Les Fouilles de Pergame

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Les Fouilles de Pergame
Revue des Deux Mondes3e période, tome 44 (p. 560-581).
LES
FOUILLES DE PERGAME

Die Ergebnisse der Ausgrabungen zu Pergfamon, von Conze, Humana, etc.; Berlin,1880.

Les archéologues d’outre-Rhin ont, depuis quelques années, mis en coupe réglée la Grèce et l’Asie-Mineure; leurs succès marchent de pair avec ceux de la politique allemande. Les lecteurs de la Revue connaissent les trouvailles de M. Schliemann à Mycènes et les merveilleuses découvertes de M. Curtius à Olympie. Mycènes, il est vrai, n’a guère donné que des bibelots; l’art, dans le grand sens de ce mot, n’entre que pour une assez faible part dans l’intérêt qu’ils inspirent ; mais ces bibelots avaient appartenu à des dynastes de l’époque homérique. En fallait-il davantage pour exciter la curiosité et presque l’enthousiasme? Il est certain que cette exhumation d’armes, de vaisselle, d’ornemens innombrables, ces somptueuses tombes royales et jusqu’à ces tessons extraits du palais des Pélopides, qui garnissent aujourd’hui le musée d’Athènes, évoquaient dans l’esprit, avec une précision singulièrement intense, une civilisation à laquelle les beautés de la littérature classique prêtent un charme incomparable. — A peu près en même temps que les trésors de Mycènes illustraient l’histoire des temps primitifs de la Grèce, les sables de l’Alphée livraient les chefs-d’œuvre qui faisaient la gloire d’Olympie. Ici, tout rappelle le grand art et la plus belle époque. En poursuivant les investigations avec une méthode rigoureuse, on parvint à l’endroit où Pausanias rapporte qu’on voyait une statue de Praxitèle, un Mercure tenant Bacchus enfant sur son bras gauche. Les ouvriers mirent à nu, parmi toute sorte de débris, un buste de marbre surmonté d’une tête d’une rare beauté. Était-ce le Mercure cherché? La splendeur du morceau permettait de le croire ; pourtant les bras manquaient, et nul attribut ne permettait de se prononcer avec certitude, quand on remarqua sur l’épaule gauche du dieu la trace de cinq petits doigts d’enfant. Cela valait une signature. On se trouvait en présence d’une œuvre authentique de l’un des plus grands artistes de la Grèce.

Les fouilles de Mycènes et d’Olympie ont jeté un nouveau jour sur les origines de la civilisation grecque et sur la période la plus brillante de cette même civilisation. Nous voudrions parler aujourd’hui d’autres découvertes qui, pour se rapporter à une époque moins reculée, ne présentent pas un intérêt moins vif. Les monumens de Pergame datent seulement du IIe siècle avant notre ère ; ils appartiennent donc à l’âge de transition entre l’art grec et l’art romain, ordinairement qualifié d’âge de décadence. Il est vrai que ce mot est de ceux dont on abuse un peu, de notre temps surtout, où le goût des œuvres primitives domine souvent jusqu’à faire illusion sur leur valeur réelle. Ceux qui préfèrent Cimabuë à Raphaël, et aux frises du Parthénon les statues du temple d’Égine, auront peut-être quelque peine à croire à la beauté d’une œuvre presque contemporaine de la conquête de la Grèce par les Romains. Mais ils changeront d’avis, croyons-nous, une fois en présence des admirables sculptures qui entouraient le soubassement de l’autel de Jupiter sur l’acropole de Pergame.

J’étais de passage à Berlin quand on commença à exposer au musée une série de ces bas-reliefs déjà célèbres avant d’être connus et impatiemment attendus par les artistes de l’Allemagne. Un envoi considérable venait d’arriver, comprenant quelques-uns des plus beaux morceaux d’une Gigantomachie qui se développait sur une frise haute de 2m, 30, longue de 100 mètres environ. Les caisses, à peines ouvertes, avaient été étalées dans une vaste galerie, à travers les gaines surmontées de médiocres statues romaines mal restaurées qui forment l’ancien fonds des antiques de Prusse. Je ne saurais dire le saisissement que je ressentis en contemplant ce produit d’un art qui me parut une révélation. On se représente trop volontiers l’art grec comme cherchant surtout à réaliser un idéal majestueux de beauté plastique au préjudice du mouvement. Ici, au contraire, aux qualités de forme, à la noblesse des attitudes se joint une exubérance de vie rappelant les grands maîtres de la renaissance italienne. Et bien que les membres soient plus sveltes, les muscles moins fortement marqués, c’est vers l’école de Michel-Ange que la pensée se reporte. En admirant ces belles choses, le désir nous est venu de rechercher ce qu’elles avaient pu être autrefois et d’étudier le peuple et le pays, trop ignorés, qui les ont produites.

I.

Le nom de Pergame est commun à plusieurs localités du monde grec. En Asie-Mineure, il rappelle le souvenir de la citadelle de Troie, plutôt que la ville dont nous voulons parler. Mais entre ces deux Pergames, il y a du moins cette différence que l’on ne sait guère où placer la première, tandis que nul ne peut mettre en doute l’identité de la seconde. Il n’y a qu’un homme au monde qui soit sûr de l’emplacement de Troie : c’est M. Schliemann. Dans cette malheureuse Troade, les ruines même ont péri, comme disait le poète Lucain : les noms sont oubliés, les fleuves se sont déplacés, les golfes se sont comblés, et la topographie ne peut plus se refaire qu’à l’aide d’une vigoureuse imagination. Il n’en est pas ainsi de notre Pergame : en dépit des invasions successives des Galates, des Romains, des Byzantins, des Turcs, elle a conservé jusqu’à nos jours le nom qu’elle reçut dès l’origine. Bergama est encore aujourd’hui une ville de vingt mille âmes.

Au nord du golfe de Smyrne, la côte de l’Eolide forme une baie peu fréquentée des navigateurs, où, presque en face de l’île de Lesbos, les eaux du Caïque viennent se joindre à celles de la mer. La petite ville d’Élée était autrefois assise à l’embouchure du fleuve. La place en est encore marquée par des blocs de marbre, des débris de statues et de colonnes, épars dans les marais fiévreux du rivage. Élée, dans l’antiquité, était le port de Pergame : elle a été remplacée dans ce rôle par le bourg de Diceli, situé un peu plus au nord. C’est là que l’on débarque pour atteindre la ville des Attales, située à 7 lieues environ dans l’intérieur des terres. La vallée du Caïque, large près de la mer, se rétrécit à mesure qu’on s’en éloigne, et les montagnes qui l’enserrent à droite et à gauche deviennent plus hautes et plus abruptes. Le pays a cet aspect, tranquille, poétique, et un peu triste, qui caractérise toute cette partie de l’Asie-Mineure : de jolis cyclamens aux pétales d’améthyste fleurissent au bord du chemin; des oliviers, des poiriers sauvages, des grenadiers garnissent les pentes inférieures des montagnes dont les plus hauts escarpemens sont d’un roc mat et blanchâtre. Le calme de la nature n’est troublé que par les caravanes qui traversent le pays. Les chameaux s’avancent en longue file, à pas comptés, précédés d’un petit âne, sur lequel chevauche un Turc en caftan noir, le chef surmonté d’un énorme turban. A la queue du baudet est attachée la bride du premier chameau, à la queue du premier chameau le licol du second, et ainsi de suite. Le soir toute la bande s’arrête et bivouaque en plein air autour d’un grand feu. Durant le jour, on fait halte de loin en loin auprès de ces postes de gendarmes, servant en même temps d’auberge, qu’on nomme des cafés. C’est d’ordinaire une chétive masure, placée près d’une source dont la fraîcheur donne une vigueur admirable à la végétation voisine. De grands platanes forment un ombrage épais, où le voyageur se repose en buvant du café bourbeux, servi par un gendarme armé jusqu’aux dents. Peu d’Européens ont fréquenté cette route, et il est peu probable que la vallée du Caïque en attire beaucoup plus à l’avenir, car c’est à Berlin qu’il faudra se rendre pour étudier les antiquités de Pergame.

