Les Frères Kip/Seconde partie/Chapitre II

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II
Projets d’avenir
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II

projets d’avenir.


La catastrophe qui venait de frapper si cruellement la famille Gibson allait avoir pour résultat, tout d’abord, de modifier les projets formés par M. Hawkins.

On ne l’a point oublié, désireux de donner plus d’extension à ses affaires, l’armateur s’était rendu en Nouvelle-Zélande, afin de fonder un comptoir avec M. Balfour, un des honorables négociants de Wellington. Nat Gibson, qui l’accompagnait dans ce voyage, devait être plus tard l’associé de M. Balfour. À une date prochaine, des rapports commerciaux seraient établis plus spécialement avec l’archipel Bismarck. M. Zieger, consulté pendant la relâche du James-Cook à Tombara, ne demandait qu’à entrer en correspondance avec le nouveau comptoir auquel il assurerait un courant sérieux d’affaires. Un des navires de la maison Hawkins ferait le grand cabotage entre Wellington et Port-Praslin.

On se le rappelle aussi, c’est à Wellington que le capitaine Gibson vint rejoindre son fils et M. Hawkins afin de les ramener à Hobart-Town, après avoir été prendre cargaison aux îles de l’archipel Bismarck. Ce serait seulement dès son retour en Tasmanie que Nat Gibson irait se fixer à poste fixe dans la capitale de la Nouvelle-Zélande.

M. Gibson étant mort dans les circonstances qui ont été rapportées, il ne fut plus question de donner suite à ces projets. Mme Gibson n’aurait pu se faire à cette idée de se séparer de son fils. Nat Gibson n’eût point consenti à abandonner sa mère, seule dans cette maison où le veuvage venait de créer un si grand vide. Toute l’amitié, tout le dévouement de M. et Mme Hawkins, n’auraient pu suffire à Mme Gibson. Il fallait que son fils demeurât près d’elle, qu’elle se reprit à ses soins, à ses tendresses. L’armateur fut le premier à le comprendre. Il s’entendrait avec M. Balfour, il lui trouverait un autre associé, et Nat Gibson le seconderait au comptoir d’Hobart-Town.

« Nat, lui dit-il, en l’attirant sur son cœur, je t’ai toujours considéré comme mon enfant, et, maintenant, je veux que tu le sois plus encore qu’autrefois !… Non… je n’oublierai jamais mon malheureux ami…

— Mon père… mon pauvre père !… murmura le jeune homme. Et ne pas connaître ceux qui l’ont tué !… »

Dans sa douleur, à travers ses sanglots, dominait cette soif de vengeance qu’il n’avait pu assouvir.

« Les misérables ! ajouta-t-il, on ne saura donc pas un jour qui ils sont… et cet abominable assassinat ne sera donc pas vengé !…

— Attendons le prochain courrier de Port-Praslin, répondit M. Hawkins. Peut-être l’enquête de MM. Hamburg et Zieger procurera-t-elle quelque résultat sérieux !… Peut-être ont-ils recueilli de nouveaux indices !… Non, je ne puis croire que ce crime demeure impuni…

— Et si les meurtriers sont retrouvés, s’écria Nat Gibson, j’irai là-bas… oui ! j’irai… et je… »

Il ne put achever, tant sa voix tremblait de colère.

Cependant, avant que cet attentat fût jugé, s’il devait l’être, un autre procès allait se dérouler devant le Conseil maritime, — le procès des révoltés du James-Cook.

Karl Kip, en sa qualité de capitaine du brick, avait déposé son rapport entre les mains des autorités. Flig Balt, comme chef, Len
hobart-town. — le port. — (Cliché J. Valentine and Sons, Dundee.)
Cannon, comme complice, encouraient des peines extrêmement graves, car les lois anglaises sont très dures dans les cas de cette espèce, qui intéressent la discipline à bord des bâtiments de commerce.

Depuis le jour de l’incarcération, les détenus n’avaient eu aucune relation avec leurs compagnons. Sexton, Kyle et Bryce ne figureraient qu’en qualité de témoins au procès.

