Les Feuilles de Zo d’Axa/Bombes nationales

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LES FEUILLES
BOMBES NATIONALES



Bombes Nationales


PERLE DES ANTILLES


La bombe lancée, lors de persécutions inoubliables, dans Barcelone en état de siège, quand passait, triomphant, le maréchal-garrotteur Campos, n’est certainement pas comparable à l’engin patriotique et national placé, en temps de paix, suivant les conseils du général Weyler, sous la coque d’un navire américain.

La petite marmite du général fit merveille.

Dans les eaux de Cuba, le Maine sauta mis en miettes. Deux cent cinquante matelots brûlés, déchiquetés, noyés… Du feu, du fer, le linceul des vagues. Un avertissement de l’Espagne :

Ici il y a des pièges à loup-de-mer.


Comme une nation avertie en vaut deux, il ne faut pas s’étonner de la prompte riposte américaine. Message du président, vote des chambres, ultimatum…

Les obusiers sont en batterie.

Et les obus s’en vont pleuvoir sur les ports ensoleillés. Américains et Espagnols tenteront de s’approcher des côtes où s’étagent les maisons blanches, où florissent des populations. Les bombes tomberont au hasard sur les villas et sur les cases, dans les faubourgs où les enfants jouent par les rues, sur les hôpitaux où les malades seront, d’un seul coup, guéris…

Ce sont les bombes civilisées.


Il y a un an, à cette époque, l’Espagne, la Catholique, faisait feu partout. À Barcelone, ce n’était pas encore le bûcher ; mais les fusillades crépitaient.

Le conseil de guerre, siégeant en permanence, exécutait sommairement dans les fossés de Montjuich. On torturait les prisonniers coupables d’une opinion. Les brodequins de l’Inquisition chaussaient les pieds de nouveaux martyrs.

On arrachait des ongles. On brûlait des chairs au fer rouge.

Des moines en cagoule circulaient avec des gendarmes, des officiers et des juges, allant de cellule en cellule questionner comme on questionnait au temps regretté de la Question.

Dans les colonies, là-bas, aux Philippines, à Cuba, la mère-patrie couvait ses petits.

Elle les couvait à petit feu.

On brûlait vif les irréguliers tombés aux mains des Espagnols, des réguliers, des séculiers. On réprimait les soulèvements des indigènes poussés à bout, pressurés d’impôts, mourant de faim, en les faisant mourir plus vite sous le sabre et sous le bâton. Dans les villages où, musique en tête, pénétrait l’Armée de la Reine, gisaient, après son passage, des cadavres de femmes violées…


Contre ses enfants rebelles, ses créoles, ses esclaves, ses nègres, l’Espagne chevaleresque développait allègrement ses qualités moyennâgeuses.

Qu’importaient les lois de la guerre ? ce code moderne de la boucherie puérile et honnête.

Il n’y a pas de droit de belligérance pour qui se révolte en son pays. Pas plus qu’avec les libres-penseurs, les républicains et autres anarchistes de la Métropole, l’Espagne traditionnelle et papaline ne se gênait avec les Cubains.

Quand on ne les rôtissait pas, on fusillait les prisonniers.

N’est-ce pas ainsi qu’on doit répondre à la guerre de partisans ?

Guerrilleros et flibustiers, les francs-tireurs de l’indépendance étaient bonne chair à supplice. Les Cubains le savaient si bien que ceux d’entre eux tombés, vivants, dans une embuscade, cherchaient un refuge dans le suicide.

Tue ! Vive l’Espagne ! Tue ! para la Madona… Tue sans phrases. Pas de quartier pour les partisans — partisans de la Liberté.


L’Amérique s’émut.

On n’ignore pas comment s’émeuvent les Yankees. Car si l’Espagne est chevaleresque, les Américains sont philanthropes. Braves gens ! Ils souffraient de voir la désolation répandue sur un pays voisin, sur un riche territoire si proche, sur la perle de toutes les Antilles.

