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Les Fiancés (Manzoni 1840)/24

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 327-348).


CHAPITRE XXIV.


Lucia s’était réveillée depuis peu de temps, et elle en avait péniblement employé une partie à se dégager tout à fait du sommeil, à séparer les visions confuses qu’il avait enfantées des souvenirs et des images de cette réalité trop ressemblante, en effet, à une sinistre vision de malade. La vieille s’était aussitôt approchée d’elle, et, avec cette voix forcément bénigne dont elle venait de faire l’apprentissage, elle lui avait dit : « Ah ! vous avez dormi ? Vous auriez pu dormir au lit tout à votre aise ; ce n’est pas, au moins, que je ne vous l’aie dit bien des fois hier au soir. » Et, ne recevant point de réponse, elle avait continué, toujours sur un ton d’instances aigre-doux : « Mangez donc enfin ; un peu de bon sens. Ouh ! comme vous voilà laide ! Vous avez besoin de manger. Et si ensuite, à son retour, il s’en prend à moi ?

— Non, non ; je veux m’en aller ; je veux aller trouver ma mère. Le maître me l’a promis ; il m’a dit : « Demain matin. » Où est-il, le maître ?

— Il est sorti ; il m’a dit qu’il reviendra bientôt et qu’il fera tout ce que vous voudrez.

— Il a dit cela ? il la dit ? Eh bien, je veux aller trouver ma mère, tout de suite, tout de suite. »

Dans ce moment, un bruit de pas se fait entendre dans la chambre voisine, puis un petit coup à la porte. La vieille accourt et dit : « Qui est là ?

— Ouvre, » répond tout bas une voix d’elle bien connue.

La vieille tire le verrou ; l’Innomé, poussant légèrement la porte, ouvre un étroit passage, ordonne à la vieille de sortir, et fait aussitôt entrer don Abbondio avec la brave femme. Il retire ensuite les battants, s’arrête en dehors, et envoie la vieille dans une partie éloignée du château, comme il avait déjà renvoyé l’autre femme mise de garde hors la chambre.

Tout ce mouvement, cette autre scène qui se présentait, cette apparition de personnes nouvelles causèrent un redoublement dans le trouble de Lucia, pour qui, si son état présent était intolérable, tout changement n’en était pas moins un nouveau sujet d’alarmés et de terreur. Elle regarda, vit un prêtre, une femme, et se sentit un peu rassurée. Elle regarda plus attentivement : est-ce lui ou n’est-ce pas lui ? Elle reconnut don Abbondio et resta les yeux fixes, comme stupéfiée. La femme s’approche, se penche vers elle, et, la considérant d’un air attendri, lui prenant les deux mains comme pour la caresser et la relever en même temps, elle lui dit :

« Oh ! pauvre enfant ! venez, venez avec nous.

— Qui êtes-vous ? » demanda Lucia ; mais, sans attendre la réponse, elle se tourna encore vers don Abbondio, qui était resté deux pas en arrière, ayant lui-même la figure empreinte de compassion ; elle le regarda de nouveau fixement et s’écria : « Vous ! est-ce vous, monsieur le curé ? Où sommes-nous ?… Oh ! malheureuse ! je perds la raison !

— Non, non, répondit don Abbondio, c’est bien moi ; rassurez-vous. Voyez, nous sommes ici pour vous emmener. Je suis bien votre curé ; venu ici tout exprès, à cheval… »

Lucia, comme si elle eût tout à coup recouvré toutes ses forces, se dressa précipitamment ; puis elle fixa encore ses yeux sur ces deux visages, et dit :

« C’est donc la sainte Vierge qui vous a envoyés ?

— Je le crois, dit la brave femme.

— Mais pouvons-nous partir ? pouvons-nous partir tout de bon ? » reprit Lucia, baissant la voix et avec une expression de crainte dans le regard. « Et tous ces gens ?… » poursuivit-elle dans un mouvement d’horreur qui la vint pénétrer et se marqua sur ses lèvres tremblantes et contractées ; « et ce monsieur !… cet homme !… En effet, il me l’avait promis…

— Il est également ici, en personne, venu exprès avec nous, dit don Abbondio ; il est là dehors qui attend. Allons, vite ; ne le faisons pas attendre, ce personnage à qui sont dus tant d’égards. »

Alors celui dont on parlait poussa la porte et se montra. Lucia, qui peu de moments avant le désirait et même, n’ayant d’autre espérance au monde, ne désirait que lui, Lucia, maintenant, après avoir vu, après avoir entendu des figures, des voix amies, ne put réprimer un subit saisissement. Elle tressaillit, retint son souffle, et se serra contre la brave femme, dans le sein de laquelle elle cacha son visage. Pour lui, à la vue de cette figure dont la veille déjà il n’avait pu bien soutenir l’aspect, de cette figure devenue plus pâle, plus abattue, plus défaite par la prolongation de la souffrance et le défaut de nourriture, il s’était arrêté sans presque dépasser la porte ; voyant ensuite ce mouvement d’effort de la pauvre fille, il baissa les yeux, resta un moment encore muet et immobile ; puis, répondant à ce qu’elle n’avait point dit : « C’est vrai, s’écria-t-il, pardonnez-moi !

— Il vient vous délivrer ; il n’est plus le même ; il est devenu bon ; l’entendez-vous qui vous demande pardon ? disait la brave femme à l’oreille de Lucia.

— Peut-on rien dire de plus ? Allons, levez cette tête ; ne faites pas l’enfant, que nous puissions vite partir, » lui disait don Abbondio.

Lucia leva la tête, regarda l’Innomé, et voyant ce front baissé, ce regard confus et fixé sur la terre, saisie cette fois d’un sentiment où se confondaient la consolation renaissante, la gratitude et la compassion, elle dit : « Oh ! mon digne monsieur, que Dieu vous récompense de votre miséricorde !

— Et qu’il vous rende au centuple le bien que ces paroles me font ! »

Puis aussitôt il se retourna, marcha vers la porte et sortit le premier. Lucia, toute ranimée, accompagnée de la femme, qui lui donnait le bras, le suivit ; don Abbondio fermait la marche. Ils descendirent l’escalier, arrivèrent à la porte qui donnait sur la cour. L’Innomé l’ouvrit toute grande, alla vers la litière, en ouvrit la portière et donna la main à Lucia, puis à la brave femme, pour les aider à y entrer, ce qu’il fit avec une certaine politesse mêlée presque de timidité (deux choses en lui toutes nouvelles) ; après quoi il détacha la mule de don Abbondio, et, la lui présentant, il l’aida de même à monter.

« Oh ! que de bonté ! » dit celui-ci, et il monta beaucoup plus lestement que la première fois. Le convoi se mit en marche lorsque l’Innomé fut lui-même à cheval. Son front s’était relevé ; son regard avait repris son expression accoutumée de commandement. Les bravi qu’il rencontrait voyaient bien sur sa figure les marques d’une pensée qui agissait fortement en lui, d’une préoccupation extraordinaire ; mais, en tout cela, ils ne comprenaient et ne pouvaient comprendre rien de plus. Au château, l’on ignorait le grand changement opéré chez cet homme, et certes nul de ces gens n’eût été conduit, par ses propres conjectures, à soupçonner rien de pareil.

La brave femme avait aussitôt tiré les rideaux de la litière. Prenant ensuite affectueusement les mains de Lucia, elle s’était mise à la réconforter par des paroles de compassion, de félicitations et de tendresse ; et voyant qu’en outre de la fatigue où tant de souffrances l’avaient laissée, la confusion et l’obscurité des événements l’empêchaient de bien sentir la joie de sa délivrance, elle lui dit ce qu’elle put imaginer de plus propre à débrouiller ses pensées, à leur faire, pour ainsi dire, reprendre leur cours. Elle lui nomma le village où elles allaient.

« Oui ? » dit Lucia, qui connaissait ce village pour n’être pas éloigné du sien. « Ah ! Vierge sainte, je vous remercie ! Ma mère ! ma mère !