Le rapport ne mettait pas en jeu leur responsabilité dans cette tentative de rébellion, si vite réprimée, grâce à l’énergie du nouveau capitaine. Il était même possible qu’ils ne fussent plus à Hobart-Town lorsque l’affaire viendrait devant le Conseil, s’ils avaient trouvé un embarquement, et, sans doute, cela leur aurait mieux convenu.

Pour ce qui concerne Vin Mod, qui, en somme, avait été l’âme de la révolte, cet astucieux personnage, dont le maître d’équipage subissait la détestable influence, c’était autre chose. Il ne cherchait point à se dérober par la fuite aux conséquences de ses agissements, dont l’instruction ferait la preuve. Qui sait, même, si Flig Balt ne parlerait pas, si, pressé de questions, se voyant perdu, il ne dévoilerait pas la complicité de Vin Mod ?… Et, d’ailleurs, n’étaient-ils pas liés l’un à l’autre, comme deux forçats, par le sang versé, le sang du malheureux Harry Gibson ?…

Aussi, se défiant de la faiblesse du maître d’équipage, Vin Mod avait-il tout intérêt à le tirer d’affaire, et peut-être en possédait-il les moyens. Très intelligent, très fertile en ressources, il savait que Flig Balt comptait sur lui. Qu’il parvînt à détourner le bras de la justice dans l’affaire du James-Cook, et ni l’un ni l’autre n’auraient plus rien à craindre !… Qui eût soupçonné qu’ils fussent les auteurs de ce meurtre commis dans les lointaines régions de la Nouvelle-Irlande ?… En attendant, Vin Mod pouvait rester à Hobart-Town en toute sécurité, et même, avec l’argent volé au capitaine, il n’avait point à s’inquiéter actuellement des besoins de l’existence.

Enfin ce fourbe devait avoir déjà combiné un plan d’accord avec Flig Balt, — plan qu’il tenterait de mettre à exécution, puisqu’il jouissait de sa complète liberté. Mais, dans l’impossibilité de le communiquer au maître d’équipage, il se disait, tout en ruminant son idée, en étudiant son projet, de manière à ne rien laisser d’imprévu :

« M’aura-t-il bien compris ?… C’est simple, cependant… Cela expliquerait cette révolte, et cela l’excuserait !… Ah ! si j’étais à sa place !… Il est vrai, je ne serais pas à la mienne, et j’ai besoin d’y être !… Par malheur, ce n’est pas un homme à saisir à demi-mot !… Il faut lui enfoncer les choses dans la tête !… Voyons… n’y aurait-il pas moyen de s’introduire près de lui… moi… ou un autre… Kyle, Sexton, et de lui dire : « C’est fait !… » Mais il faut que cela soit fait… et à la veille seulement du Conseil… Les frères n’auraient qu’à s’apercevoir trop tôt… Enfin… j’y songerai… Avant tout, il importe de le tirer de là… et on se vengera de ce damné capitaine d’occasion… Par exemple, si, celui-là, je ne le vois pas danser un pas de deux à côté de son frère au bout d’une corde !… »

Et, tandis que Vin Mod raisonnait ainsi, sa figure pâlissait, ses yeux s’injectaient de sang, toute sa physionomie dénotait une haine impitoyable.

Il suit donc de là que Vin Mod tramait quelque sombre machination contre les frères Kip. Or, par le rapprochement de certains faits, nul doute que le crime de Kerawara n’eût été commis de manière à pouvoir les y impliquer. Aussi, depuis l’arrivée du brick, depuis leur débarquement, Vin Mod s’était-il surtout préoccupé de ce qu’allaient faire Karl et Pieter Kip. Qu’ils eussent hâte de quitter le plut tôt possible Hobart-Town pour retourner en Europe, il savait à quoi s’en tenir à ce sujet. Mais il fallait trouver un navire prêt à prendre la mer, et, à moins d’une chance toute particulière, ces occasions ne se rencontrent pas d’un jour à l’autre.

La nuit venue, Vin Mod se glissait sur le balcon. (Page 258.)

