Les Frères Trois-Points/I

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I

PRÉLIMINAIRES


§ I.

But de cet ouvrage.

« En premier lieu, arrachez à la Franc-Maçonnerie le masque dont elle se couvre, et montrez-la telle qu’elle est. Secondement, instruisez le peuple, faites-lui connaître les artifices employés par cette secte pour séduire les hommes et les attirer dans ses rangs, la perversité de ses doctrines, l’infamie de ses actes. » (Extrait de l’Encyclique Humanum Genus, de Notre Très Saint Père le Pape Léon XIII, sur la Franc-Maçonnerie.)

De nombreux ouvrages ont été écrits contre les sociétés secrètes en général et contre l’association maçonnique en particulier. Tous, sans exception, sont animés d’un esprit excellent, et beaucoup prouvent de patientes et sagaces recherches de la part de leurs auteurs. Mais, en effectuant leurs recherches, ces divers auteurs, souvent, n’ont pas aperçu toute la vérité que leurs efforts tendaient à découvrir ; deux choses leur manquaient, à leur louange, je me hâte de le dire : l’initiation maçonnique, et la fréquentation des membres de la secte.

L’œuvre de révélations, que je livre aujourd’hui à la publicité, est donc appelée à combler bien des lacunes. Je le confesse à ma honte, j’ai appartenu a la Franc-Maçonnerie, et, par l’étude spéciale à laquelle je me suis livré au sein de ce monde ténébreusement voué au triomphe du mal, j’ai pu pénétrer tous ses secrets.

Certes, en tant qu’auteur, mon mérite est mince, puisque mon œuvre se compose surtout de documents. Ma seule peine a été de les recueillir, de les conserver et de les classer. Tout au plus, devra-t-on reconnaître que j’en ai tiré le meilleur parti possible, en les disposant de façon à bien faire saisir tout le mécanisme mystérieux de la plus perverse des associations, en expliquant ce qui pourrait ne pas être compris, en y adjoignant enfin mes souvenirs personnels et des renseignements complémentaires puisés à des sources sûres.

Mais, du moins, comme je dois, pécheur repentant, une réparation, chaque jour plus solennelle, à l’Église, pour ma lourde part de responsabilité dans le dommage qui lui a été occasionné en ces temps impies, comme j’ai à cœur d’effacer mon triste passé, comme je ne mourrai heureux que si je puis donner aujourd’hui ma vie pour la sainte et bien-aimée religion de mon enfance, c’est avec joie que j’affronte les colères que mes divulgations ne vont pas manquer de susciter, les rages qui éclateront furieuses, les menaces sataniques et peut-être leur mise à exécution.

Qu’importe, après tout ?…

Puisse cet ouvrage, en projetant une complète lumière, aider à la disparition d’une société d’égoïsme, d’intrigue, d’immoralité et d’imposture, qui ne peut vivre que dans l’ombre et le crime.

Il s’agit de démontrer, pièces en main, que la Franc-Maçonnerie est une association de tripoteurs politiques, exploitant le peuple, à la faveur du mystère qui cache à celui-ci les artifices d’une organisation trompeuse ; que le joug maçonnique est, pour les affiliés, la plus insupportable des tyrannies, et qu’une fois qu’on se l’est laissé imposer par inconscience, il est presque impossible d’en secouer l’oppression ; que le prétendu exercice de la bienfaisance, dont la secte se targue pour attirer à elle les naïfs et pour se concilier l’estime du vulgaire ignorant, n’existe que dans la théorie, n’est en aucune circonstance mis en pratique, est, en un mot, le trompe-l’œil le plus affronté qu’ait jamais imaginé l’esprit du mensonge ; que, sous une monarchie, la société fonctionne à l’état de conspiration permanente, pour peu que le chef de l’État ne lui laisse pas prendre place au pouvoir, et que, sous une république, elle monopolise l’autorité, confisque le gouvernement, accapare les emplois et les fonctions, triche le suffrage universel, berne la démocratie, frustre la masse des producteurs, bourgeois, artisans et ouvriers, en se substituant dans la direction des affaires politiques à tous ceux qui y ont des droits, et cela avec une habileté telle que les victimes de ces tricheries et de ces frustrations ne peuvent seulement pas s’apercevoir de leur rôle de dupes ; que la Franc-Maçonnerie s’est donné la tâche de détruire tous les principes de morale, tous les instincts de justice, toutes les notions du bien, et que peu nombreux sont ceux de ses membres que l’influence délétère d’un pareil milieu n’ont point encore corrompus ; que sa vraie philosophie n’est autre qu’un grossier panthéisme, auquel les adeptes sont graduellement amenés par une série de mômeries ridicules, commençant par la glorification de la matière pour finir par l’adoration de Satan ; que ces cérémonies, loin d’avoir la grandeur imposante du culte catholique, sont grotesques, souvent répugnantes, et, par leur caractère de parodie à la fois haineuse et triviale, trahissent la malice infernale qui les inspire ; que, tout en proclamant la liberté des croyances, la secte poursuit, avant n’importe quel autre but, la destruction du catholicisme, et que, pour atteindre à ce résultat, elle ne recule devant aucune violence, ni devant aucune hypocrisie ; enfin, que la multitude vicieuse ou égarée des francs-maçons est elle-même, sans qu’elle s’en doute, dans les mains de quelques centaines (à peine !) d’individus cachés, disposant à discrétion des sectaires aveugles, s’en servant comme de jouets qu’ils peuvent briser à un moment voulu si cela leur paraît utile, combinant avec lâcheté et faisant exécuter avec perfidie les attentats les plus criminels, les plus odieux, les plus exécrables.

Telle est la démonstration qui va être faite, non par des dissertations sur des indices plus ou moins vagues, mais par la reproduction de documents indiscutables et complets.

Les documents parleront d’eux-mêmes, le commentaire ne sera qu’accessoire.

§ II.

Mes démêlés avec le Grand-Orient.

« Je demande la parole pour un fait personnel. »

Avant d’aller plus loin, il importe que je réponde d’avance à une objection qu’on ne manquera pas de m’adresser. On me dira que, le jour de mon initiation, j’ai prêté le serment de ne rien révéler sur la Franc-Maçonnerie, et qu’en publiant cet ouvrage, je viole aujourd’hui ce serment.

Je pourrais répondre que Notre Très Saint Père le Pape, en daignant lever les censures ecclésiastiques prononcées contre moi à l’époque de mes scandales, m’a en même temps et par le même fait, délié de tout serment impie prêté à l’esprit du mal. Les catholiques qui me liront savent tous qu’une promesse faite dans un but mauvais, dans un dessein coupable est nulle et sans valeur par elle-même.

Mais je n’écris pas uniquement pour les catholiques. Mon ouvrage, j’en suis bien sûr, sera lu aussi par des francs-maçons, et dans le nombre il s’en trouvera qui ignorent à quel point les chefs secrets de la société usent et abusent d’eux. Il sera lu encore par bon nombre de libres-penseurs qui, pour n’être pas inféodes à la secte, n’en sont pas moins, dans leur centre particulier d’action, hostiles à la Papauté et à l’Église. Mon but, en dévoilant les mystères maçonniques jusqu’aux plus hauts grades, est d’arrêter ceux qui seraient tentés de s’affilier à la ténébreuse association et de décider à en sortir, par un suprême effort, les quelques malheureux encore honnêtes qui s’y sont égarés. Or, pour ceux-ci comme pour ceux-là, il m’est indispensable d’établir que, bien avant d’être délié de mon serment maçonnique par Sa Sainteté le Pape Léon XIII, je l’étais par la Franc-Maçonnerie elle-même.

Le serment de l’initiation maçonnique est double : d’une part, le récipiendaire s’engage à ne jamais divulguer les secrets de la société ; d’autre part, la société s’oblige à aider et protéger en toute occasion le recipiendaire. « Tous les maçons, dit au néophyte le Vénérable, parlant au nom de l’association, voleront à votre secours dans les circonstances difficiles où vous pourrez vous trouver. » Il s’agit en réalité d’un pacte contracté entre deux parties : si donc l’une des parties contractantes viole ses engagements, il est évident que l’autre partie, victime de la non-exécution du traité commun, n’est plus tenue, en conscience, à ses obligations personnelles.

Tel est mon cas. C’est la Franc-Maçonnerie qui la première a déchiré le traité souscrit entre elle et l’auteur de cet ouvrage. Rien n’est plus facile à prouver.


Un mot encore.

Bien que la Franc-Maçonnerie se soit conduite à mon égard avec une injustice passionnée, ce n’est point un désir de vengeance qui me guide. Les faits, que je vais d’abord raconter, datent de l’année 1881. Si j’étais animé par un sentiment de colère, il y a longtemps que j’aurais attaqué cette association dont, comme tant d’autres, j’ai à me plaindre. Je ne l’ai pas fait. J’ai plaisanté quelquefois, à l’occasion, ses côtes ridicules ; mais cela a été tout. À l’époque où j’avais le malheur de combattre la religion, je souffrais de l’iniquité dont j’étais victime ; mais je souffrais en silence, parce que ces frères iniques combattaient pour la même mauvaise cause que moi.

Depuis, par une grâce inespérée, j’ai ouvert les yeux ; j’ai vu dans quel abîme je m’enfonçais chaque jour davantage : je me suis repenti, j’ai invoqué le Ciel, j’ai supplié Dieu, et Dieu m’a tiré de l’abîme.

Seule ma reconnaissance envers Dieu m’inspire. Je n’ai pas la haine des méchants, j’ai la haine du Mal qui les pousse. Mon œuvre n’est point contre les francs-maçons en tant qu’hommes, mais en tant que sectaires ; elle est absolument contre la Franc-Maçonnerie. Aimer Dieu, c’est haïr l’Enfer.

Je démasquerai donc le vice, non pour me venger des iniquités du vice, mais pour rendre honneur à la vertu.

Voici maintenant comment la Franc-Maçonnerie m’a délié, il y a cinq ans, de mes obligations envers elle :

J’avais, certes, tout ce qu’il faut pour faire, sinon un parfait, du moins un bon maçon. Mon impiété pouvait rivaliser avec celle de nos blasphémateurs les plus endurcis.

Bien avant mon initiation, les grandes lumières de la secte, me prenant à qui mieux mieux pour leur collègue, m’écrivaient en me qualifiant de frère avec les trois points réglementaires (F.·.).

En 1878, invité a une fête maçonnique par la Loge la Réunion des Amis Choisis, de Béziers, je causai un étonnement profond a mes aimables hôtes en leur apprenant que le Grand Architecte de l’Univers[1] ne me comptait pas au nombre de ses disciples.

Les frères bitterrois m’excitèrent vivement à me faire enrôler.

Je ne me rappelle plus pourquoi je ne suivis pas alors leurs conseils. Je voyais dans la Franc-Maçonnerie une ennemie déclarée du catholicisme, et j’étais moi-même perdu dans les sentiers du mal.

Lorsque, vers la fin de 1879, un de mes vilains romans, le Fils du Jésuite, produisit dans le monde catholique un légitime mouvement d’indignation, je reçus de diverses Loges des lettres me flattant et m’excitant à persévérer dans mon impiété.

Je n’en citerai que deux.


A∴ N∴ E∴ S∴ L∴ A∴ D∴ O∴ D∴ F∴
R∴ L∴ L’ÉTOILE DU NORD
OR∴ DE LILLE[2].




Liberté ! Égalité ! Fraternité !


Or∴ de Lille, le 3 janvier 1880.


Au Tr∴ C∴ et Ill∴ F∴ Léo Taxil,
homme de lettres à Paris.


Tr∴ C∴ et Ill∴ F∴.

La Tr∴ Resp∴ L∴ L’Étoile du Nord est heureuse de vous féliciter bien sincèrement de ce que la Cour de Rome a cru devoir lancer l’excommunication contre le vaillant champion de la Liberté de Conscience.

Cette Récompense sera chère au lutteur audacieux qui n’a pas craint de se mesurer contre un adversaire si redoutable et si puissant encore.

Vous avez frappé juste, T∴ C∴ et Ill∴ F∴ L’anathème de ce parti abhorré le prouve surabondamment ; il vous donnera une force nouvelle pour continuer la lutte à laquelle tous les esprits libéraux et éclairés concourent avec vous au cri du Grand Tribun Français : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! »

Courage !!!
Au nom de tous les Maç∴ Merci !!!
Par Mandement de la L∴
Le Secrétaire :
(Signé) Julien,
R∴ ✠∴


À∴ L∴ G∴ D∴ G∴ A∴ D∴ L’U.[3]
S∴ L∴ A∴ D∴ G∴ O∴ F∴
R∴ L∴ LES ENFANTS D’HIRAM
Fond∴ le 4e jour du 10e mois 5840. — Const∴ le 24e jour du 2e mois 5841. — Rep∴ des Trav∴ le 15e jour du 11e mois 5865. — Const∴ le 18e jour du 4e mois 5866.
Cabinet du Vénérable : Usine de la Fontaine-Ronde, par Cesson, Seine-et-Marne.

