Les Francs-tireurs/04

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les Francs-tireurs
Amyot (p. 44-60).
◄   III.
V.  ►

IV

DEUX ENNEMIS.

Dans la grande œuvre de la création, c’est incontestablement au sein des forêts que Dieu a le plus profondément imprimé le cachet indélébile de sa toute puissance.

L’Océan, malgré son incommensurable étendue, n’offre aux regards des marins que des aspects d’une monotonie désespérante ou des bouleversements soudains qui remplissent l’âme d’une secrète et invincible terreur.

Les montagnes qui bossèlent le monde et élèvent à d’immenses hauteurs leurs pics dentelés et chargés de neiges éternelles, n’inspirent que l’effroi et ne représentent aux yeux étonnés du touriste que l’image pleine d’horreur du chaos et de la nature en travail.

Mais quand on a atteint la limite de l’une de ces splendides oasis de verdure, nommées forêts vierges, on éprouve malgré soi une impression de religieux recueillement et de douce mélancolie à l’aspect de ces mille arceaux de feuillage, entremêlés et enchevêtrés comme les voûtes d’une vieille église gothique, dont les troncs moussus des chênes bicentenaires forment la verte et imposante colonnade, tantôt rampant à quelques pieds seulement du sol, tantôt s’élevant à des hauteurs immenses.

Alors, animé par l’air plus pur, respirant à pleins poumons, attiré et fasciné malgré soi par les perspectives mobiles et infinies qui s’ouvrent de tous côtés, sentant la marche plus facile sous ces moelleux tapis d’humus et de poussière accumulés par les siècles évanouis, les allures deviennent plus libres, les regards plus perçants, la main plus ferme ; on soupire après la vie hasardeuse et mâle du désert. Plus on se plonge sous ces ombres mouvantes, où la vie est partout bourdonnant comme une marée montante, plus la fraîcheur qui circule à travers le feuillage embaume le sang, fortifie les membres, plus on comprend les irrésistibles attirements de la forêt et l’amour religieux des coureurs des bois pour elle.

Les hommes habitués à la vie du désert ne veulent plus le quitter, car ils en comprennent toutes les voix, en ont sondé tous les mystères, et pour eux la forêt est un monde qu’ils aiment comme le matelot aime la mer. Lorsqu’un beau soleil anime toute cette nature sauvage et pittoresque, que la neige éblouissante des pics lointains ressort comme des rubans d’argent au-dessus des masses de verdure, que les oiseaux gazouillent sous la feuillée, que les insectes bourdonnent dans l’herbe et qu’au fond de leurs antres ignorés les fauves mêlent leur voix grave à ce concert, tout invite à la rêverie et à la contemplation, et les coureurs des bois se sentent d’autant plus près de Dieu qu’ils sont plus loin des hommes.

Ce sont des natures d’élite, fortement charpentées et taillées en plein bois, que celles de ces hardis explorateurs du désert ; tenus sans cesse en haleine, contraints à une lutte de chaque seconde contre les obstacles qui incessamment surgissent devant eux. Nul danger ne les effraie, nulle difficulté ne les arrête : les périls, ils les bravent ; les difficultés, il les surmontent comme en se jouant ; car, jetés par la volonté divine en dehors de la loi commune, leur existence n’est qu’une suite de péripéties étranges, d’enivrements fiévreux, qui les fait vivre un siècle en quelques minutes.

L’hésitation des rôdeurs de frontières fut courte ; pour ces hommes à demi sauvages, un obstacle à vaincre ne pouvait être qu’un excitant pour leur esprit fertile en ressources.

Les deux hommes, solidement attachés, au moyen des reatas, sur des bâtons posés en croix, furent l’un après l’autre descendus au fond du précipice et couchés sur le bord d’une petite rivière qui coulait silencieusement dans cette plaine basse en formant les plus capricieux méandres.

John Davis, redoutant quelque algarade de la part de ses rancuniers compagnons, avait voulu se charger lui-même de descendre le capitaine, afin d’être certain qu’il arriverait sans encombre dans la prairie.

