Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/Épilogue/02

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 758-764).

II

Pour un instant le mensonge devint vérité

Il se hâta vers l’hôpital où était maintenant Mitia. Le surlendemain du jugement, ayant contracté une fièvre nerveuse, on l’avait transporté à l’hôpital, dans la division des détenus. Mais le Dr Varvinski, à la demande d’Aliocha, de Mme Khokhlakov, de Lise et d’autres, fit placer Mitia dans une chambre à part, celle qu’occupait naguère Smerdiakov. À vrai dire, au fond du corridor se tenait un factionnaire, et la fenêtre était grillée ; Varvinski pouvait donc être rassuré sur les suites de cette complaisance un peu illégale. Bon et compatissant, il comprenait combien c’était dur pour Mitia d’entrer sans transition dans la société des malfaiteurs, et qu’il lui fallait d’abord s’y habituer. Les visites étaient autorisées en sous-main par le médecin, le surveillant et même l’ispravnik, mais seuls Aliocha et Grouchegnka venaient voir Mitia. À deux reprises, Rakitine avait tenté de s’introduire, mais Mitia pria instamment Varvinski de ne pas le laisser entrer.

Aliocha trouva son frère assis sur sa couchette, en robe de chambre, la tête entourée d’une serviette mouillée d’eau et de vinaigre ; il avait un peu de fièvre. Il jeta sur Aliocha un regard vague où perçait une sorte d’effroi.

En général, depuis sa condamnation, il était devenu pensif. Parfois, il restait une demi-heure sans rien dire, paraissant se livrer à une méditation douloureuse, oubliant son interlocuteur. S’il sortait de sa rêverie, c’était toujours à l’improviste et pour parler d’autre chose que ce dont il fallait. Parfois, il regardait son frère avec compassion et semblait moins à l’aise avec lui qu’avec Grouchegnka. À vrai dire, il ne parlait guère à celle-ci, mais dès qu’elle entrait, son visage s’illuminait. Aliocha s’assit en silence à côté de lui. Dmitri l’attendait avec impatience, pourtant il n’osait l’interroger. Il estimait impossible que Katia consentît à venir, tout en sentant que si elle ne venait pas, sa douleur serait intolérable. Aliocha comprenait ses sentiments.

« Il paraît que Tryphon Borissytch a presque démoli son auberge, dit fiévreusement Mitia. Il soulève les feuilles des parquets, arrache des planches ; il a démonté toute sa galerie, morceau par morceau, dans l’espoir de trouver un trésor, les quinze cents roubles qu’à en croire le procureur j’aurais cachés là-bas. Sitôt de retour, on dit qu’il s’est mis à l’œuvre. C’est bien fait pour le coquin. Je l’ai appris hier d’un gardien qui est de là-bas.

— Écoute, dit Aliocha, elle viendra, je ne sais quand, peut-être aujourd’hui, ou dans quelques jours, je l’ignore. Mais elle viendra, c’est sûr. »

Mitia tressaillit, il aurait voulu parler, mais garda le silence. Cette nouvelle le bouleversait. On voyait qu’il était anxieux de connaître les détails de la conversation, tout en redoutant de les demander ; un mot cruel ou dédaigneux de Katia eût été pour lui, en ce moment, un coup de poignard.

« Elle m’a dit, entre autres, de tranquilliser ta conscience au sujet de l’évasion. Si Ivan n’est pas guéri à ce moment, c’est elle qui s’en occupera.

— Tu m’en as déjà parlé, fit observer Mitia.

— Et toi, tu l’as déjà répété à Grouchegnka.

— Oui, avoua Mitia, avec un regard timide à son frère. Elle ne viendra que ce soir. Quand je lui ai dit que Katia agissait, elle s’est tue d’abord, les lèvres contractées ; puis elle a murmuré : « Soit ! » Elle a compris que c’était grave. Je n’ai pas osé la questionner. Maintenant elle paraît comprendre que ce n’est pas moi, mais Ivan que Katia aime.

— Vraiment ?

— Peut-être que non. En tout cas, elle ne viendra pas ce matin ; je l’ai chargée d’une commission… Écoute, Ivan est notre esprit supérieur, c’est à lui de vivre, pas à nous. Il guérira.

— Figure-toi que Katia, malgré ses alarmes, ne doute presque pas de sa guérison.

— Alors, c’est qu’elle est persuadée qu’il mourra. C’est la frayeur qui lui inspire cette conviction.

— Ivan est de constitution robuste. Moi aussi, j’ai bon espoir, dit Aliocha non sans appréhension.

