Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/XI/02

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 575-583).

II

Le pied malade

Il voulait d’abord aller chez Mme Khokhlakov, et avait hâte d’en finir, pour ne pas arriver trop tard auprès de Mitia. Depuis trois semaines, Mme Khokhlakov était souffrante ; elle avait le pied enflé, et, bien qu’elle ne gardât pas le lit, elle passait les journées à moitié étendue sur une couchette, dans son boudoir, en déshabillé galant, d’ailleurs convenable. Aliocha avait observé une fois, en souriant innocemment, que Mme Khokhlakov devenait coquette, malgré sa maladie : elle arborait des nœuds, des rubans, des chemisettes. Durant les deux derniers mois, le jeune Perkhotine s’était mis à fréquenter chez elle. Aliocha n’était pas venu depuis quatre jours et, sitôt entré, il se rendit chez Lise, qui lui avait fait dire la veille de venir immédiatement la voir « pour une affaire très importante », ce qui l’intéressait pour certaines raisons. Mais tandis que la femme de chambre allait l’annoncer, Mme Khokhlakov, informée de son arrivée, le demanda « rien que pour une minute ». Aliocha jugea qu’il valait mieux satisfaire d’abord la maman, sinon elle l’enverrait chercher à chaque instant. Elle était étendue sur la couchette, habillée comme pour une fête, et semblait fort agitée. Elle accueillit Aliocha avec des cris d’enthousiasme.

« Il y a un siècle que je ne vous ai vu ! Une semaine entière, miséricorde ! Ah ! vous êtes venu il y a quatre jours, mercredi passé. Vous allez chez Lise, je suis sûre que vous vouliez marcher sur la pointe des pieds, pour que je n’entende pas. Cher Alexéi Fiodorovitch, si vous saviez comme elle m’inquiète ! Ceci est le principal, mais nous en parlerons ensuite. Je vous confie entièrement ma Lise. Après la mort du starets Zosime — paix à son âme ! — (elle se signa) — après lui, je vous considère comme un ascète, bien que vous portiez fort gentiment votre nouveau costume. Où avez-vous trouvé ici un pareil tailleur ? Mais nous en reparlerons plus tard ; ça n’a pas d’importance. Pardonnez-moi de vous appeler parfois Aliocha, je suis une vieille femme, tout m’est permis, — elle sourit coquettement — mais cela aussi viendra après. Surtout, que je n’oublie pas le principal. Je vous en prie, si je divague, rappelez-le moi. Depuis que Lise a repris sa promesse — sa promesse enfantine, Alexéi Fiodorovitch — de vous épouser, vous avez bien compris que ce n’était que le caprice d’une fillette malade, restée longtemps dans son fauteuil. Dieu soit loué, maintenant elle marche déjà. Ce nouveau médecin que Katia a fait venir de Moscou pour votre malheureux frère, que demain… Qu’arrivera-t-il demain ? Je meurs rien que d’y penser ! Surtout de curiosité… Bref, ce médecin est venu hier et a vu Lise… Je lui ai payé sa visite cinquante roubles. Mais il ne s’agit pas de ça. Voyez-vous, je m’embrouille. Je me dépêche sans savoir pourquoi. Je ne sais plus où j’en suis, tout est pour moi comme un écheveau emmêlé. J’ai peur de vous mettre en fuite en vous ennuyant, je n’ai vu que vous. Ah ! mon Dieu, je n’y pensais pas ; d’abord, du café ! Julie, Glaphyre, du café ! »

Aliocha s’empressa de remercier en disant qu’il venait de prendre le café.

« Chez qui ?

— Chez Agraféna Alexandrovna.

— Chez cette femme ! Ah ! c’est elle la cause de tout ; d’ailleurs, je ne sais pas, on la dit maintenant irréprochable, c’est un peu tard. Il eût mieux valu que ce fût plus tôt, quand il le fallait ; à quoi ça sert-il maintenant ? Taisez-vous, Alexéi Fiodorovitch, car j’ai tant de choses à dire que je ne dirai, je crois, rien du tout. Cet affreux procès… Je ne manquerai pas d’y aller, je me prépare, on me portera dans un fauteuil, je peux rester assise, et vous savez que je figure parmi les témoins. Comment ferai-je pour parler ? Je ne sais pas ce que je dirai. Il faut prêter serment, n’est-ce pas ?