Lorsque les blessés eurent été enlevés au nid d’aigle qui les avait si miraculeusement sauvés, les aventuriers glissèrent le long des pentes avec une adresse et une rapidité singulières, et bientôt toute la troupe se trouva réunie au bord de la rivière.

Comme cela se voit souvent dans les pays montagneux, le fond du précipice était une prairie assez large, abritée entre deux hautes collines qui l’encaissaient à droite et à gauche, en formant une espèce de gorge qui, de l’endroit où le combat s’était livré, était réellement un gouffre d’une grande profondeur.

John Davis, sans perdre un instant, se hâta de prodiguer au Jaguar tous les soins que réclamait son état.

Ruperto, bien qu’à contre-cœur, d’après l’ordre péremptoire de l’Américain, rendit au capitaine les mêmes services.

Pendant les divers événements que nous avons rapportés, la nuit toute entière s’était écoulée, et le soleil se levait au moment où les aventuriers achevaient leur périlleuse descente.

Alors le paysage reprit son aspect réel, et ce qui, à la lueur tremblante des torches, avait paru un désert désolé et aride, fut une campagne charmante et accidentée, de l’apparence la plus riante et la plus enchanteresse.

Le soleil a une puissance énorme sur l’organisation humaine : non-seulement il chasse les sombres fantômes enfantés par les ténèbres, mais encore il réchauffe l’âme et rend au corps son élasticité et sa vigueur neutralisées par le froid pénétrant de la nuit.

Avec le jour, l’espoir et la joie revinrent au cœur des aventuriers : joie rendue plus vive encore par la vue des caisses précipitées la veille du haut de la pente par les Mexicains, et qui, bien qu’effondrées par leur chute, avaient cependant en grande partie conservé le précieux métal qu’elles contenaient, tandis que le reste, épars çà et là sur le sol, était facile à réunir.

Ainsi, le courage des Mexicains, leur dévouement héroïque n’avait abouti qu’à les faire tomber bravement à leur poste sans que leur sacrifice obtînt le résultat qu’ils espéraient.

Bientôt la prairie prit une physionomie animée à laquelle certes elle n’était pas habituée ; les aventuriers allumèrent des feux, élevèrent des jacales, et le camp fut installé en quelques minutes.

Pendant assez longtemps les efforts de John Davis pour ranimer son ami demeurèrent infructueux, cependant le Jaguar n’avait reçu aucune blessure ; il paraissait n’avoir aucun membre brisé : son évanouissement provenait seulement de la commotion que sa chute horrible lui avait fait éprouver.

Cependant, l’Américain, loin de se rebuter, redoubla de soins et d’attentions, et enfin, après un assez long espace de temps, il vit ses efforts couronnés de succès.

Le Jaguar fit un faible mouvement, ses lèvres remuèrent comme s’il voulait parler, il porta la main droite à son front, poussa un profond soupir et entr’ouvrit les yeux, mais il les referma aussitôt, ébloui probablement par la clarté brillante du soleil.

— Enfin, il est sauvé ! s’écria avec joie l’Américain.

Les aventuriers entourèrent leur chef, épiant avec anxiété chacun de ses mouvements.

Bientôt le jeune homme rouvrit les yeux, et aidé par Davis, qui devina son intention, il parvint à se redresser sur son séant.

Une légère plaque rouge colorait la pommette de ses joues ; le reste de son visage conservait une pâleur terreuse et cadavérique. Il promena lentement autour de lui un regard dont l’expression un peu égarée commençait cependant déjà à briller d’un reflet d’intelligence.

— À boire ! murmura-t-il d’une voix sourde et inarticulée.

John Davis déboucha sa gourde, se pencha vers le blessé et la présenta à ses lèvres.

Celui-ci but avidement pendant deux ou trois minutes, puis il s’arrêta avec un soupir de bien-être.

— J’ai cru mourir, dit-il.

— By god ! fit John Davis, il s’en est fallu de peu.

— Le capitaine Melendez existe-t-il encore ?

— Oui.

— Où est-il ?

— Ici.

— Dans quel état ?

— Ni plus ni moins blessé que vous.

— Tant mieux.

— Faut-il le pendre ? hasarda Ruperto qui tenait à son idée.

