Les Flagellants et les flagellés de Paris/X

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Charles Carrington (pp. 159-180).

CINQUIÈME PARTIE M. P. - Une Messaline moderne. - Un Prince de l’Église. - Le Vocabulaire poissard. - Berthe France. - Le Pain bénit. - Catherine Schumacher. - La marquise d’Orvault. -Un Maquereau du grand monde. - La Matelassière.- La Bastonnade. - De mon temps ! CHAPITRE X M. P. -UIne Messaline moderne. -UIn Prince de l’Église. - Le Vocabulaire poissard. - Berthe France. - Le Pain bénit. g voici une, M. P., qui fut la coque % luche de tous les vieux tendeurs ; elle % côtoya toute savie le monde des grandes cocottes, sans jamais parvenir à s’yimplanter, car lesgrandes putains ont leuraristocratie, tout comme le faubourgSaint-Germain. C’était avant tout une irrégulière, auxidées tel lement mobiles qu’elle était incapable de s’occuper plus d’une heure de la même idée et plus de trois jours d’un homme, quelque position qu’il puisse lui faire. -4

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Aller à la ballade, à la vadrouille, suivant ses expressions favorites, c’était le but de savie. Elle était si insoucieuse de l’argent qu’elle faisait poser de F. qui lui apportait dix mille francs, pour s’en aller manger des frites à la halle ou une mate lotte au Marronnier, à Bercy, avec un béguin. M. P. était le produit d’une mère concierge et d’un père ferblantier de la rue de Taranne. Elle entra, vers quinze ans, dans les petites classes de danse de l’Opéra ; à seize ans, elle en avait déjà assez. Cela s’explique : des remontrances et des réprimandes tous les jours et le bonnet d’âne trois ou quatre fois par semaine,une véritable vie d’enfer, d’autant plus qu’étant d’un snobisme remarquable, elle était en butte aux sarcasmes de ses camarades plus précoces qu’elle ; elle se rat trapa depuis, mais elle aimait à raconter ces deux souvenirs de son jeune âge :

Sa mère avait, quoique concierge, une vieille cantinière pour femme de ménage qui avait con servé un amour immodéré pour la culotte garance. Un jour de chaleur caniculaire, une amie vint rendre visite à sa mère. M. P.jouait au volant dans la cour ; sa mère l’appela, elle arriva en hâte. « Voilà, dit-elle, dix minutes que je cherche Baïon nette pour aller prendreun litre chez le bistro.Sans doute qu’elle est en train de licher ; va donc voir è -4 ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 16I où elle est». M. P. partit comme une flèche ; elle resta un quart d’heure absente et revint dans la loge, rouge, essoufflée. – D’où viens-tu ? lui dit sa mère,furieuse. As tu rencontré Baïonnette ? – Oui, maman, elle est dans l’écurie en train de traire un soldat ! Une autre fois, son père était à faire une partie de piquet avec un camarade, dans un cabaret voisin. Elle accourut et dit à son père : – Viens vite dans la loge ; maman a retroussé ses jupons et ton cousin a défait son pantalon. Je crois bien qu’ils vont faire caca dans la chambre ! Malgré sa naïveté, vers les quinze ans, elle ren contra un musicien, chef d’orchestre dans un bal à la mode, et,un beau soir, elle déserta la classe et la loge de la rue de Taranne. Dans l’orchestre de son amant,il y avait un piston ; elle lâcha le premier et s’attacha au second, à cause de son coup de lan gue lorsqu’il jouait la polka de Trilby du fameux Arban. Elle débuta au Prado au lieu de débuter à l’Opéra. Elle préférait les lauriers de Louise la Balocheuse à ceux de la Taglioni. Un homme bien connu, T., pour faire concur rence au célèbre bouillon Liebig, et surtout pour faire une position sociale à M. P., qu’il adorait, II -4 162 LES FLAGELLANTS acheta le brevet de l’off-meat,un autre bouillon à la minute. Il installa une somptueuse boutique boulevard Haussmann, au coin du boulevard Malesherbes. Elle, en toilette tapageuse, trônait au comptoir et, pour faire apprécier la valeur de l’off-meat, elle distribuait des tasses de bouillon pour le prix de vingt centimes. Les clients pouvaient même prendre un verre de madère ou de bordeaux et à très bon marché,tou jours pour faire de la réclame au fameux bouillon. Ah ! c’était un drôle de fonds de commerce ; on n’en verra jamais de semblable. Depuis la reine Blanche jusqu’à Brébant, depuis le Helder jusqu’à Madrid, pareils à une traînée de poudre, on faisait des commentaires sans fin. M. P. est rangée ; elle a acheté une conduite, elle tient un grand magasin boulevard Hauss II1aIlIl. Ce fut une procession étrange. Alice la Proven çale, Finette, Rigolboche, Moutonnet, la reine des gougnottes, Amandine et Joséphine la petite femme, Clara Blum, de la tribu des Brache, la belle Polonaise, en un mot toutes les grandes cocottes, étoiles du Paris-galant, s’y donnaient rendez-vous.