A mesure que l’on s’avance, on voit se détacher des montagnes qui ferment l’horizon un mamelon surmonté de constructions de tous les âges : c’est l’acropole de la ville ancienne. La moderne Bergama est assise sur le versant méridional, séparée du fleuve par un léger épaulement de terrain qui la dissimule aux regards jusqu’au moment où l’on est sur le point de l’atteindre. Le pays est frais et riant, planté d’arbres à fruit et de vignes : çà et là les cyprès dressent leurs pyramides d’un vert sombre au-dessus du pâle feuillage des oliviers. Quelques grands tumulus attirent l’attention : deux d’entre eux, voisins de la ville, étaient célèbres dans l’antiquité. Pausanias les mentionne, et ils se rapportent aux plus anciennes traditions du pays. Le plus grand était regardé comme le tombeau d’Augé, fille d’un roi mythique du Péloponèse et honorée de l’amour d’Hercule. Il en était résulté Télèphe, qui devint gendre de Priam et roi de Mysie. Son rôle étrange devant la guerre de Troie, où il figure successivement chez les assiégés et parmi les assiégeans, n’avait pas terni sa mémoire. Il devint au contraire si populaire que nous verrons ses aventures former le sujet d’une série de bas-reliefs, qui ornaient la partie supérieure de l’autel de Jupiter dont la Gigantomachie décorait le soubassement. L’autre tumulus rappelle une des plus touchantes héroïnes grecques dont la tragédie classique ait illustré le nom : il passait pour être le tombeau d’Andromaque. Mais la légende grecque n’est pas d’accord avec Racine : d’après elle, Pyrrhus, loin « qu’il rende à l’autel son infidèle vie, » épouse la veuve d’Hector et la rend mère de plusieurs enfans. On racontait que l’un d’eux, Pergamos, était venu en Asie-Mineure, s’était emparé de la Teuthranie, où régnaient les descendans de Télèphe, et avait fondé la ville qui porte encore son nom. Sa mère l’avait accompagné et était morte sur les bords du Caïque.

C’est une chose digne de remarque que, jusqu’à ces derniers temps, Pergame avait conservé fort peu de souvenirs apparens de la période hellénique de son histoire : on n’y connaissait guère de monumens intermédiaires entre les tertres préhistoriques d’Augé et d’Andromaque et les ruines de l’époque romaine. Pergame cependant, avant de devenir le chef-lieu de la province romaine d’Asie, avait été la capitale d’un état qui ne fut pas sans gloire et dont le rôle a même été, à certains égards, important dans l’histoire de la civilisation. Lors du partage de l’empire d’Alexandre, elle tomba dans le lot de Lysimaque, roi de la Thrace, qui amoncela dans la citadelle un trésor considérable s’élevant à 45 millions. Il en confia la garde à un eunuque rusé, appelé Philetère. Celui-ci s’empressa de le trahir avec la connivence de Séleucus, qu’il trahit ensuite à son tour, jusqu’à ce qu’il se trouva seul maître du pays et de l’argent. En mourant, il laissa le pouvoir à son neveu Eumène. Ce dernier, bien qu’il ne portât pas le titre de roi, fut, à vrai dire, le premier des dynastes de Pergame. Cependant, si Eumène avait pu secouer la domination des généraux d’Alexandre, il était obligé de compter avec un peuple qui, pendant la première partie du IIIe siècle avant notre ère, était tout-puissant en Asie-Mineure : c’étaient les Gaulois, qui régnaient en maîtres depuis le Bosphore jusqu’à la Syrie et qui avaient imposé de lourds tributs aux rois et aux républiques. N’est-ce pas un étrange spectacle que celui des migrations de cette race gauloise, qui eut pendant de longs siècles une si merveilleuse force d’expansion? Plus étonnante encore que la conquête de Rome est celle de l’Asie-Mineure. Les historiens de l’antiquité nous ont gardé le souvenir de l’épouvante qui régna dans tout l’Orient à l’approche des hordes celtiques. Celles-ci trouvèrent peu de résistance et s’installèrent où bon leur sembla : les chariots venus de Toulouse, dit le poète Callimaque, stationnèrent dans les plaines de Gaystre; une tribu gauloise s’établit sur l’emplacement même de Troie. Le premier qui mit un terme à la toute-puissance des Gaulois en Asie-Mineure fut Attale Ier, successeur d’Eumène. Il les défit dans une grande bataille, et cette victoire sur un peuple réputé invincible lui valut une popularité sans pareille. Roi d’un petit état, il devint l’arbitre de l’Orient. Quant aux Gaulois, chassés des rives de l’archipel, ils se réfugièrent dans l’intérieur des terres : il en fut d’eux à peu près comme des Français dans l’Amérique du Nord, qui, maîtres un moment d’immenses régions, durent se concentrer dans les froides plaines du Canada, où ils conservent pieusement les mœurs et le langage de la mère patrie. Ainsi les Gaulois, cantonnés dans la partie de l’Asie qui prit leur nom, dans la Galatie, gardèrent pendant de longs siècles, malgré l’occupation romaine, l’empreinte de leur nationalité. Saint Jérôme raconte que, de son temps, c’est-à-dire au IVe siècle de l’ère chrétienne, on parlait la même langue à Ancyre et à Trêves !

Le vainqueur des Gaulois se montra digne du grand succès qu’il remporta. Sous son règne et sous celui de son fils Eumène II, Pergame devint le principal centre de l’hellénisme. C’est alors que fut fondée l’admirable bibliothèque qui dut son rapide développement à l’emploi de peaux habilement préparées pour remplacer le papyrus: du nom même de la ville où naquit cette précieuse industrie fut formé le mot pergamena, dont nous avons fait parchemin. Encore aujourd’hui, l’on voit sur les bords du Caïque un certain nombre de peausseries, héritières peut-être de celles où fut apprêtée la matière première des plus anciens livres de Pergame. Toutes les branches de la science et de l’art étaient cultivées avec un brillant succès : autour d’un sanctuaire vénéré d’Esculape se formait la célèbre école de médecine d’où Galien devait sortir plus tard. Quant à la statuaire, elle était plus brillante encore, et les découvertes récentes viennent de confirmer avec un éclat inattendu ce que l’on savait déjà des sculpteurs contemporains d’Attale Ier. On n’ignorait pas, en effet, qu’une foule d’artistes de talent avait illustré le règne de ce prince. L’école de Pergame eut cela de remarquable qu’elle ne chercha jamais à imiter. A une époque où les œuvres des artistes d’Athènes ne sont que de froids et prétentieux pastiches, il est intéressant de rencontrer des esprits assez indépendans pour être eux-mêmes. Il est regrettable que certaines statues données aux Athéniens par Attale Ier après sa victoire sur les Gaulois ne nous aient pas été conservées : c’étaient des Gaulois blessés, hauts de deux coudées et par conséquent plus petits que nature. On voit encore sur l’Acropole d’Athènes, derrière les ruines de l’ancien Parthénon détruit par Xerxès, les assises des piédestaux qui surélevaient les présens d’Attale, de sorte qu’on pût les apercevoir de la ville et des bords de l’Ilissus, par-dessus la muraille de Cimon. Que sont devenues ces statues? Il est difficile de le dire avec certitude. Le savant professeur Brunn, de Munich, incline à les reconnaître dans les Gaulois blessés de la villa Ludovisi et du Capitole. Ces derniers, quoiqu’il en soit, appartiennent sans aucun doute à l’école de Pergame, et permettent d’en apprécier les mérites : la liberté d’attitude, l’expression de souffrance marquée sur la physionomie, et une façon particulière de réalisme dans l’ensemble révèlent chez les artistes de Pergame une spontanéité et comme une sorte de naïveté qu’on est surpris de trouver un siècle et peut-être davantage après Alexandre. C’est de cette même époque que datent les bas-reliefs représentant la Gigantomachie et l’autel de Jupiter lui-même. Pergame fut du reste embellie avec un luxe inouï par ses rois. On dit que les biens mal acquis ne profitent pas : ici, au contraire, les neuf mille talens de Lysimaque, volés par son intendant, furent l’origine d’une opulence hors de proportion avec le peu d’étendue du royaume.