Or∴ de Melun, le 14 janvier 1880. (È∴ V∴)

T∴ C∴ F∴

Au moment où nos ennemis, les noirs crocodiles[4], agitent sur votre tête leurs foudres vaines, la Loge de Melun a décidé, en sa Tenue Solennelle du 7 janvier courant, de vous adresser l’expression de sa gratitude pour l’énergie avec laquelle vous combattez le cléricalisme.

La rage des vaincus prouve que vous leur avez porté des coups mortels.

Nous aimons à croire que vous venez encore de puiser une force nouvelle en entendant leurs anathèmes.

Recevez donc, avec l’assurance de notre reconnaissance, nos frat∴ et cordiales salutations.

Par mandement de la L∴
Le Vénérable :
(Signé) G. Lagache

Au F∴ Léo Taxil, publiciste,

à Paris.


Toutes ces lettres de félicitations maçonniques étaient conçues dans le même style ; et, si j’en suis confus aujourd’hui, j’en étais alors très fier.

Ces louanges, ces encouragements à persévérer dans la mauvaise voie où je m’étais engagé, m’arrivèrent, je dois le dire, exclusivement de province. À Paris, tous ou presque tous les membres de la presse républicaine font partie des Loges ; or, dans cette partie de la presse parisienne, la jalousie et l’envie règnent à l’état latent. Aussi, de ce que les Loges de la capitale ne me félicitèrent point, il ne faudrait pas conclure qu’elles sont moins irréligieuses que leurs Tr∴ Resp∴ Soeurs des départements ; la vérité est que mon indépendance me valait de nombreux ennemis parmi mes confrères, répandus en grand nombre dans la Maçonnerie parisienne.


Mes premières difficultés avec le Grand-Orient de France datent du mois d’avril 1881. À cette époque, une Loge maçonnique, intitulée La Libre-Pensée, venait d’être fondée à Narbonne ; elle devait être solenellement installée et inaugurée, le dimanche 24 avril par une délégation spéciale du pouvoir central du rite français. La Loge, à la suite d’une délibération et par un vote presque unanime, m’écrivit pour m’inviter à assister à la cérémonie et à faire, à cette occasion, une conférence.

Le Grand-Orient de France, apprenant cela, manda aussitôt à la loge de n’avoir pas à prendre, pour son inauguration, d’autres conférenciers que ceux qu’il enverrait.

La Loge insista, disant que je jouissais d’une certaine popularité dans le Languedoc et qu’à Narbonne notamment je comptais beaucoup d’amis.

Réplique du Grand-Orient, et ordre formel donné à la Loge de renoncer à la conférence du F∴ Léo Taxil[5].

Trouvant le procédé passablement tyrannique de la part des directeurs d’une société que j’avais cru libérale, je pris le train de Narbonne, sans me soucier de ce qu’en penserait le Grand-Orient, et, au lieu de faire à la Loge la conférence qu’elle m’avait demandée, je la fis au théâtre et au bénéfice des pauvres de la ville.

J’appartenais, — j’ai oublié de le dire, — à la Loge parisienne le Temple des Amis de l’Honneur Français, qui a sa réunion ordinaire le troisième lundi de chaque mois.

Ma petite révolte contre le despotisme du Grand-Orient avait eu lieu dans les derniers jours d’avril. À la première réunion de ma Loge (troisième lundi de mai), une accusation, dont le Vénérable refusa de me faire connaître l’auteur, fut déposée contre moi.

Je fis observer qu’un accusé doit toujours être mis en face de qui l’accuse. Le Vénérable me répondit en me montrant les Règlements ; en effet, c’est ainsi que les choses se passent dans la Maçonnerie. Ne m’étant jamais attendu a ce qui m’arrivait, j’avais négligé de lire les Dispositions Judiciaires de l’Ordre.

Un Comité Secret fut donc constitué, toujours en vertu de ces fameux Règlements, pour procéder, sans confronter l’accusé et l’accusateur, à l’instruction de mon affaire.

Ce Comité se composait des frères que voici :

Rothé, comptable à l’École Polytechnique ;
Lemonon, marchand de bronzes, 2 bis, rue Vivienne ;
Le Leurch, capitaine au 74e de ligne ;
Castaneda, docteur en médecine, 14, avenue de la République ;
Et un F∴, dont j’ai oublié le nom, et qui remplissait à la Loge les fonctions de Grand-Expert.

L’un de ces frères, le F∴ Lemonon, avait le grade de Chevalier-Kadosch et était l’Orateur de la Loge, c’est-à-dire le représentant attitré du Grand—Orient ; c’est lui qui communiquait directement avec le pouvoir central ; quant à son grade, un des plus élevés et des plus inaccessibles de la Maçonnerie, nous verrons, au cours de cet ouvrage, quelles sont ses attributions.

Je comparus devant le Comité Secret et répondis à toutes les questions ; et je vous prie de croire qu’on ne me les ménagea pas. Le Comité avait en mains une véritable liasse de papiers, dont chaque feuille portait une interrogation sur un fait quelconque me concernant ; toute ma vie, non seulement publique, mais privée, fut épluchée. Mes réponses étaient immédiatement inscrites au bas de la question rédigée d’avance. Tout ce travail avait, à coup sûr, été préparé en dehors de la Loge ; car les membres du Comité, sauf le F∴ Lemonon, n’étaient pas familiers avec l’écriture du mystérieux accusateur ; quand le président et le secrétaire ne comprenaient pas bien, c’était le F∴ Lemonon qui prenait le papier et qui déchiffrait.

Toute l’enquête portait sur des actes, et non sur des paroles, qui étaient allégués à ma charge. « La vérifcation d’une accusation, quand elle porte sur des faits, est toujours facile, me dit le F∴ Orateur ; et il s’agit ici d’une affaire que nous avons mission de régler le plus promptement possible. » Aussi je dus, pour me disculper sur chaque point, indiquer des personnes pouvant démontrer la fausseté de chaque inculpation. Le Comité Secret prit note, afin de contrôler ma défense, des noms et adresses de mes témoins à décharge, et, bien entendu, refusa, comme le Vénérable, de me mettre en face des prétendus témoins qui me chargeaient[6].

Cette instruction secrète nécessita de nombreuses séances.

Finalement, le Comité Spécial d’Enquête, à l’unanimité, moins une voix, — la voix du représentant du Grand-Orient, — déclara que la plainte portée contre

moi n’était point fondée. En conséquence, la plainte était annulée, l’accusation tombait d’elle-même, et, par le fait, on n’en entendit plus parler.

À la réunion du 20 juin 1881, qui suivit cette

ordonnance de non-lieu, la Loge devait procéder à diverses initiations, parmi lesquelles celle d’un jeune avocat, M. Paul Féau, très chaudement recommandé par divers gros bonnets opportunistes du Conseil de l’Ordre. Cette initiation devait être, pour le récipiendaire, l’occasion d’un petit triomphe maçonnique. Comme j’avais sur le cœur les mauvais procédés du Grand-Orient à mon égard, je pris plaisir à embarrasser son protégé en lui posant des questions ennuyeuses pour un récipiendaire.

Le profane Féau, très ému sous le bandeau qui lui couvrait les yeux, venait de déclarer qu’il était avant tout anti-clérical (nombreux applaudissements sur les colonnes) et que sa patrie, c’était l’Humanité ! (nouveaux applaudissements enthousiastes de l’assistance et tressaillements d’allégresse sur l’estrade où se

trémoussaient les vieilles barbes des Vénérables titulaire, honoraires, in partibus et ad vitam).

Lors, ayant obtenu la parole, je dis au profane Féau :

« — Monsieur, vous êtes anti-clérical avant tout, c’est très bien ; et vous n’avez d’autre patrie que l’Humanité, c’est parfait ; je vous en félicite. Or donc, je suppose ceci : au lieu d’être sous la République républicaine de M. Grévy, nous sommes retombés sous un Mac-Mahonat que notre illustre Frère Gambetta qualifie de nouveau de « gouvernement des curés » ; d’autre part, l’Italie libérale se met en République et expulse le Pape et les cardinaux de Rome ; une guerre éclate entre la France et l’Italie à ce propos, c’est-à-dire entre la République favorable aux prêtres et la République anti-cléricale. Il vous faut prendre les armes. Avec qui combattrez-vous ? avec l’Italie ou avec la France ? »

Jamais le lecteur ne pourra concevoir dans son imagination l’effet produit par cette question inattendue[7].

D’abord, la stupéfaction fut générale.

Quelle audace ! Venir ainsi refroidir les enthousiasmes et troubler l’aimable petite fête !

Puis, les partisans du récipiendaire protestèrent avec éclat. « La question était déplacée, le profane ne devait pas répondre. » Le F∴ Hubert, Vénérable d’honneur ad vitam, agitait en l’air ses mains tremblantes et prenait le Grand Architecte de l’Univers à témoin de ce que, depuis quarante-trois ans qu’il était dans la Maçonnerie, il n’avait jamais entendu poser question pareille !

Le Vénérable titulaire, le F∴ Lemaire, frappa un grand coup de maillet sur l’autel, et le silence se rétablit. Au nom de la toute-puissance qui lui avait été conférée, il dispensa le récipiendaire de répondre.

Je protestai, au nom des règlements, puisque toute question, de n’importe quelle nature et sur n’importe quel sujet, peut être posée en Loge à un profane admis aux épreuves.

Alors, le Vénérable, pour me donner une leçon et afin d’indiquer aux jeunes Apprentis, Compagnons et Maîtres, ses infimes subalternes, sur quel terrain il convenait de porter les interrogations aux candidats, prit son air le plus malin, sourit paternellement au profane, — sourire esquissé en pure perte, puisque le profane avait les yeux sous un bandeau, — ouvrit la bouche et laissa tomber ces paroles bien scandées :

« — Monsieur, il est temps de terminer votre interrogatoire. Une dernière question, et celle-ci basée, non sur de chimériques suppositions, mais sur la réalité scientifique ».

Le F∴ Lemaire s’arrêta un instant, satisfait de son exorde. Le profane Féau commençait à se tranquilliser. Tous les assistants tendaient l’oreille ; on allait ouïr l’oracle.

Le Vénérable, après un long regard circulaire sur les colonnes muettes et attentives, prononça doctoralement ces mots :

« — Veuillez nous dire, Monsieur, quelle est votre opinion sur la couleur d’un triangle ? »

Cette fois, l’assemblée fut encore surprise ; mais son sentiment d’étonnement n’avait aucun rapport avec la stupéfaction irritée de tout à l’heure. On était surpris, mais c’était parce qu’on ne s’attendait pas à quelque chose d’aussi profond.

La couleur d’un triangle ! cela faisait rêver les vieilles cervelles qui s’étaient à demi pétrifiées dans le culte du panthéisme maçonnique, et à qui l’explication de la pierre cubique[8] avait déjà paru une merveille.

La couleur d’un triangle ! qu’y avait-il donc au fond de cette énigme ? quelle vérité allait donc sortir du vénérable puits Lemaire ?… Les anciens concierges retirés, qui s’étaient fait initier aux mystères du Grand Architecte par suite d’une inclination irrésistible pour tout ce qui porte le nom de loge, passaient sur leurs lèvres une langue gourmande, savourant d’avance la réponse que le sublime interrogateur allait s’adresser à lui-même.

Car on sentait bien qu’à une question de cette force, un Rose-Croix même ne pouvait pas répondre. Dire n’importe quoi, sans avoir reçu les lumières des plus hauts grades, eût été à la fois présomptueux et téméraire.

Le profane Féau le comprit. Il avoua humblement qu’il n’avait pas encore d’opinion bien déterminée sur la couleur d’un triangle ; mais il eut soin d’ajouter que, docile aux enseignements des personnes douées d’une sage expérience, il avait le plus ardent désir de s’éclairer. — Ce jeune homme ira loin en Maçonnerie[9].

Le F∴ Lemaire triomphait.

« — Eh bien, Monsieur, s’écria-t-il, voici mon opinion, à moi, sur la couleur d’un triangle : c’est la plus belle des couleurs, puisque c’est la couleur de l’égalité ! »

Il y eut, dans la Loge, comme un frisson de ravissement ; on se regardait les uns les autres avec fierté, la fierté de posséder un tel Vénérable. — Je dois reconnaître pourtant que l’admiration ne fut pas absolument unanime, et que quelques-uns, à la sortie, s’amusèrent beaucoup de la couleur du triangle au F∴ Lemaire.