Le Jaguar fit un brusque mouvement, ses sourcils se froncèrent, et il s’écria avec plus de force qu’on ne l’aurait supposé :

— Sur votre vie, que pas un cheveu ne tombe de sa tête ; vous me répondez de lui corps pour corps. Et il ajouta d’une voix basse et inintelligible pour ses auditeurs : — Je l’ai juré.

— C’est dommage, reprit Ruperto ; je suis certain que la pendaison d’un capitaine mexicain aurait produit un bon effet dans le pays.

Le Jaguar fit un geste.

— C’est bon, c’est bon, continua l’aventurier, cela vous déplaît, n’en parlons plus. C’est égal, c’est une drôle d’idée que vous avez là.

— Assez ! dit le jeune homme, j’ai ordonné.

— Cela suffit, pardieu ! Ne vous fâchez pas, capitaine, on vous obéira.

Et Ruperto s’éloigna en grommelant dans sa moustache, pour aller voir comment se trouvait le blessé confié à ses soins, et dont, c’est une justice à rendre au digne homme, il ne s’était jusqu’à ce moment que fort médiocrement occupé.

En approchant de l’endroit où l’on avait déposé le capitaine, il ne put retenir un cri de surprise.

— Ah bien ! fit-il, voilà un gaillard qui peut se vanter d’avoir la vie dure, par exemple.

Soit par la fraîcheur de l’air du matin, soit pour toute autre cause, le capitaine avait repris connaissance, il était assez remis déjà et se tenait assis au pied d’un arbre.

— Eh ! eh ! dit l’aventurier en approchant, il paraît que ça va mieux, hein ?

— Oui, répondit laconiquement l’officier.

— Allons, tant mieux, je vois que vous serez bientôt guéri ; c’est égal, vous pouvez vous flatter d’avoir joliment l’âme chevillée dans le corps, tout de même, caramba ! vous revenez de loin !

— Où suis-je ?

— Dame, vous voyez, dans une superbe prairie, au bord d’un ruisseau limpide, répondit l’aventurier d’un air goguenard.

— Trêve d’insolence, drôle, et répondez catégoriquement à mes questions.

— Il me semble que ce n’est pas difficile à deviner, et qu’il ne faut pas être sorcier pour reconnaître un camp de rôdeurs des frontières.

— Ainsi, je suis au pouvoir des bandits ?

— Un peu ! fit Ruperto d’un ton railleur.

— Quel est le nom du chef dont je suis le prisonnier ?

— Le Jaguar.

— Le Jaguar ! s’écria le capitaine avec étonnement, est-ce qu’il n’est pas mort ?

— Pourquoi le serait-il, vous êtes bien vivant, vous ! Dites donc, ça a l’air de vous contrarier, hein ? Après cela c’est une justice à vous rendre, vous avez fait tout ce qui a dépendu de vous pour le tuer, et s’il vit, foi d’homme, vous n’avez pas le moindre reproche à vous adresser.

Ces paroles furent accompagnées d’un ricanement narquois qui excita au plus haut degré la colère du capitaine.

— Est-ce une nouvelle torture que prétend m’infliger votre chef, dit-il avec mépris, en m’imposant votre présence ?

— Vous méconnaissez ses bonnes intentions à votre égard ; il m’a chargé de veiller sur votre santé et de vous prodiguer les soins les plus touchants, répondit Ruperto avec ironie.

— Alors, laissez-moi, votre secours m’est inutile : je n’ai besoin de rien autre chose que de repos.

— À votre aise, mon bel officier, arrangez-vous comme vous l’entendrez. Du moment où vous refusez mon assistance, je me lave les mains de ce qui arrivera et je me retire ; je ne tiens pas énormément à votre compagnie.

Et après avoir fait au capitaine un salut ironique, l’aventurier tourna les talons et s’éloigna en murmurant à part lui :

— Quel dommage que le capitaine ne veuille pas que ce charmant jeune homme soit pendu, ç’aurait été si tôt fait !

Dès qu’il fut seul, le capitaine Melendez laissa tomber sa tête dans ses mains et chercha à rétablir l’équilibre dans son esprit et à coordonner ses pensées que le choc qu’il avait reçu avait complètement mises en désarroi.

