Les Finances des États-Unis

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Les Finances des États-Unis
André Cochut



I. — Mécanisme des banques américaines

Il ne faut pas s’aveugler sur la crise qui bouleverse en ce moment l’Amérique du Nord. Ce n’est pas une de ces querelles d’intérieur qui se terminent par la défaite d’un parti ; c’est une révolution sociale qui arrive à son heure, et, indépendamment de la volonté humaine, un de ces incidens terribles et majestueux auxquels tous les autres peuples sont intéressés. L’union sera-t-elle définitivement scindée ? L’établissement d’un grand empire avec le travail esclave pour unique base, la multiplication bestiale de l’homme noir, cette monstruosité est-elle tolérable, est-elle possible matériellement ? Si au contraire l’esclavage est aboli, comment le labeur servile sera-t-il remplacé ? Que deviendront les fabriques européennes, si la guerre se prolonge ? L’Europe doit-elle, peut-elle intervenir, et dans quelle mesure ? En obtenant les matières premières par la force, ne fermerait-elle pas les débouchés pour les produits fabriqués ?

Rien ne peut être plus utile, pour éclairer ces redoutables problèmes, que des notions précises sur les faits économiques et financiers qui s’y rapportent. Que les ressources des États-Unis soient immenses, tout le monde le sait ; mais il ne suffit pas qu’un pays soit riche pour qu’il puisse se livrer impunément à des dépenses exceptionnelles : il faut encore qu’il puisse emprunter, c’est-à-dire que les valeurs représentant les anticipations sur l’avenir trouvent à se classer dans la circulation, sans occasionner un cataclysme. À cet égard, l’Amérique est dans une situation très forte. Le crédit y joue un rôle si considérable qu’il est en tout temps un des principaux ressorts politiques. Dans le nord surtout, l’action du pouvoir suprême et celle du monde financier ne peuvent pas être séparées : la mésintelligence et l’isolement les tueraient l’un et l’autre. Réunis et agissant d’ensemble, ils ont une ampleur de ressources qui suffirait, à défaut d’autres raisons, pour assurer leur triomphe définitif. Commençons donc par étudier le mécanisme de ces banques américaines, sur le compte desquelles tant de préjugés existent chez nous.

Le public français en général est disposé à croire que la liberté des banques est illimitée aux États-Unis, et que le pouvoir d’y battre monnaie y est exercé sans frein ni mesure par d’audacieux spéculateurs. C’est une erreur. Il est vrai seulement qu’il n’y a pas de monopole exclusif pour l’émission des papiers fiduciaires. On y peut multiplier sans beaucoup d’obstacles les bureaux d’escompte et de circulation, et c’est ainsi que l’on y comptait en mars 1861, précisément aux jours où le déchirement a eu lieu, seize cent cinquante-six banques avec un capital nominal de 2,193,311,590 fr. [1], auxquelles il faut ajouter sept cent cinquante maisons particulières, souvent aussi puissantes que des compagnies. Toutefois la fondation et le régime de ces établissemens sont soumis par les autorités locales à des servitudes administratives qui varient d’état à état, de ville à ville. Il y a des contrées, comme le Rhode-Island, où l’indépendance des compagnies est presque sans limite, et ce sont celles où les désordres se produisent le moins. Il y a aussi des localités, surtout vers le sud, où la réglementation se complique au point de devenir oppressive. Il n’est donc pas exact de dire d’une manière absolue que la liberté des banques existe aux États-Unis. Là, aussi bien qu’en Europe, l’autorité publique a la prétention d’intervenir pour mettre un frein à la licence. Là aussi, elle croit devoir substituer ses propres lumières à la vigilance des intérêts privés. Si je faisais ici une étude théorique sur les banques, je démontrerais aisément que cette intervention administrative a été souvent la cause du mal dont on a rendu la liberté responsable.

Entre les divers types de banque usités dans l’Union américaine, le système qu’il importe de faire connaître en ce moment est d’abord celui de New-York, parce que la législation new-yorkaise, supérieure aux autres à beaucoup d’égards, tend à dominer dans les autres états, et ensuite parce crue New-York est dans le conflit actuel la grande place de guerre où se trempent pour le combat l’opinion et les armes.

Après la crise désastreuse de 1838, pendant laquelle quatre cent cinquante banques sur neuf cents suspendirent leurs paiemens ou tombèrent en faillite, il y eut en Amérique un soulèvement d’opinion contre le banking System. Le peuple de New-York, réuni spontanément en convention nationale et faisant acte de souveraineté, posa les règles à suivre en matière de crédit, et ordonna que ces règles, introduites dans la constitution new-yorkaise, eussent à l’avenir force de loi. La résolution prise en cette circonstance était ainsi formulée : « Il sera pourvu par une loi à l’enregistrement de tous les billets émis et lancés dans la circulation comme monnaie, et on exigera des garanties solides pour la convertibilité de ces billets en espèces. En outre, dans le cas où une banque viendrait à suspendre ses remboursemens, les porteurs de billets seront admis à exercer leur droit de recouvrement par privilège, et de préférence à tous les autres créanciers de l’établissement. » Le mandat était impératif : il fallut l’exécuter à la lettre. L’idéal du peuple de New-York paraissait simple et facile à réaliser ; toutefois ce ne fut pas du premier coup qu’on parvint à l’introduire dans la loi. Depuis 1838 jusqu’à ce jour, peu de sessions se sont passées sans que les législateurs aient eu à remanier la loi sur les banques d’après les observations communiquées par les fonctionnaires spécialement chargés de surveiller les établissement de crédit. Nous allons voir quel est en définitive l’état actuel de la législation.

Sous cette idée préconçue que le billet de banque est, non pas une lettre promissoire, mais une monnaie effective, on a voulu constituer une sorte d’unité monétaire, sans préjudicier toutefois à la prétendue liberté des banques. La fabrication des billets est placée dans les attributions de l’état, comme le droit de battre monnaie. Le contrôleur des finances publiques, assisté par un surintendant des banques, fait graver sous ses yeux des planches correspondant aux différentes coupures autorisées. Il surveille les tirages, et les divers billets, contre-signés par lui, sont numérotés et enregistrés dans ses bureaux. Les compagnies, n’ayant pas le droit de créer leur papier de circulation, se procurent les billets fabriqués par l’état en déposant, à titre de garantie, des effets publics dans une proportion déterminée par les règlemens. Dans l’origine, on acceptait comme contre-valeurs des titres de rente sur les divers états ou villes de l’Union. Plus tard, les facilités ont été restreintes. L’expérience a sans doute montré l’abus qu’on en pouvait faire. Avant la crise, on ne recevait plus en nantissement que les titres de la dette fédérale et ceux de l’état de New-York. On les capitalisait à un taux qui eût assuré le remboursement du billet, même en cas de vente forcée. La loi autorise aussi l’acceptation des créances hypothécaires, mais pour la moitié seulement du montant des billets délivrés, et avec des précautions surabondantes.

Toute compagnie, quel que soit le nombre des personnes qui la composent, et même tout individu isolé peuvent constituer une banque en justifiant d’un capital réalisé de 500,000 francs au minimum. Il suffit alors d’adresser au fonctionnaire chargé de la surveillance une requête indiquant le nom et le siège de l’établissement nouveau, le décompte du fonds social, le nombre des actions à émettre, les noms et adresses des actionnaires, le nombre des actions prises et les versemens effectués par chacun. L’actionnaire fondateur se reconnaît responsable jusqu’à concurrence de deux fois la valeur nominale de sa souscription. Le capital social peut être augmenté indéfiniment ; mais, il ne doit jamais être réduit, à moins qu’il n’y ait liquidation. Lorsque la faculté d’émettre des billets à vue et au porteur a été acquise par l’accomplissement de ces formalités, chaque banque reçoit de l’état ceux dont elle a besoin contre dépôt des. valeurs acceptées. Ces papiers uniformes, que l’autorité a revêtus d’un caractère monétaire, sont ensuite diversifiés par le libellé et les signatures que chaque établissement y ajoute : ils deviennent payables à présentation à la caisse de la banque qui les a lancés. S’ils n’étaient pas convertis en monnaie légale à la première réquisition, le porteur n’aurait qu’à faire protester le billet et à le transmettre au contrôleur des banques. Celui-ci ferait sommation a la compagnie de payer, et, si elle ne s’exécutait pas dans un délai de dix jours, il vendrait aux enchères les fonds publics ou les titres hypothécaires déposés entre ses mains, et il en appliquerait le produit au remboursement des billets en souffrance.