Aux réunions qui suivirent, je constatai que je n’étais plus vu de très bon œil par un certain nombre

de membres de ma Loge. Ma question au profane Féau avait été une note discordante dans le concert de sa réception ; le récipiendaire avait été admis avec félicitations vives et empressées.

Le troisième lundi de juillet, on causa surtout des élections législatives qui étaient prochaines ; la Maçonnerie préparait déjà ses candidatures.

On se rappelle comment les choses se passèrent en cette belle année 1881. Ce fut le 30 juillet que le gouvernement prononça la clôture de la session des Chambres et convoqua les électeurs pour procéder, le 21 août, au choix de leurs députés à la nouvelle législature.

Le gouvernement, sans crier gare, donnait au corps électoral, pour choisir ses nouveaux législateurs, juste les vingt jours fixés par la loi. Le suffrage universel, c’est-à-dire le bon peuple qui n’était pas dans le secret des dieux, avait compté sur les élections pour le mois d’octobre ; il se trouvait pris à l’improviste.

Dans le département de l’Aude, — pour citer ce département, où les circonstances m’amenèrent à poser ma candidature, — la Maçonnerie était prête. Son candidat, pour l’arrondissement de Narbonne, candidat agréé par le Grand-Orient et le comité de la rue de Suresnes, était M. Malric, membre de la loge l’École de la Vertu de Lézignan ; il ne s’agissait plus que de le faire agréer par le Congrès des électeurs délégués de l’arrondissement.

Sur ces entrefaites et dès le jour où la convocation des électeurs parut à l’Officiel, un groupe d’indépendants m’offrit la candidature. Je n’avais pas beaucoup de chances de succès, n’ayant pas eu le temps de préparer le terrain, comme les autres compétiteurs, n’ayant visité aucune commune ; et l’on avait peu de jours devant soi. N’importe, j’acceptai le 1er août, enchanté d’avoir l’occasion d’être désagréable au Grand-Orient, à qui je gardais rancune de ses mauvais procédés.

La réponse de nos tyranneaux en chambre ne se fit pas longtemps attendre. Au moment où j’allais partir pour Narbonne, je reçus le billet doux que voici :


Sous les Auspices du Grand-Orient de France.

Taxil, Révélations complètes sur la franc-maçonnerie, Les frères Trois-Points, 1886, tome 1 (page 36 crop).jpg

Je vous informe que le Comité Spécial, chargé d’examiner une deuxième plainte formulée contre vous, a, dans sa séance du 4 août courant, déclaré à l’unanimité que cette plainte était fondée.

Le fait qui vous est reproché est relatif à une lettre publiée contre vous dans différents journaux par nos illustres FF∴ Victor Hugo, Louis Blanc, etc. Cette lettre proteste contre l’usage que vous avez fait de leurs noms dans un journal de Montpellier.

Le 17 août courant, à 8 heures et demie du soir, l’Atelier s’assemblera au lieu ordinaire de ses séances, pour entendre votre défense et prononcer son jugement sur le fait dont je viens de vous donner connaissance.

Dans le cas d’absence de votre part ou de celle de votre mandataire, il vous sera donné un défenseur d’office.

Conformément à l’article 15 des Dispositions Judiciaires, je vous rappelle qu’à partir d’aujourd’hui l’exercice de vos droits maçonniques est provisoirement suspendu.

Le Vén∴ du Temple des Amis
de l’Honneur français :
lemaire, 30e

Voici ce qui s’était passé ; d’abord, relativement à Victor Hugo et Louis Blanc ; ensuite, relativement à la Loge :

Question Victor Hugo et Louis Blanc. — Le journal le Midi Républicain, organe radical de Montpellier, dont j’avais été passagèrement le rédacteur en chef, s’était mis, il y avait environ trois mois de cela, sous le patronage de diverses notabilités politiques, et avait publié différentes lettres d’hommes célèbres dans le parti républicain, notamment de Victor Hugo, de Garibaldi, de Louis Blanc, etc. Ces lettres souhaitaient la bienvenue au journal.

Tout à coup, un beau matin des premiers jours de juillet, une vingtaine de journaux maçonniques de Paris, tant opportunistes que radicaux, reproduisirent, avec un ensemble remarquable, une lettre dans laquelle MM. Victor Hugo et Louis Blanc, entre autres, protestaient contre la publication faite par le Midi Républicain ; ils en avaient l’air tout étonnés, comme s’ils n’avaient jamais envoyé une ligne à ce journal.

Cette lettre de protestation, qui m’était adressée, bien que je ne fisse plus partie du Midi Républicain, portait la date du 5 juillet et me disait :

« Nous ne vous avons, monsieur, en aucune façon autorisé à agir comme vous l’avez fait.

« Il est impossible que nous sachions l’usage que l’on fait de nos noms, mais quand un fait comme celui-ci est porté à notre connaissance, nous devons rompre le silence.

« Nous protestons donc énergiquement contre une telle manière d’agir que nous laissons le soin de caractériser à vos lecteurs eux-mêmes ; car nous sommes en droit de vous inviter, et nous vous invitons, à insérer la présente lettre dans votre plus prochain numéro.

« Agréez nos salutations.
« Victor Hugo, Louis Blanc, etc. »


C’était tout simplement m’accuser d’être un faussaire ; et les bons confrères de la presse républicaine de Paris ne se privèrent pas de le dire.

Cette jolie intrigue avait pour auteur l’aimable F∴ Paul Bert, que le radical Midi Républicain venait d’attaquer à l’occasion de récents votes opportunistes. Le grand vivisecteur avait écrit la lettre ci-dessus[10], et il avait réussi, je ne sais comment, à la faire signer par Victor Hugo et Louis Blanc, qui prouvèrent ainsi qu’ils avaient la mémoire bien courte.

Naturellement, je protestai contre la protestation ; mais les bons confrères, avec la loyauté ordinaire qui les caractérise, jetèrent ma réclamation au panier. Néanmoins, ils comprirent que leurs grands hommes avaient commis une bévue, le silence se fit aussitôt, et personne ne revint plus sur cet incident.

Ce qui s’était passé à ma Loge. — D’après la lettre, reproduite plus haut, du vénérable F∴ Lemaire, il peut sembler que de minutieuses recherches et de sérieux débats avaient eu lieu, au Temple des Amis de l’Honneur Français, pour découvrir la vérité dans cette accusation de faux dont j’avais été l’objet un mois auparavant.

Ah ! bien oui ! on n’avait rien discuté du tout.

Ce 4 août-là, la Loge tenait une réunion, dans laquelle, disait la « planche » de convocation, les F∴ n’auraient à délibérer que sur des questions administratives. En effet, on s’occupa surtout des comptes de l’année courante et de la vérification des registres de l’ancien trésorier.

Avant de fermer la séance, le Vénérable, selon l’usage, fit circuler la tire-lire pour recueillir les offrandes de chacun (le « tronc de la Veuve »). En vidant la tire-lire, le F∴ Hospitalier aperçut, parmi la monnaie, un morceau de papier blanc plié. Le passer au Vénérable fut l’affaire d’une seconde.

Le Vénérable déplie le papier, rajuste ses lunettes, fronce le sourcil, et, d’une voix solennelle :

« — Mes Frères, dit-il, un de nos Frères, membre de cette Respectable Loge, est l’objet d’une accusation très grave. Plusieurs journaux ont publié, il y a un mois, une lettre, où se trouvent les signatures si honorées de Victor Hugo et de Louis Blanc, et dans laquelle il est en quelque sorte, accusé de faux…

Plusieurs voix. — « Oui, oui, c’est le Frère Taxil !

Le Vénérable. — « Pardon, mes Frères, la Constitution nous interdit de nommer le Frère qui est l’objet d’une accusation aussi bien que ses accusateurs… Je dis donc qu’une plainte, à raison de ces faits, est déposée contre le Frère dont il s’agit et que je ne nomme pas. »

À l’instant, le Vénérable met le Comité en demeure de se prononcer.

Un membre fait timidement observer que le Frère incriminé est absent et qu’il serait juste que le Comité Spécial d’Enquête l’entendît avant de rien préjuger.

Le Vénérable réplique qu’il n’y a pas d’enquête à faire, du moment que la lettre accusatrice qu’ont publiée les journaux de Paris est signée par Victor Hugo et Louis Blanc. Devant l’affirmation de personnages aussi illustres, ajoute-t-il, le Comité n’a qu’à s’incliner. Qu’il se prononce donc tout de suite, et l’on entendra, en loge, l’accusé, à la réunion du 17 du mois, afin de savoir quelles circonstances atténuantes il peut invoquer.

Le Comité, chargé des enquêtes de cette nature, n’était pas au complet ; l’Orateur de la Loge était absent, lui aussi. On le remplace, séance tenante, par l’Orateur-adjoint, le F∴ Rath. Et le Comité, sans se retirer dans une salle à part, sans même émettre un vote, déclare qu’il y a lieu de procéder, non à l’instruction de l’affaire, mais à mon jugement.

« — J’interroge les membres du Comité, dit le Vénérable. Leur avis est-il que la plainte dont il s’agit est fondée ?

« — Oui, oui, » répondirent en chœur les membres du Comité Spécial.

Et voilà ce que le F∴ Lemaire, l’inventeur de la couleur des triangles, appelle un examen dans sa lettre du 5 août, voilà ce qu’il présente comme une délibération.

Quand je vis, deux ou trois jours après, l’un des membres de ce Comité enquêteur qui prenait des décisions sans enquête préalable, je ne pus m’empêcher de lui adresser des reproches. Je lui observai combien la conduite de la Loge et du Comité avait été incorrecte.

« — Que voulez-vous? me répondit-il. Nous avons subi malgré nous une sorte d’entraînement. Et puis, la lettre publiée par les journaux de Paris était signée : Victor Hugo ! Louis Blanc ! Quelle discussion pouvions-nous entamer, quand on nous mettait de tels noms en avant ? »


Quoique presque tout le monde fût contre moi, je ne me tins pas pour battu. La Constitution maçonnique avait été violée d’une façon manifeste à mon égard ; l’article 9 des dispositions judiciaires exige une instruction, pour n’importe quelle affaire, avant que le Comité Spécial puisse se prononcer.

Au surplus, afin que le lecteur puisse se rendre exactement compte de ce qu’il me reste à raconter, je vais mettre sous ses yeux les extraits des Règlements maçonniques qui s’appliquent à mon cas :


Article 9 des Dispositions Judiciaires. — Les délits exigent une instruction et un jugement.


Art. 10. — Tout Membre d’un Atelier peut se porter plaignant contre tout autre Membre d’un même Atelier. Cette plainte doit être déposée dans le sac des propositions. Les noms du plaignant et du F∴ inculpé ne sont point prononcés par le Président. — Tout Maçon actif peut également porter plainte contre un Maçon devant l’Atelier dont celui-ci fait partie.


Art. 11. — (Cet article est relatif aux plaintes déposées contre le Président d’un Atelier.)


Art. 12. — Si la plainte est régulière, le Président ou l’un des Officiers de l’Atelier, par ordre hiérarchique, convoque extraordinairement, pour former un Comité secret et spécial d’instruction, les cinq premiers Officiers, et, à leur défaut, les Officiers qui suivent dans l'ordre hiérarchique. — Le Président de l’Atelier ne peut jamais faire partie du Comité. — La plainte est remise au Comité dans la personne de l’Officier qui le préside et qui en donne récépissé.


Art. 13. — Le Comité Spécial, ainsi présidé par le Frère à qui les pièces ont été remises, doit instruire secrètement l’affaire, appeler le plaignant, requérir les preuves du fait articulé, entendre séparément le prévenu dans ses moyens de défense, et se former une conviction morale sur l’existence, la nature et la gravité du délit.


Art. 14. — Si la plainte est retirée avant que le Comité Spécial l’ait déclarée fondée, les pièces de l’instruction sont immédiatement anéanties. — Si le Comité Spécial, à la majorité des voix, reconnaît que la plainte n’est point fondée, elle est annulée. — Si elle est reconnue calomnieuse, l’Atelier, après avoir pris connaissance des pièces, pourra mettre le Frère plaignant en jugement.