La ville des Attales devint ainsi la plus belle, la plus fastueuse cité de l’Asie-Mineure, et quand les Romains, à qui Attale III avait légué ses états par un testament en due forme, prirent possession de cette riche succession, ils firent de Pergame le chef-lieu de leur province d’Asie et continuèrent à l’embellir. Ils emportèrent seulement l’argent monnayé et les objets les plus précieux. Quant à la bibliothèque, qui comptait deux cent mille volumes, elle fut respectée jusqu’au jour où Antoine eut l’idée de la donner à Cléopâtre : c’est ainsi que les parchemins d’Attale et d’Eumène allèrent grossir la bibliothèque d’Alexandrie et en partager le triste sort. — Les monumens romains, dont un grand nombre ont laissé des ruines imposantes, donnent aujourd’hui à Bergame l’aspect d’une ancienne ville romaine plutôt que grecque. N’était l’aspect des maisons modernes, on se croirait en Italie ou en Provence. L’étendue de l’espace où se trouvent les ruines montre que la ville antique occupait une aire beaucoup plus considérable que la ville moderne. Tandis que celle-ci reste plaquée sur le versant de l’acropole, la cité grecque et romaine couvrait au loin le vallon du Sélinos, petit affluent du Caïque, qui descend en cascatelles des montagnes du nord. L’amphithéâtre, par exemple, est aujourd’hui isolé dans la campagne : c’est une des plus grandes curiosités de la Pergame romaine. C’est un des deux seuls monumens de cette nature que l’on ait trouvé en Asie. Les jeux sanglans qui passionnaient les Romains, et dont ils tenaient le goût des anciennes races italiotes, répugnaient aux populations plus douces des rives orientales de la mer Egée. L’amphithéâtre de Pergame, dont les proportions sont à peu près les mêmes que celles des arènes d’Arles, est loin de présenter un ensemble aussi complet ; mais il offre une particularité intéressante, c’est d’avoir été construit dans le vallon d’un petit torrent, qui le traverse dans la direction du plus grand axe. Il suffisait d’établir un barrage pour former un lac destiné aux joutes. L’amphithéâtre marque l’extrémité nord de la ville, sur la rive droite du Sélinos; tout auprès se trouve l’emplacement du stade et les ruines de l’ancien théâtre, dont on a quelque peine à bien comprendre les dispositions. De là partait une voie bordée de colonnes qui sortait de la ville et dont on peut suivre la trace jusqu’aux décombres d’un temple dorique situé près d’une source tiède et qui paraît avoir été dédiée à Esculape. Ce dieu était grandement honoré à Pergame, et son sanctuaire semble avoir été en même temps une sorte d’hospice où les malades venaient chercher la santé, et un asile où les criminels pouvaient échapper en pleine sécurité à la vindicte des lois. Le culte du dieu conduisit à l’étude de la médecine elle-même. Une célèbre école de médecine existait, comme nous l’avons dit, à Pergame.

Le Sélinos partageait l’ancienne ville et partage encore la ville moderne en deux parties. Il était bordé autrefois de magnifiques quais, construits en belles pierres de taille, qui subsistent sur plusieurs points. On le franchit sur une série de ponts antiques, aux arcs élégans, que le temps n’a pas entamés. Le Sélinos a même été l’objet d’un travail dont l’antiquité, croyons-nous, n’offre pas d’autre exemple. Il a été couvert, comme la Bièvre ou le canal Saint-Martin, sur une assez longue partie de son cours : les eaux s’engouffrent sous un double tunnel et ressortent à 200 mètres plus loin. Le voyageur français Texier, qui a parcouru le souterrain d’un bout à l’autre, a reconnu qu’il était voûté dans toute sa longueur et construit avec de beaux matériaux soigneusement taillés. Rien plus qu’un pareil travail ne peut donner une idée du degré de splendeur où était arrivée Pergame sous la domination romaine. Il fallait, certes, que le terrain y fût précieux pour qu’on ne reculât pas devant un moyen si dispendieux de gagner tout au plus quelques hectares. Il y a aujourd’hui encore un quartier de Bergama bâti sur le Sélinos: les Turcs le désignent d’un seul mot qui, avec cette concision bien connue de leur langue, signifie à lui tout seul : ni sur la terre, ni dans le ciel. — Non loin de là, sur la rive gauche de la rivière, c’est-à-dire dans l’espace étroit compris entre son cours et la colline de l’acropole, se trouve un des monumens de Pergame qui ont le plus piqué la curiosité des archéologues. C’est un grand édifice rectangulaire désigné sous le nom de basilique. Il n’est pas douteux qu’il n’ait été transformé en église lors de l’introduction du christianisme; mais quelle en était la destination primitive? quelle était surtout celle des deux grosses tours rondes, de style manifestement romain, que les Byzantins ont utilisées comme annexes de l’église principale? C’est un problème complexe, que nous n’aurons garde de chercher à résoudre.


II.

Après cette courte visite de la ville basse, gravissons les pentes de l’acropole. Le mamelon où elle était édifiée est de forme oblongue : il se rattache vers le nord seulement aux autres montagnes du pays, et encore n’est-ce que par une étroite langue de terre, une crête inclinée facile à défendre. A l’ouest et à l’est, il est enserré entre les vallons du Sélinos, que nous connaissons déjà, et du Cétios, autre affluent du Caïque. Le seul côté facilement accessible est celui qui fait face au midi, et où la colline s’abaisse et descend en ondulant jusqu’à la plaine formée par les alluvions du fleuve. C’est par là qu’aujourd’hui encore on gagne le sommet de l’acropole, en suivant un sentier dont les larges dalles attestent l’origine reculée. Cet antique chemin traverse d’abord les quartiers élevés de la ville moderne, où s’entasse cette population bruyante et bigarrée des cités de l’Orient. On coudoie de graves Turcs à turban vert, insigne vénéré des hadgi, les dévots qui ont fait le pèlerinage de la Mecque, des Grecs portant le large pantalon flottant de l’Ionie et des Cyclades, des Arméniens, des Juifs reconnaissables à la persistance étonnante de leur type originaire. Au-delà des dernières maisons de la ville, on contourne le cimetière des Arméniens, puis on dépasse les restes d’une enceinte qui paraît avoir couru à mi-coteau sur une assez grande partie du versant qui regarde le Sélinos. Le chemin atteint bientôt la véritable enceinte de la citadelle, celle qui la couronnait tout autour; mais la porte n’est pas en face de l’endroit où l’on arrive. Pour y parvenir, il faut longer la base de la muraille de circonvallation du côté de l’est. C’est là, regardant le Cétios, qu’était l’entrée principale, très délabrée aujourd’hui, mais où l’on reconnaît pourtant encore la base des tours qui en gardaient les abords. L’ennemi ne pouvait donc pénétrer qu’après s’être exposé sur un assez long espace aux projectiles lancés par les soldats postés sur les remparts. Puis s’il était parvenu jusqu’au seuil, il était obligé, pour saper la porte, de faire à gauche un mouvement de flanc qui rendait inutile la protection du bouclier. C’est là une disposition fréquente dans les citadelles helléniques et que j’ai eu l’occasion de remarquer souvent, notamment à Mycènes.

