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Les Flotteurs

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Les Forts
Les Fleurs de Givre (p. 85-93).


 
À Joseph Rouleau.





La débâcle a grossi l’Etchemin, qui naguères
Sous la glace tordait ses ondes prisonnières,
Et, le canthook aux bras, les flotteurs fiers et forts
Drayent les lourds billots échoués sur ses bords,
Ou sur les rocs trouant au large l’eau glacée,
Font glisser sur les flots la forêt terrassée
Par le fer des vaillants bûcheux de Dorchester
Vers le fleuve géant qui les porte à la mer.
Et depuis bien des jours, sans trêve ni relâche,
Les hardis log rollers en chantant font leur tâche.
Tour à tour sur la rive et dans leurs longs canots
Ils travaillent ― avec tout l’élan des héros ―
Commandés par un chef aux épaules d’hercule.


Leur métier est bien dur ; mais aucun ne recule
― Le nom de sa concern lui tient lieu de drapeau ―
Quand il lui faut risquer sa chemise ou sa peau.

Roulant et décrochant pins, cèdres et mélèzes,
Se butant aux cailloux, s’enfonçant dans les glaises,
Parfois de l’eau jusqu’à la ceinture, au mitan
De remous qui feraient crier gare à Satan,
Narguant rapide, chute, embarras, fondrière,
La gang descend le cours grondant de la rivière,
Et ne s’arrêtera que lorsque le dernier
Des logs, sous les rayons du soleil printanier,
Qui fait miroiter bois, étang, grève, cascade,
Enfin aura touché la dernière estacade.

Un des grands scows, chargé de victuailles, suit
Les flotteurs, en rasant le rivage où bruit
Le fouillis des roseaux que la brise balance.
Ce qui sort, en un jour, de ce scow est immense,
Mais à peine assouvit la faim de tels mangeurs ;
Et les robustes gars, goulus et tapageurs,
Quand le cook, à midi, crie : ― Ohé ! par icite !
Accourent, en poussant des cris, vers la marmite
Que voilent à demi les flocons blancs et chauds
Exhalés par la soupe et les épais briquots.

Le soir, tous ces gloutons sont encor plus voraces.

Près de vastes brasiers qui rougissent les faces,
Ayant pour tout abri le dais du firmament,
La pitance engouffrée, ils parlent bruyamment.
Quelques-uns, à l’écart, évoquent la mémoire
De leurs fiers devanciers, Bolduc, Duval, Grégoire,
Les deux Demers, José Nadeau, Pierrot Lecours.

Les jeunes, l’œil ardent, causent de leurs amours.

Les vieux, gardant au cœur la foi de leurs ancêtres,
Fidèles aux leçons que leur donnent les prêtres,
Avant de se coucher sur l’herbe ou le galet,
En commun, recueillis, disent le chapelet ;
Et l’impétueux flot voisin semble se taire
Pour ouïr s’élever dans l’ombre et le mystère,
― Lent, calme, solennel, rythmique, harmonieux,
Monotone et berceur, le murmure pieux
Qui, pendant que la nuit couvre tout de ses voiles,
Avec le chant des eaux monte vers les étoiles.

Bientôt la gang s’endort, sans crainte et sans soucis,
En demi-cercle, autour des brasiers obscurcis ;


Et les amoureux voient quelquefois dans leurs rêves
De doux fantômes blonds descendre sur les grèves.

Les longs cris du hiboux troublent seuls leur sommeil.

Chaque matin, levés bien avant le soleil,
Les vigoureux draveurs baisent leur scapulaire
Et récitent tout bas quelques mots de prière,
Demandant à Celui qui veille sur les flots
Et protège flotteurs, pêcheurs et matelots,
D’écarter le péril qui toujours les menace.
Puis, vite, chacun court se rasseoir à sa place
― On dirait qu’ils ont peur d’arriver en retard ―
Autour de la marmite où bout la fève au lard.

Sitôt qu’ils ont mangé, regagnant la rivière,
Où l’aube à peine épand sa tremblante lumière,
Les travailleurs, joyeux, reprennent le levier.
Et les voilà roulant encor sur le gravier,
Sur les roches, parmi les joncs, le foin sauvage,
Les troncs d’arbres venus s’échouer au rivage.

Le flottage sera terminé dans trois jours.
L’équipe vient d’atteindre un des brusques détours
De l’Etchemin. Tout près, un long rapide écume


Et rugit. Regardez les lourds flocons de brume
Qui flottent au-dessus de l’abîme béant.
Au milieu, sur un roc, se dresse un jam géant,
Un amoncellement énorme et fantastique
De grands pins surplombant le courant frénétique
Qui s’abat lourdement sur la pierre aux abois.

Pour aller déraper ce vaste amas de bois,
Dont un déluge seul souleverait la masse,
Il faut avoir au front la flamme de l’audace.

Tout à coup, sur un ton moqueur, sonore et bref :

- Qui veut aller briser la clé ? clame le chef.

- Moi ! répondent, du même élan, Bourque et Lachance,
Deux solides gaillards connus pour leur vaillance.