— Nous l’enverrons tout de suite chercher, » dit la brave femme, qui ne savait pas que la chose était déjà faite.

« Oui, oui, Dieu vous le rendra… Et vous, qui êtes-vous ? comment êtes-vous venue ?

— C’est notre curé qui m’a envoyée, dit la brave femme, parce que ce monsieur a eu le cœur touché de la grâce (que le bon Dieu en soit béni !), et il est venu dans notre village pour parler à monseigneur le cardinal-archevêque ; car nous l’avons là, le saint homme, faisant sa visite. Il s’est repenti de ses gros péchés et veut changer de vie ; et il a dit au cardinal qu’il avait fait enlever une pauvre innocente (vous désignant ainsi vous-même), et cela d’accord avec un autre mécréant que le curé n’a pu me faire connaître. »

Lucia leva les yeux au ciel.

« Vous le connaissez peut-être, vous, continua la brave femme. Bref, je dis donc que monseigneur a pensé que, s’agissant d’une jeune fille, il fallait une femme pour l’accompagner, et il a dit au curé d’en chercher une ; et le curé, de sa bonté, est venu chez moi…

— Oh ! que le Seigneur vous récompense de votre charité !

— Eh ! ma pauvre enfant, ne suis-je pas déjà bien payée ? Et monsieur le curé m’a dit de vous rassurer, de faire en sorte que vous soyez tout de suite soulagée, et de vous montrer combien le Seigneur vous a sauvée miraculeusement…

— Ah oui ! miraculeusement, par l’intercession de la sainte Vierge.

— Qu’ainsi donc vous soyez sans crainte, et que vous devez pardonner à celui qui vous a fait du mal, vous réjouir de ce que Dieu a usé pour lui de miséricorde et même prier pour lui, parce que, en outre du mérite que vous y acquerrez, vous en éprouverez du contentement dans le cœur. »

Lucia répondit par un regard qui exprimait son assentiment avec autant de clarté que l’auraient pu faire ses paroles, et avec une douceur que ses paroles n’auraient pu rendre.

« Brave fille ! reprit la femme. Et comme votre curé se trouvait aussi dans notre endroit (car il en est tant venu de tous les environs qu’il y aurait de quoi faire quatre synodes), monseigneur a jugé à propos de l’envoyer aussi avec moi ; mais il ne nous a pas été d’un grand secours. J’avais bien entendu dire que c’était un homme de peu de ressources ; mais, dans cette circonstance, j’ai pu voir effectivement qu’il est empêtré comme un coq dans des étoupes.

— Et celui-ci… demanda Lucia, celui qui est devenu bon… qui est-il ?

— Comment ! vous ne le savez pas ? » dit la brave femme, et elle le nomma.

« Oh ! miséricorde ! » s’écria Lucia. Que de fois, en effet, n’avait-elle pas entendu répéter ce nom avec horreur dans des histoires où il figurait toujours comme celui de l’ogre dans d’autres récits. Et maintenant, à l’idée qu’elle avait été sous son terrible pouvoir, comme elle était en ce moment sous sa garde bienveillante, à l’idée d’un si horrible malheur et d’une délivrance si imprévue, en considérant quel était celui dont elle avait vu le visage farouche d’abord, puis empreint d’émotion, puis d’humiliation et de repentir, elle resta comme pétrifiée, ne disant que ces mots de temps en temps : « Oh ! miséricorde !

— C’est vraiment une grande marque de miséricorde, disait la brave femme ; ce sera, pour une foule de personnes, un grand soulagement. Quand on songe à tous ceux dont il troublait la vie ! Et maintenant, à ce que m’a dit notre curé, il est devenu un saint. Et d’ailleurs, il n’y a qu’à voir ses œuvres. »

Dire que cette brave femme ne fût pas fort curieuse de connaître un peu plus clairement la grande aventure dans laquelle elle se trouvait appelée à jouer un rôle, ne serait pas l’exacte vérité. Mais ce qu’il faut dire à sa louange, c’est que, pénétrée d’une pitié respectueuse pour Lucia, sentant ce qu’avait, en quelque sorte, de grave et de digne la mission qu’elle avait à remplir, elle n’eut pas même l’idée de lui faire une question indiscrète ou seulement oiseuse. Toutes ses paroles, durant le trajet, ne furent que d’intérêt et de consolation pour la pauvre jeune fille.

« Dieu sait depuis combien de temps vous n’avez mangé !

— Je ne m’en souviens plus… Depuis longtemps.

— Pauvre enfant ! Vous avez besoin de vous redonner des forces.

— Oui, répondit Lucia d’une voix faible.

— Chez moi, grâces au Ciel, nous trouverons tout de suite quelque chose à vous servir. Prenez courage ; nous n’en sommes plus bien loin. »

Puis Lucia se laissait languissamment tomber au fond de la litière, où elle demeurait comme assoupie ; et alors la brave femme la laissait en repos.

Quant à don Abbondio, le retour ne fut assurément pas pour lui aussi fertile en angoisses que la venue ; mais ce ne fut pourtant pas encore un voyage d’agrément. Sa grande peur une fois calmée, il s’était d’abord senti tout allégé ; mais bientôt cent autres déplaisirs surgirent dans son cœur ; de même que, là où un grand arbre a été déraciné, le terrain demeure net pour quelque temps, mais ensuite se couvre tout entier de mauvaises plantes. Il était devenu plus sensible à tout ce qui, auparavant, s’était absorbé dans l’excès de sa frayeur, et il ne lui manquait, ni dans le présent, ni dans ses pensées sur l’avenir, de quoi tourmenter l’âme. Il éprouvait, beaucoup plus qu’il ne l’avait fait en venant, l’incommodité de cette manière de voyager dont il n’avait pas grande habitude ; et ce fut surtout au début, dans la descente, depuis le château jusqu’au bas de la vallée. Le conducteur de la litière, pressé par les signes de l’Innomé, faisait aller ses mules d’un bon pas ; les deux autres montures marchaient immédiatement après et d’un pas semblable ; d’où il suit que, dans les endroits où la pente était plus rapide, le pauvre don Abbondio, comme s’il avait eu un levier derrière lui, tombait en avant, et, pour se soutenir, était obligé de faire force de la main contre l’arçon de la selle ; et il n’osait cependant demander que l’on allât moins vite, désireux d’ailleurs qu’il était de se voir le plus tôt possible hors de ce triste pays. De plus, chaque fois qu’une hauteur était à remonter par une rampe en saillie, la mule, selon la coutume des animaux de son espèce, s’obstinait, comme pour le contrarier, à tenir toujours le côté du dehors, à mettre les pieds tout à fait sur le bord du chemin ; et don Abbondio voyait presque perpendiculairement au-dessous de lui un saut périlleux à faire, ou, selon son idée, un véritable précipice. « Et toi aussi, disait-il intérieurement à sa bête, tu as ce détestable goût d’aller chercher les périls, quand il y a tant de place pour s’en tenir à l’écart ! » Et il tirait la bride de l’autre côté, mais inutilement ; de sorte qu’il finissait, comme à son ordinaire, tourmenté de dépit et de peur, par se laisser mener au gré d’une autre volonté que la sienne. Les bravi ne lui causaient plus tant d’effroi, maintenant qu’il était plus sûr des sentiments de leur maître. « Mais, lui disaient ses réflexions, si la nouvelle de cette grande conversion se répand dans cet endroit-ci pendant que nous y sommes encore, qui sait comment ces gens la prendront ? Qui sait ce qu’il en peut advenir ? S’ils allaient s’imaginer que je suis venu ici faire le missionnaire ! Dieu garde ! ils me martyriseraient. » L’air sévère de l’Innomé ne lui donnait pas d’inquiétude. « Pour tenir en devoir de telles figures, se disait-il encore, il ne faut rien moins que cette figure-là ; je le comprends fort bien ; mais pourquoi faut-il que ce soit moi qui me trouve parmi de tels personnages ? »