Dans l’antiquité, l’enceinte fortifiée paraît avoir été divisée en deux parties par un rempart intérieur. C’était là encore un usage très fréquemment suivi ; on le trouve déjà à Tirynthe, la patrie d’Hercule et la plus antique forteresse du monde pélasgique. On la retrouve d’ailleurs dans les places fortes du moyen âge, qui se composaient presque toujours de deux cours enfermées dans une enceinte commune : le point culminant, qu’on appelait la motte dans les premiers siècles, alors que les châteaux étaient défendus par de simples palissades, devint plus tard le donjon quand la pierre remplaça le bois. A Pergame, la porte dont nous venons de parler conduit à une première enceinte, large et arrondie vers le sud, qui va s’élevant et se rétrécissant vers le nord. L’assiégeant qui serait parvenu à s’en emparer aurait encore trouvé devant lui un rempart dont les fondemens seuls subsistent, qui protégeait la partie supérieure de l’acropole. Il fallait donc franchir une seconde porte puissamment fortifiée pour pénétrer dans l’enceinte, où la tradition place le palais des Attalides. Cette deuxième enceinte a la forme d’un triangle compris entre le rempart intérieur au sud et la muraille de circonvallation générale qui, suivant le contour du mamelon, forme un angle aigu vers le nord. Cette extrême pointe est le seul endroit où les décombres et les fondations d’édifices de tous les âges n’empêchent pas le gazon de pousser librement; le peuple l’appelle le jardin de la reine, et d’aucun endroit de l’acropole la vue n’est plus admirable.

Le jardin de la reine, ainsi que l’esplanade du palais, ont été transformés au moyen âge en forteresse turque, à une époque où probablement on avait dû abandonner toute la partie inférieure de la citadelle antique. Bien avant, du reste, de grands changemens avaient été opérés. A l’époque byzantine, on a bâti en avant du rempart intérieur un mur énorme épais de six mètres, pour la construction duquel tous les édifices voisins ont été mis à contribution. Ce mur est ainsi devenu le réceptacle où, enfouis dans la mortier, les chefs-d’œuvre des sculpteurs de Pergame ont attendu le jour où un heureux amateur d’antiquités a eu la bonne fortune de les découvrir.

En 1864, un ingénieur allemand, attiré en Asie-Mineure par le climat et chargé par le gouvernement turc, et notamment par l’illustre Fuad-Pacha, de la construction de diverses routes, M, Humann, vint visiter Pergame. L’acropole était alors une vaste et riche carrière de marbre. L’on n’avait qu’à gratter le sol à peine recouvert de gazon et de maigres arbustes pour en tirer des blocs de toute dimension. Les plus grands étaient réservés pour la construction des maisons de la ville; les petits étaient jetés dans des fours à chaux, qui ne chômaient jamais. Grâce à cette active exploitation, notre ingénieur ne put même pas retrouver l’emplacement de certains monumens qu’avaient mesurés les voyageurs du siècle dernier et du commencement du nôtre. Mais il soupçonna que le sol devait receler des restes précieux de la citadelle des Attalides, et ne partit qu’après s’être promis de revenir. Il revint, en effet, deux ans après, et apprit qu’un médecin grec de Pergame, M. Rhalli, avait découvert sur l’acropole un grand bas-relief représentant un homme terrassé par un lion. Ce morceau, envoyé à Constantinople, fut jugé si remarquable que la Sublime-Porte elle-même s’en émut et donna l’ordre d’empêcher qu’à l’avenir les marbres fussent enlevés ou brûlés. Les choses en restèrent là jusqu’en 1869, époque à laquelle M. Humann fit un troisième voyagea Pergame, motivé par le projet de construction d’une route entre cette ville et le port de Diceli. Il eut la chance, cette fois, de découvrir lui-même un bas-relief représentant un jeune dieu. C’était une énorme dalle de marbre, qui parut à un naturel éminemment propre à faire une marche d’escalier, moyennant un petit travail de nivellement opéré à coups de marteau sur les parties les plus saillantes. Il la fit voler pendant la nuit. Ce fut un cruel déboire pour M. Humann ; mais un point lui sembla désormais acquis, c’est qu’il suffirait de chercher pour trouver. Cette confiance s’affermit tous les jours et devint en lui un article de foi. Toutefois il ne lui fut pas facile de convaincre ses compatriotes, de leur faire partager son ardeur de croyant. Après la guerre de France, tous les fonds dont l’Allemagne dispose pour les recherches archéologiques furent consacrés aux fouilles d’Olympie. Bien en prit d’ailleurs à M. Ernest Curtius, qui les a su conduire avec tant d’habileté, mais le pauvre M. Humann dut attendre longtemps. Il se décida enfin à faire comme le maître du champ : il commença lui-même la moisson et eut le bonheur d’envoyer deux grands bas-reliefs à Berlin en 1878. Un résultat si décisif enleva les dernières hésitations, et grâce surtout à l’influence de M. Gonze, le savant archéologue de Berlin, l’argent ne manqua plus à M. Humann. Il obtint en même temps un firman du sultan l’autorisant à remuer à sa guise le sol de l’acropole de Pergame.

Les deux derniers reliefs ayant été trouvés dans le large mur byzantin dont nous avons parlé, c’est à le démolir que l’on s’appliqua tout d’abord. Mais il ne s’agissait pas seulement de trouver des débris; M. Humann voulait fouiller l’emplacement même de l’édifice auquel ils avaient appartenu. Et d’abord, quel était cet édifice? On savait par un médiocre écrivain latin, Ampelius, auteur d’un petit traité sur les Merveilles du monde, qu’un colossal autel de Jupiter, haut de 40 pieds, orné d’une Gigantomachie, avait existé à Pergame. L’examen des reliefs trouves à deux reprises ne permettait pas de douter qu’ils n’eussent fait partie de ce monument. Il s’agissait seulement d’en déterminer la place. M. Humann fut amené par diverses considérations à croire que l’autel avait été édifié entre le rempart intérieur de construction hellénique et le mur byzantin, non loin de l’enceinte. De là on domine le cours du Sélinos et, vers le sud, la plaine du Caïque, où une longue rangée de grands arbres marque le cours du fleuve, jusqu’à la mer dont la nappe bleue borne l’horizon. C’est à cette place que M. Humann se décida à creuser les premières tranchées. Il raconte en termes émus sa joie quand, après quinze ans d’attente et d’efforts infructueux, il put enfin commencer des travaux sérieux. Il fit à ses terrassiers turcs, grecs et arméniens un beau discours en allemand et invoqua la haute intercession du puissant protecteur du musée de Berlin, « le plus heureux et le plus aimé des hommes. » Les ouvriers, grands enfans, crurent à une formule magique destinée à les mettre sur la voie des trésors. Ils s’imaginaient, en effet, que les recherches pour lesquelles on les avait convoqués ne pouvaient avoir d’autre but que des monceaux d’or et d’argent, et ils durent mépriser quelque peu les sortilèges de M. Humann en voyant qu’on trouvait seulement ces grosses pierres sculptées dont ils avaient sans doute autrefois jeté plus d’une dans le four à chaux. Quant à M. Humann lui-même, les espérances les plus brillantes qu’il avait pu concevoir furent certainement dépassées. Un mois après l’ouverture des premières tranchées, l’emplacement de l’autel était reconnu et vingt-trois grandes plaques de marbre, revêtues de bas-reliefs, avaient été découvertes. Commencées en septembre 1878, les fouilles continuèrent jusqu’au mois de mai suivant; à cette époque, le nombre des plaques sculptées s’élevait à cent trente, et un nombre considérable de statues et de sculptures de tout genre gisait sur le sol de la citadelle des Attalides.

