Les Frères Kip/Première partie/Chapitre X

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Hetzel (p. 212-231).


X

en remontant vers le nord.


Lorsque les dernières ombres de la nuit se furent dissipées, tous les regards se portèrent autour du brick. Le James-Cook occupait encore la même place que la veille, à trois milles dans l’est d’Entrecasteaux, comme s’il fût resté sur son ancre. Aucun courant ne se faisait sentir, aucun souffle ne ridait la surface de la mer, à peine soulevée par une molle et longue houle qui ne le déplaçait pas.

Point de pirogue en vue, seulement les débris de celle que le projectile avait fracassée, qui flottaient çà et là. Quant à ceux qui la montaient, ou ils avaient pu être recueillis à bord des autres embarcations, ou l’abîme s’était refermé sur eux.

M. Gibson promena sa longue-vue sur le littoral de l’île, puis à travers le semis des récifs de coraux qui entourent la pointe méridionale. Des milliers d’oiseaux volaient au-dessus à grands coups d’aile. On n’aperçut ni un canot, ni un homme. Personne ne mit en doute que les indigènes n’eussent regagné au delà du détroit quelque village riverain de la Nouvelle-Guinée.

Néanmoins, il importait de fuir ces parages dès que le départ serait possible. À certains indices, M. Gibson reconnut que la brise ne tarderait pas à reprendre.

Ce fut aussi l’opinion de Karl Kip, lorsque le soleil se leva au milieu des vapeurs empourprées de l’horizon. La mer « sentait quelque chose » en cette direction, et un léger clapotis se laissait déjà entendre.

« Je serais surpris, dit le capitaine, si nous n’avions pas bon vent dans une heure ou deux…

— Et s’il tient pendant seulement quatre jours, affirma M. Hawkins, nous arriverons à destination.

— En effet, répondit M. Gibson, c’est à peine si trois cents milles nous séparent de la Nouvelle-Irlande. »

À supposer qu’il en fût ainsi, que le calme prît fin dans la matinée, la navigation du James-Cook serait assurément favorisée. Il se trouverait alors en pleine zone des alizés du sud-est, qui règnent de mai à novembre et auxquels succède la mousson pendant les autres mois de l’année.

M. Gibson était donc prêt à hisser ses hautes voiles dès que la brise les pourrait remplir. Ce ne serait pas trop tôt s’éloigner de cette dangereuse région de la Papouasie et de la Louisiade. Appuyé d’un bon vent, tout dessus et grand largue, ce n’étaient pas les pirogues à pagaies ou à balancier qui parviendraient à rejoindre le James-Cook, si les indigènes prétendaient renouveler leur attaque.

Du reste, ils ne reparurent pas. Aussi les armes, fusils et revolvers, furent-elles rentrées dans le rouf. On retira la petite pièce du sabord d’avant. Le brick n’aurait plus à se tenir sur la défensive.

Et, à ce propos, M. Gibson fit allusion à la balle maladroite qui l’avait effleuré la veille, au moment où Karl Kip repoussait le capitan et le précipitait à la mer.

« Comment !… s’écria M. Hawkins, très étonné, tu as failli…

— Être atteint… mon ami, et il ne s’en est pas fallu d’un demi-pouce que je n’eusse la tête traversée.

— Nous l’ignorions, déclara Pieter Kip. Mais êtes-vous sûr que ce soit un coup de feu ?… N’est-ce pas plutôt une javeline ou une zagaie que vous aurait lancée un de ces sauvages ?…

— Non, répondit Nat Gibson. Voici le chapeau de mon père, et vous voyez qu’il a été percé d’une balle. »

Il n’y eut aucun doute après l’examen du chapeau. En somme, il n’était pas surprenant que, pendant la lutte, au milieu de cette profonde obscurité, un des revolvers eût été mal dirigé, et l’on n’y pensa plus.

