions doit-elle faire ? Que s’y produit-il dans son esprit ? Elle a passé victorieusement par des examens et des concours où des multitudes d’autres ont échoué, et ce serait déjà là pour toute jeune fille, c’est à plus forte raison pour elle, un premier motif d’exaltation. Et la voilà maintenant au sommet de l’échelle, parmi les cinquante filles les plus intelligentes de France ! On la loge et on la nourrit pour son mérite, on lui donne pour professeurs les professeurs de la Sorbonne et les membres de l’Institut, et l’avenir s’ouvre devant elle tout radieux, tout illuminé. Et toutes les sensations qu’elle reçoit de ces succès, des perspectives qu’ils lui montrent, elle ne les éprouve pas en jeune fille isolément favorisée par le sort, et que son isolement maintient dans la circonspection et la crainte, mais en corps, au milieu de compagnes qui les ressentent comme elle, et avec la force, l’intensité, l’assurance, la griserie de l’entraînement commun ! Comme la petite ville ou le village, la boutique pauvre, la chaumière au pavé rugueux, le père en blouse, l’oncle jardinier, la mère en marmotte, comme tout cela doit parfois lui sembler loin ! Et quels rêves elle doit faire, quelles idées ne fermentent pas en elle, dans cette belle maison de Fontenay, entre la visite du ministre et le cours de l’académicien ! Aura-t-elle même, dans tout cela, le fonds de bon sens que donne à une fille pauvre une éducation première un peu relevée, où elle aura pu apprendre le mépris de ce qui brille par la connaissance même des gens qu’elle a vus briller ? Il faudra, évidemment, à l’élève de Fontenay, après ces grandes espérances, ou de grands avantages capables de la satisfaire, ou une grande foi capable de la soutenir : la foi des missionnaires et des sœurs de charité. Mais il ne semble pas, malheureusement, qu’elle ait ni grande foi ni grandes satisfactions ; et l’on ne voit guère de grand pour elle que la chute entre son existence à l’École et celle qui l’attend au dehors, dans la vie scolaire ordinaire. Elle est bien, en général pourvue d’une place, mais toujours modeste, même quand elle paraît ne pas l’être, petitement rétribuée, avec toutes sortes de difficultés pratiques, de broussailles professionnelles, de soucis terre à terre, dans des établissemens dont les sujets sont des paysannes mal dégrossies, toutes destinées qu’elles soient elles-mêmes à faire des institutrices. Et cette maigre situation ne lui est même pas absolument garantie. Vis-à-vis d’elle non plus, l’Etat ne s’engage à rien, et la pauvre fille restera peut-être aussi dans la détresse. Ce ne sont donc pas les satisfactions matérielles ou honorifiques, le gain ou l’agrément qui la satisferont jamais. Est-ce donc alors la foi qui trouve sa récompense en elle-même, qui est sa propre plénitude, et rend heureux au milieu des pires tracas ? Mais où l’aurait-elle apprise, et comment, cette foi, la pratiquerait-elle ? Elle ne pourrait la trouver que dans la religion, et la neutralité religieuse la plus sèche, la plus froide, lui est ordonnée ! Il lui faudrait avoir la résignation d’une carmélite, et tout est mis en œuvre pour lui donner l’ambition d’une individualiste féroce. La novice, au couvent, ne détache pas ses yeux d’un permanent idéal de renoncement et d’au-delà. Mais l’élève de Fontenay ? Comment la prépare-t-on au métier d’abnégation qui devrait être le sien ? Que lui montre-t-on comme symbole et comme idéal ? Que voit-elle autour d’elle, en guise de figures sublimes, excitant au sacrifice ? Partout, sur tous les murs, à tous les tournans de salle, dans tous les corridors, elle voit le portrait de M. Jules Ferry ! Elle ouvre une porte ? Voilà M. Jules Ferry de face. Elle en pousse une seconde ? Voilà M. Jules Ferry de profil. Elle en prend une troisième ? Voilà M. Jules Ferry de trois quarts !