Cependant peu à peu il se laissa aller à une espèce de somnolence léthargique, suite inévitable de sa chute, et tomba bientôt dans un profond sommeil.

Il dormit paisiblement pendant plusieurs heures sans que rien vînt troubler son repos ; lorsqu’il s’éveilla il se trouva tout autre qu’il n’était avant de s’endormir : le sommeil réparateur qu’il avait goûté avait reposé complètement son système nerveux, ses forces étaient revenues et ce fut avec une sensation de bien-être indicible qu’il se leva et qu’il fit quelques pas dans la prairie.

Avec le calme de l’esprit, le courage lui était revenu et il était prêt à recommencer la lutte.

Il remarqua avec une certaine joie que les aventuriers le laissaient complètement libre de ses mouvements et ne semblaient nullement s’occuper de lui.

Ruperto reparut. Cette fois il avait quitté son air goguenard et portait des provisions de bouche dans une corbeille.

L’aventurier offrit ces provisions au capitaine avec une politesse rude, mais où l’on devinait cependant l’intention d’être agréable.

Le capitaine accepta avec empressement les vivres qui lui étaient offerts et mangea avec un appétit qui l’étonna lui-même, après une chute aussi grave.

— Eh ! observa Ruperto, quand je disais que vous seriez bientôt guéri ! C’est comme le capitaine, il est frais comme un floripondio, jamais il ne s’est si bien porté.

— Dites-moi, mon ami, répondit don Juan, me sera-t-il permis de parler à votre chef ?

— Très-facilement, d’autant plus qu’il paraît que de son côté il a quelque chose à vous dire.

— Ah !

— Oui, il m’a même ordonné de vous demander si lorsque vous auriez mangé vous consentiriez à avoir avec lui un entretien.

— De grand cœur, je suis complètement à ses ordres, d’autant plus, ajouta en souriant le capitaine, que je suis son prisonnier.

— Ça, c’est un fait. Eh bien ! mangez tranquillement, pendant ce temps-là je vais faire votre commission.

Ruperto quitta alors le capitaine, qui ne se fit pas répéter l’invitation et attaqua vigoureusement les vivres déposés devant lui.

Son repas fut bientôt terminé et depuis quelque temps déjà il se promenait de long en large lorsque le Jaguar arriva.

Les deux hommes se saluèrent cérémonieusement et s’examinèrent pendant quelques secondes avec la plus grande attention.

Jusqu’à ce moment, ils ne s’étaient pour ainsi dire pas vus : leur entretien de la veille avait eu lieu pendant l’obscurité, puis ils avaient lutté avec acharnement l’un contre l’autre, mais ils n’avaient pas eu le temps de s’apprécier, comme ils le firent alors avec cet infaillible coup d’œil des hommes accoutumés à juger en une seconde les personnes auxquelles ils ont affaire.

Ce fut le Jaguar qui le premier prit la parole.

— Vous excuserez, caballero, dit-il, la rusticité de ma réception : les bannis n’ont d’autres palais que le dôme des forêts qui les abritent.

Le capitaine s’inclina.

— J’étais loin, dit-il, de m’attendre à autant de courtoisie de la part de…

Il s’arrêta n’osant prononcer le mot qui lui venait aux lèvres, dans la crainte de choquer son interlocuteur.

— De la part de bandits, n’est-ce pas, capitaine ? répondit en souriant le Jaguar. Oh ! pas de dénégation, je sais comment on nous nomme à Mexico ; oui, caballero, aujourd’hui nous sommes des bandits hors la loi, des rôdeurs de frontières, des francs tireurs, que sais-je encore ; demain peut-être serons-nous des héros et les sauveurs d’un peuple, ainsi va le monde ; mais laissons cela, vous désiriez me parler, m’a-t-on dit ?

— Vous-même, caballero, n’auriez-vous pas manifesté l’intention de m’entretenir ?

— En effet, capitaine ; du reste je n’ai qu’une question à vous adresser, me promettez-vous d’y répondre ?

— Sur mon honneur ! si cela m’est possible.

Le Jaguar se recueillit un instant, puis il reprit :

— Vous me haïssez, n’est-ce pas ?

