Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/IX/09

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 511-514).

IX

On emmène Mitia

Le procès-verbal une fois signé, Nicolas Parthénovitch s’adressa solennellement à l’accusé et lui donna lecture d’une « ordonnance », aux termes de laquelle lui, juge d’instruction… ayant interrogé le prévenu… (suivaient les chefs d’accusation), attendu que celui-ci, tout en se déclarant innocent des crimes qu’on lui reprochait, n’avait rien produit pour se justifier, que cependant les témoins… et les circonstances… l’inculpaient entièrement, vu les articles… du Code pénal, ordonnait, afin d’empêcher le susnommé de se soustraire à l’enquête et au jugement, de l’incarcérer et de donner copie de la présente au substitut, etc. Bref, on déclara à Mitia qu’il était désormais en état d’arrestation, qu’on allait le ramener à la ville et lui assigner une résidence fort peu agréable. Mitia haussa les épaules.

« C’est bien, messieurs, je ne vous en veux pas, je suis prêt… Je comprends qu’il ne vous reste pas autre chose à faire. »

Nicolas Parthénovitch lui expliqua qu’il allait être emmené par Mavriki Mavrikiévitch, qui se trouvait sur les lieux.

« Attendez », interrompit Mitia, et sous une impulsion irrésistible il s’adressa à tous les assistants : « Messieurs, nous sommes tous cruels, tous des monstres, c’est à cause de nous que pleurent les mères et les petits enfants, mais parmi tous, je le proclame, c’est moi le pire ! Chaque jour, en me frappant la poitrine, je jurais de m’amender, et chaque jour je commettais les mêmes vilenies. Je comprends maintenant qu’à des êtres tels que moi il faut un coup de la destinée et son lasso, une force extérieure qui les maîtrise. Jamais je n’aurais pu me relever moi-même ! Mais la foudre a éclaté. J’accepte les tortures de l’accusation, la honte publique. Je veux souffrir et me racheter par la souffrance ! Peut-être y parviendrai-je, n’est-ce pas messieurs ? Entendez-le pourtant une dernière fois : je n’ai pas versé le sang de mon père ! J’accepte le châtiment, non pour l’avoir tué, mais pour avoir voulu le tuer, et peut-être même l’aurais-je fait ! Je suis résolu néanmoins à lutter contre vous, je vous le déclare. Je lutterai jusqu’au bout, et ensuite à la grâce de Dieu ! Adieu, messieurs, pardonnez-moi mes vivacités durant l’interrogatoire, j’étais encore insensé alors… Dans un instant je serai un prisonnier, et pour la dernière fois Dmitri Karamazov, comme un homme encore libre, vous tend la main. En vous faisant mes adieux, c’est au monde que je les fais !… »

Sa voix tremblait, il tendit en effet la main, mais Nicolas Parthénovitch, qui se trouvait le plus près de lui, cacha la sienne d’un geste convulsif. Mitia s’en aperçut, tressaillit. Il laissa retomber son bras.

« L’enquête n’est pas encore terminée, dit le juge un peu confus, elle va se poursuivre à la ville, et, de mon côté, je vous souhaite de parvenir… à vous justifier… Personnellement, Dmitri Fiodorovitch, je vous ai toujours considéré comme plus malheureux que coupable… Tous ici, si j’ose me faire leur interprète, nous sommes disposés à voir en vous un jeune homme noble au fond, mais hélas ! entraîné par ses passions d’une façon excessive… »

Ces dernières paroles furent prononcées par le petit juge avec une grande dignité. Il sembla tout à coup à Mitia que ce « gamin » allait le prendre sous le bras, l’emmener dans un coin et continuer leur récente conversation sur les « fillettes ». Mais, qui sait les idées intempestives qui viennent parfois, même à un criminel, qu’on mène au supplice.

« Messieurs, vous êtes bons, humains ; puis-je la revoir, lui dire un dernier adieu ?

— Sans doute, mais… en notre présence…

— D’accord. »

On amena Grouchegnka, mais l’adieu fut laconique et déçut Nicolas Parthénovitch. Grouchegnka fit un profond salut à Mitia.

