Les Garibaldiens/09

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Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 142-161).


IX

en route


Villafrati, 22 juin.

Notre première étape, en sortant de Palerme, a été Misilmeri. Nous suivions, pour quitter la capitale de la Sicile, la route que Garibaldi avait suivie pour y entrer.

Arrivés au pont de l’Amiraglio, nous y trouvâmes trois cadavres de sbires à moitié rongés par les chiens ; ils n’étaient cependant tués que de la veille.

C’est au pont de l’Amiraglio qu’a eu lieu le premier engagement entre les royaux et les garibaldiens ; c’est là que trente-deux hommes, conduits par Tuckery et Misori, attaquèrent quatre cents Napolitains, et, secondés par Nino Bixio et une compagnie de Piémontais, — c’est ainsi qu’on appelle ici les volontaires, de quelque nation qu’ils soient, — les débusquèrent.

La veille de mon départ de Palerme, j’avais reçu ce certificat, suite d’un conseil donné par moi :

« Aujourd’hui, 20 juin 1860, se sont enrôlés, comme simples soldats, dans le régiment de cavalerie légère dont je suis colonel,

MM. le prince Conrad Niscemi,
le baron Jean Colobria Riso,
le prince François Giardinelli,
le chevalier Nosarbartholo San-Giovanni.

» Signé: le colonel Giulo Santo-Stefano des marquis de la Cerda. »

Une heure auparavant, j’avais été faire mes adieux au général, et, comme je lui avais demandé dans quels termes précis sa démission avait été présentée au roi de Piémont, il avait été chercher dans une liasse un duplicata de sa démission, et me l’avait donné.

Voici le texte même de cette démission :

J’en possède une copie écrite et signée par Garibaldi.

« Genova, 26 novembre 1859.
xxxx» Sono molto riconoscente alla Sua Maesta per l’alto onore della mia nomina a tenente generale ; ma devo osservare alla Sua Maesta che con cio, io perdo la liberta d’azione colla quale potrei esser utile ancora nell’ Italia centrale, e prego la Sua Maesta d’esser tanta buona di ponderare la giustizia delle miei ragioni e sospendere, almeno per ora, la nomina suddetta.
xxxx» Con affettuoso rispetto della Sua Maesta,
xxxxxxxx» Sono il devotissimo
 » Garibaldi. »

Il y a loin de là à ce cri sorti des entrailles d’un de nos maréchaux de France : « On ne m’arrachera mon traitement qu’avec la vie ! »

Nous avons fait, avant de partir de Palerme, un groupe photographique des six principaux prisonniers, et deux magnifiques portraits, un de Turr et l’autre du général. Lorsque je portai au général la copie qui lui était destinée, il me pria d’y écrire un mot, en souvenir de notre amitié.

Je pris une plume et j’écrivis les lignes suivantes :

 « Mon cher général,

» Évitez les poignards napolitains, devenez chef d’une république, mourez pauvre comme vous avez vécu, et vous serez plus grand que ne l’ont été Washington et Cincinnatus.

 » Alex. Dumas.
 » Palerme, 20 juin 1860. »

Notre petite troupe de soldats amateurs suit gaiement la colonne expéditionnaire.

Nous sommes tous armés d’un fusil à deux coups et d’un revolver ; nous avons deux calèches de réquisition.

De plus, le comte Tasca, l’un des plus riches propriétaires de Palerme, a voulu nous faire les honneurs de la Sicile : pendant une vingtaine de lieues, nous pouvons nous arrêter dans ses châteaux, ses fermes, ses maisons ou celles de ses amis.

Il a deux voitures, une pour lui, une pour son valet de chambre.

La seule chose qu’il y ait vraiment à craindre jusqu’à Girgenti ou Syracuse, ce sont les voleurs.

Lorsque les Napolitains, chassés par les soldats de Garibaldi, ont abandonné, en fuyant, la garde des prisons de la ville, les prisonniers, presque tous voleurs ou assassins faisant leur peine et attendant leur jugement, se sont échappés des prisons, et, trouvant la ville peu sûre, se sont réfugiés dans la montagne.

Là, réunis par troupes de dix, de quinze et même de vingt, ils ont repris leur première industrie, arrêtant et pillant les voyageurs. Comme nous ne suivons pas très-exactement la marche de la colonne, nous aurons, selon toute probabilité, maille à partir avec eux.

Ainsi, par exemple, la première nuit, nous sommes partis à trois heures du matin.

Dès la veille, à cinq heures, la colonne était partie.

À six heures du matin, nous sommes arrivés à Misilmeri ; Turr y était, non-seulement couché, mais malade. Il avait été pris de violents vomissements de sang.

