Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/XII/09

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 711-721).

IX

Psychologie à la vapeur. La troïka emportée. Péroraison.

Hippolyte Kirillovitch avait évidemment choisi la méthode d’exposition rigoureusement historique, affectionnée par tous les orateurs nerveux qui cherchent à dessein des cadres strictement délimités, afin de modérer leur fougue. Parvenu à ce point de son discours, il s’étendit sur le premier amant, « l’incontesté », et formula à ce sujet quelques idées intéressantes. Karamazov, férocement jaloux de tous, s’efface soudain et disparaît devant « l’ancien » et « l’incontesté ». Et c’est d’autant plus étrange qu’auparavant il n’avait presque pas fait attention au nouveau danger qui le menaçait dans la personne de ce rival inattendu. C’est qu’il se le représentait comme lointain, et un homme comme Karamazov ne vit jamais que dans le moment présent. Sans doute même le considérait-il comme une fiction. Mais ayant aussitôt compris, avec son cœur malade, que la dissimulation de cette femme et son récent mensonge provenaient peut-être du fait que ce nouveau rival, loin d’être un caprice et une fiction, représentait tout pour elle, tout son espoir dans la vie, ayant compris cela, il s’est résigné.

« Eh bien, messieurs les jurés, je ne puis passer sous silence ce trait inopiné chez l’accusé, à qui sont subitement apparus la soif de la vérité, le besoin impérieux de respecter cette femme, de reconnaître les droits de son cœur, et cela au moment où, pour elle, il venait de teindre ses mains dans le sang de son père ! Il est vrai que le sang versé criait déjà vengeance, car ayant perdu son âme, brisé sa vie terrestre, il devait malgré lui se demander à ce moment : « Que suis-je, que puis-je être maintenant pour elle, pour cette créature chérie plus que tout au monde, en comparaison de ce premier amant « incontesté », de celui qui, repentant, revient à cette femme séduite jadis par lui, avec un nouvel amour, avec des propositions loyales, et la promesse d’une vie régénérée et désormais heureuse ? » Mais lui, le malheureux, que peut-il lui offrir maintenant ? Karamazov comprit tout cela et que son crime lui barrait la route, qu’il n’était qu’un criminel voué au châtiment, indigne de vivre ! Cette idée l’accabla, l’anéantit. Aussitôt, il s’arrêta à un plan insensé qui, étant donné son caractère, devait lui paraître la seule issue à sa terrible situation : le suicide. Il court dégager ses pistolets, chez Mr Perkhotine, et, chemin faisant, sort de sa poche l’argent pour lequel il vient de souiller ses mains du sang de son père. Oh ! maintenant plus que jamais il a besoin d’argent ; Karamazov va mourir, Karamazov se tue, on s’en souviendra ! Ce n’est pas pour rien que nous sommes poète, ce n’est pas pour rien que nous avons brûlé notre vie comme une chandelle par les deux bouts. La rejoindre, et, là-bas, une fête à tout casser, une fête comme on n’en a jamais vu, pour qu’on se le rappelle et qu’on en parle longtemps. Au milieu des cris sauvages, des folles chansons et des danses des tziganes, nous lèverons notre verre pour féliciter de son nouveau bonheur la dame de nos pensées, puis là, devant elle, à ses pieds, nous nous brûlerons la cervelle, pour racheter nos fautes. Elle se souviendra de Mitia Karamazov, elle verra comme il l’aimait, elle plaindra Mitia ! Nous sommes ici en pleine exaltation romanesque, nous retrouvons la fougue sauvage et la sensualité des Karamazov, mais il y a quelque chose d’autre, messieurs les jurés, qui crie dans l’âme, frappe l’esprit sans cesse et empoisonne le cœur jusqu’ à la mort ; ce quelque chose, c’est la conscience, messieurs les jurés, c’est son jugement, c’est le remords. Mais le pistolet concilie tout, c’est l’unique issue ; quant à l’au-delà, j’ignore si Karamazov a pensé alors à ce qu’il y aurait là-bas, et s’il en est capable, comme Hamlet. Non, messieurs les jurés, ailleurs, on a Hamlet, nous n’avons encore que des Karamazov ! »