J’assistai, pendant ma visite, à la conférence d’histoire. Le conférencier est M. Melouzay, et rien n’est plus distingué que son cours. Rien de plus attachant non plus que les physionomies des élèves, et leur docilité enfantine à reproduire la parole et les vues du maître, en y mettant déjà un commencement d’assurance professorale. Ce n’est pas tout à fait le petit monde de Sèvres, et l’on y sent quelque chose de plus plébéien, quoique l’extérieur et la toilette soient les mêmes, avec le même fichu de laine, et le même négligé studieux. La leçon portait sur l’administration et la politique de Napoléon, et les jeunes filles écoutaient dans une attention profonde. On sentait un sujet brûlant, traité toutefois de haut, et devant un auditoire discipliné. Tout à coup, cependant, il y eut un rire brusque et sourd, une petite explosion d’ironie subite et contenue, à ces mots de la Constitution de l’an VIII : Le gouvernement de la France est la République, Napoléon est Empereur. « Education essentiellement démocratique et républicaine, m’avait bien dit Mlle Saffroy ;… vous ne le voudriez pas autrement !… » Et, commentant le Concordat, M. Melouzay, un instant après, appelait assez étrangement le clergé français « les prêtres de Christ », au milieu d’un religieux silence. Que pouvaient bien signifier ces « prêtres de Christ ? » A la fin de la conférence, le professeur et la directrice restèrent quelques instans à parler de l’Ecole, et leur sollicitude pour elle, dans cet échange d’impressions entre deux portes, me parut encore plus vive que je ne l’aurais imaginée. Mais l’inquiétude, et une inquiétude assez vivo, en semblait le fond. Quelle femme devenait, dans la vie, la jeune fille sortie de leurs mains ? Quelle éducatrice, quelle missionnaire, formait le « Port-Royal » laïque, son enseignement républicain, et la contemplation de Jules Ferry ?… Ils avaient l’air, sans trop se le dire, tourmentés par l’incertitude de leur œuvre, et toute l’histoire de Fontenay semble être, effectivement, dans cette incertitude. C’est un roman dont le premier chapitre est beau, mais où quelque chose vous donne des craintes pour la suite.


IV

La loi sur l’enseignement primaire prescrit dans chaque département une école normale d’institutrices, et celle de la Seine est à Paris, boulevard des Batignolles. L’entrée est quelconque. Un bout de façade blanchâtre et bas, une lourde porte cochère toujours fermée entre des croisées à vitres ternes, et deux lettres de fer suspendues au-dessus de la porte, le R F percé de petits trous à gaz destiné à faire flamber le soir les initiales de la République, c’est tout ce qu’on voit sur la rue. Une cour pavée vient ensuite, avec un parloir au rez-de-chaussée de l’aile gauche. Parloir très propre, sombre et ciré, où le buste de la « Marianne », coiffé du bonnet connu, tient compagnie à la figure attristée de M. Carnot. L’école des Batignolles compte environ quatre-vingts pensionnaires, les admet au concours, en reçoit trente tous les ans, et en propose trente aux postes vacans. L’éternelle question revient encore ici : les trente élèves sortantes sont-elles toujours sûres d’être pourvues ? Non, et pas plus qu’ailleurs ! Le département de la Seine n’a-t-il donc pas, chaque année, trente places libres ? Il en a une soixantaine ! Comment, dès lors, l’élève des Batignolles peut-elle quelquefois rester en détresse, et comment n’obtient-elle assez souvent que des places d’adjointes dans les écoles maternelles ? Etait-il bien nécessaire de subir le concours d’entrée, d’obtenir le certificat de sortie, pour aboutir à une place où le brevet élémentaire seul est exigible, et surtout pour ne pas même y arriver ? Qui donc nomme à ces places, et à qui les donne-t-on ?