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Les unes entraient dans la boutique ; d’autres stationnaient sur le trottoir, regardant curieuse ment les glaces de la devanture. Si une bourgeoise se hasardait dans la boutique, peu d’instants après elle s’enfuyait épouvantée, ahurie, affolée ; si au contraire c’était un homme, il riait à se tordre, assailli qu’il était par un troupeau de p., et il n’en ressortait pas sans en emmener une à n’im porte quelle sauce.Ce genre d’off-meat lui coûtait plus de vingt centimes la tasse. -

M. P., qui avait pressenti la phrase de Clé ment Duvernois : « Sire, faites grand », dit un jour à T. :« Il faut faire grand.»T. y con sentit. Alors elle servit avec le bouillon des sand wichs au jambon d’York et au foie gras. Naturel lement, les camarades ne payaient pas, on buvait unetrentaine de bouteilles de bordeaux, de malaga, de madère ou de champagne chaque jour et l’on mangeaitplus de cent cinquante sandwichs. A ce train-là, l’off-meat ne pouvait tenir long temps et, six semaines plus tard, la boutique fer mait. Mais M. P. était fière d’avoir été établie, et jusqu’à la fin de ses jours, elle disait à tout propos :

– Il fallait me voir dans mon comptoir, au boulevard Haussmann !

Elle recommença son existence folle, sa vie de - cascadeuse. Le comte de L. la conduisit en Italie. Naturellement, à peine arrivée à Turin, le comte de F. lui fit la cour ; mais, pour le moment, et par 164 LES FLAGELLANTS exception, cela se passa platoniquement. A Naples, ils furent, Marie et le comte, admi rablement reçus par Joseph Achard, Français dont la famille est fixée dans le royaume italien depuis Murat. Ah ! les belles promenades sur le golfe, au Pau silippe, à Castellamare, à Pompéï, dans toutes les villes remarquables ; partout où ils passèrent, le comte L. fut ce qu’il devait être : cocufié auda cieusement. Il ne le sut qu’à son retour à Paris par une circonstance bizarre. En arrivant à Paris, après plusieurs mois de séjour en Italie, on défit les malles. Pendant le déballage, une lettre tomba sur le tapis ; le comte s’empressa de la ramasser, il la lut et reconnut l’écriture de son ami Achard. La lettre était très explicite ; elle ne pouvait laisser au comte aucune illusion. Furieux,il écrivit à Achard une lettre, lui reprochant sa trahison. Le mot était gros pour une pareille femme, mais son excuse était dans ses vingt ans. Achard lui télégraphia qu’il prenait le bateau et qu’il venait se mettre à ses ordres. ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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Ils se battirent en duel à Fontainebleau. Achard en fut quitte pour un coup d’épée dans le bras. Ils se réconcilièrent sur le terrain.Combattants et témoins s’installèrent à l’hôtel de l’Aigle Noir, ils télégraphièrent aux petites amies qui s’empres sèrent d’accourir, et ce fut pendant huit jours une fête fantastique que le compagnon de saint Antoine aurait pu présider. M. P. naturellement n’en était pas.