En même temps que l’autel de Jupiter, L. Humann avait attaqué deux autres points de l’acropole. Des ruines considérables situées à l’extrémité sud avaient déjà attiré l’attention des voyageurs; mais ils avaient dû se borner à émettre des suppositions fondées sur des données un peu vagues. Les fouilles ne tardèrent pas à faire connaître que l’on était en présence d’un gymnase. On sait l’importance qu’avaient ces établissemens dans la vie des Grecs. Chaque ville en possédait au moins un, et ils étaient souvent construits avec le plus grand luxe. Celui de Pergame était édifié sur une terrasse longue de 250 mètres, large de 70, qui reposait en partie sur une énorme muraille de soutènement : il se composait d’une série de cours et d’appartemens de toutes les grandeurs destinés aux différens exercices en usage chez les anciens. La partie la plus importante était une cour rectangulaire, ouverte du côté qui regarde la plaine du Caïque, et fermée des trois autres par une large galerie où l’on pouvait s’abriter en cas de mauvais temps. On a trouvé par derrière les restes d’une salle mi-circulaire, une sorte de vaste exèdre ayant exactement la forme d’un petit théâtre, dont l’affectation n’est pas déterminée. Nous savons par le témoignage des auteurs qu’à côté des exercices du corps, les jeux de l’esprit n’étaient pas dédaignés dans les gymnases. Peut-être la rotonde en question était-elle consacrée à des conférences ou à des lectures publiques, dont la mode s’était répandue dans l’empire romain à l’époque impériale. Le gymnase de Pergame était, sous le rapport de l’administration, confié à un magistrat appelé gymnasiarque. A l’époque romaine, où la manie de dresser des statues sévissait avec fureur, on honorait ainsi la mémoire de ceux d’entre ces fonctionnaires qui s’étaient le mieux acquittés de leurs charges. Il est vrai de dire que le directeur du gymnase de Pergame n’était pas toujours un simple maître de gymnastique, au sens moderne du mot : une inscription votive nous montre ces fonctions occupées par un rhéteur qui fut, au dire de Suétone, le professeur de grec du jeune Octave, Apollodore, fils de Pyrrhus.

A l’autre extrémité de l’acropole, tout auprès du soi-disant palais des Attalides, les vestiges d’un temple attirèrent également l’attention de M. Humann. On avait cru y reconnaître le sanctuaire de Minerve, que l’on savait avoir été honorée à Pergame, et même celui d’Esculape, avant que l’on en eût déterminé l’emplacement dans la plaine. Les fouilles ne permettent guère de douter que ce ne soit le temple de Rome et d’Auguste, dont, au dire de Dion Cassius, l’érection fut autorisée par Auguste lui-même. C’est un exemple de ce singulier culte des Césars qui se répandit promptement dans tout l’empire et ne disparut qu’après que le christianisme fut depuis longtemps devenu la religion officielle du monde romain. L’Augustœum de Pergame était un temple corinthien, de proportions assez mesquines, bâti sur une terrasse cariée dont l’établissement avait nécessité des travaux considérables : la plus grande partie reposait sur de solides voûtes, dont quelques-unes existent encore. La cella s’élevait au milieu, faisant face à la plaine, suivant la coutume des Grecs de placer autant que possible leurs monumens dans une position haute et dominante. Sauf en avant du pronaos, la terrasse était entourée de galeries, dont les profils élégans encadraient le temple aux yeux des étrangers arrivant d’Élée par la vallée de Caïque et des habitans de la ville basse. Un petit monument des plus curieux était placé entre l’opisthodome et la galerie du fond : c’était une exèdre dont on reconnaît encore la forme malgré l’état de délabrement où le temps l’a réduite et qui paraît avoir été décorée autrefois de statues de bronze. Une inscription en fait remonter la construction à Attale, fils d’Attale, c’est-à-dire à Attale II. On peut donc croire que sur ce banc en demi-cercle se sont assis pour causer ou pour lire ces brillans rois de Pergame que M. Humann appelle avec raison les Médicis de leur époque. — L’exèdre paraît avoir été construite en premier lieu dans un autre endroit de l’acropole, puis transportée, sous l’empire, derrière le temple d’Auguste, à titre sans doute de souvenir historique, cher aux Romains, à qui les rois de Pergame, en leur léguant leur royaume, avaient ôté la peine de le conquérir.


III.

Revenons maintenant à l’autel de Jupiter, qui, par la valeur hors ligne de ses sculptures et par l’originalité de ses dispositions, mérite de fixer plus longtemps l’attention. L’acropole de Pergame était sans doute, à l’origine, un de ces lieux élevés où l’on offrait des sacrifices à Jupiter sut un tertre de gazon, en plein air. N’était-il pas naturel, d’ailleurs, que le dieu de l’air et du ciel fût honoré sous la voûte du firmament? Beaucoup de ces sanctuaires primitifs furent transformés par la suite : grâce aux progrès parallèles que firent chez les Grecs l’anthropomorphisme et la pratique des arts, ils furent remplacés par des temples. En arrière de l’autel, on construisit un édifice où l’on enferma l’image du Dieu, et d’où il assistait au sacrifice. Mais il n’en fut pas ainsi partout; quelques-uns des sanctuaires les plus vénérés conservèrent, même à l’époque classique, le simple caractère des premiers âges. De ce nombre fut celui de Pergame : on eût craint sans doute de porter atteinte à la majesté du dieu en lui donnant une apparence tangible, en le logeant dans une cella, sous la forme d’un homme de marbre. L’antique autel était formé, nous dit Pausanias, des dépouilles des animaux immolés, d’un mélange de cendres et de cornes. Ce vénérable monument de la piété des générations passées, le détruire, le remplacer par un fût de marbre entouré de guirlandes sculptées, eût paru un coupable sacrilège. — Quand Attale I" et Eumène embellirent leur capitale, quand ils élevèrent les somptueux monumens qui en firent une des plus belles cités de l’Asie, ils respectèrent l’autel traditionnel et procédèrent à peu près comme le pape Sixte-Quint à Lorette. On sait que la santa casa apportée de Palestine par les anges est aujourd’hui enfermée dans une grande et luxueuse église. Les rois de Pergame conservèrent de même l’antique autel de Jupiter, mais construisirent un vaste monument pour lui faire honneur.