L’esprit de l’école, cependant, ne doit pas être pour déplaire aux politiciens du département, et l’on y sent, à certains signes, une atmosphère particulièrement civique. Fontenay est déjà plus « laïque » que Sèvres, mais Batignolles est encore plus « laïque » que Fontenay. Ce n’est plus ici la République modérée, avec ses attributs champêtres, mais la République révolutionnaire, avec sa cocarde et son bonnet ; et son buste, de loin en loin, montre sa silhouette dans les salles, comme pour recommander la maison aux conseillers généraux ou municipaux, et bien insister sur la nuance de l’établissement. Laïque ! Tout vous crie qu’il l’est à fond, dans ses pierres, dans ses murs, et qu’il n’y existe pas un moellon qui ne le soit pas. Et cette impression laïque s’accentue peut-être encore au dortoir ! Vous n’apercevez pas un seul emblème, une seule image, un seul signe, d’une religion, d’une faiblesse, d’un souvenir, d’un enfantillage, d’une superstition quelconque, dans une seule des cinquante ou soixante alcôves où toutes les jeunes filles ont chacune comme une petite chambre. Est-ce le règlement qui s’effaroucherait du plus léger indice religieux ou sentimental ? Est-ce la peur de déplaire aux autorités par un bout de buis ? Ces demoiselles seraient-elles déjà arrivées d’elles-mêmes, et tout naturellement, au parfait matérialisme ? On ne sait pas ! Mais c’est nu, froid, vide, comme le néant lui-même, et tout est seulement très propre, très net, très ciré, très bien frotté. On éprouve même comme une sensation de couvent, en même temps que de négation. C’est le même aspect de régularité tyrannique, de symétrie glaciale, de minutie réfrigérante. Seulement, c’est le couvent sans Dieu, c’est le couvent rouge ! Comment favorise-t-on aussi peu une pareille maison, et n’a-t-on même pas toujours trente places à lui donner, sur soixante dont on dispose ? Où Paris prend-il donc ses institutrices, et comment les lui faut-il ?

Le type de l’institutrice communale, tel qu’il sort des quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq écoles normales de France, n’existe pas à proprement parler, et il ne se trouve, on le devine, que fort peu de rapports, entre l’élève des Batignolles et celle de Cap ou de Quimper. L’institutrice de Paris est généralement la fille de petits employés et de petits entrepreneurs. Ses parens sont petits marchands, petits comptables, petits professeurs, petits agens de l’Etat, ouvriers, revendeurs, cultivateurs de banlieue, demi-artistes, artistes de quartier. Les familles d’employés d’assurances donnent beaucoup à la profession. Cette origine, combinée avec les influences du métier, l’esprit administratif, et l’espèce d’athéisme de ménage que cette institutrice a d’abord respiré chez elle, pour s’assimiler ensuite celui de l’Etat, indiquent à peu près ce qu’elle est, ou doit être le plus souvent. C’est une fille ou une femme généralement obligée de plaire aux énergumènes et aux gens sans moralité, quoique forcée elle-même d’être honnête, tout en ne pouvant avoir qu’une moralité sans base. Il lui serait impossible de diriger son école, si elle pratiquait, pour son compte propre, les principes de négation et de subversion qu’elle doit paraître approuver, et elle ne pourrait pas, d’autre part, occuper sa place, si elle ne flattait pas les meneurs et les sectaires qui la nomment ou la font nommer. Il en résulte, sauf exception, une révolutionnaire de tenue correcte, une femme plus instruite qu’une bourgeoise, tout en restant une sorte d’ouvrière, et dépendant souvent de ce qu’il y a de pis, tout en devant avoir l’air de ce qu’il y a de mieux, quelquefois même en l’étant peut-être. Avec les institutrices de province, autres figures, et qui vont encore varier entre elles, selon l’espèce de province. L’institutrice de la grande ville régionale ressemblera d’ordinaire à celle de Paris, mais les institutrices de sous-préfecture et de chef-lieu de canton en différeront du tout au tout, et il faudra même distinguer entre ville et ville, canton et canton, village et village. Dans beaucoup de petites villes, et la plupart des campagnes, l’institutrice va à la messe le dimanche, et ne pourrait pas ne pas y aller. Elle y va sans zèle, et y affecte même de la froideur, pour ne pas déplaire au gouvernement, mais elle y va, pour ne pas non plus déplaire au pays. Et il faut la voir à l’office, dans certaines localités ! Elle n’est là qu’à titre privé, comme une unité dans le nombre des paroissiennes ; mais elle y est tout de même, et cette double préoccupation de ne pas être là comme institutrice, par égard pour l’Etat, et d’y être pourtant comme femme, en vue de la population, perce visiblement dans sa tenue. Ni trop respectueuse, ni trop irrespectueuse, ayant à manquer de piété tout en ne manquant pas de convenance, se trouvant forcément à côté de ses élèves tout en ne devant pas être avec elles, elle a le maintien le plus transi et le plus embarrassé dont puisse s’amuser un psychologue. La pauvre femme s’en tire, mais avec des mea culpa qui se cachent, des agenouillemens en retard, et des signes de croix qui n’aboutissent pas. Quelle espèce d’âmes peut bien donner aux institutrices communales toute cette hypocrisie forcée ? Croient-elles à quelque chose, ou ne croient-elles plus à rien ? On l’ignore, et elles ne savent sans doute elles-mêmes qu’une seule chose, c’est qu’elles veulent garder leur place.