Art. 15. — Si le Comité Spécial déclare la plainte fondée, il nomme son Rapporteur, dresse l’acte d’accusation que son Président adresse à celui de l’Atelier, avec toutes les pièces de l’affaire. — À partir du moment où la plainte a été déclarée fondée, l’exercice des droits et fonctions maçonniques du Frère inculpé est provisoirement suspendu, sans cependant que cette suspension provisoire puisse durer plus de deux mois à partir du jour où la plainte a été déclarée fondée. — Tout Frère contre qui une plainte aura été reconnue fondée par le Comité Secret d’instruction, devra déposer aux Archives de la Loge, et dans un délai de huit jours à partir de l’invitation qui lui en sera faire, tous ses titres maçonniques. Faute par lui de ce faire, il sera rayé de plein droit de la Maçonnerie. — Ces titres lui seront rendus aussitôt après le prononcé de l’acquittement s’il y a lieu, ou à l’expiration de la suspension prononcée. Ces titres, en cas d’exclusion définitive, seront renvoyés au Grand-Orient.


Telle est la trame d’araignée, dans laquelle les T∴ C∴ F∴ du Grand-Orient se proposaient d’envelopper le moucheron. Mais le moucheron était bien résolu à se défendre.

J’écrivis d’abord au Secrétaire Général de l’Ordre, le F∴ Thévenot, pour lui dénoncer les faits, au cas où il les ignorerait. « Je ne me présenterai pas à la Loge le 17 août, lui disais-je, parce que, ce jour-là, je ne serai pas à Paris, et aussi parce que l’art. 9 a été audacieusement violé contre moi et que je ne reconnais pas une procédure faite en dehors des règlements… Vos règlements, ajoutai-je, sont passablement draconiens et n’offrent aucune garantie à un Frère inculpé ; on s’est bien gardé de les mettre sous mes yeux, quand on m’a poussé à me faire affilier a la Franc-Maçonnerie. Mais enfin, si draconiens qu’ils soient, j’exige, comme c’est mon droit, que l’extraordinaire Vénérable dont notre Loge est gratifiée les respecte, et ne supprime pas les semblants de garantie que la Constitution feint de me donner. »

Le F∴ Lemaire reçut aussi de moi une lettre dans le même sens. Après quoi, je partis pour ma campagne électorale que cet incident avait forcément retardée et entravée[11].

Le F∴ Thévenot ne me répondit pas ; mais il adressa sans doute des remontrances amicales à l’inventeur de la couleur des triangles et lui fit comprendre que son zèle excessif à obéir au Grand-Orient avait été d’une maladresse déplorable.

En effet, on essaya d’arranger l’affaire. Le F∴ Lemaire m’envoya, le 19 août, à Narbonne, une lettre, se terminant cette fois par une formule polie, et dans laquelle, avec un embarras très grand, il m’assurait que le Comité n’avait jamais eu l’intention de ne pas m‘entendre, qu’il m‘entendrait avec plaisir quand je serais de retour à Paris, que je pouvais moi-même « fixer mon jour » et que cette fois « toutes les dispositions constitutiounelles seraient observées. »

Bref, la déclaration illégale, par laquelle, le 4 août, le Comité avait préjugé sans enquête, fut abandonnée, et l’instruction régulière de l’affaire se prépara.

Le 23 août, j’étais rentré à Paris, le Vénérable ayant été au préalable avisé de mon retour. Le 27 je recevais la convocation suivante :

Paris, 27 août 1881.
Mon Frère,

J’ai l’honneur de vous informer que, d’après les instructions de notre Vén∴, le Comité Secret chargé d’instruire l’affaire qui vous concerne, se réunira le lundi 5 septembre, à huit heures et demie du soir, dans une des salles du Grand-Orient de France, à l’effet de vous entendre et, après quoi, de déclarer s’il y a lieu de donner suite à la plainte formulée contre vous.

C’est avec un sentiment de profonde tristesse que je vous adresse cette convocation, et je vous prie de croire toujours à mes sentiments fraternels et dévoués.

Par empêchement du 1er Surveillant,
Le 2e Surveillant :
Le Leurch, 18e
capitaine au 74e de ligne.

Au jour dit, à l’heure dite, je comparaissais devant le Comité. Il se composait des Frères Rothe, Le Leurch, docteur Castenada, Rath, et du Frère Grand-Expert dont j’ai oublié le nom.

Ma défense fut très simple.

J’affirmai, de la façon la plus énergique, avoir reçu, pour le Midi Républicain, à la fin d’avril, deux lettres de Victor Hugo et de Louis Blanc, et je remis le numéro qui les contenait.

La lettre de Victor Hugo, adressée aux rédacteurs du journal, était ainsi conçue :

20 avril 1881.

Je suis avec vous, chers confrères.

Je suis avec tous ceux qui tournent la jeunesse vers la lumière, et la France vers la liberté.

Victor Hugo.

Quant à Louis Blanc, c’était à moi personnellement qu’il avait écrit, en ces termes :

Paris, 18 avril 1881.
Mon cher confrère,

J’apprends avec grand plaisir que vous allez fonder à Montpellier, sous le titre de Midi Républicain, un journal ayant pour but « l’union des républicains contre le cléricalisme et l’étude des problèmes sociaux. »

À une œuvre ainsi définie, toutes mes sympathies sont acquises.

Courage !

Recevez l’assurance de mon dévouement fraternel.

Louis Blanc.

Il était évident que des lettres ainsi conçues avaient été écrites pour être publiées en tête du journal à qui elles souhaitaient la bienvenue ; cela ne faisait pas l’ombre d’un doute aux yeux des membres du Comité. « Mais, me disaient-ils, prouvez que vous les avez réellement reçues. »

J’étais alors bien embarrassé pour faire cette preuve. Je ne savais pas où avaient passé les originaux de ces lettres. Étaient-ils restés à l’imprimerie du journal ? Là, on avait fait des recherches et l’on n’avait rien retrouvé. Les avais-je donnés à quelque solliciteur d’autographes ? Je n’en avais aucune souvenance. Enfin étaient-ils mêlés et perdus parmi mes papiers ? C’est ce qui me semblait le plus probable ; mais je risquais fort de ne remettre la main sur eux qu’à une époque où ils ne me seraient plus d’aucune utilité.

On comprend combien j’étais ennuyé. Je ne pouvais qu’opposer ma parole à celle des deux illustres grands hommes. Je le fis ; ce qui provoqua l’indignation du F∴ Rath, le représentant du Grand-Orient. Je dis que l’énormité même de l’acte dont j’étais accusé prouvait mon innocence ; car, somme toute, des lettres comme celles qui avaient paru dans le Midi Républicain ne sont pas des choses qu’un journal invente. Il était plus logique d’admettre que Victor Hugo et Louis Blanc avaient la mémoire courte, et qu’on avait abusé de leur grand âge pour leur faire signer la protestation ; il était plus logique d’admettre cela que de croire à la possibilité d’un faux aussi téméraire.

Mon accent de sincérité frappa les Frères qu’on m’avait donnés pour juges-instructeurs ; — je fais toutefois exception pour le F∴ Rath qui me fut, jusqu’au bout, systématiquement hostile ; — la déloyauté de la machination organisée contre moi allait achever de me les rendre favorables : au fond, les deux Surveillants, le Secrétaire et le Grand-Expert de la Loge n’étaient pas de mauvaises gens.

Voici ce qui les détermina :

On a vu que la lettre du capitaine Le Leurch, datée du 27 août, me fixait le soir du 5 septembre pour le premier interrogatoire de l’instruction de l’affaire. Ce n’est qu’à la suite de cette séance secrète que le Comité, s’il se jugeait suffisamment éclairé, devait décider s’il y avait lieu de donner suite à la plainte, c’est-à-dire rédiger un acte d’accusation contre moi.

Or, dans l’intervalle de ma convocation à ma comparution devant le Comité, le Vénérable[12], obéissant sans aucun doute aux ordres secrets du Grand-Orient, avait, à la date du 1er septembre, convoqué la Loge à une réunion extraordinaire, qui devait se tenir le surlendemain de la première séance d’instruction, c’est-à-dire le 7 septembre, et dont le principal objet était la lecture de l’acte d’accusation contre moi et mon jugement. Il était impossible de violer avec plus d’audace les lois de l’équité. Il était impossible de dicter avec plus d’impudeur des ordres au Comité, de lui forcer la main plus cyniquement.

Voici ce document qui permettra d’apprécier à sa

valeur la justice maçonnique :
À∴ L∴ G∴ D∴ G∴ A∴ D∴ L’UN∴
Au Nom et sous les Auspices du Grand-Orient de France.




TEMPLE DES AMIS DE L’HONNEUR FRANÇAIS
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utile aux hommes !
Les frères Trois-Points, logo loge.png Or∴ de Paris, le 1er septembre 1881
Adresse de la L∴
Chez le F∴ LEMAIRE, Vén∴,
60, avenue de Breteuil, Paris.


TENUE EXTRAORDINAIRE
DU MERCREDI 7 SEPTEMBRE 1881




Cher Frère


Une Tenue Extraordinaire aura lieu le Mercredi 7 septembre, à huit heures précises du soir, au Temple n°2, rue Cadet, 16, Hôtel Maçonnique du Grand-Orient de France.

Nous vous prions, T∴ C∴ F∴, de venir prendre part à nos Travaux et nous éclairer de vos lumières ; votre présence parmi nous cimentera d’une manière plus étroite encore les liens de fraternité qui nous unissent.


ORDRE DU JOUR :

1. Ouverture des Trav∴ à huit heures précises du soir.

2. Lecture du procès-verbal de la dernière Tenue.

3. Lecture de la correspondance.

4. Dépôt de rapports sur divers Prof∴ proposés à l’initiation.

5. Lecture d’un Acte d’Accusation contre un F∴ de l’Atelier ; jugement, s’il y a lieu.

6. Distribution des jetons de présence et paiement des cotisations.

7. Distribution des billets de la Loterie de l’Orphelinat Général Maçonnique.

8. Circulation du Sac aux Propositions et du Tronc de la Veuve.

9. Clôture.

Agréez, cher Frère, nos salutations fraternelles.





Le Vén∴ d’Honneur :
Portalier, 33e∴,

Le 1er Surveillant :
Rothé, 30e∴,
5, rue Descartes.
Le Vénérable Titulaire :
Lemaire, 30e∴,
60, avenue de Breteuil.
Le Vén∴ d’Honneur, ad vitam :
Hubert, 33e∴,
rédacteur de la Chaîne d’Union, de Paris
9, rue de la Vieille Estrapade.
L’Orateur :
Lemonon, 30e∴,
2 bis, rue Vivienne.
Le Trésorier :
Dillon, 18e∴,
59, rue du Rocher.
Le 2e Surveillant :
Le Leurch, 18e∴,
capitaine au 74e de ligne,
31, avenue de la Mothe-Piquet
Le Trésorier-Adjoint :
Talon∴,
13, rue Monsigny.
Le Secrétaire :
Dr Castaneda, 18e∴,
14, avenue de la République.

Quand je sortis de ma poche cette circulaire, les membres du Comité Secret se regarderont, interdits ; on l’avait envoyée à tous les Frères de la Loge, excepté à moi.

« — Comment ! dis-je aux Membres du Comité, vous me convoquez 1e 27 août pour aujourd’hui, et, dans votre Convocation, vous me déclarez que c’est après m’avoir entendu que vous déciderez s’il y a lieu de donner suite à la plainte formulée contre moi !… Et, à cette heure, en ce moment où vous n’avez pas fini de m’entendre, l’acte d’accusation existe ! il est déjà rédigé ! le Vénérable a, depuis cinq jours, convoqué la Loge, pour que l’un de vous donne lecture de ce réquisitoire et pour qu’il soit procédé à mon jugement !… Ah ça ! quel rôle vous fait-on jouer, mes pauvres amis ! »

Le F∴ Rath donna un coup de poing furieux sur la table, en criant qu’il y avait dans la Loge des traîtres qui me communiquaient leurs convocations personnelles, et que le Grand-Orient saurait bien les découvrir.

Je lui répondis qu’il n’y avait pas d’autre trahison que celle dont j’étais victime, et que ce qui se machinait contre moi, dans l’ombre du Grand-Orient, était absolument abominable.

Le capitaine Le Leurch et le Frère Rothé, officier en retraite, me donnèrent leur parole d’honneur qu’ils étaient absolument étrangers à la convocation du Vénérable ; que leurs signatures n’y figuraient qu’en vertu de l’usage établi, mais que le manuscrit des « planches » était toujours envoyé à l’imprimerie sans leur être soumis au préalable : en un mot, ils me parurent très indignes de ce qui se passait.