Ici Hippolyte Kirillovitch fit un tableau détaillé des faits et gestes de Mitia, décrivit les scènes chez Perkhotine, dans la boutique, avec les voituriers. Il cita une foule de propos confirmés par des témoins, et le tableau s’imposait à la conviction des auditeurs ; l’ensemble des faits était particulièrement frappant. La culpabilité de cet être désorienté, insoucieux de sa sécurité, sautait aux yeux. « À quoi bon la prudence ? poursuivit Hippolyte Kirillovitch ; deux ou trois fois il a failli avouer et fait des allusions (suivaient les dépositions des témoins). Il a même crié au voiturier sur la route : « Sais-tu que tu mènes un assassin ? » Mais il ne pouvait tout dire ; il lui fallait d’abord arriver au village de Mokroïé et là achever son poème. Or, qu’est-ce qui attendait le malheureux ? Le fait est qu’à Mokroïé, il s’aperçoit bientôt que son rival « incontesté » n’est pas irrésistible et que ses félicitations arrivent mal à propos. Mais vous connaissez déjà les faits, messieurs les jurés. Le triomphe de Karamazov sur son rival fut complet ; alors commence pour lui une crise terrible, la plus terrible de toutes celles qu’il a traversées. On peut croire, messieurs les jurés, que la nature outragée exerce un châtiment plus rigoureux que celui de la justice humaine ! En outre, les peines que celle-ci inflige apportent un adoucissement à l’expiation de la nature, elles sont même parfois nécessaires à l’âme du criminel pour la sauver du désespoir, car je ne puis me figurer l’horreur et la souffrance de Karamazov en apprenant qu’elle l’aimait, qu’elle repoussait pour lui l’ancien amant, le conviait, lui, Mitia, à une vie régénérée, lui promettait le bonheur, et cela quand tout était fini pour lui, quand rien n’était plus possible ! À propos, voici, en passant, une remarque fort importante pour expliquer la véritable situation de l’accusé à ce moment : cette femme, objet de son amour, est demeurée pour lui jusqu’au bout, jusqu’à l’arrestation, une créature inaccessible, bien que passionnément désirée. Mais pourquoi ne s’est-il pas suicidé alors, pourquoi a-t-il renoncé à ce dessein et oublié jusqu’à son pistolet ? Cette soif passionnée d’amour et l’espoir de l’étancher aussitôt l’ont retenu. Dans l’ivresse de la fête, il s’est comme rivé à sa bien-aimée, qui fait bombance avec lui, plus séduisante que jamais : il ne la quitte pas, et, plein d’admiration, s’efface devant elle. Cette ardeur a même pu étouffer pour un instant la crainte de l’arrestation et le remords. Oh ! pour un instant seulement ! Je me représente l’état d’âme du criminel comme assujetti à trois éléments qui le dominaient tout à fait. D’abord, l’ivresse, les fumées de l’alcool, le brouhaha de la danse et les chants, et elle, le teint coloré par les libations, chantant et dansant, qui lui souriait, ivre aussi. Ensuite, la pensée réconfortante que le dénouement fatal est encore éloigné, qu’on ne viendra l’arrêter que le lendemain matin. Quelques heures de répit, c’est beaucoup, on peut imaginer bien des choses durant ce temps. Je suppose qu’il aura éprouvé une sensation analogue à celle du criminel qu’on mène à la potence ; il faut encore parcourir une longue rue, au pas, devant des milliers de spectateurs ; puis on tourne dans une autre rue, au bout de laquelle seulement se trouve la place fatale. Au début du trajet, le condamné, sur la charrette ignominieuse, doit se figurer qu’il a encore longtemps à vivre. Mais les maisons se succèdent, la charrette avance, peu importe, il y a encore loin jusqu’au tournant de la seconde rue. Il regarde bravement à droite et à gauche ces milliers de curieux indifférents qui le dévisagent, et il lui semble toujours être un homme comme eux. Et voici qu’on tourne dans la seconde rue, mais tant pis, il reste un bon bout de chemin. Tout en voyant défiler les maisons, le condamné se dit qu’il y en a encore beaucoup. Et ainsi de suite jusqu’à la place de l’exécution. Voilà, j’imagine, ce qu’a éprouvé Karamazov. « Ils n’ont pas encore découvert le crime, pense-t-il ; on peut chercher quelque chose, j’aurai le temps de combiner un plan de défense, de me préparer à la résistance ; mais pour le moment vive la joie ! Elle est si ravissante ! » Il est troublé et inquiet, pourtant il réussit à prélever la moitié des trois mille roubles pris sous l’oreiller de son père. Étant déjà venu à Mokroïé pour y faire la fête, il connaît cette vieille maison de bois, avec ses recoins et ses galeries. Je suppose qu’une partie de l’argent y a été dissimulée alors, peu de temps avant l’arrestation, dans une fente ou fissure, sous une lame de parquet, dans un coin. Sous le toit. Pourquoi ? dira-t-on. Une catastrophe est imminente, sans doute nous n’avons pas encore songé à l’affronter, le temps fait défaut, les tempes nous battent, elle nous attire comme un aimant, mais on a toujours besoin d’argent. Partout on est quelqu’un avec de l’argent. Une telle prévoyance, en un pareil moment, vous semblera peut-être étrange. Mais lui-même affirme avoir, un mois auparavant, dans un moment aussi critique, mis de côté et cousu dans un sachet la moitié de trois mille roubles ; et, bien que ce soit assurément une invention, comme nous allons le prouver, cette idée est familière à Karamazov, il l’a méditée. De plus, lorsqu’il affirmait ensuite au juge d’instruction avoir distrait quinze cents roubles dans un sachet (lequel n’a jamais existé), il l’a peut-être imaginé sur-le-champ, précisément parce que, deux heures auparavant, il avait distrait et caché la moitié de la somme, quelque part, à Mokroïé, à tout hasard, jusqu’au matin, pour ne pas la garder sur lui, d’après une inspiration subite. Souvenez-vous, messieurs les jurés, que Karamazov peut contempler à la fois deux abîmes. Nos recherches dans cette maison ont été vaines ; peut-être l’argent y est-il encore, peut-être a-t-il disparu le lendemain et se trouve-t-il maintenant en possession de l’accusé. En tout cas, on l’a arrêté à côté de sa maîtresse, à genoux devant elle ; elle était couchée, il lui tendait les bras, oubliant tout le reste, au point qu’il n’entendit pas approcher ceux qui venaient l’arrêter. Il n’eut pas le temps de préparer une réponse et fut pris au dépourvu.

