Les Garibaldiens/14

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Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 215-223).


XIV

les napolitains


En rade de Naples, 31 juillet.

Je ne sais si vous avez jamais été à Naples ; mais je puis vous affirmer une chose : c’est que, si vous y avez été, et qu’il vous prît aujourd’hui la fantaisie d’y retourner, vous trouveriez Naples bien changé !

Écoutez ce qui m’arrive, à moi qui ai l’honneur d’être condamné à quatre ans de galères du fait de Sa Majesté Ferdinand.

À peine le Pausilippe a-t-il jeté l’ancre dans le port, que les hommes du peuple font invasion sur le pont, et que l’un d’entre eux, me reconnaissant probablement au visage pour un patriote, me dit tout haut :

— Monsieur, où est Garibaldi ? Quand Garibaldi sera-t-il ici ? Nous l’attendons.

— Vous comprenez que, moi qui connais mon Naples sur le bout du doigt, je me dis :

— Voilà un agent provocateur auquel il est parfaitement inutile de répondre.

En conséquence, je réponds un Non capisco des mieux accentués.

L’homme du peuple se tourne alors vers l’un de mes compagnons de voyage et lui fait la même question.

Au moment où j’allais écouter la réponse, un monsieur me tire son chapeau ; je demande à ce monsieur si poli ce qu’il désire de moi.

— N’êtes-vous pas M. Alexandre Dumas ? me dit-il.

— Pour vous servir, répondis-je ; mais à qui ai-je l’honneur de parler ?

— Monsieur, je m’appelle…, je suis agent de police.

Je lui tire mon chapeau à mon tour.

— Je vous ferai observer, monsieur…, lui répondis-je, que je suis ici à l’abri du pavillon français, et que, si vous venez pour m’arrêter…

— Vous arrêter, monsieur ! vous, l’auteur du Corricolo, du Speronare, du Capitaine Arena ! Mais, monsieur, mes enfants apprennent le français dans vos livres. Vous arrêter ! quelle idée avez-vous donc de nous ? Au contraire, j’ai cru qu’il était de mon devoir de venir vous inviter à descendre à terre.

— Et voilà mon canot qui est à votre service, mon cher monsieur Dumas, me dit un second monsieur en me tirant son chapeau aussi poliment que le premier.

— Pardon, monsieur, mais à qui dois-je l’offre obligeante… ?

— Je suis le commissaire de police du port, monsieur. Ne me refusez pas, je vous prie ; ma femme désire énormément vous connaître. On a joué l’autre jour, aux Florentins, votre Monte-Cristo, qui a eu le plus grand succès. Venez donc, je vous prie.

— Messieurs, il y a deux motifs pour que je ne me rende pas à votre invitation : le premier, c’est que je suis condamné à quatre ans de galères si je remets les pieds sur la terre de Naples.

— Eh ! monsieur, il est bien question de cela à présent ! Si l’on vous savait dans le port, on viendrait vous prendre et l’on vous porterait en triomphe.

— Le second, continuai-je, c’est que j’ai promis à Garibaldi de n’entrer à Naples qu’avec lui.

— Et quand croyez-vous qu’il soit ici, monsieur ? demanda le commissaire avec la plus persuasive intonation de voix.

— Mais dans quinze jours ou trois semaines au plus tard.

— Oh ! tant mieux ! tant mieux ! s’écrièrent les deux agents de police, Tout le monde ici l’attend avec bien de l’impatience.

Je n’en revenais pas.

— Vous savez, monsieur, continua l’un des agents, que nous avons reçu votre lettre sur Milazzo, qui nous est arrivée hier par la voie de Livourne. Oh ! monsieur, quelle sensation elle a faite ! Un imprimeur l’a tirée à dix mille exemplaires, et, si vous descendez à terre, vous l’entendrez crier par les rues de Naples.

Je tombais de mon haut.

— Alors, monsieur, repris-je, si vous êtes aussi garibaldien que vous le dites, je vais vous montrer une chose qui vous fera grand plaisir : c’est un magnifique portrait de Garibaldi.

Et je tirai, en effet, de mon carton une très-belle photographie du général.

Les larmes en vinrent aux yeux de mon interlocuteur.

— Oh ! monsieur, s’écria-t-il, nous qui n’avons que d’exécrables portraits du général, et qui se vendent hors de prix encore !

— Alors, répondis-je, j’ai grande envie de faire graver celui-là et d’en faire un don patriotique à la ville de Naples.

— Pourquoi les donner, monsieur, quand vous êtes sûr de les vendre le prix que vous voudrez ?

J’étais de plus en plus abasourdi.

Bref, je ne pus me débarrasser de mes agents qu’en leur disant que j’attendais quelqu’un et qu’il m’était impossible de descendre. Mes deux agents se retirèrent en exprimant les regrets les mieux sentis.

Voilà l’esprit de Naples. Tout y est garibaldien, jusqu’aux agents de police, et je dirai même que les agents de police, qui désirent garder leur place lorsque Garibaldi sera à Naples, y sont plus garibaldiens que personne.