Quant au docteur Castaneda et au Frère Grand-Expert, ils ne dirent pas grand’chose ; ils avaient l’air d’être ennuyés de ce qu’à raison de leurs fonctions ils étaient mêlés à cette affaire, et ils regardaient tour à tour leurs montres, avec une envie bien évidente de s’en aller. Ils n’osaient pas prendre ouvertement mon parti, parce que c’eût été faire opposition au F∴ Rath, représentant du Grand-Orient ; mais, en définitive, ils étaient loin de l’approuver.


Cette séance secrète se termina, sans que les membres du Comité prissent une décision.

Le lendemain, je rencontrai l’un d’entre eux.

« — Eh bien, lui demandai-je, que pensez-vous, en conscience, de ce qui se passe ?

« — Mon cher ami, me répondit-il, je vous plains ; vous n’en avez pas encore fini avec ceux qui vous en veulent… La majorité du Comité est pour vous, nous ferons notre devoir ; mais ce sera toujours à recommencer… Je vous plains…

« — Mais enfin, de quoi m’en veut-on ?

« — Est-ce que je le sais ?… Vous êtes indépendant, vous avez constamment protesté contre les cérémonies de notre rituel, vous avez ri en pleine loge des convocations qui se font toujours au nom du Grand Architecte de l’Univers, vous avez dit que les réunions maçonniques devraient être publiques comme celles des sociétés de libre-pensée, vous n’avez jamais manqué de ridiculiser les épreuves de l’initiation…

« — Évidemment, je trouve cela stupide ; mais c’est un sentiment personnel que j’ai exprimé au sein de nos réunions. Je n’ai pas discrédite la Maçonnerie en exposant mon idée dans mon journal…

« — Que voulez-vous ? ils sont persuadés que vous êtes contre l’institution elle-même…

« — Je crois seulement qu’elle a besoin de sérieuses reformes.

« — Ils pensent que vous vous repentez de vous être fait affilier.

« — Pour cela, oui !

« — Vous n’êtes pas le seul… Mais, alors, vous auriez dû ne jamais rien dire en loge ni ailleurs dès que vous vous êtes aperçu que la Maçonnerie n’était pas ce que vous aviez cru ; vous auriez dû garder votre sentiment secret, passer inaperçu, ne pas vous retirer brusquement, ce qui eût attiré des soupçons et vous eût valu les mêmes haines que celles qui vous poursuivent, mais venir seulement de temps en temps aux réunions, paraître négligent, jouer l’indifférence, puis, un beau jour, au bout de deux ou trois ans, vous laisser rayer pour défaut de cotisation… Voilà, mon cher ami, le seul moyen de sortir de la Maçonnerie, sans qu’il en résulte des persécutions… Au contraire, avec l’attitude d’indépendance que vous avez prise, vous n’aurez qu’ennuis, tracasseries et injustices ; vous passerez votre vie à être mis en accusation, et finalement vous aurez le dessous, et le Grand-Orient, en ratifiant votre exclusion, se donnera l’air de se débarrasser d’un personnage compromettant…

« — Advienne que pourra ! répliquai-je à cette prédiction. En l’état actuel, je ne vous demande que de ne pas céder aux influences et de faire votre devoir.

« — Je vous l’ai dit, la majorité du Comité le fera. Seulement, je vous plains tout de même. Quand ils auront réussi à se débarrasser de vous, ils ne seront pas satisfaits, vous ne rencontrerez que des pièges sur vos pas, ils vous feront une guerre à mort.

« — Qui, ils ?

« — Parbleu ! ceux qui mènent en ce moment l’intrigue contre vous.

« — Mais, enfin, leurs noms ?

« — Ah! vous m’en demandez trop ! »

Là-dessus nous nous séparâmes, en nous donnant rendez-vous à la Tenue Extraordinaire qui allait être sans objet. Le coup devait forcément rater, puisque la mèche avait été éventée.

Mon opinion est que l’acte d’accusation était rédigé dès le début de l’affaire, qu’il avait été fabriqué en dehors de la Loge, et que, le 5 septembre, le F∴ Rath l’avait dans sa poche. Si j’avais manqué d’énergie à la réunion secrète de ce jour-là, si je n’avais pas montré hardiment que je savais ce qui se tramait, si je n’avais pas démasqué les batteries du Vénérable et du Grand-Orient et mis les membres du Comité carrément en face du rôle de complices qu’on leur faisait jouer, le F∴ Rath, après mon départ, aurait tourné ses collègues contre moi, en mettant toujours en avant les noms de Victor Hugo et de Louis Blanc, et, spéculant sur la faiblesse du Secrétaire et du Grand-Expert, aurait obtenu, à la majorité des voix, sinon à l’unanimité, un vote déclarant la plainte fondée et juste : il se serait fait nommer facilement Rapporteur de l’affaire, d’abord en invoquant ses fonctions spéciales auprès de la Loge, ensuite parce qu’aucun de ses collègues n’aurait tenu à se charger d’une si vilaine besogne. Et alors le programme du Vénérable se serait réalisé : la Tenue Extraordinaire du surlendemain mercredi 7 septembre aurait vu mon accusation et mon jugement.


La réunion eut lieu, néanmoins ; il était trop tard pour la décommander. L’affluence des membres de la Loge, ce soir du 7 septembre, fut considérable. L’article 5 de l’ordre du jour, qui avait motivé la qualification d’extraordinaire donnée à la séance, fut sauté, sans explication du Vénérable, à la grande surprise des assistants qui n’étaient venus que pour cet article de « great-attraction. »

À la sortie, quelques-uns demandèrent au F∴ Lemaire pourquoi l’on n’avait pas exécuté le programme dans son entier, et le mirifique inventeur de la couleur des triangles répondit aux questionneurs que tout n’était pas prêt, comme on l’avait pensé, mais « qu’ils ne perdraient rien pour attendre. »


Je fus convoqué quelques fois encore devant le Comité d’Enquête.

On m’interrogea sur des points qui n’avaient plus aucun rapport avec les lettres de Victor Hugo et de Louis Blanc, objets de la poursuite ; on me demanda jusqu’à des renseignements sur ma famille ; on m’apprit que j’étais soupçonné de ne pas avoir pris la Maçonnerie au sérieux, dès le jour même de mon initiation. Il parait que cela surtout était un crime.

Examinons un peu ce crime dans toute son horreur.

Lors de l’initiation maçonnique, le récipiendaire est, pendant un temps qui varie d’une demi-heure à une heure, enfermé dans un réduit, appelé cabinet « des réflexions. »

Ce cabinet n’est pas d’une gaieté folle. Çà et la sont des squelettes ; sur les murs sont peintes, en grandes lettres, des inscriptions lugubres. Je donnerai de plus amples détails sur toutes ces ridicules bêtises dans le chapitre qui sera consacré aux initiations. Pour le moment, je me contenterai de dire que le réduit où l’on me claquemura était situé sous un escalier : le mobilier se composait d’un escabeau et d’une table sur laquelle étaient déposés des tibias, une tête de mort, un papier avec des questions imprimées et des blancs pour y répondre, une plume et de l’encre. En m’introduisant dans ce local sans fenêtre, on m’avait dit : « Répondez aux questions et faites votre testament ; puis, vous attendrez que l’on vienne vous chercher. »

J’écrivis mes réponses, je rédigeai deux ou trois lignes quelconques en style testamentaire, et, pour passer le temps, je fumai quelques cigarettes. On ne se pressait pas de venir me délivrer. La tête de mort, avec son nez camard, avait l’air de me narguer. J’avais lu et relu les inscriptions des murs ; l’une d’elles était assez amusante, la voici : « Si ton âme a senti l’effroi, ne vas (sic) pas plus loin. » Cet impératif va, que le peintre avait agrémente d’un s, m’inspira une plaisanterie, certes bien innocente. J’inscrivis à l’encre, sur le crâne poli de la tête de mort, ces simples mots :


LE GRAND ARCHITECTE DE L’UNIVERS
EST PRIÉ DE
CORRIGER LA FAUTE D’ORTHOGRAPHE
QUI SE TROUVE DANS
L’INSCRIPTION DU 3me PANNEAU À GAUCHE.


Quand on vint me chercher pour me faire subir les épreuves ordinaires du rituel, les Frères qui me délivrèrent du cabinet des réflexions ne songèrent point à examiner en détail les objets funèbres qu’on m’avait gracieusement laissés en tête-à-tête ; ils se contentèrent de prendre mon testament, que l’on piqua à la pointe d’une longue épée en fer battu. Tout le reste était parfaitement en place : la tête de mort, au bout de la table, continuait à avoir son air narquois, et un simple coup d’œil suffisait pour constater que, récipiendaire probe et délicat, je n’avais commis aucun détournement de squelette et n’emportais pas le moindre tibia dans mes poches.

Ce fut seulement quelques jours après, qu’un autre profane, admis aux épreuves et enfermé dans le même petit local, signala aux Frères Servants le méfait, découvert par lui à la suite d’un examen prolongé et méditatif de la tête de mort. Les Frères Servants, consternés, firent part, à leur tour, à l’autorité compétente, de ce flagrant manque de respect à la majesté du Grand Architecte : la difficulté était de trouver le coupable. Sans doute, on fit une enquête ; mais il n’y a pas qu’un cabinet des réflexions à l’Hôtel du Grand-Orient ; on reçoit, des fois, jusqu’à cinq profanes ensemble à une même Loge. Et puis de quelle époque datait l’inscription ironique ? combien de récipiendaires avaient pu passer dans le petit local sans remarquer cet appel irrespectueux à la correction de la faute d’orthographe du troisième panneau ? pouvait-on même se rappeler exactement quels avaient été les profanes claquemurés dans ce réduit ?

Bref, les Frères Servants rassemblèrent tant bien que mal leurs souvenirs ; d’autre part, on observa avec soin en loges les Frères dont la tenue indiquait le moins de convictions maçonniques ; et je fus au nombre de ceux sur qui pesèrent les soupçons. Néanmoins, je bénéficiai pendant longtemps de l’incertitude qui régnait dans les esprits des Frères Servants, et mon crime originel ne me valut jamais une inculpation directe, mais seulement des allusions à mots couverts, allusions que je faisais semblant de ne pas comprendre.

Aujourd’hui, n’étant plus tenu à la même prudente réserve, j’avoue ma profanation de la tête de mort du petit local ; que les simples soupçons, dont j’étais alors l’objet, se changent donc, aux yeux des membres du Grand-Orient, en certitude absolue !


Les travaux secrets du Comité Spécial, chargé de l’instruction de l’affaire des lettres Victor Hugo et Louis Blanc, furent terminés vers la fin de septembre.

Voici la dernière lettre que je reçus de ce Comité :


Sous les Auspices du Grand-Orient de France.




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60, avenue de Breteuil, Paris.


J’ai la faveur d’informer le F∴ Léo Taxil que le Comité Secret se réunira demain soir, mercredi, à 8 heures et demie, au Grand-Orient.

Bien que sa présence ne paraisse plus nécessaire, puisque le F∴ Léo Taxil a déjà été entendu plusieurs fois, le Comité Secret l’entendre néanmoins encore, s’il le désire.

Salutations fraternelles.
Par mandement du Comité :
C. Rothé.

Je me rendis à la réunion secrète.

Depuis la dernière séance, j’avais fouillé de fond en comble tous mes tiroirs, chez moi, et j’avais retrouvé les autographes de nos deux oublieux grands hommes.

Quand je les exhibai au Comité Spécial d’instruction, le F∴ Rath esquissa une grimace de désappointement très caractérisé ; au Grand-Orient, paraît-il, on avait espéré que je ne remettrais jamais la main sur ces papiers, que moi-même j’avais considérés, un moment, comme perdus.

Les quatre autres membres du Comité se montrèrent, par contre, satisfaits de ce que je pouvais enfin prouver matériellement que je n’étais pas un faussaire, ainsi qu’on l'avait dit dans la presse hugolâtre et maçonnique. Les Frères Secrétaire et Grand-Expert eux-mêmes étaient enchantés d’avoir une raison sans réplique pour signer une ordonnance de non-lieu en ma faveur ; du moment que je produisais les autographes, on ne pouvait pas, comme ils l’avaient craint, les taxer d’indulgence à mon égard.

En quittant le Comité, je dis en riant aux membres qui le composaient :

« — Eh bien, maintenant, est-ce que, pour être logiques jusqu’au bout, vous allez demander, contre les illustres Frères Victor Hugo et Louis Blanc, l’application du troisième paragraphe de l’article 14, qui a trait à la calomnie ? »

Le F∴ Rath cria au scandale.

« — Victor Hugo et Louis Blanc, fit-il, ne peuvent aucunement être rendus responsables de ce qui s’est passé à votre propos en Maçonnerie.