Aussi les légionnaires ne se remettront-ils en route qu’à la nuit.

Quant à nous, nous partons à trois heures de l’après-midi pour préparer les logements à Villafrati.

Misilmeri a ceci de remarquable, que c’est le premier pays de la Sicile qui se soit soulevé après le 4 avril.

Il y avait à Misilmeri quatre soldats napolitains, huit gendarmes à cheval et huit sbires.

Les gens de Misilmeri commencèrent par les chasser ; puis on arbora la bannière italienne et l’on sonna le tocsin.

Un comité fut établi.

Le président, du comité était don Vicenzo Ramolo.

Le vice-président était notre hôte, il signore Giuseppe Fiduccia ; deux prêtres complétaient ce tribunal d’insurrection, Pizza et Andolina.

Lorsqu’on me les présenta, je reconnus dans Andolina le prêtre qui dansait si énergiquement devant la voiture des prisonniers, à leur sortie de Castelluccio.

Le 11, on alla, un peu en avant du pont de l’Amiraglio, attaquer un corps de Napolitains ; mais le bruit du combat attira une colonne trop forte pour que l’on songeât à lui résister.

On se réfugia dans la montagne.

Les insurgés étaient à peu près deux mille.

Le 16, se présenta dans leur camp Rosolino Pilo, le précurseur de Garibaldi ; il remonta tous les courages en annonçant le prochain débarquement du général.

Il avait de l’or anglais. Notre hôte lui eu changea une partie contre de la monnaie sicilienne.

Sur ces entrefaites arriva La Masa, avec trois ou quatre cents hommes seulement. Il réunit le comité, qui décida que Misilmeri serait le quartier général de la révolte, et que ce serait de Misilmeri que l’on correspondrait avec toutes les parties de l’île.

Cette initiative de la part d’un homme placé au-dessus des autres, lui valut sa nomination de commandant des guérillas.

Ce fut avec ce titre qu’il rejoignit Garibaldi à Salemi, je crois, lui amenant six ou huit cents hommes ; les picciotti se trouvèrent à la bataille de Calatafimi ; j’ai dit comment ils s’y étaient conduits.

On parle fort diversement de La Masa : les uns prétendent qu’il a beaucoup fait, les autres qu’il n’a rien fait du tout.

Inutile de dire que, des deux côtés, il y a de l’exagération. Mon avis à moi est qu’au milieu d’hommes aussi braves et aussi simples que le sont Garibaldi, Turr, Nino Bixio, Sirtori et Carini, La Masa a eu le tort d’employer trop souvent et trop emphatiquement le mot je.

Au reste, il est dans les environs, et, selon toute probabilité, je le verrai avant mon départ de Villafrati.

À trois heures du soir, par une chaleur de quarante-cinq degrés au soleil, nous avons quitté Misilmeri. Les garibaldiens devaient quitter à leur tour la ville à huit heures du soir, faire une halte de minuit à trois heures du matin, puis se remettre en marche et arriver à Villafrati vers six heures du matin.

Villafrati se signale de loin par un petit château normand assez bien conservé, nommé par les gens du pays le château de Diane, et situé au sommet d’un rocher ; au bas, dans la vallée, abrités derrière une maison de paysan, sont des bains arabes d’eau sulfureuse.

Une inscription arabe à moitié ou plutôt aux trois quarts effacée par le temps a été déchiffrée par un savant palermitain ; ces diables de savants déchiffrent tout !

La voûte des bains est encore telle qu’elle a été bâtie par les architectes arabes, avec ses trous pour laisser sortir la vapeur.

Villafrati, ou la ville des prêtres, est bâtie sur le penchant d’une montagne assez rapide. Notre cocher s’est entêté à la faire monter au galop par ses chevaux, jusqu’aux trois quarts de la montée ; les chevaux ont d’abord assez bien pris la chose. Mais, tout à coup, sans prévenir notre conducteur de leur mauvaise intention, qu’ils s’étaient, selon toute probabilité, communiquée à l’oreille, ils se sont tous trois, d’un commun accord, jetés de côté. Heureusement, la roue de derrière de notre calèche s’est trouvée calée par une grosse pierre qui nous a arrêtés court. Il pouvait nous en arriver autant qu’à Hippolyte sur la route de Mycènes :  ; il n’en a rien été, grâce à Dieu ! mais la faute n’en a pas été à nos chevaux : — la bonne intention de nous casser le cou y était.

Comme nous n’étions plus qu’à une centaine de pas de la maison du marquis de San-Marco, la plus élevée de la ville et visiblement la casa principale, nous avons fait le reste de la route à pied.