En effet, la proclamation de la Constitution n’a produit qu’un effet auquel celui qui la proclamait était loin de s’attendre : c’est que chacun a dit tout haut ce qu’il s’était contenté de penser tout bas. Or, ce que chacun pensait tout bas, c’était : « Nous voulons l’annexion au royaume de Victor-Emmanuel. Vive Garibaldi ! vive l’Italie une ! » Voilà l’effet de la Constitution ; vous voyez que le roi François II a été bien conseillé en la donnant.

Elle a eu bien d’autres effets encore.

Elle a créé la garde nationale, qui, dimanche dernier, fraternisait avec l’armée et criait en pleine rue :

— Vive Garibaldi ! vive l’Italie une !

Elle a créé le droit de réunion, et l’on se réunit pour conspirer en faveur du roi Victor-Emmanuel.

Elle a fait rentrer les exilés, qui racontent ce qu’ils ont souffert en exil, et qui augmentent encore, s’il est possible, la haine que l’on porte à François II.

Notre tyranneau a bien essayé une petite réaction le 15 juillet dernier, à l’instigation de la reine mère. Les grenadiers de la garde royale, libres de sortir avec leurs sabres, se sont précipités sur le peuple en lui ordonnant de crier : « Vive le roi ! » tradition palermitaine ; mais, à Naples comme à Palerme, on a répondu :

— Vive le roi Victor-Emmanuel !

Les grenadiers ont sabré ; une soixantaine de citoyens ont été blessés et cinq ou six tués.

La seule punition du régiment a été d’être envoyé à Portici.

Mais la punition du roi sera probablement d’être envoyé à Trieste.

Les nouvelles de la reddition de Messine sont arrivées hier, et se crient dans les rues. Cela se confond avec la fête de la reine mère, pour laquelle on tire le canon tout autour de nous.

Lorsque les émigrés sont rentrés, leurs instructions, — les instructions, on le présume, avaient été données par M. de Cavour, — leurs instructions étaient de faire la révolution sans Garibaldi. On a vu que la chose était impossible ; il faudra que M. de Cavour se résigne à voir faire la révolution par Garibaldi et avec Garibaldi,

Au reste, à Naples comme partout, le nom est magique ; les soldats qui ont combattu à Calatafami disent que le général a huit pieds de haut, qu’il a reçu pendant le combat cent cinquante balles dans sa chemise rouge, mais qu’après le combat il a secoué sa chemise et que toutes les balles sont tombées à ses pieds.

Quand on a proclamé la Constitution, personne ne croyait à la bonne foi du roi de Naples ; pas un cri ne fut poussé, pas un drapeau ne fut arboré, pas une cocarde ne vit le jour.

Les premiers, les lazzaroni se levèrent, allèrent à tous les commissariats de police, brûlèrent les meubles et les papiers, mais sans rien piller.

Un lazzarone portait une paillasse pour alimenter le feu ; une pauvre vieille passa et lui dit :

— Au lieu de brûler cette paillasse, donne-la-moi !

Le lazzarone était près d’obtempérer à la demande, lorsque ses camarades lui font observer que la paillasse doit être brûlée et non donnée. La paillasse est jetée au feu, et les brûleurs se cotisent pour acheter une paillasse neuve à la pauvre vieille.

Les émigrés, en rentrant, ont été émerveillés du progrès qu’ont fait les lazzaroni. Un d’eux me racontait que, faisant porter, du corps de garde chez lui, deux fusils à un facchino, il voulut le payer de sa peine, mais celui-ci refusa en disant que lui aussi était au service de la patrie.

De mémoire de lazzarone, pareille réponse n’avait pas été faite par un membre de cette honorable corporation.

Ils firent bien un peu la chasse aux sbires, lorsqu’ils surent que le roi François II leur abandonnait sa police ; mais ce ne fut ni pour les assassiner, ni pour les faire rôtir, ni pour les manger, comme ils avaient fait en 1798. Ils se contentèrent de les livrer aux soldats, et ils furent déportés.

Deux cent cinquante furent envoyés à Caprée, et parmi eux était le bourreau de Palerme et son tire-pieds. — On appelle ainsi l’aide du bourreau, qui tire par les pieds le pendu. — Il a bien paru là quelques petites collisions, mais elles ont eu pour résultat de mieux faire ressortir l’esprit général de la population et même de l’armée.

À Avellino, les Suisses et les Bavarois ont attaqué un poste de garde nationale. La garde nationale, repoussée d’abord, reçut un renfort, non-seulement de gardes nationaux, mais de carabiniers à cheval, renfort avec lequel elle reprit l’offensive, et chassa d’Avellino les Suisses et les Bavarois.

Il y a eu, ces jours derniers, une représentation au bénéfice des émigrés rentrés à Naples ; la salle était comble ; la recette a monté à dix-huit cents francs.

Il y a à Naples sept ou huit grands journaux de nouvelle création ; cinq de ces grands journaux reproduisent les Mémoires de Garibaldi, que je publie dans le Siècle, et chacun d’eux écrit en tête de son feuilleton que ces mémoires sont sa propriété particulière.

Voilà des journaux d’hier aussi menteurs que s’ils avaient un demi-siècle d’existence ; c’est bon signe pour la future civilisation de Naples !