La sachant libre, le comte de F.-j’avais oublié de dire que c’était un des plus riches banquiers de Turin - s’empressa d’accourir à Paris. Il l’installa dans un magnifique appartement de la rue Saint Honoré, et pour cadeau de noce il lui offrit une superbe paire de chevaux pie dont elle avait envie ; ces chevaux sortaient des écuries de la comtesse Walewska.

Pendant trois mois, chose invraisemblable, sa conduite fut absolument irréprochable. Un beau jour, le comte de F.fut invité à une partie de chasse chez le correspondant de sa mai son, M. Hottinguer, il fallait partir le soir même pour le château d’Everly. Elle le conduisit à la gare et le mit dans le train en pleurant et en protestant de safidélité.

Arrivé à Longueville, le comte de F. ne trouva pas devoiturepour le conduire au château. Passer

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-4 la nuit dans une chambre d’hôtel quand on a une 166 LES FLAGELLANTS jeune et jolie femmeà Paris, c’était dur ; on lui dit qu’une heure plustard passerait un train express. Le comte le prit. - Descendant de la gare, il se fit en hâte conduire chez M. P. ; ayant sa clef, il entra sans éveiller les domestiques, il courut droit à la chambre à coucher et. la trouva couchée avec Cochinat. Tableau ! Le comte fit une scène épouvantable, elle, pour se disculper, lui dit ceci : –Je m’ennuyais seule, je suis allée aux Folies Bergère, j’ai renconté Cochinat. Comme j’avais entendudire qu’au moment psychologique,un nègre devenait tout blanc, j’ai voulu m’en assurer. Mais je n’aime que toi, mon petit Charles. F. se mit à rire. Pendant ce temps-là Cochinat s’habilla à la hâte, puis sortit majestueusement sans se presser, en saluant courtoisement l’impor tun qui venait d’empêcher sa maîtresse de se livrer à une curieuse expérience. F. pardonna ce soir-là, mais huitjours plus tard il repartait pour Turin. M. P. était une fille de tempérament, l’anec dote suivante, absolument authentique, en fournit la preuve. Brébant, alors, était le restaurant à la mode, ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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c’était le lieu consacré, on ne songeait pas qu’un jour sur ses ruines s’élèverait un ignoble bouillon. Un soir, les Angevins étaient réunis, ilsfaisaient une noce à toutcasser. C’était en plein été, les fenêtres étaient ouvertes, du boulevardon entendait leschants et les éclats de rire, la fête battait son plein, quand vinrent àpasser Alice la Provençale et M. P. - Montons-nous ? dit Alice, j’ai envie de m’a IlU1S6T".

- Monte, si l’on danse, c’est ton affaire, restes-y. - Ettoi ?

– Moi, je t’attends, si l’on., fais-moi signe et j’accours.

M. P. auraitpu, à ce sujet, rééditer le mot de Messaline sortant du lupanar où elle venait de se prostituer aux gladiateurs en répondant à sa sui Vante :

Et lassata viris Sed non satiata recessit. Au cours de ses aventures galantes, dans le petit salon bleu du Café de la Paix, M. P. fit la ren contre d’un haut personnage romain venu à Paris envoyé par le pape, dont il était le familier, pour accomplir une mission secrète de la plus haute importance. Le prince, car c’était un prince de bonne marque, fut très empressé auprès de M. P., il n’eut pas besoin de dire comme Antony : « Elle me résistait, je l’ai assassinée », car elle ne 168

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résista pas, elle accorda à l’ambassadeur tous les rendez-vous possibles. Le premier fut fixé au lende main minuit, au Grand Hôtel où il était descendu ; elle fut exacte, un domestique de belle mine l’at tendait dans l’antichambre, aussitôt elle fut intro duite auprès du prince, dans un coquet petit bou doir entièrement capitonné en velours épinglé, de couleur gris perle, il n’y avait pour tous meubles qu’une chaise longue, deux fauteuils crapauds et un prie-Dieu en ébène, au-dessus duquel était sus pendu un magnifique christ en ivoire qui reposait sur un fond de peluche grenat.