Vers sept heures et demie, la brise avait acquis assez de force et de régularité pour que le brick pût se mettre en route avec cap au nord-ouest. Perroquets et cacatois, bonnettes et voiles d’étai, qui portent bien sous l’allure du largue, furent hissées. Puis, l’appareillage terminé, le James-Cook reprit sa navigation interrompue depuis une vingtaine d’heures.

Avant midi, l’extrémité septentrionale de l’île d’Entrecasteaux était doublée. Au delà apparut une dernière fois la grande terre, où se profilait l’arête capricieuse des hautes montagnes qui dominent la côte orientale de la Nouvelle-Guinée.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la mer était déserte. Toute crainte d’une seconde agression devait disparaître. Du côté de l’est se développait l’immense plaine liquide, limitée au périmètre de la mer et du ciel.

Cependant, à défaut des naturels dont il n’y avait plus à se défier, il fallait compter avec les brusques coups de vent qui désolent cette portion du Pacifique resserrée entre la Papouasie, les îles Salomon et les archipels du nord. Ils ne durent pas, d’ailleurs, et ne sont redoutables que pour le capitaine négligent ou inexpérimenté, qu’ils surprennent. On les appelle des « grains noirs ». Un navire qui n’est pas sur ses gardes risque de chavirer sous voiles.

Pendant cette journée et la nuit qui suivit, il n’y eut point à parer un de ces grains. La direction du vent ne se modifia. aucunement. Lorsque le James-Cook eut laissé sur bâbord l’île Monyon, aride et inhabitée, qui se dresse au milieu de son anneau coralligène, il rencontra une mer moins encombrée de bancs madréporiques et put maintenir sa vitesse à une moyenne de dix milles.

Dans ces conditions, on comprendra que l’occasion toujours attendue de Flig Balt, de Vin Mod et des autres ne se fût pas offerte. M. Gibson, son fils, l’armateur, les frères Kip, ne passaient point les nuits dans leurs cabines, ni les matelots Hobbes, Wickley, Burnes et Jim le mousse, dans le poste. Donc, impossibilité de se débarrasser du capitaine… par accident, puisqu’il n’était jamais seul.

Bien que l’on fût à l’époque de l’année où le grand cabotage peut s’effectuer avec quelque sécurité à travers les mers mélanésiennes, le brick ne rencontrait aucun navire sur sa route. Cela tenait à ce que les comptoirs ne sont pas encore assez nombreux, assez importants dans ces archipels situés entre l’Équateur et la côte septentrionale de la Papouasie. Ils ne donnent point lieu à ce trafic constant que l’avenir développera sans doute. M. Gibson, arrivé au Port-Praslin, n’y trouverait probablement aucun autre bâtiment et il en repartirait sans avoir pris langue avec des voiliers anglais ou allemands.

Voici, d’ailleurs, comment les archipels sont distribués au double point de vue politique et géographique.

Depuis nombre d’années, suivant son habitude, l’Angleterre, plus ou moins légalement, étendait son protectorat sur ces îles, voisines de la Nouvelle-Guinée, lorsque, en 1884, une convention intervint entre l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Par suite de cette convention, toutes les îles qui occupaient les parages au nord-est de la Papouasie, jusqu’au cent quarante et unième degré de longitude à l’est du méridien de Greenwich, furent déclarées possession germanique.

C’était une population évaluée à cent mille âmes, qui accroissait le domaine colonial de l’Allemagne, dont le souci allait être d’y attirer des émigrants.

Or il convient de provoquer plus spécialement l’attention du lecteur sur le groupe principal, en ce qui concerne ce récit.

Les deux îles les plus importantes de ce groupe sont Tombara ou Nouvelle-Irlande, et Birara ou Nouvelle-Bretagne. Elles affectent toutes deux la forme d’une étroite courbure. La première est séparée de la Nouvelle-Guinée par le détroit de Dampier. Le canal Saint-Georges se dessine entre la pointe sud et la pointe nord-est de la seconde, au milieu de nombreux récifs coralligènes.

Les cartes indiquent ensuite, mais de moindre étendue, l’île Neu-Hanover, l’île York, et quelques autres, habitées ou désertes, d’une contenance totale de quinze cent quatre-vingts kilomètres carrés.