D’ailleurs, Vin Mod n’ignorait pas que Karl Kip cherchait une place de second, avec le concours de M. Hawkins. Or, c’était encore là une cause de retard, et, assurément, les deux frères n’auraient pas pris le large avant que le Conseil maritime eût jugé les révoltés du James-Cook, — ce qui eût compromis les agissements de Vin Mod.

Et d’ailleurs, est-ce que la présence de Karl Kip n’était pas nécessaire aux débats de ce procès ?… Que l’on pût à la rigueur se passer de son frère, puisque M. Hawkins, Nat Gibson et les matelots du brick seraient appelés à déposer, cela était de toute évidence. Mais la déposition du capitaine devait être la plus importante, et comment se dispenserait-il de comparaître devant le Conseil en qualité de témoin principal ?…

Au surplus, Vin Mod entendait ne plus perdre de vue les deux frères pendant leur séjour à Hobart-Town. Dès qu’il eut constaté qu’ils logeaient à l’auberge du Great-Old-Man, Fleet street, après s’être rendu méconnaissable au moyen d’une barbe postiche, il vint retenir une chambre pour lui-même et paya une quinzaine d’avance en se faisant inscrire sous le faux nom de Ned Pat. Puis ce fut son vrai nom de Vin Mod qu’il donna à l’auberge des Fresh-Fishs, où étaient descendus Sexton, Kyle et Bryce dans un autre quartier du port. Il en sortait de bonne heure, n’y rentrait que tard, n’y prenait point ses repas. Tout cela tendait à ce que Karl et Pieter Kip ne fussent point au courant de ce qu’il faisait. En réalité, ses mesures furent telles qu’ils ne se rencontrèrent jamais, et, d’ailleurs, les deux frères ne l’auraient point reconnu.

Vin Mod avait eu soin de choisir une chambre voisine de celle qu’ils occupaient au Great-Old-Man, et par les fenêtres, s’ouvrant sur un balcon commun, il lui serait ainsi facile de s’introduire chez eux. Il pouvait même entendre la conversation de Karl et de Pieter Kip, lorsque, la nuit venue, il se glissait sur le balcon. Ceux-ci, ne se sachant pas épiés, ne parlant que d’affaires personnelles et nullement compromettantes, ne prenaient point la précaution de s’entretenir à voix basse. Le plus souvent même, à cause de l’excessive chaleur, la fenêtre était entrebâillée derrière les persiennes du balcon.

Et, dans la soirée du 13, voici ce qu’il put entendre, tout en ayant soin de ne point être aperçu. L’obscurité était profonde, la chambre éclairée seulement par la faible lumière d’une lampe à pétrole. Vin Mod était à même, non seulement d’écouter mais de voir à l’intérieur. Cette chambre ne renfermait qu’un modeste mobilier, deux lits en fer accotés aux angles, une armoire grossière, une table au milieu, une toilette à trépied, trois chaises de bois courbe. Dans la cheminée se dressait un foyer plein de vieilles cendres.

Un escabeau supportait la malle recueillie sur l’épave de la Wilhelmina. Elle contenait tout ce qui appartenait aux deux frères : ce qui leur restait du naufrage, ce qu’ils s’étaient procuré à Hobart-Town, du linge et autres objets achetés avec l’argent versé par la caisse de la maison Hawkins. Quelques habits, acquis dans les mêmes conditions, étaient accrochés à un portemanteau à droite de la porte d’entrée, laquelle s’ouvrait sur un couloir commun à plusieurs chambres, — entre autres celle occupée par Vin Mod.

Pieter Kip, assis devant la table, compulsait les différents papiers relatifs au comptoir d’Amboine, lorsque son frère entra et s’écria d’une voix satisfaite :

« J’ai réussi, Pieter… j’ai réussi !… Notre retour est maintenant assuré !… »

Pieter Kip comprit que ces paroles se rapportaient à certaines démarches commencées depuis plusieurs jours, en vue d’obtenir la place de second officier sur un des navires hollandais qui se préparaient à quitter prochainement Hobart-Town pour un port de l’Europe.