« Et maintenant le voilà devant ses juges, devant ceux qui vont décider de son sort. Messieurs les jurés, il y a, dans l’exercice de nos fonctions, des moments où nous-mêmes nous avons presque peur de l’humanité ! C’est lorsqu’on contemple la terreur bestiale du criminel qui se voit perdu, mais veut lutter encore. C’est lorsque l’instinct de la conservation s’éveille en lui tout à coup, qu’il fixe sur vous un regard pénétrant, plein d’anxiété et de souffrance, qu’il scrute votre visage, vos pensées, se demande de quel côté viendra l’attaque, imagine, en un instant, dans son esprit troublé, mille plans, mais craint de parler, craint de se trahir ! Ces moments humiliants pour l’âme humaine, ce calvaire, cette avidité bestiale de salut sont affreux, ils font frissonner parfois le juge lui-même et excitent sa compassion. Et nous avons assisté à ce spectacle. D’abord ahuri, il laissa échapper dans son effroi quelques mots des plus compromettants : « Le sang ! J’ai mérité mon sort ! » Mais aussitôt, il se retient. Il ne sait encore que dire, que répondre, et ne peut opposer qu’une vaine dénégation : « Je suis innocent de la mort de mon père ! » Voilà le premier retranchement, derrière lequel on essaiera de construire d’autres travaux de défense. Sans attendre nos questions, il tâche d’expliquer ses premières exclamations compromettantes en disant qu’il s’estime coupable seulement de la mort du vieux domestique Grigori : « Je suis coupable de ce sang, mais qui a tué mon père, messieurs, qui a pu le tuer, si ce n’est pas moi ? » Entendez-vous, il nous le demande, à nous qui sommes venus lui poser cette question ! Comprenez-vous ce mot anticipé : « si ce n’est pas moi », cette finasserie, cette naïveté, cette impatience bien digne d’un Karamazov ? Ce n’est pas moi qui ai tué, n’en croyez rien. « J’ai voulu tuer, messieurs, s’empresse-t-il d’avouer, mais je suis innocent, ce n’est pas moi ! » Il convient qu’il a voulu tuer : « Voyez comme je suis sincère, aussi hâtez-vous de croire à mon innocence. » Oh ! dans ces cas-là, le criminel se montre parfois d’une étourderie, d’une crédulité incroyables. Comme par hasard, l’instruction lui pose la question la plus naïve : « Ne serait-ce pas Smerdiakov l’assassin ? » Il arriva ce que nous attendions ; il se fâcha d’avoir été devancé, pris à l’improviste, sans qu’on lui laisse le temps de choisir le moment le plus favorable pour mettre en avant Smerdiakov. Son naturel l’emporte aussitôt à l’extrême, il nous affirme énergiquement que Smerdiakov est incapable d’assassiner. Mais ne le croyez pas, ce n’est qu’une ruse, il ne renonce nullement à charger Smerdiakov : au contraire, il le mettra encore en cause, puisqu’il n’a personne d’autre, mais plus tard, car pour l’instant l’affaire est gâtée. Ce ne sera peut-être que demain, ou même dans plusieurs jours : « Vous voyez, j’étais le premier à nier que ce fût Smerdiakov, vous vous en souvenez, mais maintenant, j’en suis convaincu, ce ne peut être que lui ! » Pour l’instant, il nous oppose des dénégations véhémentes, l’impatience et la colère lui suggèrent l’explication la plus invraisemblable ; il a regardé son père par la fenêtre et s’est éloigné respectueusement. Il ignorait encore la portée de la déposition de Grigori. Nous procédons à l’examen détaillé de ses vêtements. Cette opération l’exaspère, mais il reprend courage : on n’a retrouvé que quinze cents roubles sur trois mille. C’est alors, dans ces minutes d’irritation contenue, que l’idée du sachet lui vient pour la première fois à l’esprit. Assurément, lui-même sent toute l’invraisemblance de ce conte et se donne du mal pour le rendre plus plausible, pour inventer un roman conforme à la vérité. En pareil cas, l’instruction ne doit pas donner au criminel le temps de se reconnaître mais procéder par attaque brusquée, afin qu’il révèle ses pensées intimes dans leur ingénuité et leur contradiction. On ne peut obliger un criminel à parler qu’en lui communiquant à l’improviste, comme par hasard, un fait nouveau, une circonstance d’une extrême importance, demeurée jusqu’alors pour lui imprévue et inaperçue. Nous