La loi new-yorkaise impose encore aux banques l’obligation d’avoir une réserve en argent égale au moins au huitième de leur capital réalisé : c’est une limite posée arbitrairement et qu’on ne pourrait justifier par aucune raison tirée de la pratique ; il ne me paraît pas d’ailleurs qu’elle soit très fidèlement observée. Quant à la nature des opérations, aucune entrave légale n’est opposée aux établissemens qui entreprennent de distribuer le crédit, et c’est en cela surtout que les Américains croient rendre hommage au principe de la liberté commerciale. Non-seulement les comptoirs de New-York font les négociations qui sont essentiellement du ressort des banques, comme l’escompte des lettres de change et effets de commerce, l’achat et la vente des métaux précieux, les viremens de comptes entre les négocians au moyen des dépôts ; mais aucune précaution réglementaire ne leur est prescrite quant à la solidité des valeurs et aux termes des crédits accordés. Rien ne les empêche de se jeter dans les aventures en ouvrant des crédits à découvert, en faisant des avances sur des titres d’une réalisation difficile.

« L’unique raison d’être de cette loi commence et finit avec ce seul objet d’une sûreté à donner aux détenteurs des billets de banque. » Ainsi parle, dans un rapport officiel, M. Cook, surintendant du banking department, et l’énergie de son expression caractérise parfaitement la législation new-yorkaise. Sous l’unique préoccupation de prévenir les abus qu’on pourrait faire du papier, on s’est étudié à créer un papier si bien garanti qu’il présentât la solidité et les avantages d’une circulation purement métallique. On a cru que la société était suffisamment sauvegardée quand l’homme soldé en billets pouvait dormir aussi tranquille que s’il avait reçu en paiement des écus. L’intention était honnête et louable ; mais cette intervention du pouvoir souverain contrariait le principe de liberté. Qu’en est-il résulté dans la pratique ?

L’effet soudain et inévitable d’un pareil système devait être de pousser à la multiplication des banques bien au-delà peut-être des ressources et des besoins. Dans un pays où le gouvernement ne répondrait de rien, les difficultés que les spéculateurs rencontreraient pour faire entrer leur papier dans la circulation, pour monétiser leur signature, ne pourraient être vaincues que par des capitalistes puissans et considérés : cela seul suffirait pour limiter le nombre des établissemens qui reposeraient sur l’émission d’un papier fiduciaire. C’est tout autre chose à New-York. Quand on reçoit en paiement un billet fabriqué par l’état et portant cette légende : garanti par un gage de fonds publics on accepte ce papier comme monnaie réelle, sans rechercher si l’établissement qui l’a émis est solvable. C’est ainsi que les comptoirs décorés du nom de banques se sont multipliés déraisonnablement en Amérique. Depuis que le fonds social de la Banque de France a été porté à 200 millions, ce capital, destiné à desservir une nation de 38 millions d’âmes, correspond à 5 francs 26 centimes par tête. L’état de Massachusetts compte actuellement 1,232,000 habitans. En 1861, on lui attribuait cent quatre-vingts banques, constituées au capital de 335,600,000 fr., ce qui donne par tête d’habitant 272 fr., cinquante-deux fois plus que chez nous.

Le nombre officiel des banques en Amérique est mobile comme les flots de l’océan commercial : il augmente quand des individus déposent les nantissemens requis par la loi pour obtenir des billets de circulation ; il s’affaiblit quand d’autres individus, annonçant l’intention de liquider, rapportent les billets pour retirer les titres déposés. Le fait général est l’augmentation : c’est même là un phénomène sur lequel j’appelle l’attention, parce qu’il a une véritable efficacité dans la crise actuelle. Parmi les populations essentiellement commerçantes du nord, le placement en banque est instinctif, parce qu’il est considéré comme l’emploi le plus naturel et le plus lucratif de l’argent. Les titres des dettes publiques ne sont guère que des sécurités bonnes à être déposées, et pour ainsi dire des germes de banque. Si un certain nombre de personnes ayant des sommes disponibles ne trouvent pas à les placer avantageusement sous forme de dépôts portant intérêts, le groupe de ces capitalistes déclassés s’organise, remplit les formalités et crée une banque de plus. Cette manière d’opérer est propre à toutes les classes. Lorsqu’on décompose les titres d’actionnaires, on y trouve en majorité le personnel qui l’orme ailleurs la clientèle des caisses d’épargne : des femmes veuves, de petits marchands, de petits employés, des matelots, des ouvriers, des domestiques. Le banking System n’est pas là une machine au service d’un petit groupe : c’est un organe vital, qui intéresse la société tout entière.

Un autre effet non moins remarquable de ce régime résulte de l’obligation imposée aux banques de consigner des titres de rentes ou d’hypothèques en garantie de leurs propres signatures. Cela tend évidemment à réduire l’usage des billets à vue et au porteur. Si vous jetez les yeux sur un des bilans de la Banque de France, vous verrez que la somme des billets au porteur est presque toujours équivalente au montant des escomptes et des prêts effectués : c’est que la pratique française consiste surtout dans la substitution d’un papier de confiance utilisable immédiatement à un papier également bon par lui-même, mais n’étant pas dans les conditions voulues pour être immédiatement monnayé. Sous l’influence de la législation new-yorkaise, les choses se passent autrement que chez nous. La grande habileté des banques est et doit être de faire beaucoup d’affaires en employant le moins possible de billets au porteur : le billet n’est en quelque sorte que l’adresse du comptoir. Si l’on consulte les bilans, on verra que la somme des billets en circulation est en général quatre fois moindre que celle des prêts et escomptes ; on s’en sert d’autant moins que la population devient plus dense. Pour New-York -City, 40 millions de billets suffisent pour faire 6 ou 700 millions de crédits sous diverses formes. Le grand commerce évite les mouvemens de papiers et d’espèces au moyen des clearing houses, où se balancent les comptes. Le clearing house de New-York règle ainsi chaque jour pour plus de 100 millions d’affaires, et celui de Boston pour une trentaine de millions. Même dans la vie privée, il est passé dans les mœurs de ne pas garder d’argent à domicile. On le dépose en compte courant, et à chaque besoin ressenti on paie ce qu’on achète au moyen d’un mandat à vue sur la banque, dépositaire. Ce mandat passe de main en main : le chèque du particulier fait l’office du billet de la compagnie et le remplace.

Ce système précipite les affaires d’une manière à peine croyable pour nous. En Amérique, l’escompte des véritables effets de commerce tient sans doute la moindre place dans le bilan des opérations. Sous l’excitation d’une concurrence acharnée et d’une cupidité instinctive, les directeurs de banques font des affaires de toute sorte. On procède le plus souvent par des ouvertures de crédits à découvert. Un planteur du sud a besoin d’avances sur des cotons qui sont encore sur pied, un pionnier sur les forêts qu’il doit abattre dans l’ouest, un négociant sur les marchandises qu’il attend d’Europe, un ingénieur sur le chemin de fer qu’il a rêvé. Actions, obligations, coupons, d’emprunts, titres hypothécaires, warrants commerciaux, lettres de change à des termes impossibles, tout s’escompte, tout se mobilise. L’intérêt se discute au mois à raison de 1 et parfois 2 pour 100. Chacun paie le crédit plus ou moins cher selon sa consistance personnelle. En définitive tout le monde trouve du crédit, tout le monde travaille. Le capital reproducteur s’économise et s’accumule. C’est, ainsi que la nation, ou pour mieux dire le groupe du nord qui la représente en ce moment, a acquis cette vitalité qui peut lui permettre de traverser l’épreuve la plus terrible.

Ce système a son côté faible. Le billet échangeable contre espèces étant usité le moins possible, on garde dans les caisses peu d’espèces, infiniment moins qu’il n’en faudrait pour l’immensité des affaires. À celui qui emprunte, une banque livre rarement des billets ou des écus : elle l’autorise à disposer sur elle jusqu’à concurrence de la somme prêtée. Il s’établit dans le public une espèce d’entente cordiale pour maintenir la confiance nécessaire à ce genre de circulation. Par malheur de temps en temps, soit que l’on pressente de fortes demandes d’espèces pour l’exportation, soit que l’abus du crédit ait poussé l’esprit mercantile à des excès trop évidens, les spéculateurs prudens manœuvrent à petit bruit pour se mettre à couvert. Les chèques sont plus souvent présentés au remboursement. On tâche d’échanger les billets au porteur contre des écus. Les banques, avec leurs encaisses insuffisans, éprouvent des embarras cruels, et bientôt se déclare une crise monétaire qui, au milieu d’une incontestable prospérité, dégénère en crise commerciale : c’est l’histoire de la grande débâcle de 1857, si funeste à l’Europe.