— Moi ? s’écria vivement le capitaine.

— Oui !

— Qui vous fait supposer cela ?

— Que sais-je ? fit avec embarras le Jaguar, mille raisons, l’acharnement avec lequel, il y a quelques heures, vous avez cherché à m’arracher la vie.

Le capitaine se redressa, son visage prit une expression grave que jusqu’à ce moment il n’avait pas eue.

— Je serai franc avec vous, caballero, dit-il, je m’y suis engagé.

— Je vous remercie d’avance.

L’officier reprit :

— De vous à moi, personnellement, il ne peut exister de haine, de mon côté, du moins ; je ne vous connais pas, hier je vous ai vu pour la première fois ; jamais, que je sache, vous n’avez ni de près ni de loin été mêlé à ma vie ; je n’ai donc aucune raison de vous haïr. Mais à côté de l’homme il y a le soldat : comme officier de l’armée mexicaine…

— Assez, capitaine, interrompit vivement le jeune homme, vous m’avez appris tout ce que je désirais savoir ; les haines politiques, toutes terribles qu’elles soient, ne sont cependant pas éternelles. Vous faites votre devoir comme je crois faire le mien, c’est-à-dire le mieux qu’il vous est possible ; à cela je n’ai rien à objecter. Malheureusement, au lieu de combattre côte à côte, nous nous trouvons dans des camps opposés : la fatalité le veut ainsi ; peut-être un jour ces malheureuses dissensions se termineront-elles, et alors qui sait si nous ne serons pas amis ?

— Nous le sommes déjà, caballero, s’écria chaleureusement le capitaine, et il tendit la main au Jaguar.

Celui-ci la serra vivement dans la sienne.

— Suivons chacun la route qui nous est tracée, dit-il, mais si nous défendons une cause différente, conservons en dehors de la lutte cette estime et cette amitié que se doivent deux ennemis loyaux qui se sont mesurés et ont trouvé que leurs épées étaient de la même longueur.

— Soit, dit le capitaine.

— Un mot encore, reprit le Jaguar ; je dois répondre à votre franchise par une franchise égale.

— Parlez.

— La question que je vous ai adressée vous a surpris, n’est-ce pas ?

— Je l’avoue.

— Eh bien ! je vais vous dire pourquoi je vous l’ai faite.

— À quoi bon ?

— Non, il le faut ; entre nous, il ne doit plus y avoir rien de caché. Malgré la haine que je devrais vous porter, je me sens entraîné vers vous par une sympathie secrète que je ne puis m’expliquer, mais qui me pousse à vous révéler un secret dont dépend le bonheur de ma vie.

— Je ne vous comprends pas, caballero ; vos paroles me semblent étranges. Expliquez-vous, au nom du ciel.

Une rougeur fébrile envahit tout à coup le visage du Jaguar.

— Écoutez, capitaine, si vous ne me connaissez que d’aujourd’hui, il y a longtemps que pour la première fois votre nom a résonné à mes oreilles.

L’officier fixa un regard interrogateur sur le jeune homme.

— Oui, oui, continua celui-ci avec une animation croissante, elle a toujours votre nom à la bouche, elle ne parle que de vous. Il y a quelques jours à peine… ; mais à quoi bon rappeler cela ? qu’il vous suffise de savoir que je l’aime à en perdre la raison.

— Carméla ! murmura le capitaine.

— Oui ! s’écria le Jaguar, vous aussi vous l’aimez.

— Je l’aime ! répondit simplement l’officier en baissant les yeux vers la terre avec embarras.

Il y eut un long silence entre les deux hommes. Il était facile de découvrir que chacun d’eux soutenait un combat intérieur ; enfin le Jaguar parvint à apaiser l’orage qui grondait dans son cœur, et il reprit d’une voix ferme :

— Merci de votre réponse loyale, capitaine ; en aimant Carméla vous usez de votre droit comme j’use du mien en l’aimant aussi ; que cet amour, au lieu de nous séparer, soit un lien plus fort entre nous. Carméla est digne de l’amour d’un galant homme. Aimons-la chacun de notre côté, faisons-nous une guerre franche, sans trahisons ni fourberies ; tant mieux pour celui qu’elle préférera. Elle seule doit être juge entre nous, laissons-lui suivre son cœur, elle est trop pure et trop sage pour se tromper et faire un mauvais choix.