tenions tout prêt un fait semblable ; c’est le témoignage du domestique Grigori, au sujet de la porte ouverte par où est sorti l’accusé. Il l’avait tout à fait oubliée et ne supposait pas que Grigori pût la remarquer. L’effet fut colossal. Karamazov se dresse en criant : « C’est Smerdiakov qui a tué, c’est lui ! » livrant ainsi sa pensée intime sous la forme la plus invraisemblable, car Smerdiakov ne pouvait assassiner qu’après que Karamazov avait terrassé Grigori et s’était enfui. En apprenant que Grigori avait vu la porte ouverte avant de tomber, et entendu, lorsqu’il se leva, Smerdiakov geindre derrière la séparation, il demeura atterré. Mon collaborateur, l’honorable et spirituel Nicolas Parthénovitch, me raconta ensuite qu’à ce moment il s’était senti ému jusqu’aux larmes. Alors, pour se tirer d’affaire, l’accusé se hâte de nous conter l’histoire de ce fameux sachet. Messieurs les jurés, je vous ai déjà expliqué pourquoi je tiens cette histoire pour une absurdité, bien plus, pour l’invention la plus extravagante qu’on puisse imaginer dans le cas qui nous occupe. Même en pariant à qui ferait le conte le plus invraisemblable, on n’aurait rien trouvé d’aussi stupide. Ici, on peut confondre le narrateur triomphant avec les détails, ces détails dont la réalité est toujours si riche et que ces infortunés conteurs involontaires dédaignent toujours, parce qu’ils les croient inutiles et insignifiants. Il s’agit bien de cela, leur esprit médite un plan grandiose, et on ose leur objecter des bagatelles ! Or, c’est là le défaut de la cuirasse. On demande à l’accusé : « Où avez-vous pris l’étoffe pour votre sachet, qui vous l’a cousu ? — Je l’ai cousu moi-même. — Mais d’où vient la toile ? » L’accusé s’offense déjà, il considère ceci comme un détail presque blessant pour lui, et le croiriez-vous il est de bonne foi ! Ils sont tous pareils. « Je l’ai taillée dans ma chemise. — C’est parfait. Ainsi, nous trouverons demain dans votre linge cette chemise avec un morceau déchiré. » Vous pensez bien, messieurs les jurés, que si nous avions trouvé cette chemise (et comment ne pas la trouver dans sa malle ou sa commode, s’il a dit vrai), cela constituerait déjà un fait tangible en faveur de l’exactitude de ses déclarations ! Mais il ne s’en rend pas compte. « Je ne me souviens pas, il se peut que je l’aie taillée dans un bonnet de ma logeuse. — Quel bonnet ? — Je l’ai pris chez elle, il traînait, une vieillerie en calicot. — Et vous en êtes bien sûr ? — Non, pas bien sûr… » Et de nouveau il se fâche : pourtant, comment ne pas se rappeler pareil détail ? Il est précisément de ceux dont on se souvient même aux moments les plus terribles, même lorsqu’on vous mène au supplice. Le condamné oubliera tout, mais un toit vert aperçu en route ou un choucas sur une croix lui reviendront à la mémoire. En cousant son amulette, il se cachait des gens de la maison, il devrait se rappeler cette peur humiliante d’être surpris, l’aiguille à la main, et comment, à la première alerte, il courut derrière la séparation (il y en a une dans sa chambre)… Mais, messieurs les jurés, pourquoi vous communiquer tous ces détails ? s’exclama Hippolyte Kirillovitch. C’est parce que l’accusé maintient obstinément jusqu’à aujourd’hui cette version absurde ! Durant ces deux mois, depuis cette nuit fatale, il n’a rien expliqué ni ajouté un fait probant à ses précédentes déclarations fantastiques. Ce sont là des bagatelles, dit-il, et vous devez croire à ma parole d’honneur ! Oh ! nous serions heureux de croire, nous le désirons ardemment, fût-ce même sur l’honneur ! Sommes-nous des chacals, altérés de sang humain ? Indiquez-nous un seul fait en faveur de l’accusé, et nous nous réjouirons, mais un fait tangible, réel, et non les déductions de son frère, fondées sur l’expression de son visage, ou l’hypothèse qu’en se frappant la poitrine dans l’obscurité il devait nécessairement désigner le sachet. Nous nous réjouirons de ce fait nouveau, nous serons les premiers à abandonner l’accusation. Maintenant, la justice réclame, et nous accusons, sans rien retrancher à nos conclusions. »

