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Les Fleurs du mal/1868/Appendice/Sur les Fleurs du Mal

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Appendice aux Fleurs du malMichel Lévy frèresŒuvres complètes, vol. I (p. 403-406).


SUR LES FLEURS DU MAL[1]

À QUELQUES CENSEURS


Ces bouquets effrayants de Charles Baudelaire
S’en iraient, déchirés au vent de la colère !…
Non, messieurs ! — le Réel est ici le sujet.
En brisant le miroir détruirait-on l’objet ?
Sa peinture, après tout, n’est pas l’apologie.
Le danger radical, c’est une sale orgie
Masquée en beau gala ; c’est l’onduleux serpent
Qui caresse et qui bave, et s’élève, en rampant ;
Le danger radical, c’est la page hypocrite,
Pensée avec le fiel, avec le musc écrite ;
C’est l’ongle venimeux qui sortira d’un gant ;
C’est l’ulcère, que couvre un satin élégant ;
C’est, au théâtre impur, une mielleuse enseigne.
Voilà ce dont tout cœur et se révolte et saigne,
S’il est encor trempé du sacre baptismal.
Mais le livre, qui grave à son front : Fleurs du mal,

Ne dit-il pas d’abord tout ce qu’il porte au ventre ?
Aux couvents, aux salons son nom défend qu’il entre ;
Et, — sombre exception, — comme certain traité
Des docteurs de l’Église ou de la Faculté,
Il proclame très haut, par sa seule cocarde,
Que le monde avec lui doit se tenir en garde,
Et qu’enfin, sa légende horrible, il ne la dit
Qu’au philosophe artiste, au penseur érudit.

Les livres ont leur cercle assigné. — L’Évangile
Est pour tous les humains ; pour bon nombre, Virgile ;
Juvénal, pour plusieurs ; d’autres, pour quelques-uns.
Tous remèdes à tous ne sont pas opportuns.
Et faut-il, pour cela, supprimer les dictâmes
Qui ne s’adresseraient qu’à vingt corps ou vingt âmes ?
Et puis, Les Fleurs du mal, quel mal en craindrait-on ?
Leur langage est le vers… qui donne peu le ton :
C’est un préservatif… un mur inaccessible,
Et la contagion, en vers, n’est pas possible.
À moins qu’on ne les chante, — et ce n’est point le cas,
Ou que des imprudents et des trop délicats
Ne dénoncent la chose aux sots qu’ils électrisent,
Et, voulant la punir, ne la popularisent.
D’ailleurs, l’art est un voile, et c’est un fait connu
Que toute poésie est chaste dans son nu.

Bien plus, il est des temps, à traîner sur la claie,
Dont aucun baume, hélas ! ne peut sécher la plaie ;
Il faut donc la sonder à toute profondeur,
Et, pour seul antidote, étaler sa hideur.
— Vous connaissez ce père, à bout de remontrance !
Auprès d’un jeune fils, froid et sourd à ses transes,

Qu’appelait la débauche en son gouffre béant.
Las de voir ses conseils, son exemple à néant,
Le père, à l’hôpital des impudiques femmes,
Un jour, mena son fils, et sur les lits infâmes
Lui montrant la torture et l’horreur de la chair :
« Crois-tu que leurs plaisirs soient payés assez cher ? »
Et de là, sous le toit des hommes, leurs complices,
Épouvanta ses yeux par les mêmes supplices,
Et, — ce que n’avaient fait prières ni sermons, —
Le spectacle du mal, qu’en tremblant nous nommons,
Rappela vers le bien le jeune homme en délire.

Cette cure terrible est le droit de la lyre.
Le droit pour chaque vice… et le poëte aussi,
Tuteur honni d’un siècle à mal faire endurci,
Doit pétrir hardiment, comme un remède étrange,
— Cynique par vertu, — le sang avec la fange,
Sûr d’effrayer du moins ceux qu’il ne touche plus.
— Tel est cet empirisme auquel tu te complus,
Baudelaire, héroïque et sauvage système,
Qu’un monde inattentif peut frapper d’anathème,
Car il le faut creuser en toute liberté,
Pour en bien concevoir l’âpre nécessité.
Tu mis un grand talent au bout d’un grand courage,
Et traversas ainsi le formidable orage.
On le reconnaîtra, poëte ; on ne peut pas
Condamner le chemin pour quelques mauvais pas…
L’âme est un noir mystère, et peut-être la tienne
Cache-t-elle en ses plis toute la loi chrétienne.
Seulement, tu devras, crois-moi, la dégager,
Et, dans le champ du mal rapide passager,
Loin de ce sombre enfer t’en aller, sur ton aile,

Ouvrant les régions de splendeur éternelle,
Pour aborder enfin, cœur absous et guéri,
Au Paradis profond de Dante Alighieri !

Émile Deschamps.

Versailles, 12 août 1857.



  1. Ces vers ont été adressés à Charles Baudelaire huit jours avant le procès des Fleurs du mal.