Pieter Kip saisit les mains de son frère, les serra affectueusement et dit :

« Ainsi la maison Arnemniden t’accepte comme second du Skydnam ?…

— Oui, Pieter, et grâce à la pressante recommandation de M. Hawkins…

— L’excellent homme à qui nous devons tant déjà…

— Et qui m’a donné là un fameux coup d’épaule ! déclara Karl Kip.

— Oui !… nous pouvons compter sur lui en toutes circonstances, mon cher Karl !… S’il te doit quelque reconnaissance pour ta conduite à bord du James-Cook, que ne lui devons-nous pas pour tout ce qu’il a fait jusqu’ici ?… Tu vois comme nous avons été accueillis dans sa famille, et aussi dans la famille Gibson, malgré le terrible malheur qui l’a frappée…

— Pauvre capitaine ! s’écria Karl Kip, et pourquoi m’a-t-il fallu le remplacer !… M. Hawkins est inconsolable de la mort de son malheureux ami !… Ah ! puissent ces misérables assassins être découverts et châtiés…

— Ils le seront… Ils le seront ! » répondit Pieter Kip.

Et, à cette déclaration qui lui parut sans doute trop affirmative, Vin Mod se contenta de hausser les épaules en murmurant :

« Oui… ils seront châtiés… et plus tôt que tu ne le penses, Karl Kip ! »

Pieter Kip reprit alors :

« Tu as été présenté au capitaine du Skydnam

— Ce soir même, Pieter, et je n’ai eu qu’à me louer de lui. C’est un Hollandais d’Amsterdam… Il m’a paru être un homme avec lequel je m’entendrai facilement. Au courant de ce qui s’est passé à bord du James-Cook, il sait comment j’ai rempli les fonctions de capitaine, lorsque Flig Balt a été démonté de son commandement…

— Ce qui ne suffit pas, Karl, et il faut que l’ex-maître d’équipage soit sévèrement puni !… Après avoir failli perdre le brick par son impéritie, avoir voulu le livrer aux rebelles, s’être mis à la tête de la révolte…

— Aussi, Pieter, le Conseil ne le ménagera-t-il pas, sois-en sûr…

— Je me demande, Karl, si tu n’as pas eu tort de ne faire arrêter
hobart-town. — L’École Supérieure. — L’Église de la Trinité. — L’École Hutchin. Le Palais du Gouvernement.
Document extrait de l’ouvrage de M. E. E. Morris, L’Australasie pittoresque. (Cassell, éditeur.)
que Flig Balt et Len Cannon… Les camarades de celui-ci, recrutés à Dunedin, ne valent pas mieux, et tu sais que le capitaine Gibson n’avait aucune confiance en eux…

— C’est vrai, Pieter.

— Et j’ajoute, Karl, que, pour mon compte, je me suis toujours défié de ce Vin Mod, qui me paraît être un maître en matière de fourberie. Son attitude m’a semblé des plus louches en plusieurs circonstances… Bien qu’il ait su ne point se compromettre, il devait être derrière Flig Balt… Si la révolte n’eût pas été comprimée, je suis certain qu’il serait devenu le second du nouveau capitaine…

— C’est possible, répondit Karl Kip. Aussi tout n’est-il pas dit dans cette affaire, et il est probable que les débats nous réservent quelques surprises !… Comme les matelots du James-Cook seront appelés à déposer, qui sait ce que révéleront leurs témoignages ?… On interrogera Vin Mod, on le pressera de questions… S’il était de connivence avec le maître d’équipage, peut-être celui-ci laissera-t-il échapper la vérité !… Et puis, ces honnêtes marins, Hobbes, Wickley, Burnes, parleront, et s’ils chargent Vin Mod…

— C’est ce que nous verrons, murmura Vin Mod, qui ne perdait pas un mot de cette conversation, et cela tournera autrement que vous ne l’espérez, Hollandais du diable ! »

En ce moment, Karl Kip s’approcha de la fenêtre et Vin Mod dut se retirer vivement, afin de n’être point surpris. Mais, quelques instants après, il put reprendre sa place. En vérité, l’entretien l’intéressait assez pour qu’il désirât l’entendre jusqu’au bout, de manière à en tirer bon profit.

