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Les Fiancés (Manzoni 1840)/31

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 432-448).


CHAPITRE XXXI.


La peste que le tribunal de santé avait craint de voir s’introduire dans le Milanais avec les bandes allemandes s’y était en effet introduite, comme l’on sait ; et l’on sait aussi qu’elle ne s’arrêta point là, mais qu’elle envahit et dépeupla une partie considérable de l’Italie. Conduits par le fil de notre histoire, nous allons maintenant raconter les faits principaux de cette calamité, dans le Milanais, c’est-à-dire et même presque exclusivement dans la ville de Milan, attendu que c’est presque exclusivement de la ville que parlent les mémoires du temps, comme cela arrive à peu près toujours et partout, pour de bonnes raisons comme pour d’autres assez mauvaises. À dire vrai, notre but dans ce récit n’est pas seulement de représenter l’état de choses dans lequel doivent venir figurer nos personnages, mais en même temps de faire connaître, autant que c’est possible dans un cadre restreint et que cela peut dépendre de nous, un chapitre plus fameux qu’il n’est connu de notre histoire nationale.

Parmi les nombreuses relations contemporaines, il n’en est aucune qui puisse suffire pour mettre le lecteur à portée de juger cet événement dans l’ensemble régulier de ses circonstances, comme il n’en est aucune non plus qui ne puisse l’y aider, dans chacun de ses écrits, sans en excepter celui que nous a laissé Ripamonti[1] et qui doit être mis de beaucoup au-dessus des autres, pour le nombre comme pour le choix des faits, et encore plus pour la manière dont il sait les observer. Dans chacun sont omis des faits essentiels qui sont consignés dans d’autres ; dans chacun se trouvent des erreurs matérielles que l’on peut reconnaître et rectifier à l’aide de quelque autre de ces mêmes écrits ou du petit nombre d’actes de l’autorité publique, imprimés ou manuscrits, qui nous restent. Souvent on trouve dans une relation les causes dont on a vu dans une autre les effets comme ne tenant à rien. Dans toutes ensuite règne une étrange confusion de choses et d’époques ; la plume du narrateur y va et vient sans cesse comme au hasard, sans aucun plan ni d’ensemble ni de détails ; caractère, au reste, qui distingue de la manière la plus générale et la plus marquée les livres de ce temps, surtout les livres composés en langue vulgaire ; c’était du moins ainsi en Italie ; les hommes doctes doivent savoir si la remarque s’applique au reste de l’Europe ; nous sommes, pour notre compte, fort tentés de le penser. Aucun écrivain d’une époque postérieure ne s’est proposé d’examiner et de rapprocher ces mémoires pour former, des diverses notions qu’ils fournissent, une chaîne suivie, une véritable histoire de cette peste ; de sorte que l’idée que l’on en a généralement ne peut être que fort incertaine et un peu confuse. Ce ne peut être qu’une idée vague de grands maux et de grandes erreurs (et en vérité il y eut des uns et des autres au-delà de tout ce que l’on peut se figurer), une idée composée de jugements plus que de faits, et où les quelques faits qui se présentent sont épars, isolés quelquefois de leurs circonstances les plus caractéristiques, sans distinction de dates, sans rien par conséquent qui marque la cause et son effet, qui fasse sentir dans les événements leur cours, leur progression. Pour nous, en donnant du moins beaucoup de soin à examiner et rapprocher toutes les relations imprimées, plusieurs relations manuscrites et bon nombre (eu égard au peu qui nous en reste) de ces documents que l’on appelle officiels, nous avons cherché à faire, au moyen de ces divers matériaux, non sans doute un travail tel qu’on pourrait le désirer, mais un travail qui n’a pas été fait jusqu’à ce jour. Notre intention n’est point de reproduire tous les actes publics, non plus que de rapporter tous les événements qui, sous un point de vue quelconque, pourraient en être dignes. Nous prétendrons encore moins rendre inutile la lecture des relations originales à ceux qui voudraient se former une idée plus complète du point d’histoire qui nous occupe ; nous sentons trop bien tout ce qu’il y a de force propre et pour ainsi dire incommunicable dans les œuvres de ce genre, de quelque manière qu’elles aient été conçues et exécutées. Nous avons seulement tenté de reconnaître et de vérifier les faits les plus généraux et les plus importants, de les disposer, autant que la raison et leur nature le comportent, dans l’ordre réel où ils se sont passés, d’observer leurs rapports et leur influence réciproque, et de faire ainsi, pour le moment et en attendant qu’un autre fasse mieux, une notice succincte, mais véridique et suivie, de ce désastre.

Tout le long de la ligne que l’armée avait parcourue, on avait trouvé quelques cadavres dans les maisons, quelques cadavres sur la route. Bientôt, dans tel village, dans tel autre, des individus, des familles entières tombèrent malades, moururent de maux violents, étranges, dont les symptômes étaient inconnus de la plupart de ceux qui en étaient témoins. Quelques personnes seulement en avaient vu autrefois de semblables, et c’était le petit nombre de celles chez qui s’était conservée la mémoire de la peste qui, cinquante-trois ans auparavant, avait également désolé une grande partie de l’Italie, et spécialement le Milanais, où elle fut nommée, comme elle l’est encore, la peste de Saint-Charles. Tant la charité a de pouvoir ! Parmi les souvenirs si grands et de tant de sortes d’un fléau dont une population tout entière fut frappée, la charité peut faire primer le souvenir d’un homme, parce qu’elle a inspiré à cet homme des sentiments et des actions plus mémorables encore que les souffrances au milieu desquelles il se montre ; elle peut le graver dans l’esprit des générations futures comme le signe où se résument tous ces maux, parce que dans tous elle l’a porté, elle l’a introduit comme guide, secours, exemple, victime volontaire ; d’une calamité générale faire pour lui ce qui serait pour un autre le fruit d’une entreprise éclatante ; nommer cette calamité de son nom, comme une conquête ou une découverte prennent le nom de celui à qui elles sont dues.