Je vois toujours l’institutrice laïque d’un chef-lieu de canton, un dimanche de foire, dans un pays du Centre. Elle était allée le matin à l’église, mais se réhabilitait l’après-midi en allant sur les chevaux de bois, pendant que son mari plaçait du vin au café de la gare. Tout au bout du foirail, au milieu des tirs, des roulottes de somnambules et des installations de fritures foraines, les chevaux de bois tournaient, dans un vacarme d’orgue, et tout le monde y remarquait, sur un coursier jaune clair reverni de frais, aux naseaux écarlates, et qui avait l’air de pousser des hennissemens rouges, une forte et grave personne, d’une élégance voyante, et d’une corpulence un peu solennelle pour tourner ainsi au bout d’une barre de fer, au milieu des gamins et des petites filles. Elle avait un chapeau couvert de fleurs, une figure à la fois sévère et humide, légèrement estompée de barbe, et une longue jupe bruyante qui volait sur la piste en laissant voir le bout d’un bas de soie à coins, où pendait une grosse cheville terminée par un petit soulier. Le plus singulier, c’était que cette sérieuse personne ne manquait pas une tournée. Les autres amateurs, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfans, les paysannes, descendaient, leur tour fini, et d’autres jeunes gens, d’autres enfans et d’autres paysannes prenaient leur place, mais la grosse dame ne descendait pas, et ne bougeait pas de son cheval jaune qui semblait, à chaque tour, se cabrer de plus en plus, et hennir de plus en plus rouge. Elle y était comme vissée, à demeure, véritable centauresse, et on la voyait toujours repasser, sévère, imperturbable, cramponnée à sa barre de fer, avec sa jupe volante, sa prestance solennelle, sa barbe, et le coin brodé de son bas de soie, dans le tournoiement des chevaux, le claquement des drapeaux et les vociférations de l’orgue. Elle avait même là si grand air, tant de componction et tant d’autorité, qu’elle semblait y prendre un plaisir élevé… Etait-ce bien vraiment l’institutrice ?… Je voulus encore m’informer, mais on ne m’avait pas trompé. Le chef-lieu de canton avait une école laïque de filles, toute neuve, superbement bâtie, et c’était bien madame la directrice.

Dire que, parmi les trente ou trente-cinq mille institutrices communales de France, il y en a de méritantes, est presque superflu, et quelques-unes même sont admirables. Envoyées dans de méchans pays, de mauvais quartiers, au milieu d’exaspérantes ou terribles difficultés, et souvent chargées de famille, avec de vieux parens à soigner, des enfans à élever, elles ont encore la vertu d’aimer les enfans des autres, et la science de se les attacher. Mais on confie aussi quelquefois les écoles aux éducatrices les plus étranges, et dont l’étrangeté, d’ailleurs, n’excède pas celle de certaines bibliothèques scolaires où figurent les ouvrages les plus grossièrement incendiaires ou scandaleux. La « Marianne », dans ces écoles-là, n’est plus une simple garniture de cheminée, mais un symbole efficace, avec tout ce qu’il peut comporter. Elle est incarnée dans la directrice même de la maison, la pétroleuse et la virago municipale, ou quasi municipale, à laquelle on ne craint pas de livrer des enfans.