Ceux qui connaissent le monde financier des États-Unis vous diront que les capitalistes y vivent dans la crainte de ces accidens, comme l’homme une fois congestionné dans la crainte des apoplexies. Eh bien ! les gigantesques opérations financières occasions-nées par la guerre civile vont avoir pour effet de modifier le régime et la pratique du crédit, et à certains égards ces changemens paraissent favorables aux corporations financières. Voilà pourquoi j’ai cru devoir expliquer le mécanisme des banques, et si la préface a été un peu longue, elle n’aura pas été inutile.


II. — La dette publique.[modifier]

Au point de vue spécial où le financier est placé » on distingue deux espèces de guerre, l’une politique et pour ainsi dire normale, l’autre révolutionnaire. Dans la première, on prend en considération les ressources naturelles du pays, ses engagemens antérieurs et les charges nouvelles qu’il peut encore porter sans fléchir. On respecte les droits acquis, on évite de troubler les intérêts et les habitudes, on introduit l’ordre dans la destruction et l’économie dans le sacrifice. La guerre révolutionnaire a d’autres allures : sa seule loi est le salut commun. Ce qu’il lui faut pour combattre, elle le prend où elle le trouve, sans compter. Elle ne connaît ni crédit public, ni prospérité privée, ni passé, ni lendemain. De tous les contrats, il ne reste plus, comme on l’a dit en 93, que deux pactes, l’un avec la victoire, l’autre avec la mort. Un peuple monté à ce point n’est pas facile à dompter dans son premier élan ; mais s’il fléchit, il est accablé, parce qu’il n’a pas de réserve.

Dans la lutte qui a déchiré l’Union, il est facile de voir que les états du sud ont débuté par la guerre révolutionnaire : c’est le secret de leur longue et énergique résistance. On n’emploie ces moyens désespérés que lorsqu’on ne peut pas faire autrement. Le nord avait des ressources incomparables pour la guerre régulière : il s’y est tenu jusqu’à présent. Il a voulu combiner les plus énormes sacrifices avec le ménagement des droits et des intérêts. La guerre révolutionnaire est une ressource suprême qui lui reste encore.

Ce fut en 1790 que l’Union américaine se constitua définitivement par l’alliance de quatorze états. On fit alors le relevé des dettes que l’on pouvait considérer comme collectives, et il se trouva qu’elles montaient à 377,317,380 francs [2]. Tel fut le point de départ de la dette nationale : pour une population d’environ quatre millions d’individus libres, l’annuité à payer correspondait à 6 fr. par tête. Les systèmes financiers de l’Europe n’avaient pas jeté leurs fausses lueurs dans les esprits. On ne soupçonnait pas qu’il fût nécessaire d’établir des rentes perpétuelles pour procurer des moyens de placement aux gens économes et à l’état des ressources toujours renaissantes. On ne connaissait pas ces merveilleux systèmes d’amortissement qui donnent tant de facilité pour augmenter les dettes. Les compatriotes de Franklin avaient la simplicité de croire qu’un état doit être régi comme une ferme, qu’il faut emprunter le moins possible, rembourser le plus vite qu’on peut, amortir en réalité et au jour le jour par l’excédant des recettes sur les dépenses, refouler le capital économisé dans l’industrie, et ne le détourner des emplois reproducteurs que dans les cas de nécessité absolue. L’unification de la dette, l’élasticité du crédit et autres grands mots n’auraient pas été compris. Le trésor demandait strictement la somme dont il avait besoin au cours du jour en stipulant la date du remboursement. Chaque opération était ainsi représentée par un fonds particulier, différant des autres par le taux de l’intérêt et l’échéance.

Avec un tel système, le capital de la dette, en hausse ou en baisse alternativement, devient à la lettre un thermomètre politique. Pendant une quinzaine d’années, la république naissante doit pour ainsi dire pourvoir à ses frais de premier établissement ; elle fait quelques appels de fonds, et le chiffre primitif de 377 millions est dépassé. On arrive en 1806 à 430 millions ; mais, à partir de cette date, une veine de prospérité se déclare et fournit les moyens d’amortir. La dette est abaissée à 226 millions, lorsque l’Union se trouve engagée dans une guerre maritime pour le soutien du droit des neutres. Il faut, de 1812 à 1816, fondre des canons, armer des flottes, si bien que le jour où la nation fait ses comptes, elle s’effraie de devoir 637 millions de francs. Avec la paix revient le système, ou, pour mieux dire, la passion des économies. Pendant une vingtaine d’années, on applique religieusement l’excédant des ressources fiscales au remboursement ou au rachat anticipé des effets publics, et en 1835, au moment même où la grande crise des banques bouleverse le commerce et fait croire à l’Europe que l’Union américaine touche à sa ruine, la dette du trésor est réduite à 187,565 francs pour une population portée déjà à 14 millions d’âmes ; une douzaine de mille francs suffît au paiement de la rente !

On toucha à l’idéal sans l’atteindre. Au moment où il aurait été si facile d’effacer complètement la dette, les embarras commerciaux forcèrent le gouvernement de Washington à prendre la responsabilité de quelques petits emprunts. Vint la guerre du Mexique : il fallut lever des fonds pour les frais de la campagne et pour l’indemnité qu’on daigna payer aux vaincus en leur arrachant une partie de leur territoire. En 1852, la dette- fédérale était remontée à 338 millions de francs. Les avances faites par le trésor n’étaient d’ailleurs qu’un placement à gros intérêts. L’état entrait en possession d’un immense domaine qu’il allait revendre avec bénéfices. Vers 1855, l’argent affluait dans les caisses publiques à tel point que le gouvernement liquidait sa dette en rachetant les titres bien au-dessus du pair. On ne devait guère plus de 125 millions, lorsque les premiers symptômes de la crise actuelle vinrent multiplier les occasions de dépense. En définitive, en 1860, au moment où la guerre civile éclata, la dette fédérale sous toutes les formes, consolidée, temporaire ou flottante, s’élevait en capital à 375 millions de francs, comportant une annuité d’environ 22 millions, et remboursable par des paiemens échelonnés jusqu’en 1871.

On pourra dire qu’en Amérique chaque état a sa dette particulière à côté de la dette nationale et collective, et qu’il faudrait tenir compte de ces deux élémens pour établir une exacte comparaison avec les finances des pays européens. Les emprunts de cette catégorie ont généralement pour origine l’exécution des canaux et chemins de fer, ou la dotation des banques réclamées par les industries locales ; ils s’élèveraient pour les trente-trois états au capital de milliard 310 millions de francs, si l’on s’obstinait à y comprendre les engagemens que certaines législatures ont annulés et l’accumulation des intérêts non servis. Quelle que soit d’ailleurs la situation de ces dettes locales, elle n’affecte en aucune façon le crédit du gouvernement, qui représente la loi et l’unité. Il y a plus : sur ce chiffre de 1 milliard 310 millions, la part des états libres, qui comprennent 22 millions d’âmes, est de 779 millions. Les sécessionistes, quatre fois moins nombreux [3], si l’on ne compte parmi eux que les hommes libres, doivent 530 millions. Les produits des entreprises subventionnées au moyen des emprunts d’état sont ordinairement appliqués au paiement des intérêts. Dans le nord, où la vie industrielle n’a pas été suspendue, les dividendes sont servis comme de coutume, et les cours de ces fonds spéciaux n’ont pas été fortement ébranlés. Treize états unionistes ont même pu faire, depuis 1861, des emprunts pour la guerre, que le patriotisme maintient à un cours voisin du pair. Au sud, les banques ne fonctionnent plus, les chemins de fer ne transportent plus que des canons et des soldats. Il n’y a plus de marché pour les titres sécessionistes ; les fonds du Tennessee, de la Virginie, de la Louisiane, autrefois estimés sur la place de New-York, s’y vendraient encore avec 50 pour 100 de perte ; les autres n’y sont plus même cotés.

Dans tout pays menacé de guerre, la première chose que fait le gouvernement est d’emprunter s’il le peut et autant qu’il peut : la mesure de son crédit est donnée par le chiffre des dettes antérieures et par la facilité qu’on a d’augmenter encore les impôts. À cet égard, les finances des états unionistes étaient, comme on vient de le voir, dans une situation exceptionnelle. Les engagemens du trésor et les charges fiscales étaient si faibles qu’on s’en apercevait à peine : les ressources naturelles semblaient illimitées ; l’énergie créatrice de la population était proverbiale. Les capitalistes de New-York et de Boston ne s’alarmèrent donc pas beaucoup des énormes dépenses que l’on pouvait prévoir. La guerre ayant éclaté, le public pourvut instinctivement aux premières nécessités en absorbant divers papiers de crédit émis par le pouvoir fédéral, et il attendit avec patience les plans financiers que l’on préparait à Washington.