Et déjà ces copains sautent dans un canot,
Rament à tour de bras, et, triomphant du flot
Qui rejaillit sur eux et les submerge presque,
Bondissent ; essoufflés, sur l’amas gigantesque.

Scrutant des yeux les logs tout baignés de rayons,
Et se penchant sur l’onde aux épais tourbillons


Leur jetant de la bave et des cris de colère,
Ils découvrent le pin plusieurs fois séculaire
Qui le premier heurta le rocher écumant
Et causa cet immense et sombre entassement.
Il faut couper le pin, rompre la clé géante,
Pour faire s’écrouler dans la vague aboyante
Le formidable jam qui barre le courant
Dont la blancheur fugace et folle d’un torrent
Lance au ciel attiédi les froids reflets du marbre.
Mais comment pourront-ils atteindre le tronc d’arbre
Retenant prisonnier, sur le cran, à fleur d’eau,
Tout ce bois échoué comme un épais radeau ?
Il leur faudra, hardis et forts comme Grenache,
Culbuter maint géant sylvestre qui le cache,
Et, rampant au-dessus de remous convulsifs,
Se frayer un passage entre les flancs massifs
De vingt autres géants qui gisent sur la roche.

Plus fier que d’Artagnan, plus crâne que Gavroche,
D’un pied leste et nerveux, Bourque s’est faufilé,
Sa cognée à la main, farouche, échevelé,
Ferme sur tout obstacle où son talon se pose,
Jusqu’à l’énorme pin rugueux sur qui repose
La masse inébranlable.

                                   Un instant indécis,
Bourque ne bouge plus et fronce les sourcils.


Enfin l’homme a levé son outil. Vlan !. Il bûche.
Il sent sous lui les flots. C’est la mort, s’il trébuche.
Au-dessus de sa tête il sent le bois trembler.
C’est la mort, si ce bois pesant vient à rouler.

Lachance, remué du frisson de l’attente,
Regarde tour à tour la hache miroitante,
Le monceau gigantesque et le gouffre fumant,
Et, prudent, à son chum répète : ― Doucement !

Bourque frappe toujours. Vlan ! vlan ! Il frappe, il frappe
Et geint. Ahan ! ahan ! Il sape. Vlan ! il sape.
Par moments il s’arrête, il écoute, épiant.
Bientôt il recommence à bûcher le géant.
Les plus courageux sont haletants sur Pécore.
Vlan ! vlan ! vlan !... Bourque frappe encore, encore, encore
Et le fer acéré jamais ne ralentit.

Soudain un craquement bref et sourd retentit,
Suivi d’un bruit plus long qui court jusqu’à la rive.
Et la masse frémit, croule, flotte, dérive.
Et les deux fiers gaillards de billot en billot
Bondissent, un éclair aux yeux, vers le canot
Mis à sec sur un tronc demi-flottant.

                                                  Malchance !


Le jam, en s’affaissant dans les flots en démence,
A broyé le canot.

                              Qu’importe ! ils sont debout
Sur un pin ballotté par la vague qui bout ;
Et, grâce à leur sang-froid, à leur virile adresse,
Ils résistent aux chocs de la houle traîtresse.
Entre le ciel et l’eau, leur levier à la main,
Ils cherchent à s’ouvrir, au hasard, un chemin.
Regardez-les tanguer ! regardez leur manœuvre !
Ils ont les mouvements souples de la couleuvre,
Et voguent, salués des délirants hourras
Du chef unis à ceux de ses vingt forts-à-bras.
Ne pouvant cependant regagner le rivage,
Ils laissent l’Etchemin écumeuse et sauvage
Les emporter avec la fougue du coursier.
Se servant du canthook comme d’un balancier,
Ils tiennent, sous leurs pieds, bien d’aplomb et solide,
La bille qui les porte au milieu du rapide.
Plongeant dans les remous, bondissant sur le dos
Des lames dont le râle attriste les échos,
Tout trempés par le flot qui les fouette ou les lèche,
Ils descendent aussi véloces que la flèche ;
Et les arbres du bord défilent sous leurs yeux
Comme un panorama sombre et mystérieux.
Parfois, pour amuser, au loin, les camarades,
Les fiers audacieux ébauchent des gambades.
Mais voyez…

             Dans un blanc et fauve tourbillon
Tous deux ont disparu.

                                  Sont-ils engloutis ? Non.
Ils émergent soudain sur la crête des vagues.

Et maintenant, parmi les mille clameurs vagues
De l’abîme écumeux et du bois verdoyant,
Sur son aile le vent de l’est en gazouillant
Apporte jusqu’à nous la voix sonore et pleine
De Lachance, qui chante : Isabeau s’y promène.

Bientôt, saufs, en aval du rapide, en un pli
Du rivage rocheux que la lame a poli,
Les flotteurs prennent pied, narguant le saut qui gronde,
Rendant grâces à Dieu qui les suivit sur l’onde,
Répétant à leur boss content de leur succès :
― Pour un coup de main, ça prend toujours les Français !