L’archiâtre[2] Louis Settala, qui non-seulement avait vu cette peste, mais était l’un de ceux qui avaient mis le plus d’activité, de courage et (quoiqu’il fût très-jeune alors) d’habileté à la combattre, ce médecin qui, dans son appréhension fort grande de la voir se renouveler, avait l’œil ouvert sur les événements et faisait en sorte d’en être instruit, fit le 20 octobre, dans le tribunal de santé, un rapport duquel il résultait que, dans le village de Chiuso (le dernier du territoire de Lecco et confinant avec le bergamesque), la contagion s’était indubitablement déclarée. L’on voit, par le recueil de Taddino, qu’il ne fut pris aucune résolution par suite de cet avis[3].

Mais presque aussitôt des avis semblables arrivèrent de Lecco et de Bellano. Le tribunal alors se décida et se borna à faire partir un commissaire qui devait, chemin faisant, prendre un médecin à Como et aller avec lui visiter les lieux signalés. Tous deux, « soit ignorance ou toute autre cause, se laissèrent persuader par un vieux et ignorant barbier de Bellano que ce mal n’était point la peste[4], » mais que c’était en certains endroits l’effet ordinaire des émanations des marais pendant l’automne, et partout ailleurs la conséquence des souffrances et des mauvais traitements que ces populations avaient éprouvées dans le passage des Allemands. Cette assurance fut rapportée au tribunal dont il paraît qu’elle dissipa toutes les inquiétudes.

Mais d’autres nouvelles de mort survenant coup sur coup et de divers côtés, on commit deux délégués pour aller voir sur les lieux ce qui en était et prendre les mesures convenables ; ce furent Taddino, cité ci-dessus, et un auditeur du tribunal. Lorsqu’ils arrivèrent, le mal s’était déjà tellement répandu que les preuves s’en offraient d’elles-mêmes et sans qu’il fût besoin de les chercher. Ils parcoururent le territoire de Lecco, la Valsassina, les bords du lac de Como, les districts connus sous le nom de Monte di Brianza et de la Gera d’Adda, et partout ils trouvèrent des villages fermés de barrières à leurs abords, d’autres presque déserts, les habitants en fuite et campés sous des tentes ou dispersés ; « et ils nous semblaient, dit Taddino, autant de créatures sauvages, portant à la main, les uns de la menthe, les autres de la rue, ceux-ci du romarin, ceux-là des fioles de vinaigre. »

Ils s’enquirent du nombre des morts, il était effrayant ; ils visitèrent les malades et les cadavres, et partout ils trouvèrent les hideuses et terribles marques de la peste. Ils donnèrent aussitôt, par lettres, ces sinistres nouvelles au tribunal de santé qui, en les recevant, le 30 octobre, « se disposa, dit Taddino, à prescrire les bullette[5], pour interdire l’entrée de la ville aux personnes venant des pays où la contagion s’était montrée ; et en attendant que l’ordonnance fut rédigée, » on donna par anticipation aux employés des gabelles quelques ordres sommaires dans le sens des dispositions qu’elle devait contenir.

Cependant les délégués se hâtèrent de pourvoir le mieux qu’ils purent à ce qu’exigeait la circonstance, et ils s’en revinrent avec la triste conviction de l’insuffisance des mesures qu’ils venaient de prendre pour porter remède et opposer une barrière à un mal qui avait déjà fait tant de progrès.

Arrivés le 14 novembre, et lorsqu’ils eurent fait, de vive voix d’abord, et ensuite par écrit, leur rapport au tribunal, ils en reçurent la mission de se présenter au gouverneur et de lui exposer l’état des choses. Ils se rendirent auprès de lui et rapportèrent à leur retour qu’il avait éprouvé un grand déplaisir en apprenant de semblables nouvelles, leur avait montré combien il en était affecté, mais avait dit que les soins de la guerre étaient plus importants : Sed belli graviores esse curas. Ainsi le raconte Ripamonti qui avait composé les registres de la Santé et s’était entretenu de ce fait avec Taddino chargé spécialement de la mission : c’était la seconde, si le lecteur s’en souvient, pour la même cause et avec le même résultat. Deux ou trois jours après, le 18 novembre, le gouverneur fit une proclamation par laquelle il ordonnait des réjouissances publiques pour la naissance du prince Charles, premier-né du roi Philippe IV, sans se douter ou s’inquiéter du danger que pouvaient présenter de grandes réunions d’hommes en de telles circonstances, réglant toutes choses comme on eût fait en des temps ordinaires, comme s’il ne lui eût été nullement parlé de contagion.

Cet homme était, ainsi que nous l’avons dit, le célèbre Ambroise Spinola, envoyé pour remettre la guerre en bon train, pour réparer les erreurs de don Gonzalo, et gouverner par occasion ; et, par occasion également, nous pouvons rappeler ici qu’il mourut à peu de mois de là, dans cette même guerre qui lui tenait tant à cœur ; il mourut, non pas de blessures reçues sur le champ de bataille, mais dans son lit, de chagrin et de tourment dans l’âme pour les reproches, les injustices, les dégoûts de toute espèce qu’il essuya de la part du gouvernement auquel il avait voué ses services. L’histoire a déploré son sort et frappé de sa censure l’ingratitude dont il fut victime ; elle a décrit avec grand soin ses entreprises militaires et politiques, loué sa prévoyance, son activité, sa constance ; elle aurait pu rechercher de plus ce qu’il avait fait de toutes ces qualités, lorsque la peste menaçait, envahissait une population qui lui avait été confiée ou plutôt livrée.