« — En effet, répliquai-je, vous avez raison ; ces deux pauvres grands hommes ne sont pas responsables. »

Et je partis là-dessus.


FAC-SIMILE DES LETTRES AUTOGRAPHES
de victor hugo et de louis blanc




La lettre de Victor Hugo s’adressait aux rédacteurs du Midi Républicain collectivement ; Louis Blanc avait envoyé lui-même la sienne à M. Léo Taxil en personne.




i. — lettre de victor hugo




Les frères Trois-Points, tome 1, p57.png


ii. — lettre de louis blanc.




Lettre attribuée à Louis Blanc

Par délibération immédiate, le Comité Spécial prononça, à l’unanimité moins une voix (la voix du F∴ Rath), qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à la plainte déposée contre moi, mon innocence étant complète et absolue : procès-verbal fut dressé de cette délibération, avec des conclusions à mon éloge.


Vous croyez peut-être que, mon innocence étant proclamée par le Comité qui avait fait une enquête approfondie sur mille points me concernant et même ne me concernant pas, vous croyez peut-être que, devant la preuve authentique, palpable, de l’existence réelle des lettres en litige, cette affaire était bel et bien terminée. Vous pensez cela, n’est-ce pas ?

Ah ! que vous connaissez peu la Franc-Maçonnerie!

Mon exclusion était décrétée par le Grand-Orient ; il fallait qu’elle se fît. Les Frères Trois-Points allaient, malgré moi-même, me rendre le seul vrai service que j’aie jamais reçu d’eux.

Le mercredi 5 octobre, la Loge le Temple des Amis de l’Honneur Français tenait une réunion administrative sans intérêt ; une quinzaine de membres à peine étaient présents. Le Vénérable n’avait pas envoyé de convocations imprimées ; quelques Frères seulement avaient été avisés, par cartes postales, qu’on traiterait ce soir-là « diverses questions financières. »

Le Comité Secret, chargé de l’enquête sur mon affaire, apporta son procès-verbal, dont les conclusions déclaraient que la plainte déposée contre moi n’était point fondée.

Aux termes de la Constitution maçonnique (art. 14 des Dispositions Judiciaires), le Vénérable n’avait qu’à donner au Comité acte de son procès-verbal et de ses conclusions ; après quoi, il avait l’obligation formelle de prononcer l’annulation de la plainte. En effet, le 2e paragraphe de l’art. 14 dit expressément : « Si le Comité Spécial d’instruction, à la majorité des voix, reconnaît que la plainte n’est point fondée, elle est annulée. » Elle est annulée, ni plus ni moins, c’est clair et net.

Mais comme la Constitution maçonnique a été créée et mise au monde pour être violée par les Vénérables chaque fois que le Grand-Orient l’ordonne, l’extraordinaire F∴ Lemaire prit la parole et dit :

« — À mon sens, le Comité a mal conclu dans cette affaire. En admettant même que le F∴ Léo Taxil ait produit devant le Comité les lettres autographes de Victor Hugo et Louis Blanc, sa culpabilité n’est point diminuée, au contraire ; car, au lieu de déposer ces pièces à nos archives[13], comme il aurait dû le faire, il s’est contenté de les montrer, témoignant ainsi à la Maçonnerie une injuste défiance. Bien plus, sitôt qu’il a eu retrouvé ces lettres, il en a publié dans son journal la reproduction autographiée, en l’accompagnant d’outrages à l’adresse des illustres Victor Hugo et Louis Blanc, qui sont, sachez-le bien, mes Frères, les deux plus grands saints de la démocratie du dix-neuvième siècle ! »

Et, à l’appui de son dire, le F∴ Lemaire montra à l’assistance un numéro de journal reproduisant les fac-simile des deux fameuses lettres. Quant à mes prétendus outrages, ils consistaient dans la constatation de l’absence de mémoire dont avaient fait preuve Victor Hugo et Louis Blanc en oubliant au bout de trois mois la lettre que chacun d’eux avait écrite au Midi Républicain ; l’expression la plus irrespectueuse adressée, dans l’article, à ces éminents personnages, était la qualification de « vénérables débris d’un glorieux passé » ; on avouera que l’auteur de l’article aurait eu le droit d’être plus méchant[14]. N’ayant que cette alternative, ou passer pour un faussaire aux yeux du public, ou démontrer que « les deux plus grands saints de la démocratie du dix-neuvième siècle » avaient, comme la plupart des personnes de leur âge, ce qu’on appelle poliment des absences, je n’avais pas hésité ; j’avais tenu à me laver complètement d’une imputation déshonorante. Dame, je crois qu’à ma place chacun de mes lecteurs en eût fait autant ! Seulement, dans la Franc-Maçonnerie, on appelle indiscipline et révolte les justifications produites de cette façon-là.

Lors donc, le Vénérable Lemaire, après avoir bien chauffé les esprits des quatorze pelés et un tondu qui composaient ce soir-là l’assistance, eut le superbe aplomb de mettre aux voix la déclaration régulière qui m’innocentait. De la Constitution maçonnique qu’il avait jurée, il se souciait alors, l’excellent homme, comme le Grand-Orient se soucie du serment d’aide et protection qu’il jure à ses naïfs initiés.

La majorité des quatorze pelés et un tondu n’approuva pas les conclusions du Comité, se rendant ainsi complice du viol de Constitution commis par le Vénérable.

Trois jours après, je recevais ma citation à comparaître, conçue en ces termes :

À∴ L∴ G∴ D∴ G∴ A∴ D∴ L’UN∴
Au Nom et sous les Auspices du Grand-Orient de France.




TEMPLE DES AMIS DE L’HONNEUR FRANÇAIS
liberté ! égalité ! fraternité !
CABINET
du
VÉNÉRABLE
Les frères Trois-Points, logo loge.png Le véritable honneur
est d’être
utile aux hommes !
Or∴ de Paris, le 7 octobre 1881 (E∴ V∴)


T∴ C∴ F∴,


J’ai l’honneur de vous informer que, dans sa séance du 5 octobre courant, la majorité de la Loge n’a pas approuvé les conclusions du procès-verbal du Comité Secret, chargé d’examiner la plainte formulée contre vous et a voté en conséquence qu’il y avait lieu de vous mettre en accusation.

Je vous informe également que la Loge se réunira le lundi 17 octobre courant, dans le local ordinaire de ses séances, pour entendre votre défense et prononcer le jugement sur les faits qui vous sont reprochés et qui ont été portés à votre connaissance, dans les différentes réunions où vous avez été entendu.

Je vous invite à vous trouver à cette séance pour exposer vos moyens de justification ou à vous y faire représenter par un maçon régulier muni d’un pouvoir spécial.

Dans le cas d’absence de votre part ou de celle de votre mandataire, il vous sera nommé un défenseur d’office.

Je vous prie de vouloir bien m’accuser réception de cette communication.

Recevez, T∴ C∴ F∴, l’assurance de mes sentiments frat∴

Le Vénérable :
Lemaire, 30e

Comme on pense bien, je m’empressai d’être exact au rendez-vous. Les convocations, par circulaire imprimée, avaient été faites de telle façon que, sur cent douze membres dont se composait la Loge, trente seulement vinrent à cette réunion, pourtant assez attrayante. Dût le F∴ Lemaire crier encore à l’injuste défiance, j’ai toujours pensé qu’il avait eu soin de choisir son monde ; car la poste n’avait eu, la veille de ce jour-là, aucune raison de mal faire son service.

Bref, — et pour en finir, — je déclarai à la réunion que tout ce qui se passait était absolument inique au point de vue de la plus élémentaire justice et illégal même au point de vue maçonnique ; que j’étais venu, afin d’empêcher certains Frères de dire que j’avais fui le débat, mais qu’il ne fallait pas en conclure que je reconnaissais cette procédure comme régulière ; que je consentais à donner des explications sur tout ce qu’on voudrait, mais non à présenter une défense, puisque, le Comité d’Enquête ayant déclaré qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à la plainte, je ne pouvais sous aucun prétexte, être mis en accusation ; qu’en l’état je prévoyais bien qu’une iniquité nouvelle serait consommée le soir même, mais que je ne signerais aucun appel, étant lassé de toutes ces gredineries ténébreuses, ayant intérêt à garder le bénéfice des conclusions du Comité d’Enquête, seul acte régulier de cette procédure, et ne tenant plus à une société dont les chefs eux-mêmes se faisaient un jeu de violer la Constitution.

Un vieux monsieur, que je n’avais jamais vu et qui avait le grade de 33e (le plus haut grade du rite français), prit la parole au nom du Grand-Orient et prononça contre moi un violent réquisitoire. Je lui répondis. Trois autres maçons, étrangers à la Loge, tous les trois reporters de journaux opportunistes parisiens, m’attaquêrent vivement à leur tour. Je leur rendis la monnaie de leur pièce.

Après cet échange fraternel d’invectives, je me retirai, ainsi que les Frères étrangers à la Loge, et les trente assistants réguliers entrèrent en délibération. Mon exclusion était demandée ; dix voix la refusèrent, et vingt l’accordèrent. C’était peu, la Loge comptant cent douze membres ; mais le Grand-Orient n’en demandait pas davantage[15].

Je n’avais pas à faire appel ; c’eût été reconnaître la procédure. Au surplus, en Maçonnerie, les appels sont, à Paris principalement, une duperie pour les Frères ayant maille à partir avec le Grand-Orient : c’est le Grand-Orient qui convoque les délégués, au nombre de onze, charges de juger sur l’appel ; c’est le Grand-Orient qui « tire au sort » les onze délégués à qui il confie le soin d’examiner le cas de l’appelant ; et vous voyez d’ici comme un appelant aurait raison de croire au pur hasard de ce tirage au sort, effectué en secret par son ennemi !

À la lettre qui me notifia mon exclusion, je me contentai de répondre ainsi :

Paris, le 27 octobre 1881.
Messieurs Lemaire, vénérable, Rothé, premier surveillant, Le Leurch, deuxième surveillant, Lemonon, orateur, et Castaneda, secrétaire, de la Loge « le Temple des Amis de l’Honneur Français », à l’Hôtel du Grand-Orient, rue Cadet, 16, Paris.
Messieurs,

J’ai reçu seulement hier votre lettre (datée intérieurement du 19 courant), qui me notifie la regrettable décision prise à mon égard par la Loge le Temple des Amis de l’Honneur Français, à une majorité de vingt voix contre moi, dix voix seulement s’étant prononcées en ma faveur ; en tout, trente votants.

Habitué à l’injustice, je n’ai pas lieu de m’étonner de cette erreur nouvelle. Je la déplore, et j’attends tout de l’avenir.

Je vous prie de verser au tronc de bienfaisance de votre Loge la somme ci-incluse de cent francs. La pensée que j’aurai pu encore être utile à quelques malheureux me fera oublier, je l’espère, les amertumes dont j’ai été abreuvé.

Veuillez agréer, Messieurs, mes salutations empressées.

Léo Taxil.

Réplique de la Loge :

Or∴ de Paris, 5 novembre 1881.
Monsieur Léo Taxil, publiciste, à Paris.
Monsieur,

Nous avons reçu, avec une surprise que nous ne devons pas déguiser, la lettre chargée que vous avez adressée, le 27 octobre écoulé, aux cinq premiers Officiers de notre Respectable Atelier.

Il a paru étrange à l’Atelier qu’après la mesure grave prise par lui contre vous, vous vinssiez le charger d’être le distributeur de vos aumônes. Cette mission ne peut, dans les circonstances actuelles, être acceptée par lui : il y a là une question de dignité dont il regrette que vous n’ayez pas saisi la portée[16]. Toutefois, il aime à penser que, si vous avez voulu réellement venir en aide à quelques-unes des infortunes auxquelles s’intéresse la Maçonnerie, vous saurez trouver en dehors de la Loge le Temple des Amis de l’Honneur Français mille et un moyens de satisfaire cette louable pensée.

L’Atelier charge donc les soussignés de vous retourner la somme de cent francs que vous lui avez adressée à titre de don pour les malheureux et que vous trouverez sous ce pli chargé.

Nous vous présentons, Monsieur, nos salutations.

Le Vénérable : Lemaire. — Le 1er Surveillant : Rothé. — Le 2e Surveillant : Le Leurch. — L’Orateur : Lemonon. — Le Secrétaire : Dr Castaneda.

La somme ainsi rebutée fut aussitôt envoyée moitié au bureau de bienfaisance de Vincennes, moitié au bureau de bienfaisance de Montreuil-sous-Bois (Seine).

Et voilà.