Ce monument, unique dans son genre, un habile architecte allemand, qui a pris part aux travaux de M. Humann, est parvenu à en reconstituer les dispositions principales avec une grande apparence d’exactitude. Et ce n’est pas un mince mérite, car bien des causes rendaient la tentative particulièrement difficile. D’abord l’état de dévastation de l’édifice; en effet, il n’en reste pas pierre sur pierre, et, sauf les fondations et quelques amorces du socle inférieur, tous les matériaux étaient épars. De plus, on ne saurait s’inspirer ici d’aucun autre monument analogue, comme lorsqu’il s’agit, par exemple, d’un temple ou d’un théâtre, — toujours plus ou moins semblable à un autre temple ou à un autre théâtre. Enfin les écrivains anciens n’ont laissé aucune description de notre monument, sauf le passage déjà cité d’Ampelius, très sommaire et très insignifiant. Cependant M. Bohn n’a pas reculé; en observant avec soin les fondations, en étudiant minutieusement les blocs de marbre déterrés par les terrassiers, il est parvenu à dégager certaines conclusions qui ne semblent pas contestables. Il a été surtout aidé dans son travail par les lettres que les maçons avaient coutume de marquer sur les pierres et qui lui ont permis de déterminer à coup sûr la place relative de telle moulure, de telle corniche, dont il eût été sans doute impossible de reconnaître autrement la position.

Le monument reposait sur une terrasse à peu près carrée de 70 mètres de côté environ. Pour établir cette aire, il avait fallu, à cause de la déclivité du sol, creuser dans la roche vive au nord, et du côté sud au contraire faire de puissans travaux de soutènement. Au centre, circonscrits dans un carré de 30 mètres de côté, sont les fondemens mêmes de l’édifice. Eût-on voulu ériger une pyramide comme celle de l’Egypte qu’ils n’eussent pas été plus solidement construits. D’épaisses murailles posées sur le roc se croisent à angle droit, formant une sorte de damier. Sur cette base puissante reposaient les premières assises de l’autel de Jupiter. Le monument avait deux étages, dont le premier consistait en un soubassement de 5 mètres de hauteur; une large plinthe en marbre lisse, élevée par deux ou trois marches au-dessus du niveau du sol, en occupe la partie inférieure. A 2 mètres 1/2 environ de la terre, séparée de la plinthe par quelques moulures, se dressait la grande frise, haute de 2m, 30, représentant le combat des dieux et des géans. Une large corniche la surmontait, s’avançant assez pour dépasser les parties les plus saillantes des sculptures, qu’elle protégeait ainsi, dans une certaine mesure, contre les intempéries. — L’étage supérieur consistait en une galerie d’élégantes colonnes ioniques qui entourait la plate-forme formée par le soubassement qu’on vient de décrire. L’autel proprement dit, où l’on faisait les sacrifices au dieu, devait être placé au milieu de cette sorte de cour élevée ; on y accédait par un large escalier, pénétrant du côté sud dans le corps même de l’édifice et en atteignant précisément le niveau supérieur dans l’alignement de la face intérieure de la galerie ionique, interrompue pour lui faire place. La frise sculptée était également coupée par l’escalier; mais les sculptures n’étaient pas brusquement arrêtées pour cela; elles se prolongeaient sur les parois latérales de la rampe, et les degrés les entamaient successivement jusqu’à ce qu’ils en atteignissent le niveau supérieur. C’est même la découverte de bas-reliefs dont la forme indiquait qu’ils avaient reposé sur les marches d’un escalier qui a été un des plus utiles élémens de la reconstruction du plan d’ensemble de l’édifice.

La guerre des dieux et des géans est une de ces légendes qu’on retrouve dans les traditions de presque tous les anciens peuples. Les combats d’Indra contre les Asouras, chantés dans les hymnes védiques, offrent nombre de traits communs avec les luttes célébrées par Hésiode dans la Théogonie. Il est difficile de ne pas reconnaître dans les uns et dans les autres une image de la lutte existant entre les forces naturelles du ciel et celles de la terre. Les dieux et les géans sont précisément une personnification de ces forces opposées. Évident dans les Védas, ce caractère n’est guère moins marqué chez le poète grec. « Un horrible fracas retentit sur la mer sans limites, dit le vieil Hésiode; la terre pousse un long mugissement, le ciel s’agite et gémit, l’Olympe, sous le choc des immortels, tremble jusque dans ses fondemens, et les ténébreuses profondeurs du Tartare sont ébranlées. Alors Jupiter ne retient plus sa fureur; son âme s’emplit de colère, et il déploie toute sa puissance. Impétueux, il s’élance des hauteurs de l’Olympe, faisant jaillir des feux étincelans; il brandit la foudre dans sa main, au milieu des tonnerres et des éclairs. La terre nourricière mugit embrasée, les forêts pétillent enveloppées par l’incendie. Une vapeur brûlante entoure les Titans, fils de la terre. » — Jupiter étant sorti victorieux de cette lutte, on pensait l’honorer en perpétuant le souvenir de son triomphe. De là est venue la pensée de représenter la Gigantomachie autour de son sanctuaire. C’est un véritable hymne en l’honneur du dieu, un hymne de marbre, que les artistes de Pergame ont sculpté sur la large frise qui entoure son autel. Autant par suite des nécessités de la statuaire qu’en raison du changement qui s’était peu à peu opéré dans l’idée que les Grecs se faisaient des immortels, les dieux et les géans ont pris une singulière ressemblance avec les hommes. Pour les dieux, l’analogie est complète : c’est par les attributs seulement que se révèle çà et là leur caractère propre. Quant aux géans, beaucoup ont gardé dans les bas-reliefs de Pergame la marque distinctive de leur qualité de fils de la terre : ils tiennent à la fois de l’homme et du serpent, qui passait dans l’antiquité pour être né de la terre elle-même. Leurs jambes, couvertes d’écaillés, se prolongent en longs replis et se terminent par une tête de python. Ainsi, déjà dans les Védas, les géans, à qui l’on attribuait les mêmes tentatives impies contre les dieux du ciel, étaient représentés sous la même forme. « O Indra, est-il dit dans le Rig, tu as précipité dans l’abîme les Dasyous qui en serpentant escaladaient le ciel sous une apparence magique. Tu as donné la mort à cette troupe impie et audacieuse. »

Si grand que soit le nombre des plaques de marbre que l’on a découvertes, il n’a pas été possible, jusqu’à présent du moins, de rétablir l’ensemble de la Gigantomachie. On a pu cependant rapprocher plusieurs morceaux et reconstituer ainsi des épisodes complets ; mais on ne sait pas quel était l’ordre des scènes et leur place sur le monument, sauf pour les parties de la frise entamées par l’escalier. Souvent aussi il est difficile de reconnaître les dieux qui y sont représentés, les attributs n’étant pas toujours distincts. Dans l’antiquité, pour éviter toute confusion, on avait écrit le nom de chaque dieu auprès de son image, de même que sur les vitraux et les bas-reliefs des églises on grave le nom des saints qui y figurent. Les noms des dieux étaient inscrits sur une large moulure au-dessus de la frise, ceux des géans sur la moulure inférieure. Mais ces moulures ne faisant pas corps avec la frise, il n’a pas été possible de rapprocher souvent les inscriptions des personnages à qui elles se rapportaient. Un examen attentif des bas-reliefs a permis de reconnaître qu’ils portaient, en outre, la signature des sculpteurs : les traces en sont malheureusement illisibles ou tronquées, au point que l’on n’a pu faire jusqu’ici aucun rapprochement avec les noms d’artistes de Pergame qui sont parvenus jusqu’à nous.