Mais ce qui, sans rien diminuer du blâme qu’il mérite, peut affaiblir l’étonnement que sa conduite fait éprouver, ce que l’on ne peut voir sans un étonnement plus grand encore, c’est la manière d’être de cette population elle-même, dans la partie de la contrée, c’est-à-dire, où, exempte encore de la contagion, elle avait tant de raison de la redouter. À l’arrivée de ces fatales nouvelles que l’on recevait des pays infectés, des pays formant autour de la ville comme un demi-cercle qui dans quelques parties n’en est éloigné que de dix-huit ou vingt milles, qui ne croirait que l’on vit, dans cette cité, éclater un mouvement général, un désir unanime de précautions bien ou mal entendues, ou pour le moins une stérile inquiétude ? Et cependant, s’il est un point où les mémoires du temps soient d’accord, c’est lorsqu’ils attestent que rien de tout cela n’eut lieu. La disette de l’année précédente, les vexations que les soldats avaient fait souffrir, les afflictions de l’âme, parurent des faits plus que suffisants pour expliquer la mortalité : dans les places publiques, les boutiques, les maisons, celui qui hasardait une phrase sur le danger dont la ville pouvait être menacée, qui prononçait le mot de peste, était accueilli par des railleries d’incrédulité, par un mépris mêlé de colère. Une incrédulité semblable, ou, pour mieux dire, un aveuglement tout aussi opiniâtre, prévalait dans le sénat, dans le conseil des décurions, dans toutes les administrations publiques.

Je trouve dans nos mémoires que le cardinal Frédéric, dès qu’on eut connaissance des premiers accidents de contagion, adressa une lettre pastorale aux curés, dans laquelle, entre autres choses, il leur prescrivait de faire sentir au peuple avec insistance combien il était important et d’étroite allégation pour chacun de révéler à l’autorité tout accident semblable ; ainsi que de séquestrer les effets infectés ou suspects[6] ; et c’est un acte de plus à mettre au nombre de ceux par lesquels ce prélat se distinguait louablement de son siècle.

Le tribunal de santé demandait, sollicitait la coopération de qui de droit dans les mesures à prendre, mais n’obtenait à peu près rien. Et, dans le tribunal même, l’empressement était bien loin d’égaler l’urgence : c’étaient, comme le dit plus d’une fois Taddino, et comme cela se voit encore mieux par l’ensemble de la narration, c’étaient les deux médecins qui, convaincus et pénétrés de la gravité et de l’imminence du danger, stimulaient le corps qui devait ensuite stimuler les autres.

Nous avons déjà vu quelle froideur, en recevant les premiers avis de la peste, il avait mise à agir et même à recueillir des renseignements : voici un autre fait où se montre une lenteur encore plus étonnante, si pourtant elle ne fut le résultat forcé d’obstacles provenant des magistrats supérieurs. Cette ordonnance pour les bullette, dont nous avons parlé tout à l’heure, décidée le 30 octobre, ne fut prête à paraître que le 23 du mois suivant, ne fut publiée que le 29. La peste était déjà entrée dans Milan.

Taddino et Ripamonti ont voulu nous conserver le nom de celui qui l’y apporta le premier, ainsi que d’autres détails sur sa personne et sur le fait même ; et, en effet, lorsqu’on observe les commencements d’un immense drame de mort, où les victimes, loin d’être désignées par leur nom, pourront à peine l’être approximativement par le nombre de milliers dont elles formeront l’effrayante masse, on éprouve je ne sais quelle curiosité de connaître ce petit nombre d’individus qui les premiers y figurèrent : cette espèce de distinction, le pas obtenu sur le chemin des funérailles, semblent faire trouver en eux et dans les circonstances, d’ailleurs les plus indifférentes, qui les concernent, quelque chose de fatal et de digne d’un long souvenir.

L’un et l’autre historien disent que ce fut un soldat italien au service d’Espagne ; ils ne sont pas bien d’accord sur les autres points, ici même sur le nom de cet homme. Il s’appelait, selon Taddino, Pietro-Antonio Lovato, et son corps était en garnison dans le territoire de Lecco : selon Ripamonti, au contraire, ce serait un nommé Pier-Paolo Locati, dont le corps tenait garnison à Chiavenna. Ils diffèrent aussi sur le jour de son entrée à Milan : le premier la place au 22 octobre, le second, au même quantième du mois suivant ; et l’on ne peut s’en tenir au dire ni de l’un ni de l’autre. Les deux époques sont en contradiction avec d’autres beaucoup mieux constatées. Et cependant Ripamonti, écrivant par ordre du conseil général des décurions, devait avoir à sa disposition bien des moyens de se procurer les renseignements nécessaires ; et Taddino, en raison de son emploi, pouvait mieux que personne être informé d’un semblable fait. Au reste, du rapprochement d’autres dates dont l’exactitude nous paraît, comme nous venons de le dire, mieux établie, il résulte que ce fait eut lieu avant la publication de l’ordonnance sur les bullette ; et si la chose en valait la peine, on pourrait même prouver, ou à peu près, que ce dut être dans les premiers jours du mois où cette ordonnance parut ; mais sans doute le lecteur nous en dispense.

Quoi qu’il en soit, ce malheureux fantassin, porteur de tant de maux, entra dans la ville avec un gros paquet de hardes provenant, par achat ou par vol, de soldats allemands ; il alla loger dans une maison qu’habitaient ses parents, au faubourg de Porte-Orientale, près les Capucins. Dès son arrivée, il tomba malade ; il fut porté à l’hôpital ; là un bubon qu’on lui trouva sous l’une des aisselles fit soupçonner ce que son mal pouvait être ; le quatrième jour il mourut.

Le tribunal de santé fit consigner et séquestrer dans leur maison les parents de cet homme ; ses habits et le lit où il avait couché à l’hôpital furent brûlés. Deux infirmiers qui l’y avaient soigné et un bon religieux qui lui avait prêté le secours de son ministère, tombèrent malades sous peu de jours, tous les trois de la peste. Le soupçon que l’on avait eu là, dès le principe, sur la nature du mal, et les précautions que l’on avait prises en conséquence firent que la contagion n’y alla pas plus loin.