Du reste, les deux frères s’étaient remis devant la table en face l’un de l’autre, et, tandis que Pieter Kip rassemblait les papiers qu’il compulsait, son frère disait :

« Ainsi, Pieter, je suis engagé comme second sur le Skydnam, et c’est déjà une heureuse circonstance… Mais il en est une autre non moins heureuse…

— Est-ce donc, frère, que la bonne chance nous reviendrait, après tous les malheurs qui nous ont accablés ?… Est-ce que nous en aurions fini avec ces épreuves ?…

— Peut-être, et voici ce qu’il y aurait lieu d’attendre dans l’avenir. Je sais que le capitaine Fork, qui commande le Skydnam, en est à son dernier voyage. C’est un homme déjà âgé, dont la position est faite, et il doit se retirer dès son retour en Hollande. Or, si, pendant la traversée, j’ai donné satisfaction à la maison Arnemniden, il n’est pas impossible que je sois appelé à remplacer M. Fork dans les fonctions de capitaine, lorsque le Skydnam reprendra la mer. Dans ce cas, je n’aurais plus rien à ambitionner…

— Et ce qui serait heureux pour toi, frère, répondit Pieter Kip, le serait sans doute aussi pour nos affaires…

— Je le pense, affirma Karl Kip. D’ailleurs, je n’ai pas encore perdu tout espoir, et pourquoi les choses ne s’arrangeraient-elles pas mieux que nous n’avons pu le penser ?… Nous avons de bons amis à Groningue… notre père y a laissé la réputation d’un honnête homme…

— Et, en outre, ajouta Pieter Kip, nous nous sommes créé ici quelques relations… L’appui de M. Hawkins ne nous fera pas défaut… Qui sait si, grâce à lui, nous ne pourrons pas établir des rapports commerciaux avec Hobart-Town… et avec Wellington par M. Hamburg… et avec l’archipel Bismarck par M. Zieger ?…

— Ah ! cher frère ! s’écria Karl Kip, voilà que tu t’envoles à tire-d’aile vers l’avenir…

— Oui… oui… Karl, et j’espère bien éviter une chute trop rude dans le présent… Je ne crois pas me faire illusion… Il y a là un enchaînement de bonnes chances dont nous devons tirer parti… Et, en somme, la meilleure pour le début, c’est que tu sois le second du Skydnam… Le crédit nous reviendra, et nous rendrons plus florissante qu’elle ne l’a jamais été la maison Kip de Groningue.

— Dieu t’entende, Pieter !…

— Et il m’entendra, car j’ai toujours mis mon espoir en lui ! »

Puis, après un instant de silence :

« Mais, une question, Karl : est-ce que le départ du Skydnam est prochain ?…

— J’ai lieu de croire qu’il s’effectuera vers le 15 de ce mois…

— Dans une douzaine de jours ?…

— Oui, Pieter, car, d’après ce que j’ai constaté moi-même, son chargement sera terminé à cette époque.

— Et que doit durer la traversée ?…

— Si nous sommes servis par les circonstances, le Skydnam n’emploiera pas plus de six semaines pour son trajet de Hobart-Town à Hambourg. »

En effet, ce temps devait suffire à un steamer d’excellente marche qui suivrait la route de l’ouest par l’océan Indien, la mer Rouge, le canal de Suez, la Méditerranée et l’Atlantique. Il n’aurait ni à prendre connaissance du cap de Bonne-Espérance, ni à doubler le cap Horn, après avoir traversé l’océan Pacifique.

Pieter Kip demanda alors à son frère s’il allait immédiatement remplir les fonctions de second à bord du Skydnam.

« Dès demain matin, répondit Karl Kip, j’ai rendez-vous avec le capitaine Fork, qui me présentera à l’équipage.