Et puis ils avaient peut-être à faire oublier, par une intervention généreuse, quelques erreurs du temps passé ? Ils songeaient sans doute à la façon plutôt radicale dont jadis ils traquaient le Peau-rouge dans les prairies du Farwest. Que de crimes odieux à racheter…

L’Américain est philanthrope !

On ne saurait trop le répéter : philanthrope et méthodiste.

Une conduite exemplaire, maintenant, une leçon d’humanité effacerait le souvenir tenace de ces massacres méthodiques de Pawnies,

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d’Apaches, de Sioux, races éteintes, anéanties sous le fusil des anglo-saxons. On apaiserait, dans sa pirogue, sur les grands lacs, l’ombre du dernier des Mohicans.

L’Amérique fit donc à l’Espagne ce qu’en style diplomatique on nomme des représentations.

En style vulgaire on écrirait : l’Amérique joua la comédie.


Survint l’incident du Maine qui mit une étincelle aux poudres.

Cuba n’est plus dans la bagarre qu’une proie que deux peuples se disputent.

Les États-Unis avaient un moyen bien simple de démontrer, dès l’abord, la pureté de leurs intentions :

Spontanément, reconnaître Cuba libre.

Ils y ont pensé un peu tard. Le Sénat dit : oui. La Chambre ergote. Le Congrès cherche une formule. Les journaux ajoutent que d’ailleurs il s’agit, avant toute chose, de pacifier vigoureusement.

Ils parlent de la nécessité d’un gouvernement stable qui assurerait le « trafic »… On sent l’âpreté du mot : douanes, octrois et redevances.

Les philanthropes sous-entendent que, — seuls — en fin de compte, ils seront capables de faire fructifier, dans l’Île, ce gouvernement idéal.

La preuve se ferait à coups de canon.

Cuba, délivrée de l’Espagne, serait vassale des États-Unis.


Quant à la reine régente, à son brillant entourage de courtisans et de ministres, ils n’ignorent nullement que l’Espagne court vers une forte raclée.

Leur chevalerie qui sent le fagot, leur morgue peu majestueuse laisseraient, à ces hidalgos, une certaine prudence, s’ils ne savaient pertinemment que toute occasion sera bonne aux partis de l’opposition pour jeter bas leur royauté.

Une reculade aux Antilles, c’est, à Madrid, la révolution.

Par la force obscure des choses, les pseudo-maîtres de l’Espagne sont emportés malgré eux. Ils s’entêteront à faire valoir les droits illusoires qu’ils possèdent sur l’île lointaine qui les maudit.

Ils n’éviteront pas la raclée.

Éviteront-ils la Révolte ?


Couramment la révolution salua le retour des généraux qui laissèrent leur ferblanterie en prise à l’ennemi vainqueur.

L’éventualité est redoutable à ce point que les rois et les empereurs, bouchers dilettantes de peuples, n’osent plus lancer leurs bataillons.

Ils se méfient de leur bétail.

La guerre entraîne et déchaîne. On a reniflé l’odeur du sang. On s’est fait battre pour la princesse.

Le flingot sert pour la Commune.


Que la guerre éclate tout de suite, se prolonge ou non, ou bien soit remise, la question cubaine est de celles qu’une fois posées on n’élude plus.

Des hommes veulent s’affranchir.

Les insurgés cubains sont loin d’avoir la naïveté des Crétois de l’année dernière. Ces simples ne tentaient de secouer le joug du Sultan que pour devenir les sujets du bon prince Georges de Grèce.

Les Crétois demandaient un roi. Les Cubains ne demandent rien si ce n’est vivre libres sous le clair soleil.

Ils ont appris à mépriser les paroles vaines de la vieille Europe. Ils ont l’énergie robuste d’une Volonté qui va son chemin.

Des nations dites civilisées peuvent en appeler à la dynamite pour se disputer cette proie de luxe. Les obusiers, les mitrailleuses, peuvent tonner par delà les mers. Les bombes sacrées de la patrie peuvent tuer des femmes et des enfants…

L’Espagne peut froncer le sourcil, les États-Unis peuvent sourire, la perle jolie des Antilles est perle qu’on n’enfilera pas.