Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/VIII/04

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 402-406).

IV

Dans les ténèbres

Où courait-il ? On s’en doute : « Où peut-elle être, sinon chez le vieux ? Elle y est allée directement de chez Samsonov, c’est clair. Toute cette intrigue saute aux yeux… » Les idées se heurtaient dans sa tête. Il n’alla pas dans la cour de Marie Kondratievna : « Inutile de donner l’éveil, elle doit être du complot, ainsi que Smerdiakov ; tous sont achetés ! » Sa résolution était prise ; il fit un grand détour, franchit la passerelle, déboucha dans une ruelle qui donnait sur les derrières, ruelle déserte et inhabitée, bornée d’un côté par la haie du potager voisin, de l’autre, par la haute palissade qui entourait le jardin de Fiodor Pavlovitch. Il choisit pour l’escalader précisément la place par où avait grimpé, d’après la tradition, Elisabeth Smerdiachtchaïa. « Si elle a pu passer par là, songeait-il, pourquoi n’en ferais-je pas autant ? » D’un bond, il se suspendit à la palissade, fit un rétablissement et se trouva assis dessus à califourchon. Tout près s’élevaient les étuves, mais il voyait de sa place les fenêtres éclairées de la maison. « C’est cela, il y a de la lumière dans la chambre à coucher du vieux, elle y est ! » Et il sauta dans le jardin. Bien qu’il sût que Grigori et peut-être Smerdiakov étaient malades, que personne ne pouvait l’entendre, il resta immobile instinctivement et prêta l’oreille. Partout un silence de mort, un calme absolu, pas le moindre souffle. « On n’entend que le silence… », ce vers lui revint à la mémoire : « Pourvu qu’on ne m’ait pas entendu ! Je pense que non. » Alors il se mit à marcher dans l’herbe à pas de loup, l’oreille tendue, évitant les arbres et les buissons. Il se souvenait qu’il y avait sous les fenêtres d’épais massifs de sureaux et de viornes. La porte qui donnait accès au jardin, du côté gauche de la façade, était fermée, il le constata en passant. Enfin il atteignit les massifs et s’y dissimula. Il retenait son souffle. « Il faut attendre. S’ils m’ont entendu, ils écoutent à présent… Pourvu que je n’aille pas tousser ou éternuer !… »

Il attendit deux minutes. Son cœur battait, par moments il étouffait presque. « Ces palpitations ne cesseront pas, je ne puis plus attendre. » Il se tenait dans l’ombre, derrière un massif à moitié éclairé. « Une viorne, comme ses baies sont rouges ! » murmura-t-il machinalement. À pas de loup, il s’approcha de la fenêtre et se dressa sur la pointe des pieds. La chambre à coucher de Fiodor Pavlovitch lui apparaissait tout entière, une petite pièce séparée en deux par des paravents rouges, « chinois », comme les appelait leur propriétaire. « Grouchegnka est là derrière », pensa Mitia. Il se mit à examiner son père… celui-ci portait une robe de chambre en soie rayée, qu’il ne lui connaissait pas, avec une cordelière terminée par des glands ; le col rabattu laissait voir une chemise élégante en fine toile de Hollande, ornée de boutons en or ; sa tête était enveloppée du même foulard rouge que lui avait vu Aliocha. « Il s’est fait beau. » Fiodor Pavlovitch se tenait près de la fenêtre, l’air rêveur. Soudain, il tourna la tête, tendit l’oreille et, n’entendant rien, s’approcha de la table, se versa un demi-verre de cognac qu’il but. Puis il poussa un profond soupir et de nouveau s’immobilisa quelques instants. Après quoi, il s’en alla d’un pas distrait vers la glace, releva un peu son foulard pour examiner les bleus et les escarres. « Il est seul très probablement. » Le vieillard quitta la glace, revint à la fenêtre. Mitia recula vivement dans l’ombre.