Il s’était fondé à Paris, il y a une quinzaine d’années, dans le premier feu de la laïcisation, une société composée de francs-maçons militans et de conseillers municipaux, dite Société des Ecoles Libres Laïques. Ces écoles, sans avoir un caractère ouvertement communal, n’en étaient pas moins autorisées par la Ville, patronnées par la municipalité, et le simple exposé de leurs règlemens suffisait déjà à vous édifier. On y donnait congé aux petites filles le jour de l’exécution de Louis XVI, et la directrice avait ordre de leur adresser des instructions exaltantes sur tous les événemens similaires. De fondation, on ne laissait jamais passer l’anniversaire d’une guillotinade célèbre sans en faire une fête pour les élèves. En histoire, en littérature, il était interdit de prononcer le mot de « Dieu », on le remplaçait par le mot de « Nature » ; et la « Trêve de Dieu » par exemple, dans cet enseignement extraordinaire, donné par des institutrices souvent extraordinaires elles-mêmes, devenait la « Trêve de la Nature. » Pierre l’Ermite partait pour la croisade en s’écriant : « La Nature le veut ! », et le petit poisson de La Fontaine lui-même ne devait plus compter sur « Dieu » pour lui « prêter vie ». Les conseillers municipaux étaient inflexibles sur ce point. J’ai causé avec quelques-unes des personnes chargées alors de répandre cette instruction, et elles en ont gardé une stupeur qui dure encore. Leurs petites élèves ne s’occupaient que de politique, méprisaient leurs parens parce qu’ils travaillaient, et se rendaient en « monômes » aux portes des églises pour insulter les premières communiantes. L’une des femmes qui formaient cette jeunesse était la veuve d’un ancien général de la Commune, et les souvenirs de ses anciennes collègues deviennent ici tellement vifs qu’ils ne peuvent plus se raconter.


V

Une inquiétude, et qu’on ne pense même pas à cacher, tourmente en ce moment le monde de l’enseignement. Plus on se met en frais pour les écoles, plus on en bâtit, plus on en ouvre, et moins on y va. Plus la République offre aux populations son instruction gratuite, laïque et obligatoire, et plus la population scolaire diminue. Ici encore, c’est la statistique ministérielle qui parle, et certains rapports qualifient même de « foudroyante » cette dépopulation d’un nouveau genre. « Espérons, écrit le rapporteur de 189S, qu’ici se cache quelque erreur, quelque jeu de chiffres… S’il fallait voir là le commencement d’un mouvement régulier de dépression, quelles alarmes ne devrions-nous pas concevoir, non seulement pour l’école, mais pour le pays ! » Et même inquiétude, même anxiété profonde, au sujet des institutrices, dans tous les propos, toutes les confidences, toutes les conversations des gens compétens, et d’une compétence officielle ! Ils doutent, ils ont peur, ils se demandent ce qu’ils font, et ne savent pas où ils vont. A-t-on raison de faire des institutrices les femmes qu’on fait d’elles ? On n’en est pas sûr ! Est-il bon d’en faire des libres penseuses et ne devrait-on pas en faire plutôt des chrétiennes ? Qui sait ? Sont-elles honnêtes ? Oui. Le seront-elles longtemps ? Question. Que sont-elles quant à présent ? On ne se plaint pas encore trop. Que seront-elles demain ? On tremble. Vous n’entendez pas un maître sensé, une maîtresse ou une directrice raisonnables, un fonctionnaire sérieux, dont la pensée ou le silence ne se résume dans ces formules alarmées. Vous ne lirez pas, dans les recueils spéciaux, un article sur la situation, la vie, l’avenir des institutrices, sans y retrouver, à un degré quelconque, dans une page ou dans une ligne, cette inquiétude et ce doute, quand ils ne sont pas le fond, le cri de tout l’article. Et tout, en effet, peut inquiéter ! La grande majorité des femmes qui enseignent, ou se destinent à l’enseignement, vient de bas, avec des appétits et des prétentions : peu de morale et pas d’éducation. A-t-on de quoi remédier à cette origine, ajouter à ce manque de morale, corriger cette absence d’éducation, satisfaire ces prétentions, nourrir ces appétits, ou tout au moins les tromper et les amuser ? Inquiétude ! La foule des femmes qui enseignent n’est pas, d’autre part, la poussée puissante qu’on se figure, gênante mais généreuse, et qui donnerait partout, d’une façon générale, dix aspirantes pour une place. Il y a, comme nous l’avons vu, abondance sur quelques points, mais pénurie dans tout le reste, et vous voyez des engorgemens de trois et quatre mille candidates au brevet dans certaines villes, pendant que des départemens entiers n’en découvrent pas cinquante. Et pourquoi le trop-plein des pays instruits ne rétablit-il pas l’équilibre en se déversant dans les pays ignorans ? Parce qu’on n’est pas institutrice par vocation, mais par caprice. On veut bien l’être, mais on veut choisir sa place. On va très volontiers à Paris ou à Bordeaux, mais on ne veut pas aller s’enterrer dans un trou, et l’esprit de sacrifice, ou simplement de devoir, est le dernier qu’on se flatte d’avoir. On fait une affaire, on n’exerce pas un apostolat. Ambition, prétention, vanité, volonté de jouir générales ! Et tout le monde rêve de la grande ville, personne ne veut des petits pays. Ici, pléthore jusqu’à crever ; là, anémie jusqu’à mourir. Inquiétude !

