Les Gens de bureau/XXXIV

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Dentu (p. 215-219).
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XXXIV


Bonheur nuit quelquefois. Caldas nommé commis dut changer de bureau. M. Brugnolles, qui a toujours su tirer son épingle du jeu, avait été nommé sous-chef. Il fut remplacé par cinq employés, et Romain dut aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du ministère où l’on travaille, le bureau de l’Alimentation.

Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables de l’administration, s’appelle Izarn. Il est entré à l’Équilibre au sortir du collége, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a été assez rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable, un peu à son mérite, beaucoup à la politique raffinée dont il ne s’est jamais départi un instant.

M. Izarn est le type achevé de

L’EMPLOYÉ QUI SE FAIT PETIT

À quarante ans il est encore petit garçon, très petit garçon ; il feint devant ses supérieurs une timide et respectueuse émotion. Loin de chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec plus de soin que les autres n’en mettent à les étaler. Fait-il quelque chose de bien, de remarquable, il laisse tout l’honneur en rejaillir sur son chef immédiat, et il pousse si loin l’habileté, que celui-ci n’éprouve aucun embarras à se parer des plumes qu’il n’a point trempées dans l’encre.

A-t-il été commis une boulette au contraire, l’employé qui se fait petit n’hésite pas, si étranger qu’il y soit, à en assumer la responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les reproches, reçoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse laver la tête.

Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du cœur humain. L’homme qui, dans un mouvement d’humeur, a passé sa colère sur un innocent, éprouve toujours le regret d’avoir été trop loin. Il répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien ; et le supérieur, qui a dit à l’employé qui se fait petit des choses désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui seront utiles.

C’est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de l’Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses ordres, qui tous travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner. S’il n’y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est sur le dos de ses employés, qui le trouvent « taonnant. »

La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite vraiment d’être rapportée.

Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu’on lui donnait, il s’en trouvait toujours un qui, bien stylé et exactement surveillé, faisait à peu près son affaire ; cet homme précieux, il le gardait et se débarrassait des autres en faveur de ses collègues.

C’est ainsi que, depuis trois ans, il n’est pas passé moins de cent quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn ; il en est resté dix-huit ; mais aussi quels piocheurs ! Chacun d’eux est de la force de dix employés-vapeur. Aussi n’avancent-ils jamais. Ils sont là à vie.

On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les remplacerait pas. L’avancement même de M. Izarn, qui sera chef de division avant qu’il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le droit commun. Il les léguera à son successeur.

On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas, des traits héroïques.

Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus paresseux et le plus inexact des bureaucrates ; au bout de huit jours il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail, débauchait ses camarades et leur soufflait l’esprit d’insubordination. M. Izarn demanda d’abord son changement ; il ne lui fut point accordé.

Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre. Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu’il fut maintenu envers et contre son chef de bureau.

Le pauvre chef était au désespoir.

N’osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit, c’est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux ; il insinua que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte, espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues.

La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla jusqu’à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et sauf.

C’est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au lendemain il changea de tactique…

Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre service.