Qu’on ne s’étonne pas si, après le traité de partage des deux puissances, aux dénominations anglaises ou mélanésiennes furent substituées des dénominations allemandes : ainsi Tombara ou Nouvelle-Irlande est devenue Neu-Mecklenburg ; Birara ou Nouvelle-Bretagne est devenue Neu-Pommern ou Nouvelle-Poméranie ; York est devenue Neu-Leminburg. Seul Neu-Hanover a gardé son nom, et pour cause, puisqu’il était déjà germanisé.

Restait à baptiser l’ensemble de ces îles qui constitue une possession assez importante en cette partie du Pacifique. Actuellement, ce groupe figure sur les cartes sous le nom d’archipel Bismarck.

Lorsque Pieter Kip demanda à M. Hawkins dans quelles circonstances et dans quelles conditions il se trouvait en rapport commercial avec cet archipel, et plus spécialement avec la Nouvelle-Irlande :

« J’étais, répondit l’armateur, le correspondant d’une maison de Wellington en Nouvelle-Zélande, qui faisait des affaires avec Tombara.

— Avant le traité de partage, monsieur Hawkins ?

— Une dizaine d’années avant, monsieur Kip ; et, lorsque cette maison a liquidé, j’ai pris la suite des ses affaires. Puis, après la convention de 1884 entre l’Angleterre et l’Allemagne, je suis entré en relation avec les nouveaux comptoirs fondés par les colons allemands. C’est même le James-Cook qui fut plus particulièrement affecté à ces voyages, dont les bénéfices tendent à s’accroître.

— Est-ce que le commerce a gagné plus d’extension depuis le traité ?…

— Assurément, monsieur Kip, et je crois qu’il se développera encore… La race teutonne émigre volontiers dans l’espoir de faire fortune.

— Et qu’exporte surtout l’archipel ?…

— De la nacre, qui est abondante, et, comme on trouve en quantité sur ces îles les plus beaux cocotiers du monde, ainsi que vous pourrez en juger, elles fournissent des cargaisons de ce coprah [1], dont nous devons embarquer précisément trois cents tonnes à Port-Praslin.

— Et comment, demanda Karl Kip, l’Allemagne a-t-elle établi sa domination sur cet archipel ?…

— Tout simplement, répondit M. Hawkins, en affermant les différentes îles à une Compagnie commerciale, laquelle détient aussi l’autorité politique. Mais, en réalité, son pouvoir n’est pas très étendu, et son action sur les indigènes est peu considérable. Elle se borne à assurer la sécurité des émigrants et la sûreté des transactions.

— D’ailleurs, comme le dit M. Hawkins, ajouta Nat Gibson, tout porte à croire que la prospérité de l’archipel augmentera. On a pu constater de grands progrès, surtout à Tombara, dont la découverte fut faite en 1616 par le Hollandais Shouten. C’est un de vos compatriotes, monsieur Kip, qui s’est aventuré le premier à travers ces mers si dangereuses.

— Je le sais, monsieur Nat, répondit Karl Kip. Au surplus, la Hollande a laissé son empreinte dans les parages mélanésiens, et ses marins s’y sont illustrés à plusieurs reprises.

— C’est exact, déclara M. Gibson.

— Cependant elle n’a pas conservé toutes ses découvertes, fit observer M. Hawkins.

— Non, sans doute, mais, en gardant les Moluques, il lui en est resté une grosse part, et elle abandonne volontiers à l’Allemagne son archipel Bismarck. »

C’était, en effet, le navigateur Shouten qui, au commencement du xviie siècle, avait reconnu la bande orientale de la Nouvelle-Irlande. Les premiers rapports avec les indigènes furent hostiles, attaques de pirogues à coups de fronde, ripostes à coups de mousquets, et ce début de la campagne fut marqué par la mort d’une douzaine de sauvages.