Le prince était vêtu d’une soutane violette, sans autres ornements qu’une croix d’or enchâssée d’améthystes, suspendue sur sa poitrine par une chaîne de même métal finement ciselée, et coiffé de la calotte cardinalice ; à l’entrée de M. P., il se leva, et la fit asseoirgalammentsur la chaise longue, à côté de lui.

–Vous êtes charmante, lui dit-il, je vous aime, non pas comme les hommes ont l’habitude d’aimer, pour satisfaire une passion charnelle, brutale, je vous aime à ma façon,j’aiune passion tout idéale, je vais vous l’expliquer, si vous consentez, vous reviendrez demain,à la même heure. Il lui expliqua longuement et minutieusement ce qu’il désirait d’elle, puis il la congédia.


ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 169 Le lendemain, elle fut exacte et fut reçue avec le même cérémonial que la veille, dans le même petit boudoir, avec cette différence toutefois, que le princeétaitrevêtu d’ornementssacerdotaux,comme s’il allait célébrer une messe pontificale. Voici la scène. M. P. se mit entièrement nue, un petit diacre vint la chausser de bas violets et de bottines vernies neuves, puis, devant son christ et en guise de prière, il marmotta l’oraison que voici, en la contem plant, vue de dos, avec extase : L’astre des nuits, quand il est dans son plein, De ton beau c. est le parfait modèle ; La lune est blanche et ton c. de satin N’est ni moins blanc ni moins arrondi qu’elle. Mais si de la lune ton c. Avait la hauteur importune, Je serais un homme foutu Carj’espère prendre ton c. ; Et ne pourrais prendre la lune. Aussitôt M. P. se retourna : – Sale cochon, tu n’es pas honteux, devant ton Dieu à qui tu as fait vœu de chasteté, de dire de pareilles ordures. – Mon Dieu, une belle blague pour les idiots, ce n’était qu’un prestidigitateur, élève des fakirs d 17o LES FLAGELLANTS indiens, le Robert Houdin de l’époque, et ce n’est pas à toi, de me parler de vertu. – Si je suis une putain, tu n’es qu’un vulgaire maquereau, au moins, moi, je fais payer ma carcasse plus cher que du beurre, et je vaux mieux queta Sainte Madeleine qui s’est prostituée à l’œil à un batelier. - Tais-toi, cria-t-il, et il lui déroula tout un chapelet d’injures, dans le plus pur argot de la place Maub. – Je vaux mieux que toi, vieux cochon, que toi qui es chargé de prêcher la morale et qui trompe les imbéciles en leur faisant croire que ta vieille bête de bon Dieu dirige le monde. Après ce débordement d’ordures, un silence de cinq minutes se fit. Elle passa dans une pièce voisine, se rhabilla, puis s’en alla. Alors, le prince relevait sa soutane, se flagellait avec un fort martinet jusqu’au sang, puistombait à genoux devant son christ, en murmurant douce ment : « Mon Dieu, pardonnez-moi ! » Chose surprenante, M. P., cette irrégulière de l’amour, n’est pas, commelaplupart de ses pareilles, morte pauvre. Après avoir aimé les hommes et les femmes, elle laissa quelques rentes à ses parents, et sa maison