Cependant on arriva au bas de la descente, et l’on finit aussi par sortir de la vallée. Le front de l’Innomé allait se déridant. Don Abbondio, lui-même, montra un visage plus naturel ; il dégagea un peu sa tête d’entre ses épaules, laissa plus de jeu à ses bras et à ses jambes, se tint un peu mieux sur ses reins, ce qui le faisait paraître tout autre, et sa respiration devint plus large et plus facile. Mais, à tête plus reposée, il se mit alors à considérer d’autres dangers lointains. « Que dira cet animal de don Rodrigo ? Rester ainsi avec un pied de nez, ayant tout à la fois le dommage et les railleries, jugez si la chose va lui paraître amère. C’est maintenant qu’il va tout de bon faire le diable. Pourvu qu’il ne s’en prenne pas à moi, pour m’être trouvé dans tout ceci ! S’il a bien eu le cœur, dans le principe, d’envoyer ces deux démons sur mon chemin, qui sait aujourd’hui tout ce qu’il pourra faire ? Il n’ira pas s’attaquera son Illustrissime Seigneurie ; le morceau est trop dur pour lui, et là il lui faudra ronger son frein. Mais il n’en aura pas moins la rage dans le corps, et il la voudra passer sur quelqu’un. Comment finissent toujours ces sortes d’affaires ? Les coups tombent en bas, les chiffons sont jetés en l’air. Son Illustrissime Seigneurie, comme de raison, songera à mettre Lucia en lieu de sûreté ; cet autre pauvre diable, si malencontreux pour moi, ne peut être atteint et a déjà eu sa part ; et voilà que c’est moi qui deviens le chiffon. Il serait cruel, après tant de dérangement, tant d’agitation, et sans mérite qui m’en revienne, que ce fût moi qui eusse à payer pour tous. Que fera son Illustrissime Seigneurie pour me défendre, après m’avoir mis dans le pétrin ? Peut-elle me garantir que ce damné ne me jouera pas un tour pire que le premier ? Et puis, Monseigneur a tant d’affaires en tête ! Il met la main à tant de choses ! Comment songer à tout ? Et voilà comme souvent on laisse les choses plus embrouillées qu’elles n’étaient d’abord. Ceux qui font le bien le font en gros : quand ils ont goûté cette satisfaction, cela leur suffit, et ils ne veulent pas s’ennuyer à suivre toutes les conséquences ; mais ceux qui prennent plaisir à faire le mal y mettent plus de soin, ils suivent leur affaire jusqu’au bout, ne s’y donnent point de repos, parce qu’ils ont ce chancre qui les ronge. Dois-je aller dire que je suis venu ici par ordre exprès de son Illustrissime Seigneurie, et non de mon propre gré ? Il semblerait que je veux me mettre du côté de l’iniquité. Oh ! bon Dieu ! Moi, du côté de l’iniquité ! Pour les agréments qu’elle me procure ! Enfin, ce qu’il y aura de mieux sera de raconter à Perpetua la chose comme elle est, et puis de laisser faire sa langue. Pourvu que l’envie ne vienne pas à Monseigneur de donner de la publicité à cette histoire, de faire quelque scène inutile et de me camper dedans. En attendant, dès que nous allons être arrivés, s’il est sorti de l’église, je vais bien vite lui tirer ma révérence ; s’il ne l’est pas, je charge quelqu’un de m’excuser auprès de lui, et je prends tout droit le chemin du logis. Lucia est bien appuyée ; on n’a plus besoin de moi, et après tant de tracas je puis bien aussi prétendre à m’aller un peu reposer. Et puis… si Monseigneur allait avoir la curiosité de savoir toute l’histoire, et qu’il me fallût rendre compte de l’affaire du mariage ! Il ne manquerait plus que cela. Et s’il vient faire sa visite dans ma paroisse ! Oh ! alors comme alors, je ne veux pas me troubler l’esprit à l’avance, j’ai déjà bien assez de soucis. Pour le moment, je vais m’enfermer chez moi. Pendant que Monseigneur se trouve dans ces contrées, don Rodrigo n’aura pas le front de faire des folies. Et après… et après ? Ah ! je vois que mes dernières années se passeront mal ! »

Le convoi arriva avant que les cérémonies de l’église fussent finies ; il passa au milieu de la même foule qu’il avait déjà traversée et qui ne fut pas moins émue que la première fois, et puis il se divisa. Les deux cavaliers tournèrent sur une petite place au fond de laquelle était la maison du curé ; la litière continua son chemin vers celle de la brave femme.

Don Abbondio fit ce qu’il avait projeté ; à peine descendu de sa mule, il se morfondit en salutations respectueuses auprès de l’Innomé, et le pria de vouloir bien présenter ses excuses à Monseigneur, attendu qu’il était obligé de retourner immédiatement à sa paroisse pour des affaires urgentes. Il alla chercher ce qu’il appelait son cheval, c’est-à-dire son bâton qu’il avait laissé dans un coin du petit salon, et il se mit en marche. L’Innomé attendit que le cardinal revînt de l’église.

La brave femme, après avoir fait asseoir Lucia à la meilleure place de sa cuisine, se mit aussitôt en besogne pour préparer de quoi lui rendre tout d’abord un peu de force, refusant avec une certaine brusquerie de cordialité les remercîments et les excuses que celle-ci lui répétait de temps en temps.

Mettant bien vite du bois de fagot sous une marmite où nageait un bon chapon, elle pressa le feu ; puis, dès que le bouillon fut chaud, elle en remplit une écuelle qu’elle venait de garnir de tranches de pain, et put enfin la présenter à Lucia. Heureuse de voir la pauvre fille se ranimer à chaque cuillerée qu’elle avalait, elle se félicitait à haute voix de ce que la chose arrivait dans un jour où, selon son expression, le chat n’était pas sur le foyer. « C’est un jour, ajoutait-elle, où chacun s’industrie pour faire son petit régal, excepté ces pauvres malheureux qui ont peine à se procurer du pain de vesce et de la polenta de blé noir ; encore espèrent-ils tous avoir quelque chose d’un prélat si charitable. Pour nous, grâce à Dieu, nous ne sommes pas dans ce cas, avec le métier de mon mari et quelque bien que nous avons au soleil, nous nous tirons d’affaire. Ainsi donc mangez ceci sans regret en attendant ; tout à l’heure le chapon sera cuit à son point et vous pourrez vous restaurer un peu mieux. » Et elle retourna à ses préparatifs du dîner et du couvert à mettre.

Lucia, cependant, dont les forces étaient un peu rétablies et l’âme de plus en plus en voie de se calmer, allait rajustant, par une habitude, un instinct qui était en elle de décence et de propreté, ce qui était en désordre sur sa personne ; elle relevait et arrêtait ses tresses lâchées et embrouillées ; elle arrangeait son mouchoir sur ses épaules et sur son sein. Ses mains, en passant ainsi autour de son cou, rencontrèrent le chapelet qu’elle y avait mis la nuit précédente ; elle y jeta un regard, un trouble subit la saisit ; le souvenir de son vœu, ce souvenir perdu, étouffé jusque-là par tant de sensations du moment, se réveilla imprévu dans son esprit et s’y montra dans toute sa clarté. Alors toutes les puissances de son âme, qui venaient à peine de se relever, furent de nouveau et d’un seul coup abattues ; et si cette âme n’avait pas été préparée comme elle l’était par une vie d’innocence, de résignation et de confiance, la consternation qu’elle éprouva aurait été du désespoir. Après un de ces mouvements où les pensées bouillonnent avec trop de force pour qu’elles se puissent traduire en paroles, les premiers mots qui se formèrent dans son esprit furent : « Oh ! malheureuse, qu’ai-je fait ! »