Grâce à Salvator, le valet de chambre du comte Tasca, nous avons trouvé les fourneaux allumés, le dîner en bon train et des lits préparés dans toutes les chambres.

Villafrati est située dans un ravissant pays, au milieu de montagnes nuancées par des champs de blé qui ondulent sous le vent et par des bosquets d’un vert charmant.

En face de nos fenêtres s’élève le vieux château de Diane.

Une plate-forme s’étendant devant la façade, surmontée de bustes d’empereurs et d’impératrices romains modelés à Faenza, domine tout le village et la rue que notre cocher a si malencontreusement eu l’idée de nous faire gravir au pas de course de ses chevaux.

Cette plate-forme, pavée de faïence et toute garnie de roses trémières sauvages, est délicieuse de cinq heures du matin à neuf heures, et de cinq heures du soir à la nuit.

Aussi, le lendemain de notre arrivée, après une nuit fort tourmentée par les cousins et les puces, ces deux grands fléaux de l’Italie, — les Bourbons et les Autrichiens, à mon avis, ne sont que le troisième, — aussi, dis-je, le lendemain de notre arrivée, étais-je, à cinq heures du matin, sur cette terrasse ; l’avant-garde de la colonne apparut bientôt au détour de la route, et, un quart d’heure après, elle atteignit les premières maisons du village.

Au bout de cinq minutes, un cavalier entrait à toute bride dans la cour du château ; c’était le frère Jean, coiffé d’un large chapeau à glands de soie.

Changez les glands de soie en glands d’or, teignez le chapeau en rouge, et vous aurez un chapeau de cardinal.

Frère Jean, frère Jean ! une si ambitieuse idée vous serait-elle venue sous votre froc de franciscain réformé ?

Mon premier soin fut de lui demander des nouvelles de Turr ; Turr avait été repris de vomissements ; il venait dans une voiture trainée par trois chevaux blancs que, de la plate-forme, frère Jean me montra à la suite de la colonne.

Il était impossible que Turr montât jusqu’à la casa principale, où son logement était préparé. Nous nous mîmes en quête, frère Jean et moi, et lui trouvâmes une maison aux trois quarts de la montée, juste à l’endroit où nos chevaux avaient essayé de de se débarrasser de nous

Une demi-heure après, notre cher malade était dans son lit.

La colonne doit s’arrêter ici trois jours.

J’écris à Garibaldi pour lui apprendre dans quel état de maladie sérieuse est Turr, qu’il aime comme son enfant. Probablement Turr recevra-t-il demain ou après-demain l’ordre de retourner à Palerme.


24 juin à midi.


Hier, à quatre heures, le comte Tasca est venu me prévenir qu’un officier, dont il ne me dit pas le nom, désirait faire ma connaissance ; il me demandait, en conséquence, la permission de l’inviter à diner.

Comme cet officier était dans la chambre voisine, j’y passai pour appuyer l’invitation, si besoin était.

Au bout de cinq minutes de conversation, je savais à quoi m’en tenir : j’avais affaire à La Masa.

C’était bien l’homme que j’avais pressenti, c’est-à-dire un Gascon dans la bonne acception du mot. Il est resté dans le sang sicilien plus d’arabe que de normand.

La Masa, né à la Trebbia, peut avoir trente-cinq ans ; il est blond, il a des yeux bleus, et il est bien taillé, Il porte l’uniforme garibaldien, c’est-à-dire une blouse rouge avec un pantalon gris à bandes d’argent.

Garibaldi simplifie beaucoup le costume : au lieu d’une blouse, il porte une chemise, et son pantalon, fort usé, n’a pas de bandes.

La Masa resta avec nous jusqu’à neuf heures du soir ; il passa le temps à parler de lui et de ses hommes, et des services rendus par eux à la Sicile. Sa conversation fut toujours agréable, facile et même élégante.

En me quittant, il me laissa la collection de ses proclamations et de ses ordres du jour.

En voici un échantillon :


« Des hauteurs de Roccamena, 17 mai 1860.


» Frères,

» L’amour sacré de la patrie et le sourire du ciel m’ont amené vers vous, mes vieux compagnons d’aventures et de victoires, pour combattre une dernière fois à votre côté les armées du tyran.

» Le preux général Giuseppe Garibaldi, aide de camp de Sa Majesté Victor-Emmanuel II, nous a rejoints, nous émigrés siciliens du continent, avec un corps d’invincibles patriotes, pour nous aider à briser le joug bourbonien et à accomplir notre programme insurrectionnel, l’annexion au gouvernement de Victor-Emmanuel II, afin de former, aussi vite que possible, une Italie unitaire, libre et puissante.