— Oui, mais je ne pense pas que vous puissiez paraître.

— Je peux rester assise ; ah ! vous m’embrouillez ! Ce procès, cet acte sauvage, ces gens qui vont en Sibérie, ces autres qui se marient, et tout cela si vite, si vite, et finalement tout le monde vieillit et regarde vers la tombe. Après tout, tant pis, je suis fatiguée. Cette Katia, cette charmante personne[1], a déçu mon espoir ; maintenant elle va accompagner un de vos frères en Sibérie, l’autre la suivra et s’établira dans la ville voisine, et tous se feront souffrir mutuellement. Cela me fait perdre la tête, surtout cette publicité ; on en a parlé des milliers et des milliers de fois dans les journaux de Pétersbourg et de Moscou. Ah ! oui, imaginez-vous qu’on me mêle à cette histoire, on prétend que j’étais… disons une « bonne amie » de votre frère, car je ne veux pas prononcer un vilain mot !

— C’est impossible ! Où a-t-on écrit cela ?

— Je vais vous faire voir. Tenez, c’est dans un journal de Pétersbourg, que j’ai reçu hier, Sloukhi, « les Bruits ». Ces « Bruits » paraissent depuis quelques mois ; et comme j’aime beaucoup les bruits, je m’y suis abonnée, et me voici bien servie en fait de bruits. C’est ici, à cet endroit, tenez, lisez. »

Et elle tendit à Aliocha un journal qui se trouvait sous l’oreiller.

Elle n’était pas affectée, mais comme abattue, et, en effet, tout s’embrouillait peut-être dans sa tête. L’entrefilet était caractéristique et devait assurément l’impressionner ; mais, par bonheur, elle était alors incapable de se concentrer sur un point et pouvait dans un instant oublier même le journal et passer à autre chose. Quant au retentissement de cette triste affaire dans la Russie entière, Aliocha le connaissait depuis longtemps, et Dieu sait les nouvelles bizarres qu’il avait eu l’occasion de lire depuis deux mois, parmi d’autres véridiques, sur son frère, sur les Karamazov, et sur lui-même. On disait même dans un journal qu’effrayé par le crime de son frère, il s’était fait moine et reclus ; ailleurs, on démentait ce bruit en affirmant, au contraire, qu’en compagnie du starets Zosime, il avait fracturé la caisse du monastère et pris la fuite. L’entrefilet paru dans le journal Sloukhi était intitulé : « On nous écrit de Skotoprigonievsk[2] (hélas ! ainsi s’appelle notre petite ville, je l’ai caché longtemps) à propos du procès Karamazov. » Il était court et le nom de Mme Khokhlakov n’y figurait pas. On racontait seulement que le criminel qu’on s’apprêtait à juger avec une telle solennité, capitaine en retraite, d’allures insolentes, fainéant et partisan du servage, avait des intrigues amoureuses, influençait surtout « quelques dames à qui leur solitude pesait ». L’une d’elles, « une veuve qui s’ennuyait » et affectait la jeunesse, bien que mère d’une grande fille s’était amourachée de lui au point de lui offrir, deux heures avant le crime, trois mille roubles pour partir en sa compagnie aux mines d’or. Mais le scélérat avait mieux aimé tuer son père pour lui voler ces trois mille roubles, comptant sur l’impunité, que promener en Sibérie les charmes quadragénaires de la dame. Cette correspondance badine se terminait, comme il convient, par une noble indignation contre l’immoralité du parricide et du servage. Après avoir lu avec curiosité, Aliocha plia la feuille qu’il rendit à Mme Khokhlakov.

« Eh bien ! n’est-ce pas moi ? C’est moi, en effet, qui, une heure auparavant, lui ai conseillé les mines d’or, et tout à coup… « des charmes quadragénaires » ! Mais était-ce dans ce dessein ? Il l’a fait exprès. Que le Souverain Juge lui pardonne cette calomnie comme je la lui pardonne moi-même, mais c’est… savez-vous qui ? C’est votre ami Rakitine.