Mais ces mots ne furent pas plutôt pensés qu’elle en ressentit une sorte d’épouvante. Toutes les circonstances de son vœu lui revinrent à la mémoire ; son angoisse intolérable, toute espérance de secours perdue, la ferveur de sa prière, le sentiment plein et entier avec lequel sa promesse avait été faite. Et lorsque la grâce avait été obtenue, se repentir de cette promesse lui parut une ingratitude sacrilège, une perfidie envers Dieu et la sainte Vierge ; il lui sembla qu’une telle infidélité lui attirerait de nouvelles et plus terribles infortunes au milieu desquelles la prière même ne lui offrirait plus d’espérance, et elle se hâta de désavouer ce repentir d’un moment. Elle ôta dévotement le chapelet d’autour de son cou, et, le tenant dans sa main tremblante, elle renouvela, elle confirma son vœu, en même temps qu’avec un serrement de cœur elle élevait au ciel ses supplications pour qu’il lui donnât la force de remplir cet engagement, qu’il lui épargnât les pensées et les occasions qui pourraient, sinon ébranler son cœur, du moins l’exposer à des agitations trop vives. L’éloignement de Renzo, sans aucune probabilité de retour, cet éloignement qui jusqu’alors avait été si douloureux pour elle, lui parut maintenant une disposition de la Providence qui avait fait marcher ensemble les deux événements dans une seule et même fin ; et elle s’étudiait à trouver dans l’un ce qui pouvait lui donner lieu de ne pas se plaindre de l’autre. À la suite de cette pensée, elle allait se figurant encore que cette même Providence, pour achever l’œuvre, saurait trouver le moyen d’amener Renzo à se résigner aussi, à ne plus penser. Mais à peine une idée pareille eut-elle été rencontrée, qu’elle bouleversa l’esprit qui était allé la chercher. La pauvre Lucia, sentant son cœur prêt encore à se repentir, en revint à la prière, à la confirmation de son vœu, au combat d’où elle se releva, qu’on nous passe cette expression, comme le vainqueur se relève, non sans fatigues et sans blessures, de dessus son ennemi abattu, je ne dis pas frappé à mort.

Tout à coup un bruit de pas précipités et de joyeuses voix se fait entendre : c’était la jeune famille qui revenait de l’église. Deux petites filles et un petit garçon entrent en sautant ; ils s’arrêtent un instant à regarder Lucia d’un œil curieux, puis ils courent vers la maman et se groupent autour d’elle ; d’un côté l’on demande le nom de cette étrangère inconnue, et les pourquoi, les comment viennent à la file ; de l’autre on veut raconter les merveilles qu’on a vues. « Paix, vous autres ! pas tant de bruit ; » c’est la réponse que la brave femme fait à tout et à tous. Puis arrive le maître de la maison qui entre d’un pas plus mesuré, mais avec un empressement cordial peint sur la figure. C’était, si nous ne l’avons déjà dit, le tailleur du village et des environs ; un homme qui savait lire, qui avait lu en effet plus d’une fois il Leggendario de’Santi, il Guerrin meschino et I Reali di Francia, et qui passait dans la contrée pour un homme de talent et de science, éloge toutefois qu’il repoussait avec modestie, disant seulement qu’il avait manqué sa vocation, et que s’il s’était donné à l’étude plutôt que tant d’autres !… Avec cela, la meilleure pâte d’homme que l’on pût voir. S’étant trouvé présent lorsque le curé était venu demander à sa femme d’entreprendre ce charitable voyage, non-seulement il y avait donné son approbation, mais il l’y aurait encouragée si c’eût été nécessaire. Et maintenant que les cérémonies, les pompes de l’Église, le concours de peuple et surtout le sermon du cardinal avaient, comme on dit, exalté tous ses bons sentiments, il revenait au logis plein d’impatience de savoir le résultat de l’expédition et de trouver la pauvre innocente sauvée.

« Regardez, lui dit, comme il entrait, la brave femme en montrant Lucia ; et celle-ci, rougissant, se leva et commençait à balbutier quelques excuses ; mais il s’approcha d’elle et l’interrompit en lui faisant fête et s’écriant :

— Soyez la bienvenue, oui, la bienvenue ! Vous êtes la bénédiction du ciel dans cette maison. Que je suis heureux de vous voir ici ! J’étais bien sûr que vous arriveriez à bon port, car je n’ai trouvé nulle part que le Seigneur ait commencé un miracle sans le bien finir ; mais je suis dans la joie de vous voir ici. Pauvre jeune fille ! C’est pourtant une grande chose que d’être l’objet d’un miracle ! »

Et que l’on ne croie pas qu’il fût le seul à qualifier ainsi cet événement, parce qu’il avait lu le Leggendario. Dans tout le pays et les environs on n’en parla pas autrement tant que s’en conserva la mémoire, et il faut reconnaître qu’avec les ornements surtout qui ne manquèrent pas de s’y joindre, nul autre nom ne lui pouvait convenir.

S’approchant ensuite lentement de sa femme qui ôtait la marmite de dessus le feu, il lui dit à voix basse : « Tout s’est-il bien passé ?

— On ne peut mieux ; je te conterai cela plus tard.

— Oui, oui, à loisir. »

Tout étant prêt sur la table, la maîtresse alla prendre Lucia, l’y amena, la fit asseoir, et, découpant une aile du chapon, elle la lui servit ; après quoi elle s’assit elle-même, ainsi que son mari, et tous deux exhortèrent leur convive timide et abattue à prendre courage et à manger. Le tailleur commença, dès les premières bouchées, à discourir avec emphase au milieu des interruptions des enfants qui mangeaient autour de la table, et qui, dans le fait, avaient vu trop de choses extraordinaires pour s’en tenir au rôle d’auditeurs. Il décrivait la solennité des cérémonies, puis il sautait à la conversion miraculeuse. Mais ce qui lui avait fait le plus d’impression et sur quoi il revenait le plus souvent, c’était le sermon du cardinal.

« Voir un si grand prélat, disait-il, là, devant l’autel, comme un simple curé…

— Et cette chose d’or qu’il avait sur la tête, disait l’une des petites filles.

— Tais-toi. Voir, dis-je, un si grand prélat et un homme si savant qui, à ce qu’on dit, a lu tous les livres qui existent, à quoi personne autre n’est jamais arrivé, pas même à Milan ; le voir se prêter à dire les choses de manière que chacun les puisse comprendre…

— Et moi aussi je l’ai compris, dit l’autre petite bavarde.

— Tais-toi. Que veux-tu avoir compris, toi ?

— J’ai compris qu’il expliquait l’Évangile à la place de monsieur le curé.

— Tais-toi. Je ne parle pas de ceux qui savent quelque chose ; dans ce cas-là, on est obligé de comprendre ; mais les plus durs de tête, les plus ignorants pouvaient suivre le fil de son discours. Qu’on leur demande maintenant s’ils pourraient répéter ses paroles ; eh bien ! je ne dis pas non, ils n’en repêcheraient peut-être pas une seule ; mais le sentiment, ils l’ont là. Et sans jamais nommer ce seigneur, comme l’on voyait qu’il voulait parler de lui ! D’ailleurs, pour le voir, il n’y avait qu’à remarquer quand il avait les larmes aux yeux. Et alors toute l’église de pleurer…

— C’est vrai, dit le petit garçon ; mais pourquoi pleuraient-ils tous comme ça, comme de petits enfants ?