Quelque temps après, je reçus la grotesque visite de deux messieurs qui, se disant envoyés par un Aréopage de Chevaliers Kadosch, m’annoncèrent que je n’avais plus que peu de temps à vivre ; il se passerait, affirmaient-ils, moins d’une année avant que je fusse mort. Ces deux Frères Trois-Points étaient on ne peut plus embarrassés de la commission qu’on leur avait donnée à faire ; ils étaient dans leurs petits souliers, tortillaient leur chapeau, s’excusaient en balbutiant. En un mot, c’étaient des délégués manquant tout à fait de majesté.

Confus au possible, ils ne perdaient pas des yeux la porte, et j’avais toutes les peines du monde à leur arracher des lambeaux de phrases.

« — Au moins, leur demandai-je, dites-moi de quel genre de mort je dois périr.

« — Vous êtes condamné à mourir de faim, me répondirent—ils. »

Je ne pus retenir un éclat de rire. Je me voyais enlevé, bâillonné, ficelé et jeté dans le petit local de la rue Cadet, sous l’escalier, n’ayant pour me nourrir que la lecture des fautes d’orthographe du Grand Architecte de l’Univers, et, horreur suprême ! agonisant sous le regard narquois de la tête de mort qu’on m’avait servie au jour de mon initiation.

« — Mes pauvres amis, répliquai-je, en congédiant mes bizarres visiteurs, je ne sais pas de quoi vous êtes appelés à mourir, vous ; mais, quant à votre Franc-Maçonnerie, c’est sous l’odieux et le ridicule qu’elle succombera, bien sûr. »

J’ai toujours pensé que ces deux émissaires d’opéra-bouffe étaient des maçons à l’esprit borné, à qui des Frères mystificateurs avaient joué un tour, dans le genre des commissions burlesques que l’on fait faire aux nigauds à l’époque du premier avril.

Je n’ai jamais entendu dire, en effet, que les Aréopages de Kadosch, conseils secrets chargés de la direction des vengeances maçonniques, aient l’habitude d’informer, par des intermédiaires quelconques, ceux que la secte se propose de frapper. Quand la Franc-Maçonnerie a un assassinat à commettre, elle se garde bien de prévenir sa victime. Morgan et tant d’autres ne fussent pas tombés dans les guet-à-pens où ils perdirent la vie, s’ils avaient été avertis au préalable.

Du reste, en 1881, la Franc-Maçonnerie n’avait pas à se plaindre de moi. Le Grand-Orient s’était débarrassé d’un indiscipliné, d’un indépendant ; mais les moyens par lesquels il se proposait de me nuire dans la suite n’étaient pas des moyens violents.

Je ne dis pas pour cela qu’ils furent plus honnêtes.

Mieux eût valu pour moi périr d’inanition dans le petit local de la rue Cadet, qu’être entouré constamment, comme je le fus, d’un inextricable réseau de calomnies.

Des journaux maçonniques eurent l’ignoble audace d’imprimer que c’était le fait d’avoir subi une condamnation pour vol qui m’avait valu mon exclusion de la Loge le Temple des Amis de l’Honneur Français. D’autres feuilles, rédigées par les Frères Trois-Points de la dépendance du Grand-Orient, ne précisaient pas, mais insinuaient que j’avais perdu mes droits civils et politiques et que je n’étais pas électeur.

À un moment donné, — en septembre 1885, — la calomnie avait si bien fait son chemin, les mensonges avaient produit un tel écho, que je me vis dans la nécessité de me faire délivrer mon casier judiciaire et d’avoir toujours sur moi ce document et ma carte d’électeur quand je voyageais.

Oui, j’en ai été réduit à cela. Pour pouvoir serrer des mains amies qui se retiraient, j’ai eu l’humiliation d’être obligé d’exhiber ma dernière carte électorale avec laquelle j’avais voté et mon casier judiciaire sans tache[17]. Et quand les personnes à qui je montrais ces pièces, les voyaient, elles étaient stupéfaites ; « ce n’était pas cela qu’on leur avait dit », m’expliquaient-elles.

Ah ! l’on comprendra à quel point j’ai eu le cœur déchiré, combien j’ai souffert, et combien il a fallu que je fusse aveugle pour ne pas m’être séparé plus tôt de ce monde sans principes, ne connaissant, en fait de sentiments, que l’envie et la haine, ne vivant que d’intrigues déloyales, distillant partout et toujours le venin de la calomnie.

Ce n’est pas tout. Je fus aussi attaqué dans mon travail, sans relâche, de la même manière lâche et perfide. On allait voir les personnes avec qui j’étais en rapport, on me discréditait dans leur esprit, on les menaçait de leur retirer telles et telles clientèles si elles continuaient à me faciliter les moyens de gagner ma vie. Il est impossible de se faire une idée complète de cette persécution souterraine à laquelle je fus en butte.

On poussa l’infamie jusqu’à essayer de semer la discorde dans mon ménage ; on vint insinuer à ma femme des abominations sur mon compte.

Je demande au lecteur pardon de le faire entrer dans ces détails intimes ; mais il faut que le public sache bien que, pour satisfaire sa vengeance, la secte maçonnique ne recule devant aucune malhonnêteté, devant aucune vilenie, devant aucune bassesse.

Et encore, de quoi la secte avait-elle à se venger ? je me le demande ; pourquoi cet acharnement ? Mon indépendance me rendait donc bien coupable ? Mais n’avais-je pas été frappé d’une façon suffisante, puisque l’exclusion est, d’après l’art. 7 des Dispositions Judiciaires de ce monde-là, la plus forte peine maçonnique ? Et je n’avais fait alors aucune protestation publique

contre cette exclusion opérée en violation des Statuts ; je n’avais pas imprimé dans leurs détails les irrégularités commises contre moi ; je n’avais pas signalé les vexations odieuses et les injustices flagrantes du Grand-Orient au mépris des quelques hommes de bonne foi qui se trouvent égarés dans les Loges et les arrière-Loges de la Franc-Maçonnerie.

En vérité, il semble que l’esprit du mal pressentait que je reviendrais un jour au bien. Je ne puis m’expliquer d’une autre manière sa rage insensée, qui poussait contre moi les sectaires ; car les maçons, qui se sont employés à me nuire, n’ont été que des instruments, et ce n’est pas à eux que j’en veux, certes, mais au principe malfaisant qui les excitait.


Je terminerai ce premier chapitre sur cette considération.

Le lecteur, en parcourant ces pages de Préliminaires, aura bien compris, j’en ai la conviction, que je ne suis animé d’aucune haine contre les individus. C’est le mal seul que je combats.

Que les francs-maçons qui liront ce livre réfléchissent. Il en est dans le nombre, je le sais et je ne me lasserai pas de le répéter, qui ne voient pas que l’on se sert d’eux, qui jouent inconsciemment un rôle que même ils croient bon et utile à l’humanité. Qu’ils ouvrent les yeux. Qu’ils suivent mon exemple, qu’ils se convertissent. Il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour rentrer dans le droit chemin de la sainte Justice et de l’éternelle Vérité. La miséricorde divine est infinie : « Dieu ne se contente pas de pardonner, il efface. »

Un peu de courage, donc ! un bon mouvement !

Et que ceux qui, dans un temps, m’ont donné maçonniquement le nom de Frère, me permettent de leur dire encore ceci : c’est seulement depuis le bienheureux jour de ma conversion que j’ai vraiment retrouvé la sérénité de l’âme et la paix du cœur.

  1. On sait que dans leurs cérémonies, les Frères Trois-Points invoquent, sous le nom de Grand Architecte de l’Univers, un Être Suprême indéfini qui, pour ceux d’entre eux qui croient encore, est censément Dieu, et qui, pour ceux qui ne croient plus, représente, à leur dire, une force inintelligente et éternelle, motrice de la matière et des mondes.
  2. Ces abréviations signifient : « Au nom et sous les auspices du Grand-Orient de France, la Respectable Loge L’Étoile du Nord, orient de Lille. » En maçonnerie, tout se date de l’Orient, où se lève le soleil. On dit : « Orient de Paris », pour dire tout simplement : « Paris. » Je consacrerai, du reste, tout un chapitre à cet argot. — L’abréviation qui accompagne la signature de cette lettre signifie : « Rose-Croix », 18e grade maçonnique.
  3. La première ligne d’abréviations signifie : « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers. » Les autres abréviations veulent dire : « Fondée, constituée, reprise des Travaux. » On remarquera que les maçons augmentent de 4000 ans le nombre usité pour designer les années ; c’est, disent-ils, pour prendre date à la création du monde, et non à la naissance de Jésus-Christ. « Reprise des Travaux » signifie que cette loge a été fermée pendant un certain temps et qu’elle a été ensuite réouverte. « È∴ V∴ » veut dire « Ère Vulgaire. » — Vénérable est le titre d’un Président de loge.
  4. Cette expression bizarre, les noirs crocodiles, a une origine curieuse. Garibaldi dans ses lettres, parlait quelquefois des « noirs cocodrilles », par allusion aux proyers vulgairement appelés cocodrilles, qui existent à profusion aux environs de Rome ; ces oiseaux, qui sont noirs, appartiennent au genre des passereaux. Les maçons de Melun, à qui le Grand Architecte de l’Univers a négligé de donner des connaissances ornithologiques très approfondies, se sont servis dans leur lettre, de l’expression de Garibaldi en transformant les cocodrilles en crocodiles. Quoi, qu’il en soit, ces crocodiles, noirs ou non, agitant des foudres sur ma tête, constituent une figure de rhétorique qui ne manque pas de gaieté.
  5. J’ai conservé la lettre par laquelle la Loge la Libre-Pensée m’invitait à venir donner une conférence à l’occasion de son inauguration, la copie de la correspondance échangée entre le Grand-Orient et la Loge, et une lettre à moi adressée par le Secrétaire Général du Grand-Orient (le F∴ Thévenot), reconnaissant qu’en effet l’ordre d’interdiction de ma conférence émanait du pouvoir central de la Maçonnerie (rite Français).
  6. Parmi les faits que le Comité Spécial d’Enquête jugea bon d’éclaircir, se trouve celui de mon procès au sujet de la brochure Les Sermons de mon Curé.
    En 1880, un abonné de mon journal, M. Hennino, négociant, 46, rue d’Aboukir, m’apporta un vieux recueil de poésies, publié sous la seconde république, et portant cette signature : « Auguste Roussel. » Ce recueil lui avait été prêté, me dit-il, par M. Edmond About. On le considérait comme une curiosité et une rareté ; car, d’après l’opinion générale, l’auteur n’était autre que M. Auguste Roussel, rédacteur de l’Univers ; c’était, affirmait-on, un péché de jeunesse de l’éminent écrivain catholique, que le Figaro accusait de n’avoir pas, à ses débuts, professé les mêmes idées qu’aujourd’hui.
    Charmé de l’occasion qui se présentait à moi d’être désagréable à un homme alors mon adversaire, je m’empressai de faire copier le recueil, avec le consentement de M. Hennino, et je pris sur moi de le publier. Afin que M. Auguste Roussel (de l’Univers), contre qui le coup était dirigé, se trouvât dans l’obligation, pour empêcher la diffusion de ce que tout le monde pensait être son œuvre, d’établir par voie de justice qu’il en était auteur et propriétaire, on intitule cette brochure de réimpression : Les sermons de mon curé, par un Chantre Sceptique. C’était, pensait-on, réduire M. Roussel à cette alternative : ou laisser se propager d’anciennes poésies qu’il reniait aujourd’hui ; ou avouer publiquement qu’il avait été anti-clérical à un moment donné, pour avoir le droit d’arrêter cette propagande.
    Or, tout le monde était dans l’erreur. L’œuvre était bien d’un Auguste Roussel, mais pas du rédacteur de l’Univers. L’auteur, poète qui ne manquait certes pas de talent, mais qui était demeuré inconnu du public comme la plupart des poètes, signait en 1848 « Auguste Roussel » tout court, ce qui devait le faire confondre plus tard avec l’écrivain catholique ; et dans ces dernières années il avait adopté la signature « A. Roussel, de Méry ». — Tout cela n’a été mis au jour que par le procès qui allait s’engager.
    Ce procès me fut intenté par M. Émile de Beauvais, ami intime de feu Roussel, de Méry, et cessionnaire des droits légués par le poète défunt. J’étais dans une situation très fausse. Au point de vue catholique, j’avais évidemment tous les torts : c’était surtout parce que j’étais convaincu que l’auteur était M. Auguste Roussel (de l’Univers) et que je pensais que cette réimpression lui serait désagréable et lui lierait les mains, c’était principalement pour cela que j’étais en faute. Au contraire, au point de vue anti-catholique, je n’avais qu’un tort, celui d’avoir partagé une erreur générale : si l’auteur avait été réellement M. Roussel (de l’Univers), toute la presse républicaine m’eût félicité d’avoir osé réimprimer malgré lui ses anciennes œuvres.
    Comme à cette époque je ne me préoccupais que de l’opinion des républicains et des libres-penseurs, je cherchai uniquement dans ma défense, à établir ma bonne foi, à prouver que j’avais été victime d’une similitude de nom, à démontrer que j’avais eu en vue, non l’appât du gain (on sait que jamais éditeur ne s’est enrichi, certes, en publiant des volumes de poésies), mais un acte hostile et de bonne guerre, contre un adversaire réputé.
    Le Tribunal, qui n’avait pas à se placer au point de vue anti-catholique pour apprécier les faits, qui dans la cause n’examinait que le côté matériel, puisqu’il s’agissait d’une action civile, me condamna à des dommages-intérêts, et ses considérants déclarèrent que le fait d’avoir cru M. Roussel (de l’Univers) auteur de l’ouvrage en litige, et d’avoir réimprimé cet ouvrage dans le but exprès de lui nuire, ne me rendait que plus coupable.
    Je fis appel. La Cour partagea l’avis du Tribunal Civil et même doubla les dommages-intérêts auxquels j’avais été condamné en première instance.
    Tels sont les faits que le Comité Spécial d’Enquête (maçonnique) examina. Il étudia l’affaire au point de vue de ma bonne foi et prit ses renseignements de tous côtes ; deux délégués se rendirent, notamment, chez M. Hennino, le 14 juin, pour savoir comment j’avais été induit en erreur sur la véritable personnalité de l’auteur des Sermons de mon Curé ; M. Hennino eut la loyauté de reconnaître que c’était lui en effet qui avait été, dans mon affaire, la première cause du quiproquo. Bref, le Comité d’Enquête de la Maçonnerie, contrairement aux juges civils, me déclara complètement innocent.
    Au surplus, ma bonne foi devait éclater plus tard d’une façon publique.
    Après ma condamnation en appel, je me pourvus en cassation, et là le procès se termina à mon honneur par le désistement de la partie adverse. M. Émile de Beauvais avait surtout à cœur de faire cesser, devant l’opinion publique, la confusion de personnes qui se produisait entre son défunt ami et M. Auguste Roussel (de l’Univers) ; son but principal était d’établir, d’une manière indiscutable, que la paternité des Sermons de mon Curé appartenait à « Roussel, de Méry ».
    C’est pourquoi, étant donné que de mon côté je reconnaissais avoir partagé l’erreur générale, M. de Beauvais m’écrivit la lettre suivante qui mit fin au différend :
    Levallois-Perret, 1er décembre 1881.
    Monsieur Léo Taxil,