» Tous les insurgés proclameront dictateur ce grand général italien.

» Aux armes, mes valeureux frères !

» Notre corps d’expédition, avec le brave général Garibaldi à notre tête, dans un jour de formidable bataille, a rompu et mis en fuite, à Calatafimi, les troupes royales, qui tenaient en leur pouvoir le territoire sicilien depuis Marsala jusqu’à Alcamo.

» Il vous reste maintenant, mes frères, à vous armer de toutes façons, à vous organiser, à vous unir avec les preux qui, dans les montagnes de Palerme et aux environs, combattirent les troupes bourboniennes ; tous les Siciliens armés, de Marsala à Partanico, sont accourus, empressés et innombrables, pour grossir les rangs des troupes italiennes. Faites-vous, pour redevenir forts et puissants, les guerrilleros patriotiques qui combattirent à Parco, à Piana-dei-Greci et dans les environs de la capitale.

» Sur l’invitation de quelques-uns de nos frères, je suis accouru dans ces montagnes pour examiner votre position et pour vous mettre en étroit rapport avec l’armée du valeureux général et combiner l’unité d’action indispensable à la guerre de la patrie.

» Frères ! toute l’Italie vous regarde ; vous saurez être dignes de vous-mêmes et de vos frères du continent, qui accourent généreux pour répandre leur sang en Sicile en faveur de la cause commune.

» Vive l’Italie ! vive Victor-Emmanuel II !

 » G. La Masa. »


Il y a loin de cette prolixité au style clair et précis du général Garibaldi, qui n’a peut-être pas, dans toutes les proclamations qu’il a faites depuis son départ de Talamone, — et il a dû en faire quelque chose comme une vingtaine, — parlé autant de lui que La Masa dans celle-ci.

Au reste, depuis que Turr est arrivé, La Masa a disparu.

Hier au soir, après le départ de La Masa, le comte, en causant avec moi sur la terrasse, m’a appris que nous étions sur le théâtre même des exploits du fameux Fra Diavolo. Les montagnes qui sont devant nous étaient sa retraite habituelle, et un petit bois d’oliviers, situé à trois milles d’ici, et appartenant au marquis de San-Marco, fut le théâtre de son dernier combat.

Sur mon désir de recueillir de plus amples détails à l’endroit d’un homme que lés paroles de Scribe et la musique d’Auber ont popularisé en France, le comte a fait venir un des campieri du marquis de San-Marco, homme de cinquante-cinq à soixante ans, qui a personnellement connu Fra Diavolo.

Voici ce que cet homme nous à raconté :

Fra Diavolo naquit à Carini vers la fin de l’autre siècle ou le commencement de celui-ci ; il se nommait de son nom véritable Antonio Borzetta.

Il avait un frère cadet du nom d’Ambrozio.

Son père était propriétaire.

Poursuivi trop sévèrement par la justice pour des escapades de jeunesse, il se jeta dans la montagne et se fit bandit.

En six mois, sa réputation fut telle, qu’on ne lui donna plus que le nom de Fra Diavolo.

Un bandit renfermé dans les prisons de Palerme fit dire au vice-roi que, si on voulait lui donner la liberté, il se chargeait de livrer Fra Diavolo mort ou vif.

On risquait, en se fiant à la parole du bandit, qu’il ne tînt pas sa parole ; mais, en ne s’y fiant pas, on risquait bien davantage : c’était de ne pas prendre Fra Diavolo, qui, chaque jour, se signalait par quelque nouveau méfait.

On fit donc sortir le bandit de prison ; il se nommait Mario Granata et était de Misilmeri.

Le vice-roi lui demanda ce qu’il désirait comme argent ; il répondit qu’il n’avait besoin que de dix onces pour acheter de la poudre et des balles.

On lui donna dix onces.

Il demanda alors qu’au lieu de le faire sortir de prison, on le laissât s’évader.

Les moyens lui en ayant été donnés, il s’évada.

Mario Granata acheta de la poudre et des balles et alla rejoindre Fra Diavolo, dont il était le compère.

D’abord, sa présence inspira des soupçons à Ambrozio, frère de Fra Diavolo. Tous deux se consultèrent sur ce qu’ils devaient faire pour éprouver Granata, et ils décidèrent qu’il lui serait confié une somme assez forte pour acheter des vivres et différents objets dont la troupe avait besoin. S’il revenait en rapportant les objets, on pourrait se fier à lui, puisque, pour voler des voleurs, il n’eût encouru aucune pénalité.