Le rapport de M. Chase, le secrétaire de la trésorerie, parut dans les premiers jours de décembre 1861 ; à en juger par comparaison avec les budgets auxquels nous sommes habitués, il paraîtrait effrayant. En Europe, les préparatifs militaires pour lesquels on s’épuise trop souvent sont comme un fonds placé sans intérêts, mais dont on retrouve du moins le capital au jour du péril. Quand la guerre éclate, une bonne partie des dépenses à faire est ainsi payée à l’avance. Aux États-Unis, la force avait résidé jusqu’ici dans les milices locales ; l’armée régulière, avec son modeste effectif de 13,000 hommes pour toutes les armes, la flotte de quatre-vingt-douze bâtimens, grands et petits, et portant seulement 2,290 canons, avaient été disloquées, anéanties avant la lutte par la violation clés arsenaux, par la désertion des officiers supérieurs attachés à la cause du sud. On a même soupçonné divers administrateurs d’avoir affaibli à, dessein le matériel et les cadres, suivant l’exemple donné par M. Jefferson Davis lorsqu’il était ministre du président Pierce. Il faut remarquer enfin que dans les états du nord on ne se décide pas aisément à violer les traditions de la liberté. Ce n’est qu’en ces derniers jours et avec de très grands ménagemens qu’on s’est résigné à essayer l’impôt forcé de la conscription. On attend tout du patriotisme des citoyens ou de leur cupidité, et assez souvent ces deux ressorts agissent à la fois. Chacun limite à son gré la durée de son service. On attiré les volontaires par l’offre d’une haute paie, par des primes d’engagement, par la promesse d’une alimentation dépassant de beaucoup l’ordinaire des soldats européens ; c’est ainsi qu’on a improvisé une armée de 738,000 hommes [4], armée brave et solide d’ailleurs, qui s’est imprégnée si rapidement de l’esprit militaire qu’elle fera certainement jaillir de son sein les chefs qui lui ont manqué jusqu’ici.

Le peuple américain se préparait donc, comme un athlète vigoureux, à faire son entrée dans la carrière des gros budgets. Le poids qu’il assumait pour son premier début dépassait tout ce qu’on a supporté en Europe. Pour l’année fiscale courant du 1er juillet 1801 au 30 juin 1802, M. Chase évaluait la totalité des dépenses à 2,652,032,110 francs, en attribuant à l’armée et à la flotte plus dès quatre cinquièmes de cette somme. Quelles étaient les ressources disponibles ? Le revenu ordinaire, dont l’estimation était évidemment enflée, devait donner 184 millions de francs. On attendait d’une taxe nouvelle, espèce d’impôt sur le revenu, un supplément d’une centaine de millions. Le compte du déficit était donc facile à établir : 2 milliards 433 millions ; sur cette somme, 985 millions avaient été déjà obtenus par des émissions de papiers ou des dons patriotiques, et 227 millions accordés par le congrès restaient à négocier. Pour ajuster la balance, il n’y avait plus qu’à trouver une légère somme d’environ 1,100 millions.

Ce n’est pas tout. Le secrétaire de la trésorerie américaine ne paraît pas posséder, comme nos habiles praticiens, l’art précieux d’atténuer les chiffres, en les manipulant sous les yeux des assemblées, de les édulcorer, de les faire avaler à petites doses. Le rude financier américain ne se contente pas du coup qu’il frappe : il tient à montrer en perspective les sacrifices auxquels il faut se résigner pour l’année suivante. — Si la guerre civile se prolonge, dit-il, il y aura à dépenser pour le prochain exercice (du 1er juillet 1862 au 30 juin 1863), indépendamment de 115 millions pour le courant ordinaire des dépenses administratives, 1,800 millions pour la guerre, 225 pour la marine, plus de 200 pour payer les intérêts de la dette qui s’accumule, en tout 2 milliards 376 millions de francs. Les sources du revenu, tant anciennes que nouvellement ouvertes, donneront, à ce qu’on peut espérer, 479 millions, cinq fois moins que la somme nécessaire. — En définitive, après tous ces emprunts remplis, et en supposant que des calamités nouvelles ne commandassent pas de nouveaux sacrifices, la dette publique devait arriver au chiffre de 4 milliards 486 millions de francs à la date du 30 juin 1863.

Les révélations financières de M. Chase, cette perspective d’avoir à emprunter 4 milliards 1/2 eu deux ans et peut-être davantage, n’ont pas causé aux États-Unis la stupeur et les alarmes que nous supposons, parce qu’elles seraient peut-être légitimes chez nous ; mais, dût notre orgueil national en souffrir, il faut reconnaître que l’Amérique a des ressources plus grandes que les nôtres. Le domaine national destiné à être revendu est incommensurable. La population dépassera dans dix ans celle des plus grands empires européens. Le capital industriel est déjà si fort qu’il peut être entamé sans péril, et d’ailleurs la somme à laver annuellement sous forme d’emprunt, et dont les intérêts constitueront des rentes au profit de ceux qui viendront au secours du trésor, n’est pas beaucoup plus forte que la somme à payer, à titre d’impôts, par les contribuables du vieux continent. Le fardeau n’est donc pas tel que la nation en soit accablée. Tout le péril est dans la transition. Il s’agit d’empêcher que la richesse, mobilisée tout à coup, et sans proportion avec les besoins, que ces flots de titres et de papiers qui vont grossir démesurément le cours de la circulation, ne déterminent un cataclysme commercial.

L’opinion publique ayant été habilement placée à ce point de vue, on examina sans trop d’émotion le plan financier dont l’exposé budgétaire de M. Chase n’était que la préface. Dans les emprunts par souscription, dont le système a été inauguré chez nous avec un succès si merveilleux, le gouvernement prend son temps pour opérer. Disposant d’un gros budget et du mécanisme de la dette flottante, soutenu et guidé par toutes les puissances financières, il proportionne les appels de fonds aux aptitudes dont il est exactement averti. Aux États-Unis, on était sous l’urgence la plus impérieuse. Il fallait battre monnaie immédiatement, incessamment, et pour des sommes colossales. Le seul procédé applicable était des émissions de papiers destinés à entrer d’autorité dans la circulation. M. Chase proposa deux combinaisons ; la première était de créer, sous la garantie de l’état, un papier-monnaie à cours forcé qui aurait fait disparaître devant lui, au moyen d’un impôt, les billets et mandats des banques particulières, et serait devenu le seul instrument des échanges. Ce système, qui a le tort de rappeler beaucoup trop nos assignats, aurait tué les banques par la paralysie. La seconde proposition tendait au contraire à leur communiquer une vitalité excessive : elle met les finances de l’état sous la protection des banques particulières ; elle marie pour ainsi dire les opérations du trésor avec celles du commerce. Les établissemens de crédit deviennent les ressorts de la politique nationale. S’il y a là des périls pour les capitalistes, ils sont du moins glorieux et lucratifs. Dire que cette seconde combinaison a été préférée, ce serait rester au-dessous de la vérité : elle a reçu une adhésion sympathique. Un système financier accepté à la fois par les capitalistes et par la nation, c’est une grande force.


III. — Les emprunts et les impôts.[modifier]

L’idéal de M. Chase, approuvé par la corporation des banquiers et sanctionné par le congrès fédéral, consiste donc à créer un instrument de circulation (circulating medium), en introduisant dans les affaires un papier d’état destiné à jouer le rôle des billets de banque, et peut-être à remplacer ceux-ci par la suite. L’émission en doit être modérée de manière à ne pas chasser du marché la monnaie métallique : on espérait d’abord pouvoir la restreindre à 750 millions de francs, en évitant de faire descendre les coupures au-dessous de 25 francs ; mais, dans la pratique, on a été bientôt poussé à sortir de ces limites [5]. Ces bons de circulation ont cours forcé dans les transactions commerciales ; mais ils ne sont pas admissibles pour le paiement des rentes constituées, des intérêts hypothécaires. L’état les reçoit dans toutes ses caisses, la douane exceptée ; mais il s’interdit de les imposer pour le paiement des rentes et intérêts dont il est. lui-même redevable. Ils sont immédiatement convertibles, à la volonté du porteur, en rentes personnelles sur l’état. Pour faciliter ces échanges, que le ministre pratique en raison des demandes et dans la mesure des besoins du trésor, on a mis à sa disposition un capital de 2 milliards 500 millions de francs. Les rentes de ce fonds transmises au pair portent 6 pour 100 d’intérêt, payables en espèces métalliques et affranchis de toute retenue : elles sont remboursables en vingt ans ; toutefois l’état se réserve le droit de les racheter au pair après cinq ans, et il constitue à cet effet une réserve d’amortissement en or et en argent, équivalant à 1 pour 100 du capital nominal.