Le groupe le plus remarquable par sa conservation est celui au centre duquel figure Hécate, triple et mystérieuse divinité qu’on disait de la famille des Titans, mais qui avait obtenu en s’alliant avec les dieux de survivre à l’anéantissement de sa race. Elle est vue de dos et les trois corps sous lesquels on la représentait se couvrent de telle sorte que le premier cache les deux autres, sauf les bras et les têtes. On aperçoit, en effet, le visage du second et la nuque du troisième. Quant aux bras, ceux de gauche sont dissimulés derrière un bouclier et ceux de droite brandissent chacun une arme différente, une torche, une épée et une sorte de lance d’une forme bizarre. Contre la déesse, à sa gauche, lutte un géant qui, renversé, cherche à se protéger en élevant avec les deux mains un énorme bloc de pierre. Un chien furieux vient le mordre à la cuisse. A droite d’Hécate, lui tournant le dos, un jeune et beau guerrier, le casque en tête et portant le bouclier, semble marcher au combat contre Diane, qui, posée en face de lui, se prépare à décocher une flèche. Ce fier combattant, dont a voulu faire un jeune Titan, paraît trop beau pour n’être pas un allié des dieux. L’ennemi d’ailleurs n’est pas loin ; entre Diane et le jeune homme, un vieux géant blessé mord la poussière. A demi renversé, il est saisi à la nuque par un molosse de Diane, et avec une expression poignante, il cherche à repousser le farouche animal avec le bras droit, tandis que sa main gauche repose inerte sur le sol, marquant que les forces l’abandonnent. Et pendant qu’il meurt, les serpens qui font corps avec lui continuent la lutte, et l’un d’eux va mordre le bouclier d’Hécate, dont il semble qu’on entend craquer l’airain sous ses dents. Ce monstre, vaincu, épuisé par la souffrance, est une des perles de la frise de Pergame; il ferait à lui seul la gloire d’un musée.

Deux autres groupes, parmi les trouvailles de M. Humann, se distinguent par l’importance des dieux qui y figurent et parce qu’ils se font en quelque sorte pendant : ce sont ceux où l’on voit Minerve et Jupiter lui-même. Minerve, décapitée malheureusement, s’avance de droite à gauche, drapée dans les plis de sa tunique, la tête de la Gorgone sur la poitrine. De la main droite elle saisit la chevelure d’un géant, qui du bras gauche essaie de se défendre, tandis qu’un serpent sacré qui combat pour la fille de Jupiter lui retient le bras droit dans ses replis. Ce Titan, admirable de structure, purement humaine, sauf les grandes ailes qui battent l’air au-dessus de sa tête, rappelle par sa posture le groupe célèbre du Laocoon et pourrait bien l’avoir inspiré; mais l’avantage reste au bas-relief de Pergame pour la vigueur de la conception. Il a, de plus, cette grande supériorité de n’avoir pas subi de maladroite restauration. Aux pieds de Minerve, une femme éplorée sort du sol, tendant les bras en suppliant : deux lettres grecques gravées auprès de son visage nous la font connaître : c’est , la Terre elle-même, mère des géans, qui pleure la défaite de ses enfans et vient demander grâce pour eux. Au-dessus d’elle, une Victoire ailée, planant dans l’espace, pose une couronne sur la tête de Minerve, marquant ainsi le triomphe définitif des dieux sur les Titans, des puissances du ciel sur les fils de la terre.

Trouver Jupiter lui-même était le rêve de M. Humann. Il pressentait que le roi des dieux, celui à qui l’autel était dédié, devait y figurer avec une incomparable splendeur, dans toute la majesté qui lui convient. Il ne se trompait pas, et il raconte sa découverte d’un ton qui montre quel degré de surexcitation peut produire la passion archéologique chez un paisible ingénieur allemand. « C’était le 21 juillet 1879, dit-il, j’invitai mes visiteurs (Mme Humann, qui arrivait de Smyrne, et un docteur de Berlin en us) à m’accompagner sur l’acropole pour voir des plaques sculptées, découvertes la veille, qui avaient été étendues à l’envers sur les déblais. Pendant que nous montions, sept grands aigles volaient autour de la colline, nous présageant une heureuse fortune. » Ces auspices ne furent pas trompeurs. Les quatre premiers morceaux, retournés et nettoyés, montrèrent un dieu admirable, plus splendide que tout ce qui avait été trouvé jusqu’alors, et trois géans, dont l’un, renversé sur le roc, avait la cuisse percée d’un foudre. A cette vue, l’enthousiasme déborde. « Je sens ton approche, ô Jupiter ! » s’écrie M. Humann, C’est le Deus, ecce Deus, de la sibylle de Cumes. Il reconnaît avec une joie indicible que les morceaux s’accordent et qu’il est en présence d’une scène splendide représentant le roi des dieux vainqueur avec trois de ses ennemis, dont deux sont terrassés, groupés autour de lui. Une lacune qui existait à gauche du dieu est heureusement comblée par la découverte d’une autre plaque de marbre où figure l’égide, cet étrange bouclier bordé de serpens, image des nuages où naît la tempête, attribut spécial de Jupiter. « Un chef-d’œuvre sans rival est rendu au monde, poursuit l’heureux inventeur. Profondément émus, nous entourions la précieuse trouvaille, quand je me jetai à genoux devant Jupiter en versant un torrent de larmes. » Tous ceux qui verront les bas-reliefs de Pergame comprendront cet enthousiasme. Je ne sais rien de plus surprenant que ce dernier épisode d’une lutte colossale, sauvage et sans merci, comme celle qui existe entre les élémens dont les dieux et les Titans sont les images. Jupiter s’avance puissant, splendide, présentant sa large poitrine, vêtu d’une longue draperie qui, tombant des épaules, vient flotter autour de ses jambes. Derrière lui, à gauche, gît un géant renversé, la cuisse traversée par le foudre; sous ses pas, à droite, un autre vaincu agonise, portant la main à l’épaule avec un geste de désespoir et de douleur. Mais il reste encore un adversaire : c’est un vieux Titan à longue barbe, montrant un dos merveilleusement musclé et posé sur ses cuisses couvertes d’écailles, qui se replient en arrière en formant deux énormes serpens. Il tourne le visage vers le dieu avec un fier mouvement oblique de la tête, lui lance un regard farouche et brandit contre lui son bras revêtu d’une peau de lion. Seul, quand ses pareils succombent, il veut tenter un combat suprême. Ce monstre étrange, homme et serpent tout à la fois, et ce dieu qui réunit toutes les beautés dont l’imagination humaine peut parer les immortels, résument en eux toute la lutte et sont le chef-d’œuvre de Pergame. Michel-Ange n’a rien fait de plus puissant.

Il est impossible d’énumérer même une faible partie des sujets représentés sur cette vaste collection qui, pour la Gigantomachie seulement, comprend près de cent grandes plaques de marbre. Nous avons cité Hécate, Diane, Minerve, la Terre et Jupiter; vingt autres dieux ou déesses y figurent avec eux : c’est Apollon vainqueur qui vient de terrasser un géant et saisit une flèche dans son carquois pour continuer la lutte; — c’est Hélios, le Soleil, vêtu d’une longue robe flottante, qui s’avance sur un quadrige et dont les chevaux foulent aux pieds des Titans expirans; — c’est Cybèle, la grande déesse phrygienne, la mère des dieux, qui chevauche sur un lion ; — c’est Hercule tenant sa massue des deux mains et écrasant un vaincu sous ses pas; — c’est Amphitrite, c’est Vulcain, pour ne nommer que ceux dont il a été possible d’établir l’identité. L’imagination des sculpteurs s’est donné libre carrière et a produit mille fantaisies étranges : un quadrige de chevaux marins à queues de poisson, des serpens luttant contre des aigles et leur mordant les serres, des femmes à la chevelure flottante qui brandissent des torches, des chiens furieux enfonçant leurs dents aiguës dans la chair des morts, un monstre marin, sorte de centaure de la mer, homme, cheval et poisson tout ensemble, des chevaux qui piétinent sur la poitrine des mourans. Ce prodigieux enchevêtrement d’hommes et d’animaux, ces monstres s’agitant dans les spasmes de l’agonie, ces belles déesses au sein nu bravant, invulnérables, les attaques des Titans, rappellent la fougue des compositions guerrières de Rubens : tout est agité, passionné, vigoureux. Il semble qu’une fantaisie toute-puissante, arrêtant tout à coup les combattans au fort de la lutte, les ait pétrifiés brusquement.