— Est-ce que ton intention, mon cher Karl, est de t’installer à bord aussitôt ?… »

Cette question était bien pour intéresser Vin Mod d’une façon toute spéciale, eu égard à ses projets. Ne serait-il pas dans l’impossibilité de les mettre à exécution si les deux frères quittaient l’auberge du Great-Old-Man ?…

« Non, répondit Karl Kip, les réparations dureront une dizaine de jours encore. Je n’embarquerai pas avant le 23, et, à cette époque, Pieter, tu pourras aussi venir prendre possession de ta cabine. Je t’ai retenu une des meilleures, voisine de la mienne…

— Volontiers, frère, car, je te l’avoue, j’ai quelque hâte d’avoir quitté cette auberge… »

Et il ajouta en riant :

« Elle n’est vraiment plus digne de l’officier qui commande en second le Skydnam

— Et encore moins, répondit Karl Kip sur le même ton, du chef de la maison Kip frères de Groningue ! »

Et ils étaient heureux, ces deux braves cœurs ! La confiance leur revenait, et, de fait, n’était-ce pas une première bonne chance que Karl Kip eût trouvé un embarquement dans des conditions si avantageuses ?… Aussi, cette nuit, pour la première fois depuis longue date, leur sommeil ne serait pas troublé par les inquiétudes de l’avenir.

Dix heures venaient de sonner, et ils se levèrent pour les préparatifs du coucher.

La conversation étant finie, Vin Mod allait regagner sa chambre, en se glissant le long du balcon, lorsqu’une dernière question de Pieter Kip le ramena près de la fenêtre.

« Tu dis, Karl, que le départ du Skydnam aura lieu vers le 25 du mois…

— Oui, frère, tout sera paré à cette date… à un ou deux jours près, bien entendu.

— Mais est-ce que Flig Balt ne doit pas être jugé quelques jours avant ?…

— C’est le 21 que Len Cannon et lui seront traduits devant le Conseil maritime, et nous y aurons comparu à titre de témoins avec M. Hawkins, Nat Gibson et les hommes de l’équipage.

— C’est parfait, répondit Pieter Kip, et tout cela s’arrange au mieux, car, en somme, ta présence au procès est tout à fait indispensable…

— Assurément, et mon témoignage, je pense, permettra au Conseil de se montrer impitoyable contre ce maître d’équipage, qui n’a pas craint de pousser ses hommes à la révolte !

— Oh ! fit Pieter Kip, en pareil cas, les lois anglaises ne pardonnent guère… Il s’agit de garantir la sécurité de la navigation au commerce, et je serais très surpris si Flig Balt s’en tirait à moins d’une dizaine d’années de bagne au pénitencier de Port-Arthur… »

Et Vin Mod, entre ses dents qui grinçaient de colère, de murmurer :

« Ce n’est pas dix ans de bagne qui vous attendent, messieurs Kip, et, avant d’être envoyé à Port-Arthur… s’il doit y aller… Flig Balt vous aura vu pendre tous les deux au plus haut gibet de Hobart-Town !… »

Pieter Kip posa encore une question à son frère :

« Est-ce que M. Hawkins sait que tu es nommé second du Skydnam ?…

— J’ai voulu lui apprendre cette bonne nouvelle, répondit Karl Kip, mais il était déjà tard, et il n’était plus à son comptoir.

— Nous irons demain, Karl…

— Oui… dès la première heure.

— Et maintenant, bonne nuit, frère…

— Bonne nuit. »

Quelques instants après, la chambre était plongée dans l’obscurité, et Vin Mod n’avait plus qu’à se retirer.

Dès qu’il fut rentré, avant de quitter suivant son habitude l’auberge du Great-Old-Man pour regagner l’auberge des ' Fresh-Fishs, il ferma soigneusement l’armoire qui contenait ses papiers et divers autres objets, — entre autres le kriss trouvé par lui sur l’épave de la Wilhelmina. Puis il sortit et se dirigea vers le port.

Et, chemin faisant, il se disait :

« Ce n’est pas avant le 22 qu’ils comptent s’installer à bord du Skydnam… Bien !… C’est le 21 que Flig Balt doit passer devant le Conseil… Bien !… N’embrouillons pas les dates !… Dans la soirée du 20 l’affaire sera dans le sac… Mais il faut que Flig Balt soit prévenu… et comment le prévenir ?… »