« Peut-être dort-elle déjà derrière les paravents. » Fiodor Pavlovitch se retira de la fenêtre. « C’est elle qu’il attend, donc elle n’est pas ici ; sinon, pourquoi regarderait-il dans l’obscurité ? C’est l’impatience qui le dévore. » Mitia se remit en observation. Le vieux était assis devant la table, sa tristesse sautait aux yeux ; enfin, il s’accouda, la joue appuyée sur la main droite. Mitia regardait avidement. « Seul, seul ! Si elle était ici, il aurait un autre air. » Chose étrange ; il éprouva soudain un dépit bizarre de ce qu’elle n’était pas là. « Ce qui me fâche, ce n’est pas son absence, mais de ne pas savoir à quoi m’en tenir », s’expliqua-t-il à lui-même. Par la suite, Mitia se rappela que son esprit était alors extraordinairement lucide et qu’il se rendait compte des moindres détails. Mais l’angoisse provenant de l’incertitude grandissait dans son cœur. « Est-elle ici, enfin, oui ou non ? » Soudain il se décida, étendit le bras, frappa à la fenêtre. Deux coups doucement, puis trois autres plus vite : toc, toc, toc, signal convenu entre le vieillard et Smerdiakov, pour annoncer que « Grouchegnka était arrivée ». Le vieillard tressaillit, leva la tête et s’élança à la fenêtre. Mitia rentra dans l’ombre. Fiodor Pavlovitch ouvrit, se pencha.

« Grouchegnka, est-ce toi ? dit-il d’une voix tremblante. Où es-tu, ma chérie, mon ange, où es-tu ? » Très ému, il haletait.

« Seul. »

« Où es-tu donc ? répéta le vieux, le buste penché au-dehors pour regarder de tous côtés. Viens ici, je t’ai préparé un cadeau, viens le voir ! »

« L’enveloppe avec les trois mille roubles. »

« Mais où es-tu donc ? Es-tu à la porte ? Je vais ouvrir… »

Fiodor Pavlovitch risquait de tomber en regardant vers la porte qui menait au jardin ; il scrutait les ténèbres ; il allait certainement s’empresser d’ouvrir la porte, sans attendre la réponse de Grouchegnka. Mitia ne broncha point. La lumière éclairait nettement le profil détesté du vieillard, avec sa pomme d’Adam, son nez recourbé, ses lèvres souriant dans une attente voluptueuse. Une colère furieuse bouillonna soudain dans le cœur de Mitia : « Le voilà, mon rival, le bourreau de ma vie ! » C’était un accès irrésistible, l’emportement dont il avait parlé à Aliocha, lors de leur conversation dans le pavillon, en réponse à la question : « Comment peux-tu dire que tu tueras ton père ? »

« Je ne sais pas, avait dit Mitia, peut-être le tuerai-je, peut-être ne le tuerai-je pas. Je crains de ne pouvoir supporter son visage à ce moment-là. Je hais sa pomme d’Adam, son nez, ses yeux, son sourire impudent. Il me dégoûte. Voilà ce qui m’effraie ; je ne pourrai pas me contenir… »

Le dégoût devenait intolérable. Mitia hors de lui sortit de sa poche le pilon de cuivre.