Inquiétude également, et inquiétude assez vive, pour le petit monde des professeurs, licenciées, agrégées, répétitrices, maîtresses et directrices de lycées !… Certains de leurs maîtres voient avec terreur poindre en elles de futures adeptes des philosophies, des esthétiques et des excentricités décadentes, des perverties scientifiques et littéraires, des « rhéteuses », des espèces de doctoresses et d’étudiantes en dilettantisme. Et que peuvent bien promettre, en effet, des filles surmenées de concours, l’esprit surchauffé de poésie, de systèmes, de critique, de controverses, le cerveau surexcité par l’étude, et chez qui toute cette surexcitation ne doit trouver le plus souvent, comme fin régulière et effective, qu’une classe de quatrième ou de troisième à Grenoble ou à Montauban ? A quoi peut bien tourner pour une femme l’exaltation cérébrale, quand elle ne se calme pas dans le mariage, ne s’applique pas à l’amour, ou ne s’emploie pas dans la religion ? D’autres, il est vrai, ne voient pas la femme-professeur tomber dans le dilettantisme, et redoutent pour elle, au contraire, une sorte d’atrophie, de dessèchement d’âme et d’esprit. Ce qui les épouvante, c’est l’espèce de savoir mécanique et impersonnel, d’intelligence morte, d’enseignement sans vibration, de métier momifiant, auquel menace d’aboutir, chez la femme universitaire, une instruction qui tue souvent en elle toute vie et toute nature. Et les femmes arrivées au professorat, ou aux grades qui en sont la limite, ne semblent pas toujours elles-mêmes satisfaites ! Elles n’ont pas ce qu’elles auraient voulu avoir, et ne sont pas où elles pensaient être. Elles ont fait un effort énorme, épuisé en quelques années leur matière vibrante, et retombent, pour prix de tout cela, dans les antichambres des ministres, des recteurs et des députés. Sans place avec tous leurs diplômes, sans foi religieuse pour se résigner à leur sort, ayant peur de déplaire, peur de trop plaire, ennuyées quelquefois d’être jolies quand elles le sont, plus souvent ennuyées de ne pas l’être quand elles ne le sont pas, elles passent leur existence à solliciter, éternelles chercheuses d’apostilles et de protections, et ressassent, pour se guider et tromper leur détresse, les histoires d’intrigues administratives, de persécutions polies, de vilenies mijotées, qui courent dans leur monde pharisaïque. Le maire, dans cette ville, est un homme terrible ; l’inspecteur, dans une autre, est un Domitien d’Académie ; et la directrice, dans une troisième, entend faire entretenir sa batterie de cuisine sur le budget du cabinet de physique. Mécontentement, doute, angoisse, voilà donc les notes dominantes. L’administration est inquiète, les administrées inquiètes, et la clé de cette inquiétude est celle de l’anxiété qui tourmente et torture aujourd’hui tous les mondes : affolement du sentiment personnel par l’exaspération des idées démocratiques ; et perte de l’ancien bon sens chrétien, si chimérique en apparence, et qui était, au fond, si pratique !