Le devoir des banques, dicté par la nécessité et d’ailleurs conforme à leurs intérêts, est de faciliter autant que possible les formidables émissions qui doivent résulter de ce système. À l’imitation de ce qu’a fait sous Pitt la Banque d’Angleterre, elles tendent à échanger contre des titres de la dette publique leur propre capital, qu’elles prêtent à l’état. Elles sont convenues de recevoir les bons du trésor en dépôt, comme argent comptant, et le clearing house de New-York, imité sans doute par les autres cités commerciales, établit ses balances au comptant en mêmes bons au pair.

Une autre condition était indispensable pour que les papiers de circulation fussent préservés de l’avilissement. La promesse de payer en argent les intérêts de la dette publique offrait bien une certaine garantie contre l’excès des émissions : encore fallait-il que l’état possédât pour l’accomplissement de ses engagemens des ressources évidentes. Jusqu’alors, la grande république avait ignoré toutes ces variétés de l’impôt qui sont cultivées dans le vieux monde ; elle avait tiré presque tous ses revenus de deux sources, le droit à l’entrée des marchandises étrangères et la vente des terres publiques. Ces deux articles lui procuraient environ 300 millions de francs, somme évidemment insuffisante. On ne pouvait même plus compter sur les recettes habituelles des douanes : elles étaient comprimées par la sécession des onze états et par les exagérations du tarif Morrill. On avait mis à l’essai quelques impôts nouveaux, et notamment un impôt foncier, évalué théoriquement à 400 millions ; mais l’expérience avait déjà démontré l’extrême difficulté d’établir une taxe directe sur les terres dans ces contrées immenses où les propriétés sont disséminées, et où le contrôle fiscal coûterait plus que ne rapporteraient les contributions. L’urgence d’obtenir des ressources plus certaines et plus abondantes était généralement sentie. À l’encontre de ce qui se passe en Europe, où les gouvernemens ont toujours à lutter pour faire accepter des charges nouvelles, l’inauguration d’un large système d’impôts était impérieusement commandé en Amérique par le bon sens public.

La contribution foncière votée pour trois ans en 1861 a clone été suspendue indéfiniment, et remplacée par un impôt plus général destiné « à procurer au gouvernement des ressources à l’intérieur. » Tel est le tax-bill proposé au congrès le 3 mars 1861, voté à l’unanimité, comme un acte de dévouement national, le 23 juin, et qui a dû entrer en exécution le 1er août. À voir cette longue liste, qui comprend plus de cinq cents articles, et qui atteint presque toutes les transactions, presque tous les actes de l’existence, bien des gens à Londres et à Paris ont pris en pitié ces pauvres Américains, qui leur paraissaient écrasés sous le joug d’une insupportable fiscalité. Au fond, le tax-bill n’est pas aussi rigoureux qu’il en a l’air : c’est une combinaison très indigeste des impôts dont se composent les budgets de France et d’Angleterre, mais avec des atténuations où se révèle le génie vraiment démocratique des Américains.

On ferait aisément rentrer cette taxation embrouillée dans les cadres de notre fiscalité en la ramenant à cinq catégories : impôts sur le revenu, droits d’enregistrement et de timbre, licences et patentes, taxes sur les produits industriels, taxes sur les consommations domestiques. L’impôt sur le revenu diffère de l’income-tax anglais en deux points : il exempte complètement, même chez le riche, toute la partie du revenu au-dessous de 3,000 francs, et en second lieu il est progressif dans la proportion de 3 à 7 1/2 pour 100. Par exemple, en Angleterre, où la limite d’exemption est 2,500 fr., un contribuable taxé à 3 pour 100 et possédant 5,000 fr. de revenu paierait 150 francs ; au-dessus de 50,000 francs, il paierait 1,500 francs, et au-dessus de 250,000 francs il paierait encore, au même taux de 3 pour 100, 7,500 francs. En Amérique, l’homme gagnant 5,000 francs sera exempté pour 3,000 et paiera pour le reste, à 3 pour 100, 60 francs seulement ; mais à 51,000 francs il paiera 5 pour 100 sur 28,000, soit 2,400 francs ; à 251,000 francs, il paiera, à raison de 7 1/2, sur 248,000, soit 18,600 francs. Ces différences fiscales sont à noter : ce sont des traits de mœurs qui caractérisent deux sociétés.

Les taxes correspondant à nos droits de timbre et d’enregistrement paraissent en général un peu moins fortes que chez nous. Les droits de succession, échelonnés en France jusqu’à 10 pour 100, ne dépassent pas 5 en Amérique. Les contrats hypothécaires sont atteints dans la proportion de 1 sur 1,000. Les baux sont taxés, indépendamment de la somme, à 2 francs 50 centimes lorsqu’ils sont faits pour trois ans, et au double lorsque la durée en est plus longue. Le timbre des effets de commerce est à peu près au même prix qu’en France, mais la feuille timbrée pour contrat coûte moitié moins. — Une innovation bien épineuse dans un pays où la liberté est devenue un besoin instinctif est d’avoir à payer pour l’exercice d’une profession. Toutefois les licences américaines resteront beaucoup moins onéreuses que nos patentes. Je ne vois dans le tax-bill que trente-cinq professions atteintes, et le plus fort droit à payer est de 1,000 francs ; il concerne exceptionnellement ces grands caravansérails qui sont comme des petites villes et dont on fait en ce moment chez nous une imitation splendide. Chaque cafetier tenant billard est imposé à 25 francs par jeu ; un tel impôt donnerait en France un revenu considérable, en ne frappant qu’un abus qui se propage jusqu’au scandale. Les autres licences flottent entre 50 et 500 francs ; ce dernier chiffre est celui du banquier. L’homme de loi, qui paie 50 francs, est placé sur la liste auprès de l’escamoteur, qui en paie 100. Moyennant une licence de 500 francs, le premier venu peut ouvrir un théâtre. — Les produits manufacturés dans le pays sont presque généralement frappés en fabrique d’un droit de 3 pour 100 sur le prix de vente. Les parfumeries et les médicamens, dont les Américains, comme les Anglais, font usage avec une sorte d’avidité, ne se vendent plus sans un timbre équivalant à Il pour 100. C’est aussi par un timbre sur les factures qu’on saisit certains objets à la vente au détail.

À propos des articles d’alimentation et d’utilité domestique éclate le principe social qui tranche la différence entre le Nouveau-Monde et l’ancien. En vertu d’un axiome qui remonte aux temps où la gabelle fut inventée, l’Europe prétend que les impôts, pour être productifs, doivent avoir pour base un besoin généralement ressenti, et elle s’applique à combiner les taxes avec ces impôts auxquels les plus pauvres ne peuvent pas se soustraire. La démocratie américaine en juge autrement. Même en ces jours de péril extrême où les mesures de salut public sont réclamées par le peuple, on ménage instinctivement les consommations populaires.

D’impôt sur les grains et la farine, on n’en parle pas, et on peut dire qu’ils sont absolument affranchis, puisqu’il y a immunité pour la terre. La viande se trouve atteinte seulement par une taxe d’abatage ainsi réglée : pour les bêtes à cornes, 1 franc 50 centimes par tête lorsqu’elles sont jeunes, et 5 francs lorsqu’elles ont pris tout leur développement ; pour le mouton, 25 centimes par tête ; pour le porc, 50 centimes : la consommation personnelle du propriétaire est exempte. Le vin paie 25 centimes par gallon, pas même 6 centimes 1/2 par litre ; la bière, 3 centimes 1/2 ; les spiritueux, 23 centimes. Pour le sel, on ne paie pas 2 centimes 1/2 par kilo. Sur le sucre et le café, les droits seront trois ou quatre fois moins forts qu’en Angleterre ou en France. On pourrait dire du chauffage qu’il est exempté : le bois ne doit rien ; la houille paie moins de 20 centimes par tonne de 1,000 kilogrammes. Le tabac parait imposé au tiers de son prix vénal, mais il se vend deux ou trois fois moins cher qu’en France. Ma dernière citation fiscale a la portée d’un trait de mœurs. À l’exception d’un droit général de 3 pour 100 sur le papier et d’une taxe proportionnelle de 3 pour 100 sur les annonces commerciales [6], les livres et journaux sont préservés de toute contribution, même du timbre. Il y a plus : le colportage, qui est une industrie importante dans un pays immense, est soumis au paiement d’une licence assez forte ; mais l’homme qui colporte la nourriture intellectuelle du pays, la Bible et les journaux, est exonéré de tous droits.