Après Shouten, c’est encore un Hollandais, Tasman, celui qui devait donner son nom à la Tasmanie, appelée également la Diémanie, du nom d’un autre Hollandais, Van Diemen, lequel releva cette côte en 1643.

Après eux viennent les Anglais, et entre autres Dampier, dont le nom est attribué au détroit qui sépare la Nouvelle-Guinée de Birara. Dampier releva la côte du nord au sud, prit terre sur plusieurs points, eut à repousser l’agression des insulaires dans une baie qu’il nomma baie des Frondeurs.

En 1767, Carteret, un navigateur anglais, visita la partie sud-ouest de l’île et fit relâche à Port-Praslin, puis au havre qui porte son nom dans l’Anse aux Anglais.

En 1768, au cours de son voyage autour du monde, Bougainville mouilla, lui aussi, à Port-Praslin et l’appela ainsi en l’honneur du ministre de la marine, le promoteur du premier voyage des Français autour du monde.

En 1792, d’Entrecasteaux se dirigea vers la partie occidentale de l’île, inconnue jusqu’alors, en détermina les contours et passa une semaine au havre Carteret.

Enfin, en 1823, Duperrey conduisit son navire à Port-Praslin, dont le levé hydrographique fut fait par ses soins. Il eut des rapports fréquents avec les indigènes que les pirogues amenaient du village de Like-Like, établi sur le revers oriental de la Nouvelle-Irlande.

Dans la matinée du 18, la direction du brick dut être modifiée pendant quelques heures. Le vent qui soufflait avec la constance habituelle des alizés, vint à refuser presque subitement. Les voiles faséyèrent, battirent contre les mâts, et le James-Cook ne gouverna plus. Cette modification météorique, un capitaine prudent avait à en tenir compte, et c’est bien ce que fit M. Gibson, qui ne se laisserait pas prendre au dépourvu.

Or, à ce moment même, Karl Kip, observant l’horizon, lui montra un nuage à l’ouest, une sorte de ballon de vapeurs, aux flancs arrondis, dont la marche devait être rapide, car il grossissait à vue d’œil.

« Un grain noir va tomber à bord… dit M. Gibson.

— Il ne sera sans doute pas de longue durée… répondit Karl Kip.

— Non, mais il peut être de grande violence », ajouta le capitaine.

Et, sur son ordre, l’équipage mit aussitôt la main à la manœuvre. Cacatois, perroquets, bonnettes, voiles d’étai, furent amenés en une minute. On cargua la misaine, la grande voile et la brigantine. Le James-Cook resta sous ses huniers au bas ris, sa trinquette et son second foc.

Il était temps. À peine le brick se trouvait-il sous cette voilure réduite, que le grain se déchaîna avec une extraordinaire impétuosité.

Tandis que les matelots se tenaient à leur poste, le capitaine devant le rouf, M. Hawkins, Nat Gibson, Pieter Kip avaient gagné l’arrière. Karl Kip s’était mis à la barre, et, entre ses mains, le James Cook serait habilement gouverné.

On le comprend, lorsque le grain l’assaillit avec cette fougue, le navire fut secoué comme dans un abordage. Il s’inclina tellement sur tribord que l’extrémité de sa grande vergue trempa dans la mer toute blanche d’écume. Un coup de barre le releva, et le maintint. Plutôt que de prendre la cape pour faire tête à la rafale, M. Gibson préféra fuir devant elle, sachant par expérience que ces grains passent comme des météores et ne se prolongent pas.

Cependant c’était à se demander si le brick n’allait pas être entraîné jusqu’aux Salomon, s’il n’aurait pas tout au moins connaissance de l’île Bougainville, la première de ce groupe, qui s’étend dans le nord-est des Louisiades. Il n’en était pas alors éloigné d’une trentaine de milles.

Au total, il est possible que cette île ait pu être un instant visible. Elle présente une haute masse du côté du nord-est, et, si cela était, c’est que le James-Cook aurait été dressé jusqu’au cent cinquante-troisième degré de longitude orientale.

