Les Gens de bureau/XLVI

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Dentu (p. 299-303).
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XLVI


Trois mois s’écoulèrent pleins de périls pour Caldas, obligé à la fois d’être présent à son bureau et de suivre les répétitions des Oisifs, de ménager la chèvre de l’Administration et le chou du Théâtre-Français.

Comme il s’en allait en catimini sur les deux heures, au détour d’une galerie quelqu’un lui sauta au cou.

C’était un ancien camarade de collége.

— Que fais-tu ici ? demanda-t-il à Romain.

— Rien.

— Tu es donc employé ?

— Tu l’as dit. Mais toi-même ?

— Depuis six mois, mon cher, je suis attaché au cabinet du ministre.

— Je te demande ta protection, dit Caldas.

— Tout ce que tu voudras, répondit l’attaché du cabinet. Mais viens jusqu’à mon bureau me présenter ta requête, nous causerons mieux qu’ici ; j’ai d’excellents londrès.

Romain suivit son ami et pénétra dans un cabinet somptueusement meublé, où l’on ne sentait nullement l’odeur des paperasses.

— Sais-tu que tu es admirablement logé, dit-il.

— Que veux-tu ? répondit l’ami, il faut bien orner sa prison ; et comme je travaille du matin au soir…

— Tu travailles ? dit Romain au comble de l’étonnement. On travaille donc quelque part ici ?

— Ah ça ! où crois-tu que se fait toute la besogne… car enfin il se fait de la besogne au ministère.

— En es-tu bien sûr ?

L’attaché du cabinet haussa les épaules.

— Voilà bien, dit-il, les petites idées d’un employé à deux mille francs !

— Je parle d’après ce que j’ai vu, répondit Romain.

— Eh ! tu n’as rien vu, mon cher. Tu n’as pas franchi l’horizon des bureaux. Tes collègues sont des fainéants, je le sais. Mais regarde un peu au-dessus de toi. À l’Équilibre, le travail sérieux ne commence qu’au chef de bureau, au sous-chef quelquefois par exception. Et plus on monte, plus la besogne devient âpre et difficile.

— Bravo ! dit Caldas, est-ce pour moi que tu poses ? Dis-moi tout de suite que l’état-major fait toute la besogne.

— Tu crois rire, tu as dit la vérité. Tous nos employés supérieurs, dont vous jalousez les gros traitements, sont en réalité moins payés que vous, car ils travaillent dix fois, cent fois davantage. D’abord ils se réservent toutes les affaires véritablement importantes, et les autres, celles qu’ils envoient aux bureaux, ils sont, les trois quarts du temps, obligés de les refaire. Nos directeurs, nos chefs de division veillent une nuit sur trois. Victimes de la centralisation, tout leur passe entre les mains et ils sont responsables de tout. Quant au Ministre, il travaille à lui seul autant que tout le ministère.

— Tu m’épouvantes, dit Romain ; alors je retire ma demande de protection.

— Tu fais aussi bien, répondit l’ami. Où ma protection te conduirait-elle, grand Dieu ! à être sous-chef dans sept ou huit ans ; et moi-même aurai-je encore une influence dans six mois ? Que diable es-tu venu faire ici ?

— Faire ma carrière, comme tout le monde ; ne puis-je pas prétendre aux plus hauts emplois ?

— Encore une erreur, reprit l’attaché du cabinet. L’Administration mène à tout, sauf à ses hauts emplois. Celui qui veut y arriver doit commencer par faire toute autre chose.

— Cependant il y a parmi nous des gens très-capables et qui ont tout ce qu’il faut pour parvenir.

— Je ne te dis pas le contraire ; mais ils ne parviennent pas, et ils ne dépassent pas une fois sur mille le grade de chef de bureau.

— À qui la faute ?

— Eh ! le sais-je ?

— On les décourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple commis qui ne serait pas déplacé à la tête d’une division, et tout le monde l’avoue. Tu le connais peut-être, un nommé Lorgelin. On dit qu’il n’arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi.

— Je puis te le dire, moi ! Lorgelin est victime d’une lettre anonyme. C’est le poignard dont s’arment les misérables dans l’administration de l’Équilibre. Il n’y a point de position sûre jusqu’à ce qu’on ait atteint les hautes régions. Vous êtes toujours à la merci d’un lâche ou d’un goujat.

— Comment peut-on accorder créance à de pareilles dénonciations ! fit Caldas. On fait une enquête, au moins.

— Eh ! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l’impression reste.

— Ceci, dit Romain, est la dernière goutte d’eau. Ma détermination est prise. On joue demain une pièce de moi aux Français. Si je ne suis pas outrageusement sifflé, je donne ma démission.

— Comment ! la pièce qu’on donne demain, les Oisifs, est de toi ! Tu as réussi à te faire jouer à la Comédie-Française ?

— J’en suis surpris moi-même, mais c’est ainsi.

— Alors, mon cher garçon, ne te plains jamais de l’Administration, tu vois bien qu’elle mène à tout.