Le tax-bill, avec le tarif Morrill, destiné à régler les droits de douane, forme donc à peu près toute la législation fiscale de l’Union américaine. Ces deux instrumens financiers ne sont, à ce qu’il me semble, que des machines de guerre : ils seront très probablement refondus et transformés après la pacification. Le tarif Morrill, concession faite par le parti républicain aux grands industriels de la Pensylvanie, dont dépendait l’élection de M. Lincoln, montre trop ses côtés faibles par les maigres résultats qu’il donne. Le tax-bill, première ébauche d’une fiscalité à l’intérieur, va tellement contrarier les traditions du laisser-faire, qu’il sera battu en brèche dès qu’on n’en sentira plus l’absolue nécessité. On a peu de détails jusqu’à présent sur le mode à suivre pour la perception. Le président divise le territoire en régions fiscales, et envoie dans chacune d’elles un assesseur et un collecteur fédéraux, qui doivent s’entendre, pour la pratique, avec les autorités locales. Il est probable que la perception s’organisera spontanément dans chaque paroisse, et coûtera fort peu. Quant au produit du nouvel impôt, on en est encore aux conjectures. Les appréciations varient entre 500 millions et 1 milliard. L’important est qu’on arrive au chiffre nécessaire pour suffire à l’intérêt et au rapide amortissement de cette dette, qui augmente de jour en jour.

Chez M. Lincoln, le foyer de la passion est ardent, mais concentré à l’intérieur. Dans ses contacts avec autrui, il devient réservé et prudent : on dirait qu’il veut toujours rejeter la responsabilité de ses décisions sur la fatalité des événemens. De même qu’il a fait obstacle aux emportemens abolitionistes, il a d’abord opposé son veto à l’émission des papiers inférieurs à 25 francs. Il lui répugnait instinctivement d’en venir à ce point où les flots de la circulation ne rouleraient plus que du papier. Les demi-mesures en économie politique ont souvent des inconvéniens plus graves que les partis extrêmes. Quelque précaution qu’on prenne pour empêcher l’avilissement d’un papier-monnaie, il est à peu près impossible de le conserver au pair de l’or et de l’argent. Si l’assignat arrive à perdre 20 pour 100, exiger que tous les achats inférieurs à 25 francs soient soldés en monnaie métallique, c’est renchérir de 20 pour 100 toutes les consommations usuelles et paralyser le commerce de détail par un impôt désastreux. D’un autre côté, des assignats de très petite coupure, ayant cours forcé et non convertibles, auraient chassé complètement du marché l’argent et le cuivre. M. Chase, qui paraît unir beaucoup de décision à une véritable habileté, a résolu le problème par une innovation assez ingénieuse. Après avoir obtenu du congrès l’autorisation de couper en billets inférieurs à 25 francs une somme de 125 millions de francs, il met en circulation des espèces de timbres-poste de la valeur de 5 centimes (1 cent ou la centième partie du dollar), qui n’ont pas cours forcé entre particuliers, mais auxquels on substitue à volonté des timbres gommés pour les affranchissemens de lettres et de journaux : c’est une manière de rendre convertibles en espèces des billets d’une valeur imperceptible. Le petit commerce paraît disposé à accueillir cette innovation, qui doit être mise en pratique aujourd’hui même, 1er septembre 1862.


IV. — Résultats financiers et politiques.[modifier]

Il est temps de dire ce que sont devenues les finances de l’Union sous les coups répétés de ces expédiens. Pour commencer par la dette publique, on y distingue trois catégories : 1° la dette inscrite et classée. Le capital, qui était de 329 millions de francs avant la guerre civile, dépasse actuellement 1,142 millions. L’intérêt, qui varie entre 5 et 7 fr. 30 c. pour 100, s’élève à 77 millions. La date la plus éloignée pour le remboursement intégral est 1881. — 2° La dette flottante : 1,093 millions, sans intérêts pour la plus grande partie et ne formant qu’une charge assez légère de 2,529,608 francs. — 3° Emprunts autorisés en émission. Quoique ce fonds de rentes ne soit probablement pas encore classé complètement, on peut des à présent l’ajouter au total de la dette, parce qu’il ne sera pas même suffisant. Le capital s’élève à 3 milliards 250 millions, supportant 6 pour 100 d’intérêt et remboursables en vingt ans au plus tard. En définitive, la réunion des trois espèces de dettes forme une charge de 5,484,759,200 francs en capital, et de 274,583,338 francs pour l’intérêt annuel ; il y aura à ajouter un amortissement de 1 pour 100, ce qui représente environ 55 millions [7]

Malheureusement on n’en restera pas là. L’expérience montre que le budget militaire présenté l’année dernière par M. Chase est loin de répondre aux besoins. Au lieu de 2 milliards 1/2, on dépensera peut-être Il milliards par année pendant la durée de la guerre. Une perspective pareille nous donnerait le vertige ; les Américains la considèrent avec un stoïcisme froidement calculé. « Que la guerre, disent-ils, dure encore dix-huit mois à partir du jour où nous sommes, notre dette nationale pourra monter à 10 milliards de francs. Eh bien ! même après tant de désastres, notre situation sera encore supérieure à celle de la France et de l’Angleterre. La France, avec sa dette perpétuelle et flottante, doit déjà plus de 10 milliards, dont l’intérêt arrive à près de 400 millions. L’Angleterre, en 1861, devait encore plus de 20 milliards, et payait de ce chef 670 millions d’intérêts. Quant aux ressources (ce sont toujours les Américains qui parlent), tout l’avantage est de notre côté. Nos impôts de guerre, on l’a vu par le tax-bill sont beaucoup moins lourds que les impôts de la paix en Europe. Dans vingt ans comme aujourd’hui, l’Angleterre et la France resteront avec leurs budgets irréductibles de 2 milliards. Quand nous serons revenus à l’état normal, nos dépenses administratives et militaires retomberont à 300 millions, et alors l’excédant du tax-bill nous procurera un amortissement énergique, qui fera disparaître rapidement notre dette. »

Lorsqu’il fut reconnu que la guerre était inévitable, l’Union se crut assez forte pour y faire face au moyen des emprunts patriotiques. Une noble émulation s’établit entre les administrations locales et les citoyens. Les états firent des emprunts spéciaux dont ils assumèrent les charges, et cinq états seulement [8] offrirent à la patrie commune 510 millions de francs. Les dons volontaires des citoyens ne restèrent pas beaucoup au-dessous de 200 millions. Certes il y a peu de pays capables d’un tel dévouement. Est-ce à dire que le sentiment patriotique est plus vif chez les républicains du Nouveau-Monde qu’en Europe ? Non : c’est qu’ils sont plus riches.

La prospérité matérielle de la république au commencement de 1861 tenait véritablement du prodige. Entre les deux recensemens décennaux (1850-60), la population avait gagné 35 pour 100. Pendant cette même période, la richesse foncière s’était plus que doublée : de 35 milliards 332 millions de francs en capital, elle s’était élevée à 80 milliards 514 millions, si bien qu’avec dix ans encore d’une pareille progression la propriété immobilière d’un pays âgé à peine d’un siècle aurait dépassé la valeur estimative des biens-fonds en Angleterre et en France [9].

Pendant l’année 1861, le commerce a subi les plus dures épreuves. Indépendamment de la surcharge des impôts et du ralentissement des expéditions, le sud, débiteur du nord pour des sommes colossales, s’est empressé de renier ses dettes. L’ébranlement de crédit qui en est résulté n’a pourtant pas produit des désastres tels qu’on devait s’y attendre, et-dans le nord, qui était spolié, le nombre de faillites n’a pas été proportionnellement plus grand que dans le sud, qui faisait banqueroute. Le travail réparateur ne s’est pas arrêté, et dans certaines spécialités la guerre même lui a fourni des alimens. Les transports sur les railways et canaux qui aboutissent à New-York ont été estimés à 11 millions de tonnes d’une valeur mercantile d’environ 5 milliards.

Les faits dont on paraît avoir été particulièrement frappé en Europe sont la rapide dépréciation du papier-monnaie et l’élévation du change étranger. L’or, qui s’est coté jusqu’à 20 pour 100 au-dessus de la valeur nominale du papier, est encore à 16 pour 100 aujourd’hui, et pour toucher 100 en espèces sur la place de Londres, il a fallu donner 130 en papier à New-York. On a rêvé des assignats, et on a vu l’Union américaine précipitée dans l’abîme de la banqueroute. Lorsque le papier obtient cours forcé, il chasse nécessairement la monnaie métallique ; l’or et l’argent cessent d’être mesures monétaires et marchandises, pour ne plus conserver que cette dernière qualité, et comme ils ont certaines utilités qui manquent au billet, ils font naturellement payer ce service. Si le billet de la Banque de France n’a rien perdu en 1848, c’est une exception phénoménale tenant à un ensemble de circonstances qui ne se reproduiront sans doute plus. Quand le papier de la Banque d’Angleterre remplaça la monnaie, la confiance dans l’avenir resta entière, et cependant la prime de l’or dépassa 40 pour 100. En 1813, on paya jusqu’à 111 shillings en bank-notes le quarter de blé, qu’on aurait pu avoir pour 74 shillings en or.