Vraisemblablement, Flig Balt et Vin Mod n’éprouvèrent aucun regret à le voir ainsi jeté hors de sa route. Tout leur allait de ce qui contribuait à retarder l’arrivée à la Nouvelle-Irlande. Cet archipel des Salomon est propice aux coups de main. Les aventuriers y abondent, et il a été fréquemment le théâtre de scènes criminelles. Le maître d’équipage pouvait rencontrer, à l’île Rossel ou autres, quelques vieilles connaissances qui ne se refuseraient pas à seconder ses projets. Puis, en quels parages du Pacifique Vin Mod n’avait-il pas traîné son sac, et ne retrouverait-il pas là, lui aussi, d’anciens camarades, prêts à tout ?…

D’ailleurs, ce qui excitait le maître d’équipage et son âme damnée, c’est que Len Cannon et ses compagnons les talonnaient sans cesse. Ils n’entendaient pas continuer à naviguer dans ces conditions, et ils s’entêtaient à répéter :

« Si le coup n’est pas fait avant l’arrivée à Port-Praslin, nous ne rembarquerons pas au départ… C’est une chose résolue…

— Mais que deviendrez-vous en Nouvelle-Irlande ? observait Vin Mod.

— On nous gardera comme colons, répondait Len Cannon. Les Allemands ont besoin de bras… Nous attendrons quelque bonne occasion qui ne se présenterait pas en Tasmanie, et nous n’irons jamais à Hobbart-Town. »

Cette résolution était bien pour mettre en rage Flig Balt et son complice. Faute des quatre recrues, ils devaient renoncer à leurs projets. Décidément, est-ce qu’ils ne retireraient pas de cette campagne du James-Cook ce qu’ils en avaient espéré ?…

Il est vrai, si, à Port-Praslin, Len Cannon, Kyle, Sexton, Bryce désertaient, le capitaine serait très embarrassé pour reprendre la mer. Recruter d’autres matelots en cette île de Tombara, il ne fallait guère l’espérer. Port-Praslin n’était ni Dunedin ni Wellington ni Auckland, où pullulent d’ordinaire les marins en quête d’embarquement.

Ici, rien que des colons installés pour leur propre compte, ou des employés dans les maisons de commerce. De là, aucune possibilité de compléter un équipage.

Mais M. Gibson ignorait ce dont il était menacé, comme il ignorait le complot ourdi contre lui et contre son navire. Les recrues ne donnaient même lieu à aucune plainte. Quant à Flig Balt, toujours flatteur, toujours obséquieux, il ne pouvait exciter les soupçons. S’il avait également trompé M. Hawkins, du moins les frères Kip, auxquels il n’inspirait pas confiance, s’étaient-ils sans cesse tenus sur la réserve avec lui, — ce qu’il avait remarqué. Vraiment c’était jouer de malheur que d’avoir sauvé ces naufragés de l’île Norfolk !… Et si encore le James-Cook les eût débarqués à Port-Praslin !… Non, il devait les ramener à Hobart-Town !…

Pour en revenir à Len Cannon et à ses compagnons, l’espoir qu’ils avaient pu concevoir d’être entraînés jusqu’à l’archipel des Salomon fut de courte durée ; Après trois heures pendant lesquelles il se déchaîna avec une violence inouïe, le grain prit fin subitement, et la girouette, en tête du grand mât, n’obéit plus qu’aux secousses de la houle. Sous la main de Karl Kip, le navire s’était admirablement comporté et n’avait même reçu aucun de ces coups de mer si redoutables, lorsque l’on fuit vent arrière. Alors un bâtiment ne gouverne pas ou gouverne mal, et rien de difficile comme de parer les embardées qui le jettent sur un bord ou sur l’autre. Karl Kip avait eu là l’occasion de montrer son habileté, son sang-froid. Pas un homme de l’équipage n’aurait mieux tenu la barre pendant la tourmente.