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-é d ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 171 de campagne de Saint-Ouen, que T... lui avait donnée du temps où elle tenait la boutique de l'off-meat, au piston, son premier amour, faisant ainsi mentir l'antique proverbe : « Ce quivient de la flûte s'en retourne au tambour. non, au piston. » Un type des plus étranges, échoué dans une maison de tolérance de la rue Sainte-Apolline, c'est Berthe France(celle-là,je puis la nommer). Petite,mince, noire comme unetaupe,veluecomme un singe, le nez retrousséà ce point que lesjours de pluie il doit luipleuvoir dans les narines, d'un es prit infernal, ayant de la lecture, c'est le type le plus parfait dugavroche inconscient, gouailleur et cruel, elle estfort connuedans les restaurants de nuit du boulevard et dans les brasseries à femmes. Un jour, devant elle, on parlait de la fille d'une marchande dejournaux du Boulevard des Italiens qui avait jeté son bonnet par-dessus son kiosque, et quiétait connue dans le monde sous le charmant sobriquet de Peau de satin. -C'est épatant, disait une amie,quand elle ven dait des journaux, elle était dans une misère noire, comment a-t-elle pu faire pour être si bien calée en si peu de temps ? - Qa te la coupe, répondit Berthe, c'est pas diffi cile : elle s'est retournée ! Dans son jeune âge elle futplacée bonne chezun - 172 LES FLAGELLANTS riche banquier, M. X. (je suis obligé, le person nage étant très connu, de ne le désigner que par une initiale), qui devint son premier amant ; il adorait les petits trous pas chers. Mise en appétit par les leçons deson maître, elle s’offrit le luxe d’un coadjuteur, un superbe garde municipal ; par mal heur, le brave Pandore avait rapporté de Mada gascar une de ces maladies qui firent la célébrité du docteur Ricord.Or voici ce qui arriva : Un jour, M. X. accompagné de son fils, un gamin de quinze ans, alla chez un grand médecin, son ami intime. –Je t’amène mon polisson de fils, lui dit-il ! –Pourquoi l’appelles-tu polisson ? qu’a-t-il fait ? – Imagine-toi que ce petit scélérat a couché avec ma bonne ! –Où est le mal ? – Le mal ! Visite-le ; tu vas le voir. Le médecin constata que le fils de M. X. était salé et poivré dans les plusgrandes largeurs. –Ce ne sera rien, dit-il au père, nous le soi gnerons. –Oui,maisditM.X.Ilyaunmais ! – Lequel ? –C’est que moi aussi, j’aicouché avec la bonne. – Eh bien ! je vous soignerai tous les deux. à 35

4 ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 173 Mais, dit tout à coup le médecin pris d’une inquié tude subite, tu as été au moins réservé avec ta femme ? - – Malheureusement non. –Sacré nom de Dieu de cochon ! Il faut que je mesoigne aussi ! Berthe a une toquade bien inoffensive, celle de ressembler à Mme de Metternich. Il arriva à ce sujet, à un de mes amis, une aventure des plus cocasses qui peint bien la perversité native de la femme. Il y a quelques années, Berthe, qui était alors la maîtresse entitre d’un conseiller municipal de Paris réputé pour ses passions sadiques, arriva un soir au Café des Princes.Vers cinq heures, elle y ren contra l’ami en question, que j’appellerai B., afin de ne pas lui être désagréable, car c’est un député influent. – Nous allons en étoufferune carabinée, duvrai Pernod, lui dit-elle, c’est moi qui paye. –Comment ! tu payes, dit B. tu as donc fait fortune ? – Non ! mais mon conseiller municipal m’a donné un billet de mille. Ce disant, Berthe sortit de sa poche un beaubil let tout neuf,un talbin d’altéque, comme on dit à Grenelle. - 174 LES FLAGELLANTS Ils prirent une absinthe. B. en offritune seconde, elle une troisième, lui une quatrième ; bref, à la cinquième, B. voulut s’en allerd’autant plus qu’elle commençait à avoir un chouette panache. –Attends-moi là, dit Berthe, je te ménage une surprise. B. consentit à attendre. Berthe sortit, héla une voiture découverte qui passait et donna ordre au cocher de la conduire chez un grand couturier. Une fois arrivée, elle demanda un manteau. – Mais, nous ne faisons que sur commande, lui dit le premier commis. – Oh !vous avez bien quelque chose detoutfait pour moi, dit Berthe, je ne suis pas difficile, et je ne suis pas comme vos grandes dames, je paye comptant. Ellefit quelques tours dans le salon et avisa un superbe manteau, une sortie de bal, en cachemire blanc, soutaché de galons d’oret ornéd’une bordure de roses brodées au plumetis. – Voilà mon affaire, dit-elle au commis. Justement, c’était un laissé pour compte com mandé par Mme de Metternich, parce qu’il ne lui allait pas. - Le commis lui essaya le manteau. Comme elle d -4 ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 175 était très petite, il était au moins de dixcentimètres trop long. – Il est trop long, Mademoiselle, lui dit le commis, ilfaudra le retoucher. - Qa m’est égal, ma vieille branche, je l’emporte tout de même. Elle paya à la caisse ce que lui demanda lecommis ahuri des allures de sa cliente, puis s’en alla. Dans l’escalier, elle revêtit le fameux manteau, puis se mira dans une grande glace ; elle se trouva superbe, mais son chapeau jurait. Elle le retira, le jeta dans un coin, puis descendit nu-tête, en tenant les pans de son manteau dans chaque main ; elle se fit conduire chezune modiste à la mode, et acheta un chapeau mordoré, large comme une ombrelle, orné d’une immense plume rouge qui en faisait le tOuT. Dans cet équipage, elle se fit ramener au Café des Princes, où elle retrouva B., absolument complet :il avait encore bu deux absinthes ; malgré cela, il partit d’un éclat de rire formidable en voyant l’accoutrement de Berthe. – Je t’ai promis une surprise, viens-t’en avec moi, lui dit-elle. –Oùça ? – Chez mon père. - Maistuesfolle ?