Mais le soldat en avait laissé hors de l’hospice un germe qui ne tarda pas à se développer. La première personne sur qui s’en montrèrent les atteintes fut le maître de la maison où cet homme avait logé, un certain Carlo Colonna, joueur de luth. Alors, tous les locataires de cette maison furent, par ordre de la Santé, conduits au lazaret, où la plupart tombèrent malades et quelques-uns moururent sous peu de temps, avec les symptômes bien prononcés de la contagion.

Déjà, cependant, le principe d’infection s’était disséminé dans la ville, tant à la suite des rapports que l’on avait eus avec ces gens, qu’à l’aide de leurs vêtements et de leurs effets, soustraits par leurs parents, par leurs logeurs, par des personnes de service, aux recherches et à la combustion prescrites par le tribunal. À cette funeste semence venait se joindre celle qui pénétrait encore du dehors par la défectuosité des ordres donnés, le peu de soin que l’on mettait à leur exécution et l’adresse avec laquelle on savait les éluder. Le mal alla ainsi, couvant et s’étendant avec lenteur et sourdement pendant tout le reste de l’année et les premiers mois de l’année suivante 1630. De temps en temps, quelqu’un en était atteint, quelqu’un mourait, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre ; et la rareté même de ces accidents éloignait l’idée de la vérité ; elle confirmait toujours plus le public dans cette stupide et meurtrière confiance qu’il n’y avait point de peste, qu’il n’y en avait jamais eu un seul instant. Nombre de médecins même, se faisant les échos de la voix du peuple (était-elle dans cette circonstance la voix de Dieu ?), se moquaient des présages sinistres, des avis menaçants de quelques-uns de leurs confrères ; et ils avaient toujours prêts à la bouche des noms de maladies ordinaires, pour en qualifier tous les cas de peste qu’ils pouvaient être appelés à traiter, quels qu’en fussent les symptômes.

L’avis de ces sortes de cas, s’il arrivait au tribunal de santé, ne lui parvenait pour l’ordinaire que tardivement et d’une manière fort peu précise. La crainte de la contumace[7] et du lazaret disposait tous les esprits à la ruse : on cachait les malades, on achetait le silence des fossoyeurs et de leurs surveillants : il arriva même plus d’une fois que les employés subalternes du tribunal envoyés par ce corps pour visiter les cadavres, délivrèrent, à prix d’argent, de faux certificats.

Comme cependant, à chaque découverte qu’il parvenait à faire, le tribunal ordonnait de brûler les effets, comme il mettait des maisons en quarantaine et envoyait des familles entières au lazaret, il est facile de juger combien il appelait sur lui le mécontentement et les murmures du public, de la noblesse, des marchands et du peuple, dit Taddino, dans la persuasion où ils étaient tous que c’étaient des vexations sans motif et sans nul avantage. On en voulait surtout aux deux médecins Taddino et Senatore Settala, fils de l’archiâtre, qui bientôt ne purent plus traverser les places publiques sans être poursuivis d’injures, lorsque ce n’étaient pas des pierres qu’on leur lançait, et ce fut sans doute une position digne d’être remarquée que celle où se trouvèrent pendant quelques mois ces deux hommes, voyant venir un horrible fléau, travaillant de tous leurs moyens à le détourner, mais ne rencontrant qu’obstacles là où ils cherchaient du secours, ne recueillant pour récompense que des clameurs hostiles, que d’être signalés comme ennemis de la patrie : pro patriæ hostibus, dit Ripamonti.

Cette haine s’étendait aux autres médecins qui, convaincus comme les deux premiers, de la réalité de la contagion, conseillaient des précautions, et cherchaient à faire partager à leurs concitoyens cette douloureuse conviction dans laquelle ils étaient eux-mêmes. Les plus modérés parmi leurs censeurs les taxaient de crédulité et d’obstination : aux yeux de tous les autres, il y avait évidemment de leur part imposture et complot bien ourdi pour spéculer sur la frayeur publique.

L’archiâtre Louis Settala, alors presque octogénaire, d’abord professeur de médecine à l’université de Pavie, puis, de philosophie morale à Milan, auteur de plusieurs ouvrages fort estimés à cette époque, appelé à occuper des chaires dans d’autres universités, à Ingolstadt, à Pise, à Bologne, à Padoue, et non moins recommandé aux suffrages de l’opinion par le refus de ces honneurs que par l’offre qui lui en avait été faite, était sans contredit l’un des hommes les plus considérés de son temps. À sa réputation de science se joignait celle que lui donnait une vie toute honorable, et l’admiration que l’on avait pour lui était accompagnée d’une véritable affection, bien méritée par la grande charité avec laquelle il prodiguait aux pauvres et les soins de son art et tous autres secours. Il y avait d’ailleurs en lui ce qui pour nous, sans doute, mêle de quelque chose de pénible le sentiment d’estime qu’inspirent ces qualités, mais ce qui alors devait lui concilier ce sentiment d’une manière plus puissante encore et plus générale : le pauvre homme partageait les préjugés les plus communs et les plus funestes de ses contemporains ; il était à la vérité sur les premiers rangs de la foule, mais sans s’éloigner d’elle, c’est-à-dire sans se donner ce genre de distinction qui attire les désagréments et fait bien souvent perdre cette autorité morale que par d’autres actes on a su acquérir ; et, malgré tout cela, celle dont il jouissait, quelque grande qu’elle fût, ne put non-seulement tenir, dans cette circonstance, contre les idées du profane vulgaire, comme l’appellent les poëtes, ou du respectable public, comme disent les directeurs de comédie ; mais elle fut même insuffisante pour le sauver de l’animosité et des insultes de cette partie de la masse ainsi qualifiée, qui va le plus vite de la pensée à l’action dans les jugements qu’elle porte.