Puis, Hippolyte Kirillovitch en vint à la péroraison. Il avait la fièvre ; d’une voix vibrante il évoqua le sang versé, le père tué par son fils « dans la vile intention de le voler ». Il insista sur la concordance tragique et flagrante des faits.

« Et quoi que puisse vous dire le défenseur célèbre de l’accusé, malgré l’éloquence pathétique qui fera appel à votre sensibilité, n’oubliez pas que vous êtes dans le sanctuaire de la justice. Souvenez-vous que vous êtes les défenseurs du droit, le rempart de notre sainte Russie, des principes, de la famille, de tout ce qui lui est sacré. Oui, vous représentez la Russie en ce moment, et ce n’est pas seulement dans cette enceinte que retentira votre verdict ; toute la Russie vous écoute, vous ses soutiens et ses juges, et sera réconfortée ou consternée par la sentence que vous allez rendre. Ne trompez pas son attente, notre fatale troïka court à toute bride, peut-être à l’abîme. Depuis longtemps, beaucoup de Russes lèvent les bras, voudraient arrêter cette course insensée. Et si les autres peuples s’écartent encore de la troïka emportée, ce n’est peut-être pas par respect, comme s’imaginait le poète ; c’est peut-être par horreur, par dégoût, notez-le bien. Encore est-ce heureux qu’ils s’écartent ; ils pourraient bien dresser un mur solide devant ce fantôme et mettre eux-mêmes un frein au déchaînement de notre licence, pour se préserver, eux et la civilisation. Ces voix d’alarme commencent à retentir en Europe, nous les avons déjà entendues. Gardez-vous de les tenter, d’alimenter leur haine croissante par un verdict qui absoudrait le parricide ! »