— Peut-être, fit Aliocha, bien que je n’aie rien entendu dire à ce sujet.

— C’est lui, sans aucun doute ! Car je l’ai chassé !… Vous connaissez donc cette histoire ?

— Je sais que vous l’avez prié de cesser ses visites à l’avenir, mais pour quelle raison au juste, je ne l’ai pas su… par vous tout au moins.

— Vous l’avez donc appris par lui ! Alors, il déblatère contre moi ?

— Oui ; il déblatère contre tout le monde, d’ailleurs. Mais lui non plus ne m’a pas dit pourquoi vous l’aviez congédié ! Du reste, je le rencontre fort rarement. Nous ne sommes pas amis.

— Eh bien, je vais tout vous raconter et, malgré tout, je me repens, parce qu’il y a un point sur lequel je suis peut-être coupable moi-même. Un point tout à fait insignifiant, d’ailleurs. Voyez, mon cher (Mme Khokhlakov prit un air enjoué, eut un sourire énigmatique), voyez-vous, je soupçonne… pardonnez-moi, je vous parle comme une mère… Oh ! non, non, au contraire, je m’adresse à vous comme à mon père… car la mère n’a rien à voir ici… Enfin, c’est égal, comme au starets Zosime en confession, et c’est tout à fait juste : je vous ai appelé tout à l’heure ascète… Eh bien, voilà, ce pauvre jeune homme, votre ami Rakitine (mon Dieu je ne puis me fâcher contre lui), bref, cet étourdi, figurez-vous qu’il s’avisa, je crois, de s’amouracher de moi. Je ne m’en aperçus que par la suite, mais au début, c’est-à-dire il y a un mois, il vint me voir plus souvent, presque tous les jours, car nous nous connaissions auparavant. Je ne me doutais de rien… et tout à coup, ce fut comme un trait de lumière. Vous savez qu’il y a deux mois j’ai commencé à recevoir ce gentil et modeste jeune homme, Piotr Ilitch Perkhotine, qui est fonctionnaire ici. Vous l’avez rencontré plus d’une fois. N’est-ce pas qu’il a du mérite, qu’il est toujours bien mis, et, en général, j’aime la jeunesse, Aliocha, quand elle a de la modestie, du talent, comme vous ; c’est presque un homme d’État, il parle fort bien, je le recommanderai à qui de droit. C’est un futur diplomate. Dans cette affreuse journée, il m’a presque sauvée de la mort en venant me trouver la nuit. Quant à votre ami Rakitine, il s’amène toujours avec ses gros souliers qu’il traîne sur le tapis… Bref, il se mit à faire des allusions ; une fois, en parlant, il me serra la main très fort. C’est depuis ce moment que j’ai mal au pied. Il avait déjà rencontré Piotr Ilitch chez moi, et le croiriez-vous, il le dénigrait sans cesse, s’acharnait contre lui je ne sais pourquoi. Je me contentais de les observer tous les deux, pour voir comment ils s’arrangeraient, tout en riant à part moi. Un jour que je me trouvais seule, assise ou plutôt déjà étendue, Mikhaïl Ivanovitch vint me voir et, imaginez-vous, m’apporta des vers fort courts, où il décrivait mon pied malade. Attendez, comment est-ce ?…

