Les Feuilles de Zo d’Axa/Dix assassinats pour un sou

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LES FEUILLES
DIX ASSASSINATS POUR UN SOU



Dix assassinats

pour un sou


HORRIBLES DÉTAILS


Dans une mare de sang, la belle jeune fille était étendue, les cheveux dénoués, la gorge nue. L’ombre hostile du soir s’appesantissait déjà sur les hauts arbres, tandis qu’au carrefour des chemins, dans le taillis profond, un lambeau de jupe accrochait sa note claire.    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .   

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Hein ! lecteur, pas vous mon camarade avec qui demi-mot suffit ; mais toi, monsieur, mais toi, mon brave, qui y es allé de ton sou parce que notre titre sanguinole, dis-moi, bonhomme, ça te va-t-il ?… La belle jeune fille, la gorge nue, les cheveux dénoués, la mare de sang…

Et bien, tant pis ! tant pis pour vous tous les flaireurs, ceux qu’on amorce avec les viols et les suicides, du sang, des larmes, tant pis pour vous, clients, public, je ne dirai pas comme la jeune fille perdit sa jupe avant la vie…

Trois points c’est tout.


Mais je dirai l’immonde cuisine de la Presse à manchettes rouges, journaux de trois heures ou du soir, et la 4e édition. Demandez les dernières nouvelles ! Lisez les bandes en lettres grasses. Demandez le menu du jour :


Hors-d’œuvre
fillette tuée
les infanticides à paris
scandale ! scandale !


Rôtis
grand incendie — liste des morts
le feu reprend
nouveaux blessés, nouveaux morts


Desserts
menaces de guerre
les complications en orient
ultimatum à l’angleterre
engins et bombes


Chaque journal porte son plat, donne sa note. Do, mi, sol, do, l’accord parfait — l’accord des dos, des maîtres-chanteurs et maîtres-escrocs en fausses nouvelles. Cuisine poivrée, viandes saignantes, chair de meurtre et d’autopsie — avec des potins autour.

Demandez les journaux du soir !


Un homme qu’on appelle déjà, dans le monde spécial du Croissant, la Providence des Journalistes, c’est ce Vacher dont les exploits étayent les colonnes des gazettes.

On sait qu’un monomane se vante d’avoir tué, mutilé, violé filles et garçons selon ses courses. Besace à l’épaule et couteau prompt, la rage au ventre, on nous le montre faisant son tour de France. C’est une exhibition de choix. La publicité est de luxe. On s’ingénie.

À quand le cinématographe ?

Des gens d’ordinaire plutôt mornes, articliers et reporters, trouvent la veine, retrouvent la verve.

Les chroniqueurs se ragaillardissent.

Ces lascars qui croient écrire parce qu’ils tartinent du raisiné, se lèchent les moustaches en pondant. Depuis Tropmann, rien d’aussi vaste, d’aussi prenant. Les plumitifs secouent la torpeur de leur anémie cérébrale. Ils ont de l’imagination. Chaque jour ils ajoutent un chapitre, un nouvel épisode au drame, un os de plus au chapelet. Ils se surmènent et perdent notion de la distance et du temps. À écouter la presse. Vacher tuait, le matin, à Marseille, violait à Bordeaux vers midi et, le soir, près de Roubaix, mutilait un jeune berger.

Quel estomac !

Le mieux, c’est que Vacher, quand on le questionne, semble se payer la tête du juge qui veut prendre la sienne :

— Oui, oui, c’est bien moi qui ai massacré la demoiselle et cette vieille femme dont vous me parlez et aussi le petit garçon et puis encore cet autre, si ma mémoire me sert bien. Que voulez-vous ? c’est plus fort que ma volonté. Je ne peux résister au désir de faire tous les jours des victimes. Au reste, je suis un fou conscient…

Le sarcasme de telle réplique échappe sans doute au fin juge. Les magistrats devraient pourtant comprendre — eux qui voient partout des coupables, des individus à frapper, eux qui se ruent sur le prévenu comme sur la proie — qu’ils sont des Vacher à leur façon.

Seulement, ils ne sont pas conscients…


Éventreur et grippeminaud, chers confrères, préparent ainsi, dans le recueillement des cabinets de juge d’instruction, l’horrifique liste des crimes ;


Aux petits journaliss’ ils donnent la pâture.


Ce n’est pas dix assassinats comme, ici, très modestement, nous l’annonçons en vedette. Le

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recordman qui bat Lacenaire de plusieurs têtes en avoue vingt pour le moment.

Sans faire d’énumération, je noterai que le meurtre de début eut lieu dans un canton de l’Isère que salit le nom d’un vilain monsieur : Vacher tua d’abord à Beaurepaire.

Vacher, Beaurepaire : les mots s’accolent.


Ce qui constituera quand même, pour le célèbre Vacher, une circonstance atténuante, ce sont de recommandables antécédents.

L’éventreur fut un bon soldat.

Ses premières armes furent heureuses. Engagé volontaire, il devint vite sous-officier. Redouté de ses hommes, aimé de ses chefs, il pouvait rêver l’Épaulette.

L’avenir s’ouvrait.

Sa passion même pour le corps à corps, l’affût et les coups de pointe décelait une belle furia très employable aux colonies.

Pourquoi opéra-t-il en France ?

Que ne comprit-il sa vocation, et comment se doivent utiliser « les Forces Mauvaises » ! Au Dahomey, au Tonkin, à Madagascar, il se fût couvert de gloire.

Ce serait le général Duchêne ou le gouverneur Galliéni.

Espagnol, ce serait Weyler.


Mais assez causé de militaires. Et ne parlons plus de Vacher. Aussi bien toute actualité n’est qu’un prétexte à penser.

Le cas du sous-off enragé nous intéresse plutôt par la façon dont on l’exploite. La culture du goût du sang — la culture par la voie de la presse.

Cela c’est plus que de l’actualité. C’est d’hier, d’aujourd’hui, de demain.

Les journaux débiteront, toujours, tant d’assassinats pour un sou. Sans autre vouloir que la recette, toujours ils mettront le mot aguicheur de populace. Et toujours ils détailleront saligauderies et violences relevées, suivant la formule, de poudrette sentimentale.

Dans les gazettes un peu cossues d’habitude on donne cent sous à l’écrivain de la maison qui trouve la plus belle manchette.

Était-ce joli : le Tueur de Bergers ? Et poétique et pittoresque ?… Ce soir, ils trouveront autre chose.

Ils savent l’art d’accommoder les restes des assassinés. Ils pomponnent les fillettes flétries, les bergerettes déchiquetées. Ce sont des Watteau de barrière qui enrubannent, pour le peuple, les bons couteaux à virole.