— Tais-toi. Et cependant les cœurs durs ne manquent pas dans le pays. Et il a clairement fait voir que, bien qu’il y ait disette, il faut remercier le Seigneur et rester le cœur en paix ; faire ce que l’on peut, s’industrier, s’aider de son mieux et puis rester le cœur en paix, parce que le malheur n’est pas de souffrir et d’être pauvres ; le malheur est de faire le mal. Et de sa part, ce ne sont pas de pures paroles, car on sait que lui aussi vit en homme pauvre, et qu’il s’ôte le pain de la bouche pour le donner à ceux qui ont faim ; tandis qu’il pourrait, et mieux que personne, mener une vie à souhait. Ah ! c’est alors qu’un homme fait plaisir à entendre ; on ne dit pas de lui comme de tant d’autres : Faites ce qu’ils disent et ne faites pas ce qu’ils font. Et puis il a bien fait voir que ceux-là aussi qui ne sont pas des messieurs, s’ils ont plus que le nécessaire, sont obligés d’en faire part à ceux qui souffrent. »

Ici il s’interrompit de lui-même, comme surpris par une pensée. Il resta un moment immobile, puis il fit un plat de chacun des mets qui se trouvaient sur la table, y joignit un pain, mit le plat dans une serviette, et, le tenant par les quatre coins, il dit à l’aînée de ses petites filles : « Prends ceci. » Il lui mit dans l’autre main une bouteille de vin et ajouta : « Va ici près, chez Marie la veuve ; laisse-lui cela, et dis-lui que c’est pour se régaler un peu avec ses enfants ; mais avec bonnes manières ; que tu n’aies pas l’air de lui faire l’aumône. Et si tu rencontres quelqu’un, ne dis pas où tu vas. Prends garde de rien casser. »

Lucia sentit ses yeux se mouiller de larmes, et l’attendrissement qu’elle éprouva fut comme un baume pour les blessures de son cœur. Déjà, par tout ce qu’elle venait d’entendre, elle avait obtenu un soulagement que des paroles plus directes de consolation n’auraient pu lui apporter. Son âme entraînée par ces descriptions, par ces images de pompes religieuses, par ces émotions de piété et d’admiration, saisie du même enthousiasme qui inspirait le narrateur, s’éloignait des pensées douloureuses qui lui étaient propres, ou, si elle y revenait, c’était avec plus de force pour les soutenir. La pensée même de son grand sacrifice, sans avoir perdu de son amertume, amenait cette fois avec elle quelque chose de semblable à un contentement austère et solennel.

Le curé du village entra peu de moments après, et dit qu’il était envoyé par le cardinal pour avoir des nouvelles de Lucia, comme aussi pour l’avertir que Monseigneur voulait la voir dans ce jour, et enfin pour remercier en son nom le tailleur et sa femme. Tous les trois, émus et confus des bontés d’un si haut personnage, ne pouvaient trouver de termes pour y répondre.

« Et votre mère n’est pas encore arrivée ? dit le curé à Lucia.

— Ma mère ! » s’écria celle-ci. Apprenant ensuite de cet ecclésiastique qu’il l’avait envoyé chercher d’après l’ordre de l’archevêque, elle mit son tablier sur ses yeux et laissa échapper un torrent de larmes qui coulèrent assez longtemps encore après que le curé fut parti. Lorsque ensuite les sentiments tumultueux que cette annonce avait éveillés en elle commencèrent à faire place à des pensées plus calmes, la pauvre fille se rappela que ce bonheur alors si prochain de revoir sa mère, ce bonheur si inespéré peu d’heures auparavant, elle l’avait expressément imploré du ciel dans ses heures terribles, et qu’elle en avait en quelque sorte fait la condition de son vœu. Faites-moi retourner sauve de tout mal auprès de ma mère, avait-elle dit, et ces paroles se représentèrent maintenant claires et distinctes à sa mémoire. Plus que jamais elle se confirma dans la résolution de tenir sa promesse, et de nouveau et plus amèrement elle se reprocha cette exclamation : Malheureuse ! qu’ai-je fait ? qui lui était intérieurement échappée dans le premier moment.

Agnese, en effet, tandis que l’on parlait d’elle, n’était déjà plus bien loin. Il est aisé de se figurer dans quel état la pauvre femme s’était trouvée en recevant cette invitation si imprévue, cette annonce nécessairement incomplète et confuse d’un danger que l’on pouvait dire passé, mais qui était épouvantable, d’un événement terrible que le messager ne savait ni décrire dans ses détails ni expliquer, et dont elle ne pouvait rattacher d’elle-même l’explication à aucune de ses idées antérieures. Après s’être mis les mains dans les cheveux, après avoir crié plusieurs fois : « Ah, Seigneur ! ah, Vierge sainte ! » après avoir fait au messager diverses questions auxquelles celui-ci n’avait nul moyen de satisfaire, elle s’était jetée en toute hâte dans la carriole, continuant tout le long du chemin ses exclamations et ses demandes sans aucun fruit. Mais à un certain endroit elle avait rencontré don Abbondio qui s’en venait tout lentement, son bâton précédant chacun de ses pas. Après un oh ! de part et d’autre, il s’était arrêté, tandis qu’elle-même avait fait arrêter la carriole, d’où elle s’était empressée de descendre, et ils s’étaient retirés à l’écart dans un petit bois de châtaigniers qui bordait le chemin. Don Abbondio lui avait raconté ce qu’il avait pu savoir et ce qu’il avait été obligé de voir lui-même. La chose n’était pas claire, mais au moins Agnese eut l’assurance que Lucia était en sûreté, et elle respira.

Don Abbondio, ensuite, avait voulu entamer un autre discours et lui donner une longue instruction sur la manière dont elle devait se conduire avec l’archevêque, si celui-ci, comme c’était probable, désirait s’entretenir avec elle et avec sa fille ; et il insistait notamment sur ce qu’il ne convenait pas de toucher l’article du mariage… Mais Agnese, s’apercevant que le brave homme ne parlait que dans son intérêt propre, l’avait planté là, sans lui rien promettre, sans même se rien proposer, car elle avait autre chose à quoi penser, et elle s’était remise en route.

Enfin la carriole arrive et s’arrête devant la maison du tailleur, Lucia se lève précipitamment ; Agnese descend et s’élance dans la maison ; elles sont dans les bras l’une de l’autre. La femme du tailleur, seule alors présente, les soutient, les calme, les félicite ; puis, toujours discrète, elle les laisse seules, disant qu’elle va leur préparer un lit, qu’elle le peut sans se gêner, mais que, cela ne fût-il point, elle et son mari aimeraient mieux coucher à terre que de les laisser chercher un gîte ailleurs.

Après ce premier épanchement d’embrassements et de sanglots, Agnese voulut savoir les aventures de Lucia, et celle-ci se mit douloureusement à les lui raconter. Mais, comme le lecteur le sait, c’était une histoire que personne ne connaissait tout entière ; et pour Lucia elle-même, il y avait des parties obscures et tout à fait inexplicables, surtout cette fatale combinaison de circonstances par laquelle la terrible voiture s’était trouvée là sur la route, tout juste à l’instant où Lucia y passait par un hasard extraordinaire ; et là-dessus la mère et la fille se perdaient en conjectures sans jamais donner au but ni même en approcher.

Quant à l’auteur principal de la trame, l’une et l’autre ne pouvaient avoir d’autre pensée, sinon que c’était don Rodrigo.

« Ah ! perfide assassin ! Ah ! tison d’enfer ! s’écriait Agnese. Mais lui aussi aura son heure. Dieu le payera selon son mérite, et alors il verra ce que c’est…

— Non, non, ma mère, non ! interrompit Lucia, ne lui souhaitez pas de mal, n’en souhaitez à personne ! Si vous saviez ce que c’est que de souffrir ! Si vous l’aviez éprouvé ! Non, non ! prions plutôt le bon Dieu et la sainte Vierge pour lui ; que Dieu lui touche le cœur, comme il l’a fait pour cet autre pauvre monsieur qui était pire que lui, et qui à présent est un saint. »

L’horreur que Lucia éprouvait en revenant sur des souvenirs si récents et si courts, la fit plus d’une fois s’interrompre ; plus d’une fois elle dit que le cœur lui manquait pour continuer, et elle ne reprit la parole qu’avec peine après bien des larmes. Mais un sentiment d’une autre nature la tint en suspens lorsqu’elle en fut à un certain point de son récit, à son vœu. La crainte de se voir taxée par sa mère d’imprudence et de précipitation, ou que celle-ci, comme elle avait fait pour le mariage, ne mît en avant quelqu’une de ses larges règles de conscience et ne voulût la lui faire trouver juste par force, ou bien encore que la pauvre femme, ne fût-ce que pour s’éclairer et prendre conseil, ne dît la devise à quelqu’un en confidence et ne lui donnât ainsi une publicité à la seule idée de laquelle Lucia se sentait rougir ; enfin une espèce de timidité, même envers sa mère, une répugnance inexplicable à parler de semblables choses, tous ces motifs réunis firent qu’elle cacha cette circonstance importante, se proposant de s’en ouvrir d’abord avec le père Cristoforo. Mais quelle fut sa triste surprise lorsque, demandant à sa mère des nouvelles de ce bon religieux, celle-ci lui répondit qu’il était parti, qu’on l’avait envoyé bien loin, bien loin, dans un pays qui avait un certain nom…

« Et Renzo, dit Agnese…

— Il est en sûreté, n’est-ce pas ? dit Lucia d’un ton inquiet.