Bref, Hippolyte Kirillovitch, qui s’était emballé, termina d’une façon pathétique et produisit un grand effet. Il se hâta de sortir et faillit s’évanouir dans la pièce voisine. Le public n’applaudit pas, mais les gens sérieux étaient satisfaits. Les dames le furent moins ; pourtant son éloquence leur plut aussi, d’autant plus qu’elles n’en redoutaient pas les conséquences et comptaient beaucoup sur Fétioukovitch : « Il va enfin prendre la parole et, pour sûr, triompher ! » Mitia attirait les regards ; durant le réquisitoire, il était resté silencieux, les dents serrées, les yeux baissés. De temps à autre, il relevait la tête et prêtait l’oreille, surtout lorsqu’il fut question de Grouchegnka. Quand le procureur cita l’opinion de Rakitine sur elle, Mitia eut un sourire dédaigneux et proféra assez distinctement : « Bernards ! » Lorsque Hippolyte Kirillovitch raconta comment il l’avait harcelé lors de l’interrogatoire à Mokroïé, Mitia leva la tête, écouta avec une intense curiosité. À un moment donné, il parut vouloir se lever, crier quelque chose, mais se contint et se contenta de hausser dédaigneusement les épaules. Les exploits du procureur à Mokroïé défrayèrent par la suite les conversations, et l’on se moqua d’Hippolyte Kirillovitch : « Il n’a pu s’empêcher de se mettre en valeur. » L’audience fut suspendue pour un quart d’heure, vingt minutes. J’ai noté certains propos tenus parmi le public :

« Un discours sérieux ! déclara, en fronçant les sourcils, un monsieur dans un groupe.

— Un peu trop de psychologie, dit une autre voix.

— Mais tout cela est rigoureusement vrai.

— Oui, il est passé maître.

— Il a dressé le bilan.

— Nous aussi, nous avons eu notre compte, ajouta une troisième voix ; au début, vous vous rappelez, quand il a dit que nous ressemblions tous à Fiodor Pavlovitch.

— Et à la fin aussi. Mais il a menti.

— Il s’est un peu emballé !

— C’est injuste.

— Mais non, c’est adroit. Il a attendu longtemps son heure, il a parlé enfin, hé ! hé !

— Que va dire le défenseur ? »

Dans un autre groupe :

« Il a eu tort de s’attaquer à l’avocat : « faisant appel à la sensibilité », vous souvenez-vous ?

— Oui, il a fait une gaffe.

— Il est allé trop loin.

— Un nerveux, n’est-ce pas !…

— Nous sommes là, à rire, mais comment se sent l’accusé ?

— Oui, comment se sent Mitia ?

— Que va dire le défenseur ? »

Dans un troisième groupe :

« Qui est cette dame obèse, avec une lorgnette, assise tout au bout ?

— C’est la femme divorcée d’un général, je la connais.

— C’est pour ça qu’elle a une lorgnette.

— Un vieux trumeau.

— Mais non, elle a du chien.

— Deux places plus loin il y a une petite blonde, celle-ci est mieux.

— On a adroitement procédé à Mokroïé, hé !

— Assurément. Il est revenu là-dessus. Comme s’il n’en avait pas assez parlé en société !

— Il n’a pas pu se retenir. L’amour-propre, n’est-ce pas ?

— Un méconnu, hé ! hé !

— Et susceptible. Beaucoup de rhétorique, de grandes phrases.

— Oui, et remarquez qu’il veut faire peur. Vous vous rappelez la troïka ? « Ailleurs on a Hamlet, et nous n’avons encore que des Karamazov ! » Ce n’est pas mal.

— C’est une avance aux libéraux. Il a peur.

— Il a peur aussi de l’avocat.

— Oui, que va dire M. Fétioukovitch ?

— Quoi qu’on dise, il n’aura pas raison de nos moujiks.

— Vous croyez ? »

Dans un quatrième groupe :

« La tirade sur la troïka était bien envoyée.

— Et il a eu raison de dire que les peuples n’attendraient pas.

— Comment ça ?

— La semaine dernière, un membre du Parlement anglais a interpellé le ministère, au sujet des nihilistes. « Ne serait-il pas temps, a-t-il demandé, de nous occuper de cette nation barbare, pour nous instruire ? » C’est à lui qu’Hippolyte à fait allusion, je le sais. Il en a parlé la semaine dernière. — Ils n’ont pas le bras assez long.

— Pourquoi pas assez long ?

— Nous n’avons qu’à fermer Cronstadt et à ne pas leur donner de blé. Où le prendront-ils ?

— Il y en a maintenant en Amérique.

— Jamais de la vie. »

Mais la sonnette se fit entendre, chacun se précipita à sa place. Fétioukovitch prit la parole.