Un jour qu’il allait en chaise à porteurs visiter ses malades, le peuple s’attroupa autour de lui, en criant qu’il était le chef de ceux qui voulaient à toute force que la peste fût dans la ville ; que c’était cet homme au front sourcilleux et à la barbe chenue qui répandait partout l’effroi ; le tout pour procurer de l’ouvrage aux médecins. La foule allait croissant, et sa violence de même : les porteurs de la chaise, voyant que le cas devenait sérieux, firent réfugier leur maître chez des gens de ses amis, dont la maison par bonheur se trouvait à portée. Voilà ce qui lui arriva pour y avoir vu clair en ce point, pour avoir dit ce qui était et s’être efforcé de garantir de la peste plusieurs milliers de personnes. Mais lorsque, par un déplorable avis émané de lui dans une consultation, il contribua à faire torturer, tenailler et brûler toute vive une malheureuse femme condamnée comme sorcière, parce que son maître éprouvait de grands maux d’estomac, et parce qu’un autre personnage chez qui elle avait servi auparavant était devenu fort amoureux d’elle[8], alors sans doute le même public ne lui aura pas fait faute d’éloges pour cette nouvelle marque de science, et, ce qui est affreux à penser, lui en aura su gré comme d’une bonne action de plus.

Mais, vers la fin de mars, les maladies suivies de décès se déclarèrent en grand nombre, d’abord dans le faubourg de Porte-Orientale, ensuite dans tous les quartiers de la ville ; et, chez toutes les personnes ainsi atteintes, on remarquait d’étranges accidents de spasmes, de palpitations, de léthargie, de délire, ainsi que les sinistres symptômes de taches livides sur la peau et de bubons. La mort était ordinairement prompte, violente, souvent même subite, sans aucun signe de maladie qui l’eût précédée. Les médecins opposés à l’opinion de l’existence de la contagion, ne voulant pas avouer maintenant ce dont ils s’étaient ri naguère, et se voyant pourtant obligés de donner un nom générique à ce nouveau mal, désormais trop répandu, au vu et su de tout le monde, pour pouvoir se passer d’un nom, imaginèrent de lui appliquer celui de fièvres malignes, de fièvres pestilentielles ; misérable transaction, ou plutôt jeu de mots dérisoire, et qui n’en produisait pas moins un effet très-fâcheux, parce qu’on paraissait reconnaître la vérité, on parvenait ainsi à détourner la croyance du public de ce qu’il lui importait le plus de croire, de voir, c’est-à-dire de ce point de fait que le mal se communiquait par le contact. Les magistrats, comme des gens qui sortent d’un profond sommeil, commencèrent à prêter un peu plus l’oreille aux avis, aux propositions de la Santé, à tenir la main à l’exécution de ses ordonnances, aux séquestrations et aux quarantaines qu’elle avait prescrites. Ce tribunal ne cessait, de son côté, de demander des fonds pour subvenir aux dépenses journalières et toujours croissantes du lazaret et de tant d’autres parties du service dont il était chargé ; et il le demandait aux décurions, en attendant qu’il eût été décidé (ce qui, je crois, ne le fut jamais que par le fait) si ces dépenses devaient être à la charge de la ville ou du trésor royal. C’était également aux décurions que s’adressaient avec instances et le sénat et le grand chancelier, au nom même du gouverneur, qui était allé de nouveau mettre le siège devant ce malheureux Casal, pour les engager à s’occuper de l’approvisionnement de la ville, avant que, la contagion venant à s’y propager, les communications avec d’autres pays fussent interdites, comme aussi à préparer des moyens d’existence pour une grande partie de la population à qui l’ouvrage venait tout à coup de manquer. Les décurions cherchaient à faire de l’argent par des impositions, par des emprunts ; puis, à mesure qu’ils en ramassaient, ils en donnaient une petite part à la Santé, une petite part aux pauvres, ils faisaient de petits achats de grains, ils subvenaient de leur mieux à une partie des besoins : et les grandes angoisses n’étaient pas encore venues.

Une autre tâche fort difficile était à entreprendre dans le lazaret, où la population, quoique chaque jour décimée, devenait chaque jour plus nombreuse. Il s’agissait d’y assurer le service et la subordination, de faire observer les séparations ordonnées, d’y maintenir, en un mot, les règles prescrites par le tribunal de santé, ou plutôt de les y établir ; car il n’y avait eu, dès les premiers moments, que désordre et confusion, tant à cause de l’indiscipline d’un grand nombre de ceux qui s’y trouvaient reclus, que par l’incurie des employés et même leur connivence avec les premiers pour faire subsister cet état de choses. Le tribunal et les décurions, ne sachant où donner de la tête, eurent l’idée de s’adresser aux capucins, et supplièrent le père commissaire de la province, qui remplissait les fonctions de provincial, par la mort du titulaire décédé peu de temps auparavant, ils le supplièrent de leur donner des sujets propres à gouverner ce lieu de désolation. Le commissaire leur proposa pour chef principal un de leurs pères, nommé Félix Casati, homme d’un âge mûr, qui jouissait d’une grande réputation de charité, d’activité, de douceur et en même temps de force d’âme, réputation bien méritée, ainsi que les événements le firent voir ; et il offrit de lui adjoindre, en quelque sorte comme son ministre, un autre de ses religieux, le père Michel Pozzobonelli, jeune encore, mais grave de caractère comme de physionomie et de manières. Ils furent acceptés avec grande satisfaction ; et le 30 mars ils entrèrent au lazaret. Le président de la Santé leur fit parcourir l’établissement, comme pour les en mettre en possession ; et, ayant réuni les servants et employés de tout grade, il leur fit reconnaître le père Félix en qualité de chef suprême, investi dans ce lieu d’une autorité absolue. À mesure ensuite que les habitants augmentèrent dans ce malheureux séjour, d’autres capucins y accoururent ; et ils y furent surintendants, confesseurs, administrateurs, infirmiers, cuisiniers, gendarmes, blanchisseurs, tout, en un mot, pour les infortunés confiés à leur charité. Le père Félix, infatigable dans son zèle, parcourait jour et nuit les portiques, les chambres, le vaste espace intérieur, quelquefois portant une canne à la main, d’autres fois n’ayant qu’un cilice pour armure ; il animait et réglait partout le service, il apaisait les tumultes, satisfaisait aux plaintes, menaçait, punissait, reprenait, consolait, séchait des larmes et en versait lui-même. Il prit la peste dans les premiers temps ; il en guérit, et revint avec un nouvel empressement à ses travaux. La plupart de ses confrères y perdirent avec joie la vie.