— Bien ! s’écria avec entraînement le capitaine, vous êtes un homme de cœur, Jaguar, et quoi qu’il arrive je serai toujours heureux d’avoir serré votre main loyale et d’être digne de compter au nombre de vos amis. Oui, j’ai pour Carméla un amour profond et sincère ; pour un sourire de ses lèvres roses je donnerais ma vie avec joie ; mais je vous le jure, je suivrai le noble exemple que vous me donnez, et la lutte de mon côté sera aussi loyale que du vôtre !

— Vive Cristo ! fit le jeune homme avec une joie franche et naïve, je savais bien que nous finirions par nous entendre.

— Il ne nous fallait pour cela, répondit en souriant le capitaine que l’occasion de nous expliquer.

— Canarios ! j’espère qu’elle ne se renouvellera pas dans les mêmes conditions, c’est un véritable miracle que nous soyons encore vivants.

— Je ne serais nullement curieux de recommencer l’épreuve.

— Certes, ni moi, je vous le jure. Mais le soleil décline rapidement à l’horizon ; je n’ai pas besoin de vous dire que vous êtes libre et maître d’aller où bon vous semble, si votre intention n’est pas de demeurer plus longtemps parmi nous ; j’ai fait préparer un cheval que vous me permettrez de vous offrir.

— Je l’accepte de grand cœur ; je ne veux pas avoir de fausse honte avec vous, et à pied dans ces régions qui me sont inconnues, je me trouverais assez empêché.

— Que cela ne vous inquiète pas, je vous donnerai un guide qui vous accompagnera jusqu’à ce que vous soyez dans la bonne route.

— Mille remerciements !

— Où comptez-vous vous rendre ? Si ma question est indiscrète, je vous dispense, bien entendu, d’y répondre.

— Je n’ai rien à vous cacher : je compte rejoindre au plus vite le général Rubio, auquel je dois rendre compte de l’accident arrivé à la conducta de plata et de la catastrophe terrible dont j’ai été victime.

— C’est le sort de la guerre, capitaine.

— Je ne vous fais pas un reproche ; je constate un fait malheureux, voilà tout.

— Du reste, si la conducta avait pu être sauvée par le courage et le dévouement, elle l’eût été sans nul doute, car vous avez dignement fait votre devoir.

— Je vous remercie de cet éloge.

— Il vous sera facile d’atteindre le camp du général Rubio avant le coucher du soleil.

— Hum ! vous croyez ?

— D’ici, vous n’en êtes qu’à trois lieues tout au plus.

— Aussi près ?

— Mon Dieu, oui !

— Oh ! si je l’avais su ! s’écria le capitaine d’un ton de regret.

— Oui, mais vous l’ignoriez. Bah ! à quoi bon revenir là-dessus, vous prendrez votre revanche un jour ou l’autre.

— Vous avez raison, ce qui est arrivé est sans remède, je pars.

— Déjà !

— Il le faut.

— C’est vrai.

Le Jaguar fit un signe à un aventurier qui se tenait à quelque distance.

— Le cheval du capitaine, dit-il.

Cinq minutes plus tard cet aventurier, qui n’était autre que Ruperto, reparut conduisant deux chevaux, dont l’un était un mustang magnifique aux jambes fines et à l’œil étincelant.

D’un bond le capitaine se mit en selle, Ruperto était déjà monté sur l’autre cheval.

Les deux ennemis, amis désormais, se serrèrent une dernière fois la main, et après un adieu affectueux le capitaine lâcha la bride à sa monture :

— Surtout pas de mauvaises plaisanteries, Ruperto, dit d’un ton péremptoire le Jaguar à l’aventurier.

— C’est bon ! c’est bon ! grommela celui-ci sans autrement répondre.

Les cavaliers quittèrent la prairie. Le Jaguar les suivit des yeux aussi longtemps qu’il put les apercevoir, puis il regagna tout pensif le jacal qui lui servait de tente.