« Dieu m’a préservé à ce moment », devait dire plus tard Mitia ; à ce moment en effet, Grigori, souffrant, se réveilla. Avant de se coucher, il avait employé le remède dont Smerdiakov parlait à Ivan Fiodorovitch. Après s’être frotté, aidé par sa femme, avec de l’eau-de-vie mélangée à une infusion secrète très forte, il but le reste de la drogue, tandis que Marthe Ignatièvna récitait une prière. Elle en prit aussi et, n’ayant pas l’habitude, s’endormit d’un sommeil de plomb à côté de son mari. Tout à coup, celui-ci s’éveilla, réfléchit un instant et, bien qu’il ressentît une douleur aiguë dans les reins, se leva et s’habilla à la hâte. Peut-être se reprochait-il de dormir, la maison restant sans gardien « en un temps si dangereux ». Smerdiakov, épuisé par sa crise, gisait sans mouvement dans le cabinet voisin. Marthe Ignatièvna n’avait pas bougé ; « elle est lasse », pensa Grigori après l’avoir regardée, et il sortit en geignant sur le perron. Il voulait seulement jeter un coup d’œil, n’ayant pas la force d’aller plus loin, tant les reins et la jambe droite lui faisaient mal. Soudain, il se rappela qu’il n’avait pas fermé à clef la petite porte du jardin. C’était un homme méticuleux, esclave de l’ordre établi et des habitudes invétérées. En boitant et avec des contorsions de douleur, il descendit le perron et se dirigea vers le jardin. En effet, la porte était grande ouverte ; il entra machinalement ; avait-il cru apercevoir ou entendre quelque chose, mais en regardant à gauche, il remarqua la fenêtre ouverte où personne ne se tenait. « Pourquoi est-ce ouvert ? On n’est plus en été », songea Grigori. Au même instant, droit devant lui, à quarante pas, une ombre se déplaçait rapidement, quelqu’un courait dans l’obscurité. « Seigneur ! » murmura-t-il, et, oubliant son lumbago, il se mit à la poursuite du fugitif. Il prit par le plus court, connaissant mieux le jardin que l’autre. Celui-ci se dirigea vers les étuves, les contourna, se jeta vers le mur. Grigori ne le perdait pas de vue tout en courant et atteignit la palissade, au moment où Dmitri l’escaladait. Hors de lui, Grigori poussa un cri, s’élança et le saisit par une jambe. Son pressentiment ne l’avait pas trompé, il le reconnut, c’était bien lui, « l’exécrable parricide ».

« Parricide », glapit le vieux, mais il n’en dit pas davantage et tomba foudroyé. Mitia sauta de nouveau dans le jardin et se pencha vers lui. Machinalement, il se débarrassa du pilon qui tomba à deux pas sur le sentier, bien en évidence. Grigori avait la tête en sang ; Mitia le tâta, anxieux de savoir s’il avait fracassé le crâne du vieillard ou s’il l’avait seulement étourdi avec le pilon. Le sang tiède ruisselait, inondant ses doigts tremblants. Il tira de sa poche le mouchoir immaculé qu’il avait pris pour aller chez Mme Khokhlakov, et le lui appliqua sur la tête, s’efforçant stupidement d’étancher le sang. Le mouchoir en fut bientôt imbibé. « Mon Dieu, à quoi bon ? Comment savoir ce qui en est… et qu’importe à présent ! Le vieux a son compte ; si je l’ai tué, tant pis pour lui », proféra-t-il tout haut. Alors il escalada la palissade, sauta dans la ruelle et se mit à courir, tout en fourrant dans la poche de sa redingote le mouchoir ensanglanté qu’il serrait dans sa main droite. Quelques passants se rappelèrent plus tard avoir rencontré cette nuit-là un homme qui courait à perdre haleine. Il se dirigea à nouveau vers la maison de Mme Morozov. Après son départ, Fénia s’était précipitée chez le portier, Nazaire Ivanovitch, le suppliant de « ne plus laisser entrer le capitaine, ni aujourd’hui, ni demain ». Celui-ci, mis au courant, y consentit, mais dut monter chez la propriétaire qui l’avait fait appeler. Il chargea de le remplacer son neveu, un gars de vingt ans, récemment arrivé de la campagne, mais oublia de mentionner le capitaine. Le gars, qui gardait bon souvenir des pourboires de Mitia, le reconnut et lui ouvrit aussitôt. En souriant, il se hâta de l’informer obligeamment qu’«  Agraféna Alexandrovna n’était pas chez elle ». Mitia s’arrêta.

« Où est-elle donc, Prochor ?

— Y a tantôt deux heures qu’elle est partie pour Mokroïé avec Timothée.

— Pour Mokroïé ! s’écria Mitia, Mais qu’y va-t-elle faire ?

— J’pourrais pas vous dire au juste, j’crois qu’c’est pour rejoindre un officier qui l’a envoyé chercher en voiture. »

Mitia se précipita comme un fou dans la maison.