Les changes étrangers ne sont en définitive qu’un règlement de compte commercial. La cessation des ventes de coton a dérangé l’ancien équilibre et fait pencher la balance en faveur de l’Europe. Il est arrivé aussi, dans le premier moment de panique, que les détenteurs étrangers de rentes américaines ont fait vendre leurs titres et en ont retiré des espèces. De la, baisse des fonds publics, large exportation de lingots, rareté de l’or et élévation correspondante de la prime. Les Américains ont attribué ces mouvemens naturels à une hostilité systématique de leurs frères d’Angleterre, et ils paraissent en avoir gardé un assez vif ressentiment. On prévoit que la balance inclinera bientôt en sens inverse. Il y a une chose devenue aussi nécessaire à l’Europe que les cotons, ce sont » les étoffes de la nourriture, » les bread stuffs, comme on dit en Amérique, et les états du nord ont le privilège de les produire. La récolte de cette année est excellente : les exportations ont pris, des le mois de juillet, une telle extension que le change sur Londres s’en est ressenti : la prime sur l’or tend à baisser. Il faut considérer aussi que les états unionistes sont producteurs de métaux précieux, et que les réserves métalliques de New-York se reforment incessamment, grâce aux richesses californiennes.

Ce qui est à craindre pour les États-Unis, c’est bien moins le ralentissement des affaires que l’over-trading, la surexcitation maladive du commerce sous l’influence d’un crédit trop facile. Si on se rappelle ce qui a été dit plus haut sur le système des banques new-yorkaises, types de la plupart des autres, on comprendra comment leur mécanisme financier devient tout naturellement une machine de guerre. Quand le besoin d’emprunter se fait sentir en Angleterre ou en France, on entre en négociation avec les grandes, puissances de la finance, ou bien l’on ouvre un emprunt par souscription. Ces procédés seraient-ils efficaces, s’il s’agissait d’obtenir 10 milliards en trois ans ? Il est permis d’en douter. En Amérique, le déplacement du capital national, sa mise au service de l’état, se font en quelque sorte d’eux-mêmes. Les dépenses qui nécessitent les grands sacrifices se rangent presque toutes sous quatre titres : vivres, armemens, transports et solde des troupes. Le pays trouve en lui-même tous ces élémens de guerre : les lui demander, c’est lui procurer du travail. Quand une fourniture est faite, le secrétaire de la trésorerie délivre au vendeur un certificat constatant la dette : si celui-ci peut attendre, il transforme sa créance en inscription de rente à 6 pour 100 d’intérêt ; s’il a besoin de réaliser pour continuer ses affaires, il dépose ses titres dans une banque, et le compte courant qui lui est ouvert devient pour lui de l’argent en caisse ; si les banques existantes, saturées de capital, refusent de recevoir les dépôts à des conditions satisfaisantes, des banques nouvelles s’organisent en concurrence ; en même temps se complète la transformation en nouveaux papiers d’état du capital propre aux anciens établissemens de crédit. Les formidables émissions sont ainsi absorbées peu à peu.

J’ai expliqué avec détail comment il se faisait que les banques américaines, au lieu de procéder, comme chez nous, par des émissions de leurs propres billets, remplaçaient le billet de banque par le chèque, combinaient une circulation hasardeuse au moyen des crédits à découvert, ne gardaient qu’un encaisse insuffisant et vivaient dans l’appréhension continuelle de ces crises monétaires qui engendrent les faillites et deviennent désastreuses pour les capitalistes. Du moment où l’or et l’argent peuvent être remplacés par ces bons de circulation qui ont cours forcé, il n’y a plus de raison pour que les encaisses des banques s’affaiblissent d’une manière périlleuse. Les directeurs pourront donner à leurs affaires une extension aussi large qu’ils le jugeront convenable sans craindre que les chèques, présentés trop abondamment aux guichets, ne fassent le vide dans les coffres. On peut même prévoir que la pratique des banques sera complètement modifiée, qu’on n’échangera pas longtemps du papier contre du papier, et que les bons de circulation émis par la trésorerie remplaceront peu à peu les billets émanant des banques. Ces établissemens deviendront ainsi, plus qu’ils ne le sont aujourd’hui, l’organisme essentiel de l’état.

Ce qu’un pareil régime peut amener d’imprévu et d’étrange, je ne me charge pas de le dire. Je me figure vaguement une de ces grandes machines, toutes-puissantes pour la production, mais auprès desquelles on n’est pas parfaitement tranquille, parce qu’on craint qu’elles n’éclatent. Il y a deux périls qu’on entrevoit : d’abord l’abus du crédit tendant à pousser l’esprit mercantile au dernier degré de la surexcitation, et déjà je remarque que les prêts et escomptes des cinquante-cinq banques de New-York-City ont passé de 600 à 720 millions : en second lieu, une dépréciation très rapide du papier ferait effondrer tout le système. Plusieurs circonstances rendent ce second danger moins grand en Amérique que partout ailleurs. Un assignat convertible à volonté en rente 6 pour 100 payable en argent ne peut jamais tomber au-dessous d’une certaine limite. Cette obligation même que prend le gouvernement de solder les intérêts en espèces est une garantie contre l’abus des émissions. Il faut considérer encore que l’usage du papier n’est pas en Amérique une innovation dont on s’effraie, que dans l’ouest, par exemple, l’argent n’est jamais employé que comme appoint, qu’en raison de l’emploi général des chèques on rencontrera plus souvent dans la circulation la signature des particuliers que celle de l’état. Il y aura sans doute une grande perturbation et beaucoup de victimes : c’est inévitable dans un si grand ébranlement social ; mais en définitive, quand la paix sera rétablie, il se fera une liquidation très favorable pour les habiles qui auront surnagé. Le 6 pour 100, coté encore aujourd’hui à 98, est payé avec un papier perdant de 15 à 20 pour 100 ; l’achat se fait en réalité au prix de 80, c’est-à-dire au rendement de 7 1/2 : ce sera du patriotisme placé à bon intérêt. Quant à l’état, sa dette fût-elle après la guerre de 10 milliards, s’il peut économiser sur le tax-bill 200 millions pour les appliquer à l’amortissement, ce qui n’a rien d’improbable, il aura remboursé cette dette avant un quart de siècle.

Le nord a pu, grâce à sa richesse exubérante, soutenir une guerre gigantesque d’une manière normale, c’est-à-dire en ménageant les intérêts des citoyens. Il n’en a pas été de même pour le sud. Dépourvu de ressorts financiers, il est entré de plein bond dans la guerre révolutionnaire. Son premier acte, remontant à janvier 1861, a été d’interdire le paiement des dettes contractées envers les gens du nord, faisant ainsi un devoir civique de la banqueroute. Les banques ont été autorisées à suspendre leurs paiemens en espèces. Il est même probable qu’elles ont dû interrompre tout à fait leurs opérations, car ces banques étaient pour la plupart commanditées et dirigées par des capitalistes du nord, qui se retirent, ou patronnées par les autorités des états séparatistes, aujourd’hui sans crédit. À plusieurs reprises on a essayé d’emprunter, soit en constituant une espèce d’hypothèque avec des amas de coton que l’on vendrait plus tard à l’Europe, soit en offrant d’échanger des bons du trésor contre des rentes sur cette confédération qui n’est encore qu’un projet. On a voté une taxe de guerre de 1/2 pour 100 sur tout capital supérieur à 2,500 fr. Je ne saurais dire jusqu’à quel point ces emprunts ont réussi. L’avenir est escompté au hasard, au moyen d’un papier-monnaie dont les coupures ont été abaissées jusqu’à 10 centimes, et ces assignats, n’étant jamais rapprochés de leur valeur métallique, sont destinés au dernier avilissement.