Si le vent tomba soudain, il n’en fut pas ainsi de cette mer effroyablement démontée. Les lames s’entre-choquaient à faire croire que le brick naviguait au milieu de brisants ou l’accore de bancs madréporiques. Toutefois le calme régnait dans l’atmosphère, et, après la pluie torrentielle qui avait accompagné le grain et vidé les nuages venus de l’ouest, les alizés reprirent presque aussitôt leur direction normale.

M. Gibson fit alors larguer les ris des huniers, rétablir la misaine, la grande voile et la brigantine, les perroquets et les cacatois. On ne hissa pas les bonnettes, car, il ventait fraîche brise, et il ne fallait pas surcharger la mâture. Le brick, ses amures à tribord, fit si bonne route que le lendemain 19, après avoir enlevé cent cinquante milles environ depuis l’île Bougainville, il se trouva par le travers de ce canal Saint-Georges, étroitement découpé entre les doubles hauteurs de la Nouvelle-Irlande et de la Nouvelle-Bretagne.

Le canal ne mesure en largeur que quelques milles. La navigation n’y est point aisée et de dangereux récifs se rencontrent sur toute sa longueur, mais il abrège la distance d’une bonne moitié. Il est vrai, pour les navires qui peuvent rallier directement l’extrémité occidentale de Tombara au lieu de prolonger la côte méridionale de Birara afin de chercher le passage de Dampier, il faut des pratiques aussi excellents que le capitaine Gibson.

Du reste, il n’y avait pas à le faire, puisque Port-Praslin est situé dans la partie sud de la Nouvelle-Irlande, sur ce littoral qui fait face au Pacifique, près du cap Saint-Georges, presque à l’entrée du détroit.

Comme le James-Cook fut à peu près encalminé aux approches de la terre, M. Hawkins, Nat Gibson, les frères Kip eurent tout le loisir d’observer cette partie de la côte.

L’ossature de l’île est formée par une double chaîne de montagnes d’une altitude moyenne de six mille pieds, qui prend naissance sur ce point du littoral. Des forêts les hérissent jusqu’à leurs cimes. Impénétrables aux rayons solaires, il s’en dégage une humidité constante et la température est plus supportable qu’en ces autres contrées voisines de l’Équateur, où l’air est aussi sec que brûlant. Cette circonstance atténue très heureusement la chaleur qui règne d’ordinaire dans l’archipel Bismarck, et il est rare que la colonne thermométrique s’élève au-dessus de quatre-vingt-huit degrés Farenheit [2].

Pendant cette journée, le brick ne croisa que quelques pirogues sans balanciers, gréées de voiles quadrangulaires. Elles filaient le long du rivage et ne cherchèrent point à le rejoindre. Du reste, il n’y a rien à craindre de ces naturels de la Nouvelle-Irlande ou plutôt du Neu-Mecklenburg, depuis que l’archipel s’abrite sous le pavillon de l’Allemagne.

Aucun incident de mer ou autre ne troubla la nuit. Lorsque la brise revint après vingt-quatre heures de calme, il fallut manœuvrer sous petite voilure entre les bancs madréporiques et les récifs corralligènes plus nombreux aux approches du Port-Praslin, Un navire doit se défier et éviter des avaries qui ne seraient pas aisément réparables. Tout l’équipage resta donc sur le pont, et il fut nécessaire de brasser souvent les vergues. Inutile de le dire, ces côtes ne sont point encore éclairées entre le coucher et le lever du soleil, et les points de relèvement font défaut dans l’obscurité. Mais M. Gibson connaissait parfaitement ces approches de Port-Praslin.

Lorsque le jour revint, la vigie signala l’entrée de la rade, couverte par les hautes montagnes de Lanut. Le James-Cook s’engagea à travers les passes, navigables au plein de la mer. Vers neuf heures du matin, il prenait son mouillage sur deux ancres au milieu du port.


  1. Le coprah, c’est l’amande de la noix de coco, lorsque, concassée et séchée sur le sable à l’ardeur du soleil, elle est prête à être envoyée au moulin pour en extraire l’huile dont on fait du savon.
  2. Trente degrés centigrades.