« Ce petit pied charmant
Est un peu souffrant »…

ou quelque chose comme ça, je ne puis me rappeler ces vers, je les ai là, je vous les montrerai plus tard ; ils sont ravissants, et il n’y est pas question de mon pied seulement ; ils sont moraux, avec une pointe délicieuse, que j’ai d’ailleurs oubliée, bref dignes de figurer dans un album. Naturellement, je le remerciai, il parut flatté. Je n’avais pas fini que Piotr Ilitch entra. Mikhaïl Ivanovitch devint sombre comme la nuit. Je voyais bien que Piotr Ilitch le gênait, car il voulait certainement dire quelque chose après les vers, je le pressentais, et l’autre entra juste à ce moment. Je montrai les vers à Piotr Ilitch sans lui nommer l’auteur. Mais je suis bien persuadée qu’il devina toute de suite, bien qu’il le nie jusqu’à présent. Piotr Ilitch éclata de rire, se mit à critiquer : de méchants vers, dit-il, écrits par un séminariste, et avec quelle témérité ! C’est alors que votre ami, au lieu d’en rire, devint furieux. Mon Dieu, je crus qu’ils allaient se battre : « C’est moi, dit-il, l’auteur. Je les ai écrits par plaisanterie, car je tiens pour ridicule de faire des vers… Seulement, les miens sont bons. On veut élever une statue à Pouchkine pour avoir chanté les pieds des femmes[3] ; mes vers à moi ont une teinte morale ; vous-même n’êtes qu’un réactionnaire réfractaire à l’humanité, au progrès, étranger au mouvement des idées, un rond-de-cuir, un preneur de pots-de-vin ! » Alors je me mis à crier, à les supplier. Piotr Ilitch, vous le savez, n’a pas froid aux yeux ; il prit une attitude fort digne, le regarda ironiquement et lui fit des excuses : « Je ne savais pas, dit-il ; sinon je me serais exprimé autrement, j’aurais loué vos vers… Les poètes sont une engeance irritable. » Bref, des railleries débitées du ton le plus sérieux. Lui-même m’a avoué ensuite qu’il raillait, moi je m’y étais laissé prendre. Je songeais alors, étendue comme maintenant : dois-je ou non chasser Mikhaïl Ivanovitch pour son intempérance de langage envers mon hôte ? Le croiriez-vous, j’étais là étendue, les yeux fermés, sans parvenir à me décider ; je me tourmentais, mon cœur battait : crierai-je ou ne crierai-je pas ? Une voix me disait : « crie », et l’autre : « ne crie pas ! » À peine eus-je entendu cette autre voix que je me mis à crier ; puis je m’évanouis. Naturellement ce fut une scène bruyante. Tout à coup, je me suis levée, et j’ai dit à Mikhaïl Ivanovitch : « Je regrette beaucoup, mais je ne veux plus vous voir chez moi. » Voilà comment je l’ai mis à la porte. Ah, Alexéi Fiodorovitch, je sais bien que j’ai mal agi ; je mentais, je n’étais nullement fâchée contre lui, mais soudain, il me sembla que ce serait très bien, cette scène… Seulement, le croiriez-vous, cette scène était pourtant naturelle, car je pleurais vraiment, et j’ai même pleuré quelques jours après encore, enfin je finis par tout oublier, une fois, après déjeuner. Il avait cessé ses visites depuis quinze jours ; je me demandais : « Est-il possible qu’il ne revienne plus ? » C’était hier, et voilà que dans la soirée on m’apporte ces « Bruits ». Je lus et demeurai bouche bée : de qui était-ce ? De lui ! sitôt rentré, il avait griffonné ça pour l’envoyer au journal, qui l’a publié. Aliocha, je bavarde à tort et à travers, mais c’est plus fort que moi !

— Il faut que j’arrive à temps chez mon frère, balbutia Aliocha.

— Précisément, précisément ! Ça me rappelle tout ! Dites-moi, qu’est-ce que l’obsession ?

— Quelle obsession ? demanda Aliocha surpris.

— L’obsession judiciaire. Une obsession qui fait tout pardonner. Quoi que vous ayez commis, on vous pardonne.

— À propos de quoi dites-vous cela ?