Certes, une semblable dictature était un étrange expédient ; étrange comme la calamité qui sévissait, comme l’époque qui en était affligée ; et alors même que nous ne saurions d’ailleurs à quoi nous en tenir, il suffisait, pour juger, pour caractériser une société bien grossière encore et mal ordonnée, de voir ceux à qui appartenait une aussi importante direction, ne plus savoir en faire autre chose que de la céder, et ne trouver, pour la leur céder, que des hommes pleinement étrangers, par leur institut, à ce qui constituait un semblable office. Mais en même temps on rencontre un exemple bien remarquable de la force et des moyens que la charité peut donner en tout temps et sous quelque ordre de choses que ce soit, on le rencontre dans ces hommes qui, en prenant une telle charge, l’ont si dignement soutenue. Il est beau de les voir l’accepter, sans autre raison que l’absence de tous autres qui en voulussent, sans autre but que de servir leurs semblables, sans autre espérance en ce monde que celle d’une mort beaucoup plus digne d’envie qu’elle n’était enviée ; il est beau qu’on la leur ait offerte, par cela seul qu’elle était difficile et périlleuse, et que l’on supposait que l’énergie et le sang-froid, si nécessaire et si rare en de tels moments, devaient se trouver en eux. Et c’est pourquoi l’œuvre et le cœur de ces religieux méritent que la mémoire en soit rappelée, avec admiration, avec attendrissement, avec cette espèce de gratitude qui est due, comme solidairement, pour les grands services rendus par des hommes à d’autres hommes, et d’autant mieux due à ceux qui ne se la proposent pas pour récompense. « Si ces pères ne s’étaient trouvés là, dit Tadino, sans aucun doute la ville entière était anéantie ; car ce fut quelque chose de miraculeux que tout ce qu’ils firent en si peu de temps pour le bien public, en parvenant, sans presque aucune aide de la part de la ville, mais seulement par leur habileté et leur prudence, à entretenir et gouverner dans le lazaret tant de milliers de pauvres. » Le nombre de personnes reçues dans ce lieu, durant les sept mois que le père Félix en eut le gouvernement, fut d’environ cinquante mille, selon Ripamonti ; lequel dit avec raison qu’il aurait dû également parler d’un tel homme, si, au lieu de décrire les malheurs d’une ville, il avait eu à raconter ce qui peut lui faire honneur.

L’obstination du public à nier qu’il y eût peste allait, comme c’était naturel, s’affaiblissant et se corrigeant, à mesure que la maladie s’étendait, et qu’on la voyait s’étendre par les communications et le contact. L’on fut d’autant plus porté à se laisser convaincre, lorsque, ne s’arrêtant plus aux classes inférieures, comme elle avait fait pendant quelque temps, elle commença à frapper des personnes connues. Dans le nombre on remarqua surtout, et nous devons citer nous-même d’une manière particulière, l’archiâtre Louis Settala. Aura-t-on au moins fini par reconnaître que le pauvre vieillard avait raison ? Qui le sait ? Toujours est-il que la peste l’atteignit, lui, sa femme, ses deux fils, et sept personnes de service. Il en réchappa, ainsi que l’un de ses fils ; tous les autres moururent.

« Des événements semblables, dit Taddino, arrivés dans des maisons nobles de la ville, disposèrent la noblesse, le peuple et les médecins incrédules à réfléchir ; et le peuple ignorant et porté au mal commença à fermer les lèvres, serrer les dents et froncer le sourcil. »

Mais les moyens, les détours dans lesquels se replie l’obstination vaincue pour dissimuler et en quelque sorte venger sa défaite, sont quelquefois tels qu’ils vous obligent à regretter qu’elle n’ait pas tenu jusqu’au bout contre l’évidence et la raison ; et c’est ce qui ne se vit que trop bien dans cette circonstance. Ceux qui, pendant si longtemps et d’une manière si décidée, s’étaient refusés à croire et laisser croire qu’il existât près d’eux, parmi eux, un germe de mal qui pouvait, par des moyens naturels, se propager et faire des ravages, ceux-là ne pouvant plus désormais nier sa propagation, mais ne voulant pas l’attribuer à ces moyens naturels (puisque c’eût été avouer tout à la fois une grande erreur et une grande faute), ceux-là, disons-nous, étaient d’autant plus disposés à chercher à ce fait quelque autre cause, à présenter comme plausible et juste toute cause quelconque qu’on pourrait vouloir lui donner. Par malheur il en était une toute trouvée dans les idées et les traditions sous l’empire desquelles on était alors, non-seulement en Italie, mais dans toute l’Europe : les maléfices homicides, le concours du diable, les conjurations formées pour répandre la peste au moyen de sortilèges et de poisons contagieux. Déjà des choses semblables ou analogues avaient été supposées et adoptées comme vraies dans plusieurs autres pestes, et notamment dans celle qui, un demi-siècle avant celle-ci, avait affligé notre cité. Ajoutons que, dès l’année précédente, le gouverneur avait reçu une dépêche signée par le roi Philippe IV, dans laquelle il lui était donné avis que quatre Français soupçonnés de répandre des drogues vénéneuses et pestilentielles s’étaient évadés de Madrid, par suite de quoi il eût à se tenir sur ses gardes, pour le cas où ces hommes se seraient dirigés vers Milan. Le gouverneur avait communiqué la dépêche au sénat et au tribunal de santé, et il ne paraît pas que, pour le moment, on s’en fût autrement occupé. Lorsque ensuite cependant la peste eut éclaté et fut reconnue pour telle, cet avis dont on se souvint put être une circonstance à laquelle se rattacha le vague soupçon d’une manœuvre criminelle, si même elle ne fut la cause première qui en fit naître l’idée.