— Oui, il guérira. Mais elle a la conviction qu’il mourra. Elle doit beaucoup souffrir. »

Il y eut un silence. Une grave préoccupation tourmentait Mitia.

« Aliocha, j’aime passionnément Grouchegnka, dit-il tout à coup d’une voix tremblante, où il y avait des larmes.

— On ne la laissera pas avec toi, là-bas.

— Je voulais te dire encore, poursuivit Mitia d’une voix vibrante, si l’on me bat en route ou là-bas, je ne le supporterai pas, je tuerai et l’on me fusillera. Et c’est pour vingt ans ! Ici, les gardiens me tutoient déjà. Toute cette nuit j’ai réfléchi, eh bien, je ne suis pas prêt ! C’est au-dessus de mes forces ! Moi qui voulais chanter un hymne, je ne puis supporter le tutoiement des gardiens. J’aurais tout enduré pour l’amour de Grouchegnka, tout… sauf les coups… Mais on ne la laissera pas entrer là-bas. »

Aliocha sourit doucement.

« Écoute, frère, une fois pour toutes, voici mon opinion à cet égard. Tu sais que je ne mens pas. Tu n’es pas prêt pour une pareille croix, elle n’est pas faite pour toi. Bien plus, tu n’as pas besoin d’une épreuve aussi douloureuse. Si tu avais tué ton père, je regretterais de te voir repousser l’expiation. Mais tu es innocent et cette croix est trop lourde pour toi. Puisque tu voulais te régénérer par la souffrance, garde toujours présent, partout où tu vivras, cet idéal de la régénération ; cela suffira. Le fait de t’être dérobé à cette terrible épreuve servira seulement à te faire sentir un devoir plus grand encore, et ce sentiment continuel contribuera peut-être davantage à ta régénération que si tu étais allé là-bas. Car tu ne supporterais pas les souffrances du bagne, tu récriminerais, peut-être finirais-tu par dire : « Je suis quitte. » L’avocat a dit vrai en ce sens. Tous n’endurent pas de lourds fardeaux ; il y a des êtres qui succombent… Voilà mon opinion, puisque tu désires tant la connaître. Si ton évasion devait coûter cher à d’autres officiers et soldats, « je ne te permettrais pas » (Aliocha sourit) de t’évader. Mais on assure (le chef d’étape lui-même l’a dit à Ivan) qu’en s’y prenant bien il n’y aura pas de sanctions sévères, et qu’ils s’en tireront à bon compte. Certes, il est malhonnête de corrompre les consciences, même dans ce cas, mais ici je m’abstiendrai de juger, car si, par exemple, Ivan et Katia m’avaient confié un rôle dans cette affaire, je n’aurais pas hésité à employer la corruption : je dois te dire toute la vérité. Aussi, n’est-ce pas à moi à juger ta manière d’agir. Mais sache que je ne te condamnerai jamais. D’ailleurs, c’est étrange, comment pourrais-je être ton juge en cette affaire ? Eh bien, je crois avoir tout examiné.

— En revanche, c’est moi qui me condamnerai ! s’écria Mitia. Je m’évaderai, c’était déjà décidé : est-ce que Mitia Karamazov peut ne pas fuir ? Mais je me condamnerai et je passerai ma vie à expier cette faute. C’est bien ainsi que parlent les Jésuites ? Comme nous le faisons maintenant, hé ?

— En effet, dit gaiement Aliocha.

— Je t’aime, parce que tu dis toujours la vérité entière, sans rien cacher ! dit Mitia radieux. Donc, j’ai pris Aliocha en flagrant délit de jésuitisme ! Tu mériterais qu’on t’embrassât pour ça, vraiment ! Eh bien, écoute le reste, je vais achever de m’épancher. Voici ce que j’ai imaginé et résolu. Si je parviens à m’évader, avec de l’argent et un passeport, et que j’arrive en Amérique, je serai réconforté par cette idée que ce n’est pas pour vivre heureux que je le fais, mais pour subir un bagne qui vaut peut-être celui-ci ! Je t’assure, Alexéi, que cela se vaut ! Au diable cette Amérique ! je la hais déjà. Grouchegnka m’accompagnera, soit, mais regarde-la : a-t-elle l’air d’une Américaine ? Elle est russe, russe jusqu’à la moelle des os, elle aura le mal du pays, et sans cesse je la verrai souffrir à cause de moi, chargée d’une croix qu’elle n’a pas méritée. Et moi, supporterai-je les goujats de là-bas, quand bien même tous vaudraient mieux que moi ? Je la déteste déjà, cette Amérique ! Eh bien, qu’ils soient là-bas des techniciens hors ligne ou tout ce qu’on voudra, que le diable les emporte, ce ne sont pas là mes gens ! J’aime la Russie, Alexéi, j’aime le Dieu russe, tout vaurien que je suis ! Oui, je crèverai là-bas ! » s’écria-t-il, les yeux tout à coup étincelants. Sa voix tremblait.