La Gigantomachie n’était pas le seul bas-relief qui ornât l’autel de Pergame. On a trouvé dans les décombres une autre série de plaques sculptées, hautes d’un mètre et demi seulement, où l’on a reconnu des scènes empruntées à la légende de Télèphe. Ce héros était, on se le rappelle, un des fondateurs mythiques de Pergame. Les bas-reliefs destinés à perpétuer son souvenir semblent avoir été placés sous la galerie ionique qui surmontait le soubassement de l’autel. Ils étaient tournés vers l’intérieur, contrairement à la Gigantomachie. Télèphe avait essayé de défendre l’Asie contre les Grecs allant assiéger Troie, et dans un combat il avait été blessé à la jambe par Achille lui-même. Un oracle lui fit connaître que sa blessure ne pourrait être guérie qu’à l’aide de l’arme même qui l’avait faite. Il s’agissait donc de s’emparer de la lance d’Achille ; désespérant d’y parvenir, Télèphe se glissa pendant la nuit dans la tente d’Agamemnon, enleva le jeune Oreste et, en menaçant de le tuer, il se fit donner de la rouille provenant du fer qui l’avait blessé, et grâce à ce remède la plaie guérit. Un des plus beaux morceaux conservés représente précisément Télèphe emmenant chez lui le jeune fils d’Agamemnon : l’enfant se retourne en lançant un regard suppliant sur son ravisseur, qui les poings fermés le chasse brutalement devant lui. On a retrouvé trente-cinq morceaux, appartenant à la même série et dont plusieurs ont pu être interprétés, sans laisser trop de place à l’hypothèse. Mais quel qu’en soit le mérite artistique, ils sont bien inférieurs, comme composition et comme exécution, au combat des géans contre les dieux.

L’autel même de Jupiter, c’est-à-dire le cippe sur lequel on immolait les victimes, était placé sans doute au centre de la terrasse supérieure, en face de l’escalier et au milieu de la colonnade ionique dont il a été déjà question. Rien n’en est resté, ce qui ne saurait surprendre, puisque, au dire de Pausanias il consistait en un simple tertre formé par les dépouilles des victimes ; mais on a retrouvé des restes de plusieurs monumens et statues qui semblent avoir existé autrefois dans l’enceinte de l’autel. C’étaient des monumens commémoratifs des faits les plus importans de l’histoire locale : l’un d’eux avait été érigé en souvenir de la défaite des Gaulois dans la plaine du Caïque, événement qui avait été l’origine de l’importance du petit état fondé par l’eunuque Philetère. Il consistait en une série de statues, analogues sans doute, identiques peut-être aux Gaulois du Capitole et de la villa Ludovisi, posées sur un piédestal dont plusieurs morceaux ont été découverts. Une inscription conservée seulement par fragmens, mais dont il est pourtant possible de comprendre le sens général, mentionnait la glorieuse victoire que le monument était destiné à perpétuer. Une autre inscription, incomplète aussi, se rapporte à l’expédition entreprise par Eumène II, avec le concours de Rome, contre Nabis, roi de Sparte. Les statues sont également détruites : elles sont sans doute à l’état de débris confondus avec les fragmens de sculpture trouvés par milliers sur l’emplacement de l’autel. Les savans de l’Allemagne, travailleurs patiens et opiniâtres, chercheront sans doute à rapprocher ces restes mutilés ; mais il est peu probable qu’ils arrivent à quelque résultat.

Tout ce qui avait quelque valeur esthétique sur l’acropole de Pergame a été dirigé sur Berlin. La difficulté a été grande pour gagner la mer; une route avait pourtant été construite entre Pergame et Diceli dix ans auparavant, et M. Humann lui-même en avait dirigé les travaux; mais il n’avait pas été chargé d’entretenir son œuvre en bon état. Détériorée par les violens orages qui sévissent de temps en temps dans ces belles contrées de l’Orient, la route n’avait pas été réparée, si bien qu’elle était devenue impraticable; quant aux ponts, que l’on avait eu le tort de construire en bois par économie, les conducteurs de caravane y avaient mis le feu pour se chauffer pendant la nuit. Aussi fallut-il des efforts surhumains pour faire passer à travers champs les lourds chariots, traînés par des buffles, qui portèrent jusqu’au port d’embarquement les dépouilles de l’autel de Jupiter. De Diceli, la marine allemande se chargea de les conduire jusque dans les eaux de la Sprée. Ces difficultés d’ordre matériel furent les seules à vaincre : la Sublime-Porte, qui avait voulu se réserver tout d’abord la part que la loi turque donne à l’état sur les trésors, finit par tout abandonner à l’Allemagne. Quant aux habitans de Pergame, ils ont assisté d’un œil sec au départ des précieuses sculptures. Au temps de la domination romaine, ils ne s’étaient pas montrés d’aussi bonne composition. Tacite raconte qu’un affranchi, nommé Acratus, fut chargé par l’empereur d’apporter à Rome les statues et les tableaux de Pergame; la population s’insurgea et s’opposa si vivement à l’enlèvement projeté que l’on fut obligé d’y renoncer. Mais aujourd’hui, combien parmi les Grecs de Pergame pensent au passé de leur ville? Il n’y a que dans la Grèce indépendante que l’exportation des antiquités soit interdite. C’est une mesure que les élèves de l’école d’Athènes ont dû souvent déplorer; mais on ne peut s’empêcher de l’approuver. Les œuvres d’art ne sont pas faites pour voyager ; les promener à travers le monde m’a semblé toujours une sorte de profanation. Il faut en jouir dans leur cadre pour en jouir complètement. C’est vrai pour tous les arts ; il faut entendre les mélodies scandinaves dans les fiords de la Norvège, les marches tsiganes dans les plaines de Hongrie; il faut voir les tableaux de l’école espagnole dans les églises de Séville ou de Burgos. Mais s’il est un art pour lequel cette vérité soit particulièrement incontestable, n’est-ce pas l’architecture, celui de tous qui est le plus intimement uni au sol? Un style d’architecture est, en effet, la résultante de mille influences locales. Le climat influe sur la forme des édifices et sur le choix des matériaux; la faune et la flore sont mises à contribution pour tout ce qui touche à l’ornement; l’esprit du peuple, ses mœurs, sa religion se révèlent dans l’ensemble et dans les plus petits détails. Enfin l’emplacement choisi pour élever un monument est une condition importante de l’impression qu’il doit produire. Il appartenait à notre temps de faire voyager l’architecture. On parle de déplacer un temple grec comme un vulgaire colis. Et quand on explore des ruines, c’est toujours avec l’arrière-pensée d’en emporter quelque chose... Ces réflexions me venaient à l’esprit en descendant le perron du musée de Berlin et en rentrant dans cette triste ville, couverte ce jour-là d’une épaisse couche de neige. Certes, j’ai rarement éprouvé une aussi vive admiration qu’en présence des merveilles de la Gigantomachie de Pergame ; mais il s’y mêlait un sentiment de regret. Ce n’est pas à Berlin qu’il les faudrait voir, dans la salle d’un musée, mais dans cette enchanteresse région de l’Asie-Mineure où les éclairait autrefois le brillant soleil de l’Orient.


GEORGE COGORDAN.