Mais deux faits produits, l’un par une crainte aveugle et désordonnée, l’autre par je ne sais quelle méchante intention, vinrent convertir ce soupçon indéterminé d’un attentat possible en un soupçon plus direct, et pour plusieurs en certitude d’un attentat effectif et d’un véritable complot. Certaines personnes se trouvant, le soir du 17 mai, dans la cathédrale, crurent y voir des inconnus qui frottaient d’une matière liquide, ou, comme on se mit à dire alors, qui oignaient une cloison en planches dressée dans l’église pour y séparer les deux sexes. Sur l’avis qui en fut aussitôt donné au président de la Santé, ce fonctionnaire accourut avec quatre personnes attachées à cette administration ; il visita la cloison, les bancs, les bassins d’eau bénite, et ne trouvant rien qui pût confirmer le ridicule soupçon de poison répandu de cette manière, il décida, par complaisance pour les imaginations frappées, et plutôt par surcroît de précaution que par nécessité, qu’il suffisait de laver la cloison. Mais les personnes qui se figuraient avoir vu les empoisonneurs n’en firent pas moins, pendant la nuit, porter hors de l’église la cloison et un certain nombre de bancs. Cette quantité de boisages entassés sur la place produisit, quand le jour parut, une grande impression d’effroi sur la multitude, pour qui tout objet qui frappe ses sens devient si facilement un argument à l’appui de ses idées. L’on dit et l’on crut généralement que toutes les murailles du Duomo, les planches de tous les bancs et jusqu’aux cordes des cloches avaient été ointes, comme on disait avoir vu oindre la cloison. Et ce ne fut pas seulement alors qu’on le dit ; tous les mémoires des contemporains qui parlent de ce fait, et dont quelques-uns ont été écrits plusieurs années après, en parlent avec une égale assurance. Nous serions même ainsi réduits à deviner la véritable histoire de cet incident, si nous ne la trouvions dans une lettre du tribunal de santé au gouverneur, qui est conservée dans les archives dites de San Fedele, lettre d’où nous avons tiré ce récit, et à laquelle appartiennent les mots que nous avons mis en caractères italiques.

Le lendemain matin, un nouveau spectacle plus étrange et plus significatif frappa les yeux et l’esprit des habitants. Dans toutes les parties de la ville, on vit, sur de très-longs espaces, les portes et les murs des maisons barbouillés de je ne sais quelle ordure jaunâtre, blanchâtre, qui semblait y avoir été étendue avec des éponges. Soit qu’on eût voulu se procurer le stupide plaisir de voir une épouvante plus grande et plus générale, soit qu’on eût agi dans l’intention plus coupable d’augmenter le désordre qui régnait dans le public, ou quel qu’ait pu être, en un mot, le dessein dans lequel la chose fut faite, elle est attestée d’une manière telle qu’il nous semblerait moins raisonnable de l’attribuer à un rêve chez un grand nombre de personnes qu’à l’action réelle de quelques-unes ; action, du reste, qui n’aurait été ni la première ni la dernière de ce genre. Ripamonti, qui souvent se moque de ce qui s’est dit sur ce chapitre des onctions, et qui plus souvent encore déplore en ce point la crédulité populaire, prend le ton d’affirmation sur ce barbouillage comme l’ayant vu lui-même, et il en fait la description[9]. Dans la lettre que nous avons citée plus haut, messieurs de la Santé racontent la chose dans les mêmes termes ; ils parlent de visites, d’expériences faites sur des chiens avec cette matière, sans que ces animaux en aient éprouvé aucun mal ; ils ajoutent que, dans leur opinion, ç’a été plutôt un tour d’impertinence qu’un acte pratiqué dans des vues criminelles ; pensée qui montre en eux, dans ce temps-là même, assez de calme d’esprit pour ne pas voir des choses qui n’étaient point. Les autres mémoires contemporains, en racontant le fait, disent de même que, dans le premier moment, l’opinion de bien des gens fut que ce n’était qu’une niche, un bizarre badinage. Aucun de ces mémoires ne dit que ce fait ait été nié ; et s’il l’avait été, ils en auraient certainement fait mention, ne fût-ce que pour taxer d’extravagance les contradicteurs. J’ai pensé qu’il n’était pas hors de propos de rapporter et de réunir ces détails, en partie peu connus, en partie tout à fait ignorés, d’un célèbre délire, car dans les erreurs humaines, et surtout dans les erreurs où un grand nombre d’hommes viennent prendre part, ce qui est le plus intéressant et le plus utile à observer est, ce me semble, la route qu’elles ont suivie, les apparences, les moyens par lesquels elles ont pu entrer dans les esprits et les dominer. La ville déjà émue fut, par cet événement, tout à fait bouleversée. Les propriétaires des maisons allaient brûlant de la paille sur les endroits maculés ; les passants suspendaient leur marche, regardaient, frémissaient d’horreur ; les étrangers, suspects par ce seul titre, et qu’il était alors facile de reconnaître à leur costume, étaient arrêtés par le peuple dans les rues et conduits devant la justice. On fit subir des interrogatoires, un examen aux individus ainsi arrêtés, à ceux qui les avaient saisis, aux témoins que les uns et les autres produisaient ; personne ne fut trouvé coupable ; les esprits étaient encore capables de douter, d’examiner, de prêter attention à ce qu’ils avaient à juger. Le tribunal de santé publia une ordonnance par laquelle il promettait une récompense et l’impunité à celui qui ferait connaître l’auteur ou les auteurs du fait.

Ne jugeant en aucune manière convenable, disent ces messieurs toujours dans la même lettre, qui porte la date du 21 mai, mais qui fut évidemment écrite le 19, jour dont est datée l’ordonnance imprimée, que ce délit, par quelque cause que ce soit, puisse demeurer impuni, surtout dans un temps de si grands dangers et de tant de craintes, nous avons, pour la consolation et le repos de ce peuple, et pour obtenir quelque indice du fait, publié aujourd’hui l’ordonnance, etc. On ne voit pourtant dans cette pièce rien qui rappelle, au moins d’une manière un peu claire, cette conjecture raisonnable et tranquillisante dont ils faisaient part au gouverneur ; silence qui dénote tout à la fois dans le peuple une violente préoccupation, et de leur part une condescendance d’autant plus blâmable qu’elle pouvait être plus funeste.