— Quant à cela, c’est sûr, car tout le monde le dit ; on tient pour certain qu’il s’est réfugié sur les terres de Bergame, mais personne ne peut dire au juste l’endroit, et jusqu’à présent il n’a pas donné de ses nouvelles : il faut qu’il n’en ait pas encore trouvé le moyen.

— Ah ! s’il est en sûreté, que le ciel soit béni ! » dit Lucia ; et elle cherchait à changer de discours, lorsque tout discours entre elles fut interrompu par ce à à quoi elles s’attendaient le moins, l’apparition du cardinal archevêque.

Ce prélat, après être revenu de l’église où nous l’avons laissé, et après avoir appris de l’Innomé que Lucia était arrivée, s’était mis à table avec lui, le faisant asseoir à sa droite, au milieu d’un cercle de prêtres qui ne pouvaient se lasser de regarder cette figure si adoucie sans faiblesse, si humiliée sans abaissement, et de le comparer avec l’idée que depuis longtemps ils s’étaient faite du personnage.

Le dîner fini, le cardinal et son convive s’étaient de nouveau renfermés ensemble. Après un entretien qui dura beaucoup plus longtemps que le premier, l’Innomé était parti pour son château, monté sur la même mule qui l’y avait porté le matin ; et le cardinal, ayant fait appeler le curé, lui avait dit qu’il désirait être conduit à la maison où Lucia se trouvait logée.

« Oh ! Monseigneur, avait répondu le curé, ne prenez pas cette peine ; je vais tout de suite dire que l’on fasse venir ici la jeune fille, la mère, si elle est arrivée, et avec elles leurs hôtes, si Monseigneur veut les voir, tous ceux, en un mot, que peut désirer Votre Illustrissime Seigneurie.

— Je désire aller moi-même les trouver, avait répliqué Frédéric.

— Votre Illustrissime Seigneurie n’a pas besoin de se déranger, je vais sur-le-champ les envoyer prendre, c’est l’affaire d’un moment, » avait dit encore le curé, assez maladroit, quoique fort brave homme du reste, pour ne pas comprendre que le cardinal voulait, par cette visite, honorer tout à la fois le malheur, l’innocence, l’hospitalité et son propre ministère. Mais le supérieur ayant exprimé de nouveau le même désir, l’inférieur s’inclina et se mit en marche.

Lorsque les deux personnages parurent dans la rue, tous ceux qui s’y trouvaient vinrent vers eux, et en peu d’instants on accourut de toutes parts, ceux qui pouvaient, marchant à leur côté, et les autres, pêle-mêle, derrière. Le curé ne songeait qu’à dire : « Allons, en arrière, rangez-vous ; mais ! mais ! » Frédéric lui disait : « Laissez-les faire, » et il avançait, tantôt levant la main pour bénir le peuple, tantôt la baissant pour caresser les enfants qui lui venaient dans les jambes. Ils arrivèrent ainsi à la maison et y entrèrent : la foule resta entassée au dehors. Mais dans la foule se trouvait le tailleur, qui avait suivi comme les autres, les yeux fixes, la bouche ouverte, ne sachant où l’on allait. Quand il vit le but de la marche auquel il songeait si peu, je vous laisse à penser avec quel bruit il se fit faire place, criant et répétant : « Laissez passer qui doit passer, » et il entra.

Agnese et Lucia entendirent un mouvement qui allait croissant dans la rue ; tandis qu’elles cherchaient à comprendre ce que ce pouvait être, elles voient la porte s’ouvrir toute grande, la pourpre frappe leurs regards, le cardinal et le curé sont devant elles.

« Est-ce celle-ci ? » demanda le premier à son guide ; et, sur un signe affirmatif qu’il en reçut en réponse, il alla vers Lucia qui, ainsi que sa mère, était restée immobile et muette de surprise et de timidité. Mais le son de cette voix, la figure, les manières et surtout les paroles de Frédéric les eurent bientôt encouragées. « Pauvre jeune fille, lui dit-il, Dieu a permis que vous fussiez mise à une grande épreuve, mais il a aussi montré qu’il n’avait pas ôté ses yeux de dessus vous, qu’il ne vous avait pas oubliée ; il vous a sauvée, et il s’est servi de vous pour une grande œuvre, pour faire un acte insigne de miséricorde envers un homme et en soulager bien d’autres en même temps. »

En ce moment parut dans la chambre la maîtresse de la maison, qui, au bruit qu’elle avait entendu, s’était mise à la fenêtre, et, voyant quel était celui qui entrait chez elle, avait descendu l’escalier en courant, après s’être rajustée de son mieux, et presque en même temps le tailleur entra par une autre porte. Voyant l’entretien commencé, ils se retirèrent ensemble dans un coin où ils se tinrent avec grand respect. Le cardinal les salua d’un air de bienveillance, et continua de parler aux deux femmes, entremêlant ses consolations de quelques demandes, pour juger par leurs réponses s’il y aurait quelque bien à faire à celle qui avait tant souffert.

« Il faudrait que tous les prêtres ressemblassent à Votre Seigneurie, qu’ils prissent un peu le parti des pauvres, et n’aidassent pas à les mettre dans l’embarras pour s’en tirer eux-mêmes, » dit Agnese portée à la confiance par l’air si familier et si affectueux de Frédéric, et révoltée de l’idée que le sieur don Abbondio, après avoir toujours sacrifié les autres, prétendît ensuite leur interdire un petit épanchement de cœur et quelques mots de plainte près d’une personne placée au-dessus de lui, quand, par un hasard bien rare, ils en avaient l’occasion.

« Dites toute votre pensée, dit le cardinal, parlez librement.

— Je veux dire que si monsieur notre curé avait fait son devoir, les choses ne se seraient pas passées de cette façon. »

Mais le cardinal la pressant de nouveau de se mieux expliquer, elle se vit d’abord assez embarrassée pour raconter une histoire où elle avait une part qu’elle ne se souciait pas de faire connaître, surtout à un tel personnage. Elle trouva pourtant moyen d’arranger son récit, en y faisant une petite coupure : elle parla du mariage convenu, du refus de don Abbondio, n’omit point le prétexte des supérieurs qu’il avait mis en avant (ah ! Agnese !) ; et de là elle sauta à l’attentat de don Rodrigo et dit comment, ayant été prévenus, ils avaient pu se sauver. « Oui, ajouta-t-elle pour conclusion, se sauver pour retomber dans le gâchis. Si, au lieu de cela, M. le curé nous avait dit clairement la chose et avait tout de suite marié mes pauvres jeunes gens, nous nous en allions sur-le-champ tous ensemble, en secret, bien loin, dans un endroit où l’air même n’en aurait rien su. De cette manière au contraire on a perdu du temps, et il est arrivé ce qu’est arrivé.

— M. le curé me rendra compte de ce fait, dit le cardinal.

— Non pas, monsieur, non, se hâta de dire Agnese, je n’ai pas parlé dans cette intention. Ne le grondez pas, car ce qui est fait est fait, et d’ailleurs ça ne servirait de rien : c’est un homme ainsi bâti, l’occasion revenant, il ferait encore de même. »

Mais Lucia, peu satisfaite de cette manière de raconter l’histoire, ajouta : « Nous aussi nous avons fait du mal : on sait que ce n’était pas la volonté de Dieu que la chose dût réussir.