    Le procès des Sermons de mon Curé m’ayant mis en relation avec plusieurs personnes qui vous connaissent de près et depuis longtemps, il m’a été facile de faire une enquête sur les conditions dans lesquelles vous avez publié l’œuvre de mon vieil ami Auguste Roussel, de Méry.

    Pour mener sérieusement cette enquête, je me suis entouré de tous les renseignements possibles, les puisant à toutes les sources, et, comme il est de la loyauté la plus élémentaire de reconnaître une erreur, c’est donc de bien bon cœur que je déclare m’être trompé à votre égard. Votre bonne foi dans toute cette affaire ne fait plus pour moi aucun doute, et je vous tiens pour un parfait honnête homme.

    Ma conviction est à ce point certaine, que je renonce, par la présente, à l’exécution du jugement et arrêt rendus contre vous à mon profit. Vous pouvez donc, de votre côté, retirer votre pourvoi en cassation.

    En outre, pour bien vous prouver combien je désire que toute trace de notre différend soit effacée, je vous confierai, si vous le désirez, le soin d’éditer à nouveau les Sermons de mon Curé et toutes les autres œuvres de feu Roussel, de Méry.

    Veuillez m’accuser réception de la présente, et recevez l’assurance de ma sincère estime.

    Émile de Beauvais

    Cette lettre a été enregistrée à Paris, au 2e Bureau de l’Enregistrement (rue de la Banque), le 20 février 1882, folio 101,602.


    J’ai tenu à consacrer une note importante à ces explications, parce que le procès relatif à ce recueil de poésies a toujours été le grand cheval de bataille de mes détracteurs. Les ennemis personnels que j’avais dans la presse républicaine, au temps même de mon impiété, ont souvent parlé, en la dénaturant, de cette affaire en première instance et en appel, mais jamais ils n’ont dit un mot de son issue en cassation, jamais ils n’ont reproduit la lettre de M. de Beauvais, que cependant je ne leur avais pas laissé ignorer.

    Cette note me procure aussi l’occasion de rendre hommage à la vérité et de présenter publiquement mes excuses à M. Auguste Roussel, rédacteur de l’Univers. Pendant longtemps, je l’ai cru l’auteur de l’ouvrage dont il s’agit, et, en m’entêtant, lors du procès, à soutenir mon erreur, je lui ai peut-être nui dans l’esprit de plusieurs personnes. J’espère donc que cette déclaration dissipera une bonne fois tous les doutes.

    L. T.
  7. Il est bon de dire ici que ma Loge contenait dans son sein un assez grand nombre d’officiers et sous-officiers de l’armée. Ces braves gens, que l’on avait enrôlés sous les ordres du Grand-Orient par des manœuvres dont le détail sera donné plus loin, étaient profondément patriotes, tout en étant anti-cléricaux ; ce fut eux surtout que ma question troubla ; les autres ne furent qu’irrités.
  8. La pierre cubique est le plus idiot casse-tête hiéroglyphique que l’on puisse imaginer. Nous verrons plus amplement ce que c’est, quand nous en serons à l’étude du 5e grade du rite français. Pour le moment, je dirai ceci : les Vénérables ont l’habitude de déclarer en Loge que la pierre cubique est le chef-d’œuvre de la Franc-Maçonnerie. — Chef-d’œuvre d’insanité et de bêtise, sans doute.
  9. Deux mois après, les Maçons de Seine-et-Oise le faisaient entrer à la Chambre. Il s’y est distingué par une nullité des plus remarquables.
    L’Ami du Peuple, n° du 23 avril 1882, a raconté, sur le jeune deputé Féau, mon ex-collègue de Loge, une anecdote des plus délicieuses. La voici :

    « Rendant compte de la réunion de la Ligue de l’enseignement, nous avons parlé de M. Féau, député, comme étant membre du conseil de cette association. Puisque M. Féau s’occupe d’enseignement, nous croyons devoir faire connaître à nos lecteurs quelles sont ses idées en matière d’histoire littéraire. M. Féau est un jeune avocat qui ne s’est pas encore révélé à la tribune parlementaire et qui est fort connu au Palais… dans le monde des stagiaires. Quelques-uns de ses traits d’éloquence ont le don d’exciter une douce gaieté. C’était dans une conférence de stagiaires, on discutait une question sur le droit du mari relativement aux œuvres littéraires de sa femme. L’un des orateurs venait de soutenir les droits du mari, M. Féau se lève et, prenant la défense du sexe faible, s’écrie : « Voyez, messieurs, combien la tyrannie des maris a comprimé le génie des femmes auteurs. Et, par exemple, voyez… (ici, un long effort de mémoire), voyez Jeanne d’Arc et Mme de Sévigné. »
    « Un confrère malicieux lui fit remarquer qu’il ne connaissait pas les œuvres complètes de Jeanne d’Arc, et qu’il n’avait jamais entendu parler des démêlés de M. de Sévigné avec l’éditeur des œuvres de la célèbre marquise. M. Féau prit le bon parti de ne pas répliquer, et l’on en rit encore. »

    L’Ami du Peuple terminait ainsi :

    « Le député Féau ferait bien de publier une édition soignée des écrits de Jeanne d’Arc. Il en pourra faire l’hommage à l’Académie française, si jamais la docte compagnie compte parmi ses membres l’aigle de Cahors. S’il veut faire plaisir à l’Académie des sciences, dont le grand savant Paul Bert est aujourd’hui l’ornement, il peut également piocher une étude approfondie sur l’éperon des centaures. Nous nous bornons à lui indiquer le sujet. »
  10. J’ai conservé l'original ; il est en entier de sa main.
  11. Je ne pus arriver que quelques jours avant le scrutin et n’eus le temps que de visiter quatorze communes sur quatre-vingt-une que comptait l’arrondissement. Néanmoins, j‘obtins environ 2,500 voix ; ce qui soumit a un ballottage le F∴ Malric, le candidat du Grand-Orient, qui avait compté passer au premier tour.
  12. Le F∴ Lemaire est un « vieux de la vieille » dans la Maçonnerie ; sans avoir les états de service du F∴ Hubert, Vénérable d’Honneur, le Vénérable titulaire de ma Loge possède de nombreux chevrons. Il est propriétaire à Paris et demeure actuellement au boulevard de Grenelle, n° 30. Au point de vue maçonnique, c’est un homme de paille ; le véritable Vénérable est le F∴ Hubert, ancien conseiller de préfecture, ancien secrétaire général du Grand-Orient.
  13. On avouera qu’il aurait fallu être d’une rare bêtise pour consigner ces documents entre les mains du Frère Lemaire et de ses pareils.
  14. Les expressions les plus vives de cet article étaient à l’adresse des intrigante qui avaient abusé du grand âge de Victor Hugo et de Louis Blanc pour leur faire renier leur signature. Ceux-là, par exemple, n’étaient pas ménagés. « Le peuple, était-il dit, est mené à cette heure par quelques ambitieux qui se soucient peu de son bonheur et beaucoup de leur fortune. Ces gens-là, passés maîtres en fait de pasquinades et de coquineries, ne reculent devant aucun procédé pour arriver à leurs fins. Quiconque aime le peuple est pour eux un ennemi qu’il faut faire disparaître. »
  15. Autres irrégularités commises en violation formelle de la Constitution maçonnique :
    Le Vénérable, lors de la délibération, ne fit pas sortir les F∴ qui avaient signé la plainte contre moi. L’art. 18 des Dispositions Judiciaires est cependant très précis : « Les membres qui ont signé la plainte, dit-il, sont prévenus qu’ils ne peuvent prendre part au jugement qui va être rendu et couvrent le Temple ». Cette expression couvrir le Temple veut dire : sortir de la salle où se tient la séance. Tous mes ennemis déclarés ont participé à la délibération et ont voté.
    En outre, le vieux monsieur, qui prononça le réquisitoire, et que le Vénérable, en lui donnant la parole, appela le « Rapporteur de l’affaire », ne faisait pas partie du Comité Secret d’Enquête ; et ce n’était pas ce Comité Spécial qui l’avait nommé, puisque ledit Comité avait conclu qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à la plainte. Or, les termes de l’art. 15 (voir plus haut) sont encore formels : c’est le Comité d’Enquête qui seul a pouvoir de nommer son Rapporteur et de dresser l’Acte d’accusation. Mais voilà : ayant violé l’art. 14 en ne prononçant pas l’annulation de la plainte conformément aux conclusions du Comité, le Vénérable était forcément entraîné à violer l’art. 15.
    Mon exclusion n’a donc jamais eté valable ; car l’art. 8 dit expressément : « Les peines maçonniques ne peuvent être appliquées que par un jugement rendu suivant les formes prescrites par les présents statuts. »
    Toutes mes observations n’ont pas pour but de réclamer contre les irrégularités maçonniques que je signale ; on pense bien qu’à cette heure surtout je m’en soucie très peu. Mais de nombreux maçons, tant de ma Loge que des autres Loges, connaissaient ces irrégularités dans tous leurs détails, et jamais aucun d’entre eux n’a eu le courage de demander la mise en jugement du Vénérable qui avait à ce point violé les statuts ; beaucoup me plaignaient, mais la peur d’avoir mon sort à leur tour les a toujours retenus.
  16. La vérité est que le F∴ Hospitalier de la Loge se serait trouvé embarrassé vis-à-vis de moi pour me rendre compte de l’emploi de ce don, attendu qu’il existe bien un tronc de bienfaisance, mais qu’il ne sert pas à secourir des misères. Un chapitre sera en entier consacré aux prétendues œuvres de bienfaisance maçonnique. En outre, les cinq Officiers signataires de cette lettre n’avaient pas à craindre à mon propos les réprimandes de la Loge, puisque les versements au tronc dit de bienfaisance sont toujours anonymes. La raison du refus est donc celle que je viens de dire.
  17. Je n’ai jamais eu que des condamnations pour délits de presse, lesquelles ne sont pas inscrites au casier judiciaire : on n’y consigne que les condamnations déshonorantes, c’est-à-dire celles de droit commun.