Pendant que le tribunal cherchait le coupable, bien des gens dans le public l’avaient, comme cela se voit toujours, déjà trouvé. Parmi ceux qui croyaient au poison dans ce barbouillage, les uns voulaient que ce fût une vengeance de don Gonzalo-Fernandez de Cordova, pour les insultes qu’il avait reçues à son départ ; d’autres y voyaient l’œuvre du cardinal de Richelieu qui aurait imaginé ce moyen pour dépeupler Milan et s’en emparer ensuite sans peine ; d’autres encore, et l’on ne sait trop par quels motifs, donnaient pour l’auteur du fait, le comte de Collalto, ou Wallenstein, ou tel ou tel autre gentilhomme milanais. Il s’en trouvait aussi beaucoup, comme nous l’avons dit, qui ne supposaient dans tout cela qu’une sotte plaisanterie et l’attribuaient à des écoliers, à des messieurs de la ville, à des officiers qui s’ennuyaient au siège de Casal. Comme ensuite on ne vit pas, ainsi qu’un l’avait craint, l’infection devenir à l’instant générale et tout le monde mourir, l’effroi se calma pour le moment, et l’on ne songea plus ou l’on ne parut plus songer à l’événement qui l’avait fait naître.

Il y avait d’ailleurs un certain nombre de personnes non encore convaincues que la peste existât ; et parce que, tant au lazaret que dans la ville, quelques malades guérissaient, « on disait (les derniers arguments d’une opinion battue par l’évidence sont toujours curieux à connaître) on disait dans le peuple et même parmi plusieurs médecins animés de l’esprit de parti, que ce n’était pas une véritable peste, puisque, si ce l’était, tous seraient morts[10]. » Pour détruire tous les doutes, le tribunal de santé imagina un expédient proportionné à la nécessité qui le faisait mettre en œuvre, un moyen de parler aux yeux tel que l’époque pouvait l’exiger ou en donner l’idée. Les habitants étaient dans l’usage, à l’une des fêtes de la Pentecôte, de se rendre au cimetière de San-Gregorio, hors la porte Orientale, dans le but de prier pour les victimes de la peste antérieure, dont les corps y avaient été ensevelis ; et, faisant d’un acte de dévotion une occasion de divertissement et de spectacle, chacun y allait dans le plus grand étalage possible d’équipages et de parure. Entre autres personnes mortes ce jour-là de la peste, se trouvait une famille tout entière. À l’heure où le concours de monde était le plus grand, parmi la foule des carrosses, des hommes à cheval, des promeneurs à pied, parurent sur un chariot les cadavres de cette famille, qui, par ordre de la Santé, étaient ainsi portés à ce même cimetière tout nus, afin que l’on pût y voir les traces bien marquées, le hideux cachet de la peste. Un cri d’horreur, de terreur s’élevait partout où le chariot passait ; un long murmure régnait en arrière ; un autre murmure le précédait. On crut à la peste ; mais au reste, elle allait chaque jour davantage se donnant d’elle-même créance ; et cette réunion ne fut sans doute pas l’une des moindres causes qui servirent à la propager.

Ainsi, dans le principe, point de peste, absolument point, en aucune sorte ; défense même d’en prononcer le nom. Ensuite, fièvres pestilentielles ; on admet l’idée de peste par un détour dans un adjectif. Puis, peste qui n’est pas la véritable ; c’est-à-dire, oui, peste, mais dans un certain sens ; non pas bien précisément peste, mais une chose pour laquelle on ne sait pas trouver d’autre nom. Enfin, peste, sans plus de doute ni d’opposition ; mais déjà s’y est attachée une autre idée, l’idée des empoisonnements et des maléfices, qui altère et obscurcit celle pour laquelle serait fait le mot que l’on ne peut plus repousser.

Il n’est pas besoin, je pense, d’être bien versé dans l’histoire des idées et des mots, pour voir que grand nombre des uns et des autres ont suivi la même marche. Heureusement il n’en est pas beaucoup de la même espèce et de la même importance, qui achètent leur évidence au même prix, et auxquels se puissent rattacher des accessoires de même nature. On pourrait néanmoins, dans les grandes comme dans les petites choses, éviter en grande partie cette marche si longue et si tortueuse, en adoptant la méthode proposée depuis si longtemps, celle qui consiste à observer, écouter, comparer, penser, avant de parler.

Mais parler, l’action isolée de parler l’emporte tellement en facilité sur toutes les autres ensemble, que nous avons bien aussi quelques titres, je dis nous autres hommes en général, à ce qu’on nous excuse s’il nous arrive si souvent de la préférer.



  1. Josephi Ripamontii, canonici scalensis, chronistæ urbis Mediolani, de peste quæ fuit anno 1630, libri V, Mediolani, 1640, apud Malatesta.
  2. Protofisico, médecin en chef. Louis Settala avait été nommé archiâtre du duché de Milan par le cardinal Charles Borromée. (N. du T.)
  3. Page 24.
  4. Ibid.
  5. Cartes personnelles, passe-ports.
  6. Vita di Federigo Borromeo, compilata da Francesco Rivola. Milano, 1660, p. 582.
  7. On appelle contumace, en langage sanitaire, l’état de suspicion des personnes et de toutes sortes d’objets, sous le rapport de la santé publique. (N. du T.)
  8. Storia di Milano del conte Pietro Verri ; Milano, 1825, t. IV, p. 155.
  9. … Et nos quoque ivimus visere. Maculæ erunt sparsim inæqualiterque manantes, veluti si quis haustem spongia saniem adspersisset, impressissetve parieti : et januæ passim, ostiaque ædium eadem adspergine contaminata cernebantur. Page 75.
  10. Taddino, p. 93.