« Je t’ai dit que je suis à toi, je t’appartiens pour toujours, je te suivrai partout où l’on t’enverra. Adieu, toi qui t’es perdu sans être coupable. »

Ses lèvres tremblaient, elle pleurait.

« Pardonne-moi, Groucha, de t’aimer, d’avoir aussi causé ta perte par mon amour. »

Mitia voulait parler encore, mais il s’arrêta et sortit. Aussitôt il fut entouré par des gens qui ne le perdaient pas de vue. Deux télègues attendaient au bas du perron, où il était arrivé la veille avec un tel fracas dans la troïka d’André. Mavriki Mavrikiévitch, trapu et robuste, le visage ratatiné, était irrité de quelque désordre inattendu et criait. D’un ton cassant, il invita Mitia à monter en télègue. « Jadis quand je lui payais à boire au cabaret, le personnage avait une autre mine », songea Mitia. Tryphon Borissytch descendait le perron. Près de la porte cochère se pressaient des manants, des femmes, les voituriers, tous examinaient Mitia.

« Adieu, bonnes gens ! leur cria Mitia déjà en télègue.

— Adieu, dirent deux ou trois voix.

— Adieu, Tryphon Borissytch ! »

Celui-ci était trop occupé pour se retourner. Il criait aussi et se trémoussait. Tout en mettant son caftan, l’homme désigné pour conduire la deuxième télègue, où devait monter l’escorte, soutenait énergiquement que ce n’était pas à lui de partir, mais à Akim. Akim n’était pas là ; on courait à sa recherche ; le paysan insistait, suppliait d’attendre.

« C’est une engeance effrontée que nous avons là, Mavriki Mavrikiévitch ! s’écria Tryphon Borissytch. Il y a trois jours, Akim t’a donné vingt-cinq kopeks, tu les as bus et maintenant tu cries. Je m’étonne seulement de votre bonté envers de tels gaillards.

— Qu’avons-nous besoin d’une deuxième troïka ? intervint Mitia, voyageons avec une seule, Mavriki Mavrikiévitch, je ne me révolterai ni ne m’enfuirai, qu’as-tu à faire d’une escorte ?

— Apprenez à me parler, monsieur, veuillez ne pas me tutoyer et gardez vos conseils pour une autre fois », répliqua hargneusement Mavriki Mavrikiévitch, comme heureux d’exhaler sa mauvaise humeur.

Mitia se tut, rougit. Un instant après, il sentit vivement le froid. La pluie avait cessé, mais le ciel était couvert de nuages, un vent aigre soufflait au visage. « J’ai des frissons », songea Mitia en se pelotonnant. Enfin Mavriki Mavrikiévitch monta à son tour, s’assit pesamment, bien à l’aise, refoula Mitia sans paraître y prendre garde. À vrai dire il était mal disposé et fort mécontent de la mission dont on l’avait chargé.

« Adieu, Tryphon Borissytch ! » cria de nouveau Mitia, sentant que cette fois ce n’était pas de bon cœur, mais de colère, malgré lui, qu’il criait.

L’aubergiste, l’air rogue, les mains derrière le dos, fixa Mitia d’un regard sévère et ne lui répondit pas. Mais une voix retentit soudain.

« Adieu Dmitri Fiodorovitch, adieu ! »

Accourant sans casquette vers la télègue, Kalganov tendit à Mitia une main, que celui-ci eut encore le temps de serrer.

« Adieu, mon brave ami, je n’oublierai pas votre générosité ! » dit-il avec chaleur.

Mais la télègue s’ébranla, leurs mains se dénouèrent, les grelots tintèrent : on emmenait Mitia.

Kalganov courut au vestibule, s’assit dans un coin, courba la tête, se cacha la figure dans ses mains et pleura longtemps, comme un petit garçon. Il était presque convaincu de la culpabilité de Mitia. « Qu’est-ce que les gens peuvent valoir, après cela ! », murmurait-il, tout désemparé. Il ne voulait même plus vivre. « Est-ce que ça vaut la peine ? » s’écriait-il dans son chagrin.