— Quel mal pouvez-vous avoir fait, pauvre jeune fille ? » dit Frédéric. Lucia, malgré les gros yeux que sa mère cherchait à lui faire à la dérobée, raconta l’histoire de la tentative exercée dans la maison de don Abbondio, et conclut en disant : « Nous avons mal fait, et Dieu nous a punis.

— Recevez de sa main les maux que vous avez soufferts, et soyez sans inquiétude, dit Frédéric ; car à qui peut-il être permis de se réjouir et d’espérer, si ce n’est à celui qui a souffert et qui songe à s’accuser lui-même ? »

Il demanda ensuite où était le fiancé, et apprenant d’Agnese (Lucia se taisait et baissait les yeux) qu’il avait fui hors du pays, il en éprouva et en témoigna de l’étonnement et du déplaisir, et en demanda la raison.

Agnese raconta tant bien que mal le peu qu’elle savait de l’histoire de Renzo.

« J’ai entendu parler de ce jeune homme, dit le cardinal ; mais comment un sujet qui se trouve compromis dans des affaires de cette nature pouvait-il être en traité de mariage avec une fille telle que celle-ci ?

— C’était un jeune homme vertueux, dit Lucia en rougissant, mais d’une voix assurée.

— C’était un jeune homme paisible, même trop, ajouta Agnese ; et vous pouvez le demander à qui que ce soit, même à monsieur le curé. Qui sait quelle manigance ils auront faite là-bas ? Quand vous êtes pauvre, il n’est pas malaisé de vous faire paraître coquin.

— C’est malheureusement trop vrai, dit le cardinal ; je ne manquerai pas de m’informer de ce qui le concerne ; » et s’étant fait donner les nom et prénoms du jeune homme, il les porta sur un petit livre de notes. Il ajouta ensuite qu’il comptait se rendre sous peu de jours dans leur village, qu’alors Lucia pourrait y venir sans crainte, et qu’en attendant il s’occuperait de trouver un endroit où elle pût être en sûreté, jusqu’au moment où toutes choses seraient arrangées pour le mieux.

Après cela, il se tourna vers les maîtres de la maison, qui, aussitôt, s’avancèrent. Il leur renouvela les remercîments que déjà le curé leur avait faits de sa part, et leur demanda s’ils consentiraient sans peine à garder chez eux, pendant ce peu de jours, les hôtes que Dieu leur avait envoyés.

« Oh ! oui, monseigneur, » répondit la femme d’une voix et d’un air qui en disaient beaucoup plus que cette réponse un peu simple, écourtée par la timidité. Mais le mari, stimulé par la présence du personnage qui daignait lui adresser cette question, pressé, mais non sans trouble, du désir de se faire honneur dans une circonstance si majeure, travaillait impatiemment à trouver quelque réponse d’un bel effet. Il fronça son front, tourna ses yeux de travers, serra ses lèvres, tendit à toute sa force l’arc de son intelligence, chercha, fouilla, sentit au-dedans de lui-même un choc d’idées incomplètes et de paroles inachevées ; mais le temps pressait ; le cardinal déjà montrait qu’il interprétait son silence ; le pauvre homme ouvrit la bouche et dit : « Jugez donc ! » Rien autre chose ne lui put venir. Et c’est un fait dont non-seulement il demeura contrit et humilié dans le moment ; mais toujours, dans la suite, ce souvenir importun lui gâtait la jouissance de l’honneur qu’il avait reçu. Que de fois, y ramenant sa pensée et se replaçant dans cette situation, lui vinrent à l’esprit, comme pour lui faire pièce, des mots qui tous auraient mieux valu que ce malheureux jugez donc ! Mais, comme dit un vieux proverbe, de l’esprit d’après coup tous les fossés sont pleins.

Le cardinal sortit en disant : « Que la bénédiction du Seigneur soit sur cette maison ! »

Il demanda ensuite au curé, dans la soirée, comment on pourrait indemniser d’une manière convenable cet homme, qui ne devait pas être riche, pour une hospitalité qui serait coûteuse, surtout dans des temps aussi fâcheux. Le curé répondit que, dans le fait, l’honnête tailleur ne pouvait guère avoir, cette année, par les profits de sa profession, non plus que par les revenus de quelques petits champs qu’il possédait, de quoi exercer des libéralités ; mais qu’ayant fait des économies dans les années précédentes, il était l’un des plus aisés de la contrée, et à même de suffire, sans se déranger, à quelque petite dépense extraordinaire, comme celle-ci, par exemple, qu’il ferait sûrement avec plaisir ; qu’au surplus toute indemnité serait, sans doute, impossible à lui faire accepter.

« Il doit avoir, dit le cardinal, des débiteurs hors d’état de le payer.

— Oh ! figurez-vous, monseigneur. Ces pauvres gens payent ce qu’ils doivent par l’excédant de leurs récoltes sur leur consommation : l’année dernière, l’excédant a été nul ; cette année, tous se trouvent au-dessous du nécessaire.

— Eh bien ! dit Frédéric, je me charge de toutes ces dettes ; et vous me ferez le plaisir de lui demander la note des divers comptes et de les acquitter.

— Ce sera une somme assez forte.

— Tant mieux ! Et vous devez n’avoir que trop de ces nécessiteux encore plus à plaindre, qui n’ont pas de dettes, parce qu’ils ne trouvent pas de crédit.

— Ah ! que trop, en effet, monseigneur. On fait ce qu’on peut ; mais comment suffire à tous les besoins dans des temps semblables ?

— Chargez-le de les habiller pour mon compte, et payez-le bien. À dire vrai, cette année, tout l’argent qui n’est pas employé en pain me semble volé ; mais c’est ici un cas d’une nature particulière. »

Nous ne voulons pas clore l’histoire de cette journée sans raconter succinctement comment l’Innomé la finit.

Cette fois, la nouvelle de sa conversion l’avait précédé dans la vallée. Elle s’y était aussitôt répandue, et avait causé partout l’excès de la surprise, l’anxiété, le chagrin et le bruit. Il fit signe aux premiers bravi ou aux premiers valets qu’il rencontra (bravi ou valets, c’était la même chose), il leur fit signe de le suivre ; et ainsi des uns aux autres, à mesure qu’il en trouvait sur son chemin. Tous marchaient derrière lui, dans une incertitude d’un genre nouveau, mais avec leur soumission accoutumée ; et ce fut avec cette suite toujours croissante en nombre qu’il arriva au château. D’un signe encore, il ordonna à ceux qui se trouvaient sur la porte de se mettre, comme les autres, après lui. Il entra dans la première cour, alla se placer vers le milieu ; et là, toujours à cheval, il fit tonner l’un de ses cris ; c’était le signal d’usage, auquel accouraient tous ceux de ses gens à portée de l’entendre. Dans un instant, ceux qui étaient épars dans le château vinrent à cette voix, et se joignirent aux premiers, tous ayant les yeux fixés sur leur maître.

« Allez m’attendre dans la grande salle, » leur dit-il ; et, du haut de sa monture, il les regarda s’y rendre. Puis il mit pied à terre, mena lui-même la mule aux écuries, après quoi il marcha vers le lieu où il était attendu. À son aspect, cessa subitement le bourdonnement de tous les colloques. Tous ces hommes se rangèrent d’un côté, laissant vide pour lui un large espace dans la salle ; ils pouvaient être une trentaine.