4 176 LES FLAGELLANTS - Non, viens, ce sont de braves gens. Ils sortirent.A la porte, la voiture attendait. Elle se fit conduire rue Maubeuge, chez legrandrôtisseur quise trouve à gauche ; elle descendit et entra dans la boutique. Comme on était en été, le rôtisseur était bien achalandé ; elle choisit un énorme poulet, des fraises, un melon, dufromage,une romaine,et se fit mettre le tout dans un sac aussigrand qu’elle. Pendant qu’elle tournait dans la boutique, relevant toujours son manteau pour ne pas marcher dessus et tomber, B. était descendu de voiture et causait avec le cocher. Ce dernier, curieux,suivait des yeux le manège de Berthe. – C’est sans doute une grande dame dit-il à B., cela se voit à sa toilette. – Oui, répondit B., c’est la princesse de Met ternich. Les passants, entendant prononcer ce nom qui avait tant défrayé les chroniques, s’arrêtèrent et regardèrent dans la boutique ; d’autres passants s’arrêtèrent également pour voir ce que les autres regardaient, bref, en un clin d’œil, il y eut un énorme rassemblement ; lessergents deville, voyant cette foule, accoururent et demandèrent ce qu’il y avait ; le cocher, fier de conduire une grande dame, répondit : «C’est la princesse de Metternich ! » Juste à ce moment, Berthe se disposait à sortir --

à -4 )S.

ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 177 de la boutique, précédée du rôtisseur qui portait le sac ; les agents firent ranger les badauds qui for mèrent ainsi la haie, retirèrent leur képi, et Berthe monta majestueusement en voiture. B. qui se tenait vers le marchepied, le chapeau à la main, dans une attitude respectueuse, lui demanda où elle voulait aller. – Rue des Partants, n° 145, répondit-elle, à côté du marchand de vins qui porte pour enseigne : Au petit bonhomme qui chie. Le cocher fouetta son haridelle qui partit au galop, et les sergents de ville firent circuler la foule. – Hein, disaient les badauds,ces grandes dames de l’Empire, quelles crapules, voilà bien la corrup tion impériale ! Pendant le trajet, B. dit à Berthe : – Tu n’es pas belle, pas de prestance, tu es maigre comme un cent de clous, que peux-tu donc bien faire à ton conseiller pour qu’il t’arrose de billets de mille ? – Je ne suis pas belle, c’est vrai, répondit Berthe, mais en revanche, je suis si cochonne, je satisfais sa passion, cela ne me coûte rien, etje m’amuse. - – Ilaunepassion ?dit B. – Oui, et elle est rigolo ; imagine-toi, que à certains jours, quand ça le prend, il va rue Mouffe –é 12