— Voici pourquoi ; cette Katia… Ah ! c’est une charmante créature, mais j’ignore de qui elle est éprise. Elle est venue l’autre jour, et je n’ai rien pu savoir. D’autant plus qu’elle se borne maintenant à des généralités, elle ne me parle que de ma santé, elle affecte même un certain ton, et je me suis dit : « Soit, que le bon Dieu te bénisse !… » Ah ! À propos de cette obsession, ce docteur est arrivé. Vous le savez sûrement, c’est vous qui l’avez fait venir, c’est-à-dire, pas vous, mais Katia. Toujours Katia ! Eh bien, voici : un individu est normal, mais tout à coup il a une obsession ; il est lucide, se rend compte de ses actes, cependant il subit l’obsession. Eh bien, c’est ce qui est arrivé sûrement à Dmitri Fiodorovitch. C’est une découverte et un bienfait de la justice nouvelle. Ce docteur est venu, il m’a questionnée sur le fameux soir, enfin, sur les mines d’or : « Comment était alors l’accusé ? » En état d’obsession, bien sûr ; il s’écriait : « De l’argent, de l’argent, donnez-moi trois mille roubles », puis soudain il est allé assassiner. « Je ne veux pas, disait-il, je ne veux pas tuer » ; pourtant il l’a fait. Aussi on lui pardonnera à cause de cette résistance, bien qu’il ait tué.

— Mais il n’a pas tué, interrompit un peu brusquement Aliocha, dont l’agitation et l’impatience grandissaient.

— Je sais, c’est le vieux Grigori qui a tué.

— Comment, Grigori ?

— Mais oui, c’est Grigori. Il est resté évanoui après avoir été frappé par Dmitri Fiodorovitch, puis il s’est levé et, voyant la porte ouverte, il est allé tuer Fiodor Pavlovitch.

— Mais pourquoi, pourquoi ?

— Sous l’empire d’une obsession. En revenant à lui, après avoir été frappé à la tête, l’obsession lui a fait commettre ce crime ; il prétend qu’il n’a pas tué, peut-être ne s’en souvient-il pas. Seulement, voyez-vous, mieux vaudrait que Dmitri Fiodorovitch eût tué. Oui, quoique je parle de Grigori, c’est sûrement Dmitri qui a fait le coup, et ça vaut mieux, beaucoup mieux. Ce n’est pas que j’approuve le meurtre d’un père par son fils ; les enfants, au contraire, doivent respecter les parents ; pourtant, mieux vaut que ce soit lui, car alors vous n’aurez pas à vous désoler, puisqu’il a tué inconsciemment, ou plutôt consciemment, mais sans savoir comment c’est arrivé. On doit l’acquitter ; ce sera humain, cela fera ressortir les bienfaits de la justice nouvelle. Je n’en savais rien, on dit que c’est déjà ancien ; dès que je l’appris hier, je fus si frappée que je voulais vous envoyer chercher. Si on l’acquitte, je l’inviterai aussitôt à dîner, je réunirai des connaissances et nous boirons à la santé des nouveaux juges. Je ne pense pas qu’il soit dangereux ; d’ailleurs il y aura du monde, on pourra toujours l’emmener s’il fait le méchant. Plus tard, il pourra être juge de paix ou quelque chose de ce genre, car les meilleurs juges sont ceux qui ont eu des malheurs. Surtout, qui n’a pas son obsession maintenant ? vous, moi, tout le monde, et combien d’exemples : un individu est en train de chanter une romance, tout à coup quelque chose lui déplaît, il prend un pistolet, vous tue le premier venu et on l’acquitte. Je l’ai lu récemment, tous les docteurs l’ont confirmé. Ils confirment tout, maintenant. Pensez donc, Lise a une obsession ! elle m’a fait pleurer hier et avant-hier : aujourd’hui, j’ai deviné que c’était une simple obsession. Oh ! Lise me fait beaucoup de peine ! Je crois qu’elle a perdu l’esprit. Pourquoi vous a-t-elle fait venir ? Ou bien êtes-vous venu de vous-même ?

— Elle m’a fait venir et je vais la trouver, déclara Aliocha en se levant d’un air résolu.

— Ah ! cher Alexéi Fiodorovitch, voilà peut-être l’essentiel, s’écria en pleurant Mme Khokhlakov. Dieu m’est témoin que je vous confie sincèrement Lise, et ça ne fait rien qu’elle vous ait appelé à mon insu. Quant à votre frère Ivan, excusez-moi, mais je ne puis lui confier si facilement ma fille, bien que je le considère toujours comme le plus chevaleresque des jeunes gens. Imaginez-vous qu’il est venu voir Lise et que je n’en savais rien.

— Comment ? Quand cela ? dit Aliocha stupéfait. Il ne s’était pas rassis.