J’ai signalé plus haut le prodigieux accroissement de l’ancienne Union en population et en richesses pendant les dix dernières années ; mais quelle différence dans la marche progressive des deux groupes actuellement en lutte ! Dans les onze états du sud, la population, blancs et noirs compris, est augmentée de 1,826,000 âmes, soit 25 pour 100. Dans les vingt et un états unionistes, le progrès est de 6,252,000 âmes, ou 39 pour 100. La plus-value de la propriété territoriale dans la région fédérale est évaluée à 101 pour 100 ; elle n’est que de 67 pour 100 dans les pays esclavagistes. De ce côté, à vrai dire, c’est le prix de l’esclave, considéré comme instrument, qui détermine la valeur de la terre, de sorte que si la guerre civile amenait l’abolition de l’esclavage sans indemnité, la richesse immobilière des gens du sud s’évanouirait en grande partie. Pour le nord, les résultats des grands mouvemens financiers, c’est l’excessive mobilisation du capital déjà acquis : la guerre devient une excitation au’ travail, et sera peut-être une cause nouvelle d’enrichissement. Pour le sud, la guerre est la destruction de son capital. Il a pour tactique de ne pas vendre ses récoltes, c’est-à-dire de se priver de son revenu. S’il accumulait les cotons pour les expédier plus tard, il travaillerait à l’avilissement de sa marchandise. Aussi a-t-on déjà remplacé les cultures industriell.es par celles des vivres destinés aux armées. Le commerce est anéanti. Le nègre, la grande richesse, n’est plus même une marchandise cotée.

On ne sait rien de précis sur l’organisation des armées du sud : il est infiniment probable qu’elles ne sont pas payées, qu’elles se pourvoient par des réquisitions, qu’elles se recrutent par la terreur, qu’elles sont retenues par la forte résolution de quelques chefs. La résistance souvent victorieuse des états esclavagistes s’explique néanmoins. On en était arrivé dans ces pays à rêver un régime dans lequel l’esclavage, fondement de la société, s’étendrait sans aucun obstacle. Cet idéal est fort compromis des à présent. On n’espère plus sans doute diviser le nord pour le dominer. Un arrangement qui limiterait l’expansion de l’esclavage, ce serait la déchéance à long terme ; une défaite aboutissant à l’abolition, ce serait la ruine immédiate et absolue : avec une telle perspective, rien de plus naturel chez les gens du sud qu’une énergie voisine de la rage. Cette population a d’ailleurs l’avantage du tempérament militaire : la classe des grands planteurs, à laquelle se rattachent la plupart des officiers supérieurs de l’ancienne armée fédérale, forme une espèce d’aristocratie habituée aux armes ; Les couches inférieures de la population, les petits blancs, comprennent en très grand nombre des aventuriers à mœurs violentes, pour qui l’apprentissage de la guerre n’est pas long. Repliée sur son propre territoire, l’armée des suddistes a pu y choisir ses positions : elle s’est formée tout d’abord par un appel de toutes les milices, c’est-à-dire par une espèce de levée en masse ; elle n’a pas de réserve. Le nord, après toutes ses pertes, va avoir plus de 800,000 hommes à mettre en ligne, et ce ne sera pas encore la moitié de ceux qu’il pourrait appeler.

Où aboutira le gigantesque conflit dont les contre-coups sont ressentis si douloureusement en Europe ? Bien hardi qui le dirait. Si je ne m’abuse toutefois, la situation est éclairée par les renseignemens financiers consignés ici, et il y a certaines éventualités qu’on peut prévoir. Si après une grande bataille l’armée qui défend Richmond est franchement battue, sa déroute sera celle de la confédération esclavagiste. Si au contraire le sort des armes est défavorable aux fédéraux, la guerre prendra du côté du nord le caractère révolutionnaire. Le pouvoir directeur passera des mains indécises aux mains vigoureuses, et le salus populi restera comme la seule et unique loi. Plus que jamais l’Europe verra ses intérêts compromis par la prolongation de la lutte, et peut-être cédera-t-elle à la dangereuse tentation d’intervenir. S’il en est ainsi, les fédéraux exaspérés, se jugeant en état de légitime défense, rejetteront sur l’Europe la responsabilité d’une mesure terrible devant laquelle ils ont reculé jusqu’ici ; ils proclameront l’affranchissement général et immédiat des noirs, et déchaîneront sur leurs adversaires les horreur ? d’une guerre servile. Les états négriers tomberont dans le chaos. L’Europe n’aura pas plus de coton qu’aujourd’hui, et elle aura compromis pour longtemps les débouchés américains, sans lesquels elle ne peut vivre.

Ces prévisions sont tristes. N’y a-t-il aucun moyen de conjurer tant de malheurs ? La guerre cesserait bientôt, si le sud perdait l’espoir d’être soutenu et si les gouvernemens européens proclamaient, comme c’est leur droit et leur devoir, qu’en aucun cas ils ne toléreront le rétablissement de la traite, ni les expéditions furtives dans les pays voisins pour y implanter l’esclavage. Quels désastres on aurait épargnés à l’Amérique et à l’Europe, si ces déclarations avaient été faites dès les premiers jours !


ANDRE COCHUT.


  1. Tous les comptes seront exprimés dans ce travail en monnaie française, au change de 5 francs le dollar, ce qui permet de rétablir aisément les chiffres américains.
  2. Il y avait eu, pendant la guerre de l’indépendance, des émissions désordonnées d’assignats dont on n’a pas tenu compte à la paix.
  3. On a pu hésiter longtemps sur le classement des états sécessionistes. Le président Lincoln à fait cesser l’incertitude en déclarant coupables d’insurrection les districts où l’essai d’impôt direct a rencontré des obstacles : ce sont la Caroline du nord, celle du sud, la Floride, la Géorgie, l’Alabama, la Louisiane, le Texas, le Mississipi, l’Arkansas, le Tennessee et la Virginie, sauf la zone septentrionale, isolée par des montagnes, et dont on fera un état séparé où l’esclavage sera aboli. La confédération du sud comprend donc onze états avec 5 millions 1/2 d’habitans libres et 3 millions 1/2 d’esclaves. La cause unioniste a rallié 22 millions d’âmes.
  4. L’effectif de la première armée américaine se décomposait ainsi :
    Armée régulière 20,334 hommes.
    Volontaires pour trois mois 77,875
    Volontaires pour la durée de la guerre. 640,637
    Total 738,846 hommes.
  5. Il y a eu une certaine catégorie de bons, montant à 300 millions de francs, qui, étant admissibles pour le paiement des droits de douanes, ont bientôt fait prime. On les a considérés comme sortis de la circulation usuelle, et on les a remplacés par une émission de pareille somme non valable pour les douanes.
  6. Les journaux dont la circulation est inférieure à 2,000 exemplaires n’ont pas à acquitter le droit sur les annonces. Partout se montre la préoccupation de protéger le faible, pour lui donner le moyen de grandir. C’est bien souvent le contraire en Europe.
  7. Dette Publique des États-Unis. (Août 1862.).
    Capital Taux de l’intérêt Annuité à payer. Date du remboursement
    Dette inscrite.
    Anciennes dettes jusqu’à 1848 101,534,780 6 6,091,482 1868
    Emprunt de 1850 100,000,000 5 5,000,000 1874
    Emprunts divers pour l’acquisition de l’Orégon et du Texas 19,404,960 5 970,248 1881
    Emprunt de 1860 35,110,000 5 1,755,500 1871
    — de 1861 92,075,000 6 5,524,500 1881
    Fonds souscrits par les banques (1861). 250,000,000 6 18,000,000 1881
    Billets de trois ans (1861). 544,000,000 7 3/10 39,712,000 1864
    Total de la dette fondée 1,142,124.740 77,053,730
    Dette flottante.
    Anciens bons (non réclamés) 3,846,560 5 192,328 «
    Bons du trésor, a deux ans (1861) 38,788,000 6 2,337,280 1863
    Bons de circulation (sans intérêts, — ayant cours forcé. — Émissions diverses) 1,050,000,000 « « «
    Total de la dette flottante 1,092,634,560 2,529,608
    Emprunts autorisés, en émission.
    Certificats de dépôts et reconnaissances de créances sur l’état 500,000,000 6 30,000,000 1863
    Certificats de dépôts et reconnaissances à dix jours de vue 250,000,000 « « «
    Inscriptions de rentes autorisées pour absorber les bons de circulation 2,500,000,000 6 150,000,000 1882
    3,250,000,000 180,000.000
    TOTAL des trois espèces de dettes. 5,484,759,300 259,583,338
  8. New-York, Pensylvanie, Massachusetts, Illinois et Ohio.
  9. Il ne s’agit pas ici d’une estimation arbitraire des immenses territoires possédés par les États-Unis, mais des portions déjà utilisées. On fait tous les dix ans une évaluation de la propriété foncière exploitée, parce qu’elle est la base de certaines taxes locales. Par ménagement pour les contribuables, les assesseurs fiscaux font sciemment des estimations très basses. Aussi le chiffre officiel qu’ils ont donné pour 1860 ne monte qu’à 53 milliards ; mais en même temps le ministre des finances a publié le chiffre réel, qu’il affirme être celui de 80 milliards énoncé plus haut.