« Eh bien, voici ce que j’ai décidé, Alexéi, écoute ! poursuivit-il une fois calmé. Sitôt arrivés là-bas, avec Grouchegnka, nous nous mettrons à labourer, à travailler dans la solitude, parmi les ours, bien loin. Là-bas aussi il y a des coins perdus. On dit qu’il y a encore des Peaux-Rouges ; eh bien ! c’est dans cette région que nous irons, chez les derniers Mohicans. Nous étudierons immédiatement la grammaire, Grouchegnka et moi. Au bout de trois ans, nous saurons l’anglais à fond. Alors, adieu l’Amérique ! Nous reviendrons en Russie, citoyens américains. N’aie crainte, nous ne retournerons pas dans cette petite ville, nous nous cacherons quelque part, au Nord ou au Sud. Je serai changé, elle aussi ; je me ferai faire en Amérique une barbe postiche, je me crèverai un œil, sinon je porterai une longue barbe grise (le mal du pays me fera vite vieillir), peut-être qu’on ne me reconnaîtra pas. Si je suis reconnu, qu’on me déporte, tant pis, c’était ma destinée ! En Russie aussi, nous labourerons dans un coin perdu, et toujours je me ferai passer pour américain. En revanche, nous mourrons sur la terre natale. Voilà mon plan, il est irrévocable. L’approuves-tu ?

— Oui » dit Aliocha pour ne pas le contredire.

Mitia se tut un instant et proféra tout à coup :

« Comme on m’a arrangé à l’audience ! Quel parti pris !

— Même sans cela, tu aurais été condamné, dit Aliocha en soupirant.

— Oui, on en a assez de moi, ici ! Que Dieu leur pardonne, mais c’est dur ! » gémit Mitia.

Un nouveau silence suivit.

« Aliocha, exécute-moi tout de suite ! Viendra-t-elle ou non maintenant, parle ! Qu’a-t-elle dit ?

— Elle a promis de venir, mais je ne sais pas si ce sera aujourd’hui. Cela lui est pénible ! »

Aliocha regarda timidement son frère.

« Je pense bien ! Je pense bien ! Aliocha, j’en deviendrai fou. Grouchegnka ne cesse de me regarder. Elle comprend. Dieu, apaise-moi, qu’est-ce que je demande ? Voilà bien l’impétuosité des Karamazov ! Non, je ne suis pas capable de souffrir ! Je ne suis qu’un misérable !

— La voilà ! » s’écria Aliocha.

À ce moment, Katia parut sur le seuil. Elle s’arrêta un instant et regarda Mitia d’un air égaré. Celui-ci se leva vivement, pâle d’effroi, mais aussitôt un sourire timide, suppliant, se dessina sur ses lèvres, et tout à coup, d’un mouvement irrésistible, il tendit les bras à Katia, qui s’élança. Elle lui saisit les mains, le fit asseoir sur le lit, s’assit elle-même, sans lâcher ses mains qu’elle serrait convulsivement. À plusieurs reprises, tous deux voulurent parler, mais se retinrent, se regardant en silence, avec un sourire étrange, comme rivés l’un à l’autre ; deux minutes se passèrent ainsi.

« As-tu pardonné ? » murmura enfin Mitia, et aussitôt, se tournant radieux vers Aliocha, il lui cria : « Tu entends ce que je demande, tu entends !

— Je t’aime parce que ton cœur est généreux, dit Katia. Tu n’as pas besoin de mon pardon, pas plus que je n’ai besoin du tien. Que tu me pardonnes ou non, le souvenir de chacun de nous restera comme une plaie dans l’âme de l’autre ; cela doit être… »

La respiration lui manqua…

« Pourquoi suis-je venue ? poursuivit-elle fébrilement : pour embrasser tes pieds, te serrer les mains jusqu’à la douleur, tu te rappelles, comme à Moscou, pour te dire encore que tu es mon dieu, ma joie, te dire que je t’aime follement », gémit-elle dans un sanglot.