— Je vais tout vous dire. C’est peut-être pour cela que je vous ai fait appeler, je ne m’en souviens plus. Ivan Fiodorovitch est venu me voir deux fois depuis son retour de Moscou : la première, pour me faire une visite en qualité de connaissance ; la seconde, récemment. Katia se trouvait chez moi, il entra en l’apprenant. Bien entendu, je ne prétendais pas à de fréquentes visites de sa part, connaissant ses tracas, vous comprenez, cette affaire et la mort terrible de votre papa[4] ; mais j’apprends tout à coup qu’il est venu de nouveau, il y a six jours, pas chez moi mais chez Lise, où il est resté cinq minutes. Je l’ai appris trois jours après par Glaphyre ; ça m’a frappée. J’appelle aussitôt Lise qui se met à rire : il pensait, dit-elle, que vous dormiez, il est venu me demander de vos nouvelles. C’est ça, bien sûr. Seulement Lise, Lise, mon Dieu, quelle peine elle me fait ! Figurez-vous qu’une nuit, c’était il y a quatre jours, après votre visite, elle a eu une crise de nerfs, des cris, des gémissements… Pourquoi n’ai-je jamais de crises de nerfs, moi ? Le lendemain, le surlendemain, nouvelle attaque, et, hier, cette obsession. Elle me crie tout à coup : « Je déteste Ivan Fiodorovitch, j’exige que vous ne le receviez plus, que vous lui interdisiez la maison ! » Je demeurai stupéfaite et lui répliquai : « Pour quelle raison congédier un jeune homme si méritant, si instruit, et de plus si malheureux », car toutes ces histoires, c’est plutôt un malheur qu’autre chose, n’est-ce pas ? Elle éclata de rire à mes paroles, d’une façon blessante. Je fus contente, pensant l’avoir divertie et que les crises cesseraient ; d’ailleurs, je voulais moi-même congédier Ivan Fiodorovitch pour ses étranges visites sans mon consentement et lui demander des explications. Ce matin, voilà qu’à son réveil, Lise s’est fâchée contre Julie et même qu’elle l’a frappée au visage. C’est monstrueux, n’est-ce pas ? Moi qui dis vous à mes femmes de chambre. Une heure après, elle embrassait Julie et lui baisait les pieds. Elle me fit dire qu’elle ne viendrait pas, qu’elle ne voulait plus venir chez moi dorénavant, et lorsque je me traînai chez elle, elle me couvrit de baisers en pleurant, puis me poussa dehors sans dire un mot, de sorte que je n’ai rien pu savoir. Maintenant, cher Alexéi Fiodorovitch, je mets tout mon espoir en vous ; ma destinée est sans doute entre vos mains. Je vous prie d’aller voir Lise, d’élucider tout cela, comme vous seul savez le faire, et de venir me raconter, à moi, la mère ; car, vous comprenez, je mourrai vraiment, si tout cela continue, ou je me sauverai de la maison. Je n’en puis plus ; j’ai de la patience, mais je peux la perdre et alors… alors ce sera terrible. Ah ! mon Dieu, enfin, Piotr Ilitch ! s’écria Mme Khokhlakov, radieuse, en voyant entrer Piotr Ilitch Perkhotine. Vous êtes bien en retard ! Eh bien, asseyez-vous, parlez, que dit cet avocat ? Où allez-vous, Alexéi Fiodorovitch ?

— Chez Lise.

— Ah ! oui. N’oubliez pas, je vous en supplie, ce que je vous ai demandé. Il s’agit de ma destinée !

— Certainement non, si toutefois c’est possible… car je suis tellement en retard, murmura Aliocha en se retirant.

— Non, venez sans faute, et pas « si c’est possible », sinon je mourrai ! » cria derrière lui Mme Khokhlakov.

Aliocha avait déjà disparu.

  1. En français dans le texte.
  2. La signification approximative de ce mot est : Marché aux bestiaux.
  3. C’est surtout dans le premier chapitre d’Eugène Oniéguine (1823) que Pouchkine a un peu trop chanté les jolis pieds féminins.
  4. En français dans le texte.