Mario Granata partit et revint.

À dater de ce moment, il fut admis dans la troupe.

La foire de Castro-Giovanni approchait, et, avant la foire de Castro-Giovanni, devait avoir lieu celle de Lentini. À cette foire se rendent tous les gros marchands de bestiaux qui approvisionnent Palerme. Comme dans tous les pays du monde, ces marchands, qu’ils aillent vendre ou acheter, portent beaucoup d’argent avec eux. Granata donna le conseil d’aller s’embusquer dans les montagnes de Villafrati ; ce conseil fut suivi. La bande, qui se composait de six hommes : Fra Diavolo, son frère Ambrozio, Mario Granata, Giuseppe et Benedetto Davi de Torretta, et Vitali de Cinesi, se mit en route dans le but proposé.

Un peu en avant de Misilmeri, Granata demanda à Fra Diavolo un congé de douze heures pour aller voir sa femme. Fra Diavolo, sans défiance, le lui accorda.

Granata devait, avant le jour, avoir rejoint ses compagnons dans les montagnes de Villafrati.

Les bandits continuèrent leur chemin.

Au jour, Granata ne les avait pas rejoints ; ils se trouvaient alors sur la montagne de Chiara-Stella ; Fra Diavolo fit halte et ordonna d’aller prendre langue à Villafrati.

Vitali, en conséquence, descendit vers le bourg, et, comme c’était le jour de l’Annonciation, il commença par entendre la messe et le prêche du père capucin Innocenzio de Bisacquino ; après quoi, il sortit de l’église pour s’informer.

Pendant la messe était venue la gendarmerie de Merzoïero.

Ce mouvement extraordinaire de la force armée lui apprit ce qu’il voulait savoir, c’est-à-dire qu’on était sur les traces de Fra Diavolo.

Il prit sa course vers la montagne ; mais, là, il se heurta contre un cordon de troupes composé de deux compagnies, disposées par le vice-roi sur les indications de Mario Granata.

Ces troupes étaient commandées par le capitaine Antonio Orlando, le lercaza Fredde et Antonio Pesione, de Palerme.

Ils demandèrent à Vitali ce qu’il venait faire dans la montagne.

Vitali répondit qu’il cherchait des simples pour les herboristes et les pharmaciens.

Au moment où les soldats se consultaient pour savoir s’ils devaient l’arrêter ou non, lui les écarta du coude, s’élança dans la montagne et disparut.

Au bout d’un quart d’heure, il avait rejoint Fra Diavolo et lui avait tout dit.

Alors, par chaque issue de la montagne, on essaya de sortir ; mais de tous côtés la montagne était gardée.

Les soldats resserraient de plus en plus leur cercle. Vers onze heures du matin, les premiers coups de fusil se firent entendre à Villafrati.

Tout en combattant, Fra Diavolo battit en retraite vers le bois d’oliviers appartenant au marquis de San-Marco.

Vers deux heures, la fusillade cessa.

À quatre heures, on apporta à Villafrati le cadavre de Fra Diavolo. Il s’était tiré au côté droit de la tête un coup de pistolet chargé de deux balles, pour ne pas tomber vivant entre les mains des soldats.

On reconnut qu’il s’était suicidé en ce que la tempe droite ne présentait qu’un trou, tandis que l’autre côté de la tête offrait deux blessures.

Les deux balles, qui n’avaient fait qu’une ouverture pour entrer, en avaient fait deux pour sortir.

Deux ou trois soldats étaient tués ; un sbire et Giaseppe Davi étaient blessés.

L’oncle d’Antonio Schifari, qui était chapelain de l’église, porta dans la montagne le viatique aux deux mourants.

Les autres étaient prisonniers.

Ambrozio et Vitali, qui, ayant pu se sauver, avaient voulu mourir avec leurs camarades, furent fusillés à Carini.

Tous deux moururent en riant.

Comme tout le bourg les suivait pour les voir fusiller :

— Ma mère, dit Ambrozio, n’a rien perdu à ne pas me faire prêtre ; quelque réputation de sainteté que j’eusse obtenue, je n’aurais jamais été à la tête d’une procession aussi considérable que celle que je mène après moi aujourd’hui.

Benedetto Davi fut condamné à dix-huit ans de fers.

Le cadavre de Fra Diavolo fut décapité ; sa tête fut passée au vinaigre bouillant, envoyée au vice-roi, à Palerme, et renvoyée par celui-ci à Carini, où elle fut exposée dans une cage de fer, comme celle de son confrère non moins célèbre Pascal Bruno, dont, voici bientôt vingt ans, j’ai raconté l’histoire.