Elle appliqua ses lèvres avides sur la main de Mitia. Ses larmes ruisselaient. Aliocha restait silencieux et déconcerté ; il ne s’attendait pas à cette scène.

« L’amour s’est évanoui, Mitia, reprit-elle, mais le passé m’est douloureusement cher. Sache-le pour toujours. Maintenant, pour un instant, supposons vrai ce qui aurait pu être, murmura-t-elle avec un sourire crispé, en le fixant de nouveau avec joie. À présent, nous aimons chacun de notre côté ; pourtant je t’aimerai toujours, et toi de même, le savais-tu ? Tu entends, aime-moi, aime-moi toute ta vie ! soupira-t-elle d’une voix tremblante qui menaçait presque.

— Oui, je t’aimerai et… sais-tu, Katia, dit Mitia en s’arrêtant à chaque mot, sais-tu qu’il y a cinq jours, ce soir-là, je t’aimais… Quand tu es tombée évanouie et qu’on t’a emportée… Toute ma vie ! Il en sera ainsi, toujours. »

C’est ainsi qu’ils se tenaient des propos presque absurdes et exaltés, mensongers peut-être, mais ils étaient sincères et avaient en eux une confiance absolue.

« Katia, s’écria tout à coup Mitia, crois-tu que j’aie tué ? Je sais que maintenant tu ne le crois pas, mais alors… quand tu déposais… le croyais-tu vraiment ?

— Je ne l’ai jamais cru, même alors ! Je te détestais et je me suis persuadée, pour un instant… En déposant, j’en étais convaincue… mais tout de suite après, j’ai cessé de le croire. Sache-le. J’oubliais que je suis venue ici pour faire amende honorable ! dit-elle avec une expression toute nouvelle, qui ne rappelait en rien les tendres propos de tout à l’heure.

— Tu as de la peine, femme, dit soudain Mitia.

— Laisse-moi, murmura-t-elle ; je reviendrai, maintenant je n’en peux plus. »

Elle s’était levée, mais soudain jeta un cri et recula.

Grouchegnka venait d’entrer brusquement, quoique sans bruit. Personne ne l’attendait. Katia s’élança vers la porte, mais s’arrêta devant Grouchegnka, devint d’une pâleur de cire, murmura dans un souffle :

« Pardonnez-moi ! »

L’autre la regarda en face et, au bout d’un instant, lui dit d’une voix fielleuse, chargée de haine :

« Nous sommes toutes deux méchantes ! Comment nous pardonner l’une l’autre ? Mais sauve-le, toute ma vie je prierai pour toi. — Et tu refuses de lui pardonner ! cria Mitia d’un ton de vif reproche.

— Sois tranquille, je le sauverai, s’empressa de dire Katia, qui sortit vivement.

— Tu as pu lui refuser ton pardon quand elle-même te le demandait ? s’écria de nouveau Mitia avec amertume.

— Ne lui fais pas de reproches, Mitia, tu n’en as pas le droit ! intervint avec vivacité Aliocha.

— C’est son orgueil et non son cœur qui parlait, dit avec dégoût Grouchegnka. Qu’elle te délivre, je lui pardonnerai tout… »

Elle se tut, comme si elle refoulait quelque chose et ne pouvait pas encore se remettre. Elle était venue tout à fait par hasard, ne se doutant de rien et sans s’attendre à cette rencontre.

« Aliocha, cours après elle ! Dis-lui… je ne sais quoi… ne la laisse pas partir ainsi !

— Je reviendrai avant ce soir ! » cria Aliocha, qui courut pour rattraper Katia.

Il la rejoignit hors de l’enceinte de l’hôpital. Elle se hâtait et lui dit rapidement :

« Non, il m’est impossible de m’humilier devant cette femme. J’ai voulu boire le calice jusqu’à la lie, c’est pourquoi je lui ai demandé pardon. Elle m’a refusé… Je l’aime pour ça ! dit Katia d’une voix altérée, et ses yeux brillaient d’une haine farouche.

— Mon frère ne s’y attendait pas, balbutia Aliocha. Il était persuadé qu’elle ne viendrait pas…

— Sans doute. Laissons cela, trancha-t-elle. Écoutez : je ne peux pas vous accompagner à l’enterrement. Je leur ai envoyé des fleurs pour le cercueil. Ils doivent avoir encore de l’argent. S’il en faut, dites-leur qu’à l’avenir je ne les abandonnerai jamais. Et maintenant, laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie. Vous êtes déjà en retard, on sonne la dernière messe. Laissez-moi, de grâce ! »