Nous avons tous aperçu, dans une antichambre de ministère, de journal ou d’académie, une pauvre fille étrange et mal mise, qui attendait sur une banquette. Fille d’ouvriers, et très intelligente, elle était toujours la première à l’école, et ses parens rêvaient le brevet pour elle. Elle a même eu le brevet supérieur, mais son exaltation, alors, ne s’est plus contenue. Elle s’est vue licenciée, directrice de lycée, avec la rosette d’officier d’instruction publique à son corsage !… Comment, un jour, au plus beau de ses succès, s’est-elle brouillée avec son député, son préfet ou son sénateur, ou même a-t-elle voulu faire tomber son ministre ? C’est le mystère et le malheur de toute sa vie ; mais tout, à partir de ce moment-là, a été perdu pour elle. Elle s’est révoltée successivement contre tous les maires, tous les inspecteurs, tous les préfets, tous les examinateurs, tous les supérieurs quelconques à qui elle a pu avoir affaire, car tout ce qu’on lui a appris, comme on le lui a appris, n’a fait d’elle qu’une révoltée, et la plus douloureuse, la plus sotte des révoltées, une révoltée faible ! Et, plus elle se révolte, plus en même temps elle sollicite ! Moins elle est humble et incapable de l’être, puisqu’on lui a tout enseigné, excepté l’humilité, plus il lui faut s’humilier ! Et rien pour la calmer ou la consoler, pas même le coin d’église où elle pourrait aller pleurer, le cierge qu’elle pourrait y faire brûler, la prière qu’elle pourrait y faire ! Rien que sa misère, les souliers percés dans lesquels elle court, ses brevets encore plus percés que ses souliers, ses parens qui ne savent pas lire et dont elle balaye le taudis, les guenilles apocalyptiques sous lesquelles on la retrouve toujours sollicitant, et le portrait de M. Jules Ferry qu’elle revoit dans les antichambres ! Cette institutrice-là n’est pas toute institutrice, mais la peur et le cauchemar de presque toutes. Elle est le spectre qui se promène dans les couloirs, vient s’asseoir dans les bureaux et semble dire, dans ses loques et son odeur de misère : « Voilà ce que vous m’avez fait ! »


VI

Et si nous descendons à un certain enseignement privé, à tout ce qui fourmille de cours ou de leçons en chambre, à la foule énigmatique de toutes les maîtresses de quelque chose ou de n’importe quoi, à tout ce qui erre d’institutrices suspectes et fantaisistes, où allons-nous entrer, et qu’allons-nous voir ? La loi exige bien le « brevet simple » chez toute directrice de cours, et soumet bien les pensions à des visites d’inspecteurs et d’inspectrices ; mais on peut toujours, en fait, se dire brevetée, ou l’être même à la rigueur, sans offrir grande garantie, et l’inspecteur ou l’inspectrice, d’autre part, n’arrivent jamais que si on les appelle, en cas de scandale, c’est-à-dire inutilement. Tout, ici, est donc possible dans l’abîme qu’est Paris, celui qu’est la province, et le gouffre qu’est l’étranger. Laissons même de côté les institutrices qui se donnent un titre sans avoir le droit de se le donner, et prenons celles qui en ont un. Sait-on que les examinateurs, dans les examens du brevet simple, n’ont eux-mêmes, quelquefois, ou n’ont eu, jusqu’à présent, aucun titre pour le conférer ? De simples négocians, des électeurs influens, interrogeaient les candidates, en qualité de délégués, et s’y entendaient en histoire, en science, en grammaire, à peu près comme les jurés en justice. C’était le suffrage universel introduit dans la délivrance des diplômes, et nous devinons ce que peuvent ainsi valoir certains diplômes qui courent. Une fille a donc son brevet, et se met à donner des leçons. Elle n’a reçu aucune idée générale, aucune notion de morale élevée, de goût noble, aucune éducation de cœur et d’esprit, ni même de tenue et de langage, mais elle connaît la fruitière, le boucher, la blanchisseuse ; elle est la cousine du boulanger, la nièce du bureau de placement, et il y a, dans sa maison, un dignitaire de la franc-maçonnerie, ou un chanteur de café-concert, qui la recommandent ! Il n’en faut pas plus pour lui procurer des leçons, et lui achalander, dans son quartier, son petit commerce d’instruction, au milieu des autres commerces.