-4 178 LES FLAGELLANTS tard, place Maubert ou à Saint-Ouen, quartiers où habitent les chiffonniers, les ramasseurs de mégots, tous poivrots pour la plupart ; il entre chez un boulanger, achète un croûton de pain tendre bien doré, puis entre dans la plus prochaine pissotière, il place debout, son croûton de pain, dans l’un des angles,et se retire à quelques pas, puis il attend. – ... Il attend quoi ? – Tuvasvoir. Il attend queplusieurs messieurs aient pissé sur le morceau de pain,alors il se préci pite, le ramasse, l’enveloppe précieusement, prend unevoiture et sefait conduire rapidement chez moi. J’ôte prestement mon peignoir et ma chemise et je monte sur mon piédestal. – .Ton piédestal ? – C’est une espèce de tabouret enacajou. Alors, une fois queje suis huchée, il développe fiévreuse ment son morceau depain et le mange avec frénésie tout en me cinglant les fesses avec son mouchoir, puis, quand il a tout mangé, il m’embrasse, met son chapeau. – ...Et ? – Il me dit simplement : « Je vais au conseil municipal, je suis chargé de faire un rapport sur la laïcisation des hôpitaux !» Tu sais que je considère les sœurs comme une institution immorale quipervertit le peuple.

4è ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 179 – Mais c’est un fou en même temps qu’un cochon. – Cochon, oui ; mais fou, non, car il est très estimé au conseil par ses collègues qui ignorent ses passions. – Comment, sespassions, il en a donc d’autres que celle que tu viens de me raconter. – L’histoire du pain est virginale comparée à celle-ci. – Connais-tu la rue Saint-Julien-le-Pauvre ? – Ma foi, non. – Elle en vaut pourtant la peine, à cause de l’antique église qui s’y trouve et surtout de son aspect, le même au xx° siècle qu’auxII°. La popula tion y est misérable autant que les boutiques et les maisons. En pénétrant dans cette rue par l’ancienne voie qui longeait l’Hôtel-Dieu, à droite, on remar que une maison étroite, haute de quatre étages dont les fenêtres sont àguillotine ; le rez-de-chaus sée est occupé par un marchand de vins qui s’inti tule : restaurant ; il est propre ! C’est pourtant le café anglais des ramasseurs de mégots, des mendi gots, des clients de la Bouchée de pain, des habitués de l’asile de nuit, des bagottiers, en un mot, de tous ceux que la misère étreint, soit par malheur, paresse ouivrognerie. Cesépaves de l’humanité, à partir de minuit,trou d

18o LES FLAGELLANTS vent dans cette maison un refuge ; moyennantvingt centimes,ils peuvent manger unesoupe etdormir... – Dormir ? – Oui, chaque pièce de chaque étage peut con tenir quarante clients sur les bancs qui forment carré ; quand ils sont pleins, les dormeurs se cou chent sur le carreau, pêle-mêle, hommes et femmes, cela n’a pas d’importance. L’été, c’est horrible : les odeurs de sueur, d’alcool, de tabac se condensent et empoisonnent l’air qui devientirrespirable. Mal gré cela, il n’y a jamais de place. – Mais, ton conseiller qu’a-t-il à voir làdedans ? – Attends un peu. Il va ycoucher à jours indé terminés, il explore les galetas, et, quand il a trouvé dans une chambrée une vieille soularde, il se couche à côté d’elle et. – Mais c’est horrible, comme cela, en public ? – Personne n’y fait attention, c’est tout au plus si un dormeur murmure : le camarade rouscaille. –Tumefaismalaucœur ! – Voilà où la passion conduit.