L’Innomé leva les mains, comme pour maintenir le silence ; il leva la tête, cette tête qui dépassait toutes les autres, et dit : « Écoutez tous, et que personne ne parle, s’il n’est interrogé. Mes enfants ! la route que nous avons suivie jusqu’à ce jour conduit au fond de l’enfer. Ce n’est pas un reproche que je veux vous faire, moi qui, dans cette route, vous devance tous, moi qui, de tous, suis le plus coupable ; mais écoutez ce que j’ai à vous dire. Dieu, dans sa miséricorde, m’a appelé à changer de vie ; je répondrai à sa voix, je changerai de vie, et déjà je l’ai fait. Puisse-t-il vous traiter tous de même ! Sachez donc et tenez pour certain que je suis résolu à mourir plutôt que de rien faire contre sa sainte loi. Je révoque pour chacun de vous les ordres criminels que je vous ai donnés ; vous m’entendez ; je vous commande même de n’en exécuter aucun. Et tenez également pour chose ferme et irrévocable que personne désormais ne pourra faire le mal en demeurant à mon service, en se plaçant sous ma protection. Ceux qui voudront à ces conditions rester avec moi seront à mes yeux comme mes enfants ; et je m’estimerais heureux à la fin du jour où je n’aurais pas mangé pour donner au dernier d’entre vous le dernier morceau de pain qui resterait dans ma demeure. Quant à ceux qui refuseront, je leur payerai ce qui leur revient de leurs gages, et une gratification en sus ; ils pourront me quitter, mais qu’ils ne mettent plus les pieds dans ce château, si ce n’est pour changer de vie ; car pour cela ils seront toujours reçus à bras ouverts. Pensez-y cette nuit ; demain matin je vous ferai venir l’un après l’autre pour avoir votre réponse, et alors je vous donnerai de nouveaux ordres. Pour le moment, retirez-vous, chacun à votre poste. Et que Dieu, dont la miséricorde a été pour moi si grande, daigne vous bien inspirer dans votre résolution. »

Il finit, et tous gardèrent le silence. Quelles que fussent les pensées diverses qui se présentaient tumultueusement à l’esprit de tous ces hommes, il n’en parut rien au dehors. Ils étaient habitués à regarder la voix de leur maître comme la manifestation d’une volonté qui ne souffrait pas de réplique ; et cette voix, tout en annonçant que la volonté était changée, ne marquait nullement qu’elle fût affaiblie. Il ne vint à l’idée d’aucun d’entre eux que, parce que leur seigneur était converti, on pût s’enhardir à son égard et lui répondre comme à un autre homme. Ils voyaient en lui un saint, mais un de ces saints que l’on représente la tête haute et l’épée au poing. Indépendamment de la crainte qu’il leur inspirait, ils avaient pour lui (surtout ceux qui étaient nés dans ses domaines, et c’était le plus grand nombre) une sorte d’affection d’hommes liges ; tous ensuite lui étaient attachés d’admiration, et ils éprouvaient en sa présence ce sentiment de retenue respectueuse dont les hommes, même les plus grossiers et les plus violents, ne s’affranchissent point devant une supériorité qu’ils ont reconnue. Les choses, d’ailleurs, qu’ils venaient d’entendre de sa bouche pouvaient bien être odieuses à leurs oreilles, mais ne se présentaient pas comme fausses et tout à fait dénuées de sens à leur esprit ; si mille fois ils en avaient fait le sujet de leurs railleries, ce n’était point qu’ils refusassent d’y croire ; mais, par les railleries, ils avaient voulu prévenir la frayeur qu’ils n’auraient pu, en y pensant sérieusement, s’empêcher d’en ressentir. Et maintenant, en voyant l’effet de cette frayeur sur une âme telle que celle de leur maître, il n’y en eut pas un qui, plus ou moins, n’en fût atteint, ne fût-ce que par une impression momentanée. Disons de plus que ceux qui, circulant le matin hors de la vallée, avaient été les premiers instruits de la grande nouvelle, s’étaient ainsi trouvés à portée de voir et avaient ensuite raconté la joie, l’enthousiasme de la population, l’amour et la vénération qui, pour l’Innomé, venaient de succéder à la haine et à la terreur. De sorte que dans cet homme, qu’eux tous avaient toujours regardé de bas en haut, alors même qu’en eux était en grande partie sa force, ils voyaient maintenant la merveille, l’idole d’une multitude ; ils le voyaient au-dessus des autres, d’une manière bien différente du passé, mais non pas moindre ; toujours hors des rangs de la foule, toujours chef.

Ils demeuraient donc étourdis du coup, incertains de la pensée l’un de l’autre, et chacun de sa propre pensée. Celui-ci enrageait secrètement ; celui-là cherchait dans sa tête où il pourrait trouver un asile et de l’emploi ; cet autre s’examinait pour voir s’il ne pourrait pas se faire à devenir honnête homme ; tel d’entre eux, touché par ses paroles, se sentait comme incliner dans leur sens ; tel autre encore, sans rien décider, se proposait de commencer par tout promettre, de manger, en attendant mieux, ce pain offert de si bon cœur et alors si rare, et de gagner du temps. Personne ne dit mot. Et lorsque l’Innomé, à la fin de son allocution, leva de nouveau cette main impérieuse pour leur faire signe de se retirer, tous en silence et comme un troupeau de moutons, ils marchèrent vers la porte. Il sortit lui-même après eux, et, s’arrêtant au milieu de la cour, il les suivit des yeux pour voir, au peu de jour qu’il faisait encore, comment ils se séparaient et si chacun prenait le chemin de son poste. Puis, étant monté pour prendre une lanterne réservée pour son usage, il parcourut de nouveau les cours, les corridors, les salles, visita tous les abords de son manoir, et, après avoir vu que tout était tranquille, il alla enfin dormir ; oui, dormir, car il avait sommeil.

Les affaires compliquées et tout à la fois urgentes, avec quelque empressement qu’il les eût toujours recherchées, n’avaient jamais pesé sur lui aussi nombreuses que dans ce moment ; et pourtant il avait sommeil. Les remords qui, la nuit précédente, l’avaient privé de repos, loin d’être apaisés, criaient plus haut dans son âme, s’y faisaient entendre plus sévères, plus absolus ; et pourtant il avait sommeil. L’ordre, l’espèce de gouvernement que, depuis tant d’années, il avait établi dans ce lieu avec tant de soin par une si singulière union de l’audace à la persévérance, il venait lui-même de le compromettre par quelques paroles ; le dévouement sans bornes de ses gens, leur disposition à tout faire pour lui obéir, cette fidélité de brigands sur laquelle il était depuis si longtemps habitué à se reposer, il l’avait lui-même ébranlée ; de ses moyens, il s’était fait une multitude d’embarras ; il avait porté dans sa maison le trouble et l’incertitude ; et pourtant il avait sommeil.

Il alla donc dans sa chambre, s’approcha de ce lit où la nuit d’avant il avait trouvé tant d’épines, et il s’agenouilla tout auprès, dans l’intention de prier. Il retrouva, en effet, dans un coin reculé et caché de sa mémoire, les prières qu’on lui avait enseignées dans son enfance ; il commença à les réciter ; et ces paroles, demeurées là si longtemps enveloppées ensemble, venaient sur ses lèvres comme se déroulant à la suite l’une de l’autre. Il éprouvait dans cette action un indéfinissable mélange de sentiments ; une certaine douceur dans ce retour matériel aux habitudes de l’innocence ; un redoublement de douleur à l’idée de l’abîme qu’il avait mis entre le temps d’alors et le temps actuel ; un désir ardent de se donner, par des œuvres d’expiation, une conscience nouvelle ; d’atteindre à l’état le plus rapproché de cette innocence à laquelle il ne pouvait plus revenir ; une profonde gratitude enfin, accompagnée de confiance envers cette miséricorde divine qui pouvait le conduire à un tel état, et, par tant de signes, lui avait montré qu’elle le voulait. Il se releva ensuite, se coucha et s’endormit immédiatement.

Ainsi se termina cette journée, si célèbre encore au temps où écrivait notre anonyme ; et maintenant, si ce n’était lui, on ne saurait rien des événements qui la signalèrent, du moins quant aux détails ; puisque Ripamonti et Rivola, que nous avons cités plus haut, se bornent à dire que ce tyran si fameux, après une entrevue avec Frédéric, changea merveilleusement de vie, et pour toujours. Et en quel nombre sont ceux qui ont lu les livres de ces deux écrivains ? En moindre nombre encore que ceux qui lisent le nôtre. Qui sait même si, dans cette vallée, il s’est conservé quelque vague et lointaine tradition du fait, pour qui aurait l’envie de la chercher et l’habileté de la découvrir ? Tant de choses depuis ce temps se sont passées !