— Comment dites-vous ? demandait Mme X…, professeur de diction dans une mairie, à une jeune fille qui suivait son cours du soir et se destinait au théâtre… Vous dites Ipigénie ?

— Mais oui.

Ipigénie ?

Ipigénie.

— Mais Iphigénie, mon enfant !… On dit Iphigénie ! Où vous a-t-on appris à dire Ipigénie ?

— Mais au cours !

— Au cours de qui ?

— Au cours de Mlle Y…

— Mlle Y… dit Ipigénie ?

— Mais oui.

— Et elle fait un cours ?

— Mais oui…

De quel jour bien démocratique cet Ipigénie vous éclaire un cours, et la revendeuse d’instruction qui le fait ! Et quelles pelletées, quelles charretées d’histoires falotes, pourrait fournir tout ce monde bizarre et marron de débitantes et de colporteuses d’enseignement ! Que n’apprend-on pas souvent, dans leur entresol ou leur quatrième, derrière les plaques de leurs portes ! Et quelles espèces de métisses entre la servante et l’aventurière sont quelquefois, sinon souvent, toutes ces institutrices qui entrent dans les familles ! Quels marchés d’affranchies vieilles et jeunes de toutes les nations, ces annonces de journaux où viennent s’offrir des Russes, des Françaises, des Allemandes, et des personnes « très sérieuses », ou « disposées à voyager » ! Quel gouffre pour une jeune fille, ce gouffre de l’enseignement !

Jetais allé visiter, un soir, dans le quartier Saint-Jacques, un asile de nuit pour femmes. Vieille façade noire, et vieille porte lourde et bâtarde. Un guichet, un couloir, et une trentaine de spectres hâves, mangeant dans des bols sur leurs genoux, sous les becs de gaz d’une triste salle jaunâtre, dans une odeur d’eau grasse, au milieu du silence et des bruits de déglutition. Le directeur me montra l’établissement, les dortoirs, la cuisine, le pavillon des « vermineuses », et finit, en me reconduisant, par me citer le cas d’une hospitalisée.

Une jeune fille était venue le trouver, et lui avait demandé de la laisser coucher à l’asile, non pas trois nuits comme le permettait la règle, mais toutes les nuits, jusqu’à une époque indéterminée. Elle était institutrice, avait son brevet, et gagnait, avec cela, vingt-cinq francs par mois, sans logement et sans nourriture, dans une pension où elle restait toute la journée ! Ce n’était même pas de quoi manger ! Où pouvait-elle donc coucher, sinon au refuge ? Le directeur s’informa, vérifia l’exactitude de ce qu’elle lui avait dit, et lui accorda l’autorisation qu’elle désirait. Ce fut déjà pour elle un commencement d’espérance ! Elle partait le matin pour son institution, donnait ses leçons, déjeunait d’un petit pain, et revenait le soir à l’asile, où elle trouvait une soupe et un lit. Et elle resta là six semaines… Au bout de ce temps, on lui procura une place dans une famille, à cinquante francs par mois. Elle en pleura de joie. Logée, couchée, nourrie, et cinquante francs par mois ! c’était le salut ! Elle avait son brevet, elle savait enseigner, et pouvait enfin trouver le salaire d’une domestique !


MAURICE TALMEYR.