Les Grandes Espérances/II/22

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Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 247-258).


CHAPITRE XXII.


Quel était mon but, en montrant tant de chaleur à chercher et à prouver la parenté d’Estelle ? Je ne saurais le dire. On verra tout à l’heure que la question ne se présentait pas à moi sous une forme bien distincte, jusqu’à ce qu’elle me fût formulée par une tête plus sage que la mienne.

Mais quand Herbert et moi eûmes terminé notre conversation, je fus saisi de la conviction fiévreuse, que je ne devais pas me reposer un instant, mais que je devais voir M. Jaggers, et arriver à apprendre l’entière vérité. Je ne sais réellement pas si je sentais que je faisais cela pour Estelle, ou si j’étais bien aise de reporter sur l’homme à la conservation duquel j’étais intéressé, quelques rayons de l’intérêt romanesque qui l’avait si longtemps enveloppée. Peut-être cette dernière supposition est-elle plus près de la vérité.

Quoi qu’il en soit, j’eus bien de la peine à me retenir d’aller dans Gerrard Street ce soir-là. Herbert me représenta que si je le faisais, je serais probablement obligé de garder le lit, et par conséquent incapable d’être utile lorsque la sûreté de notre fugitif dépendrait de moi. Ces sages conseils parvinrent seuls à calmer mon impatience. En répétant plusieurs fois que, quoi qu’il pût arriver, je devais aller chez M. Jaggers le lendemain, je consentis enfin à rester tranquille, à laisser panser mes blessures et à rester à la maison. De grand matin, le lendemain, nous sortîmes ensemble, et, au coin de Giltspur Street, près de Smithfield, je laissai Herbert prendre le chemin de la Cité, et je me dirigeai vers la Petite Bretagne.

Il y avait des jours périodiques où M. Jaggers et Wemmick passaient en revue les comptes de l’étude, arrêtaient les balances et mettaient tout en ordre. Dans ces occasions, Wemmick portait ses livres et papiers dans le cabinet de M. Jaggers, et un des clercs du premier étage descendait dans le premier bureau. En voyant ce clerc à la place de Wemmick, ce matin-là, j’appris que c’était le jour des balances ; mais je n’étais pas fâché de trouver M. Jaggers et Wemmick ensemble ; car Wemmick verrait alors par lui-même que je ne disais rien qui pouvait le compromettre.

Mon apparition, avec mon bras en écharpe et mon paletot jeté sur mes épaules, favorisa mon projet. Quoique j’eusse adressé à M. Jaggers un récit succinct de l’accident, aussitôt que j’étais arrivé en ville, il me restait maintenant à lui donner tous les détails ; et la singularité de la circonstance rendit notre conversation moins sèche, moins roide, et moins strictement judiciaire qu’elle ne l’était habituellement. Pendant que je narrais le désastre, M. Jaggers, selon son habitude, se tenait devant le feu. Wemmick se penchait sur le dos de sa chaise en me regardant fixement, les mains dans les poches de son paletot, et sa plume horizontalement placée dans la bouche. Les deux ignobles bustes, toujours inséparables dans mon esprit des débats officiels, paraissaient se demander en eux-mêmes s’ils ne sentaient pas le feu en ce moment.

Mon récit terminé et les questions épuisées, je produisis l’autorisation de miss Havisham de recevoir les neuf cents livres pour Herbert. Les yeux de M. Jaggers rentrèrent un peu plus profondément dans sa tête quand je lui tendis les tablettes ; mais bientôt, il les fit passer à Wemmick en lui recommandant de préparer le bon sur le banquier pour qu’il y apposât sa signature. Pendant que cela s’exécutait, je regardais Wemmick qui écrivait, et M. Jaggers qui me regardait, en s’appuyant et en s’inclinant sur ses bottes bien cirées.

« Je suis fâché, Pip, dit-il en mettant le bon dans ma poche quand il l’eut signé, que nous n’ayons rien à faire pour vous.

— Miss Havisham a eu la bonté de me demander, répondis-je, si elle pouvait faire quelque chose pour moi, et je lui ai dit que non.

— Chacun doit connaître ses affaires, » dit M. Jaggers.

Et je vis les lèvres de Wemmick former les mots : « Valeurs portatives. »

« Je ne lui aurais pas dit non, si j’avais été à votre place, dit M. Jaggers ; mais chacun doit connaître ses affaires.

— Les affaires de chacun, dit Wemmick en me lançant un regard de reproche, ce sont les valeurs portatives. »

Croyant le moment venu de continuer le thème que j’avais à cœur, je dis, en me tournant vers M. Jaggers :

« J’ai cependant demandé quelque chose à miss Havisham, monsieur. Je l’ai priée de me donner quelques renseignements sur sa fille adoptive, et elle m’a dit tout ce qu’elle savait.

— Vraiment, fit M. Jaggers en se penchant pour regarder ses bottes.

Puis en se redressant :

« Ah ! je ne pense pas que j’aurais fait cela, si j’avais été à la place de miss Havisham. Mais elle doit mieux connaître ses affaires que moi.

— J’en sais plus sur l’histoire de l’enfant adopté par miss Havisham que miss Havisham n’en sait elle-même. Je connais sa mère. »

M. Jaggers m’interrogea du regard et répéta :

« Sa mère ?…

— Il n’y a pas trois jours que j’ai vu sa mère.

— Ah ! dit M. Jaggers.

— Et vous aussi, vous l’avez vue, monsieur, et plus récemment encore.

— Ah ! dit M. Jaggers.

— Peut-être en sais-je plus de l’histoire d’Estelle que vous n’en savez vous-même, dis-je : je connais aussi son père. »

Il y eut un certain temps d’arrêt dans les manières de M. Jaggers ; il était trop maître de lui-même pour les changer ; mais il ne put s’empêcher de faire un indéfinissable mouvement d’attention ; puis il m’assura qu’il ne savait pas qui était son père. J’avais soupçonné que Provis n’était devenu le client de M. Jaggers qu’environ quatre ans plus tard, et qu’il n’avait plus alors aucune raison de faire valoir son identité. Mais je n’avais pu être certain de cette ignorance de M. Jaggers auparavant, bien que j’en fusse parfaitement certain alors.

« Ainsi, vous connaissez le père de la jeune dame, Pip ? dit M. Jaggers.

— Oui, répondis-je, et il s’appelle Provis, de la Nouvelle Galles du Sud. »

M. Jaggers lui-même tressaillit quand je dis ces mots. C’était le plus léger tressaillement qui pût échapper à un homme, le plus soigneusement réprimé et le plus vite étouffé, mais il eut un tressaillement, bien qu’il le cachât en partie en le confondant avec le mouvement qu’il fit pour prendre son mouchoir dans sa poche. Il me serait impossible de dire comment Wemmick reçut cette nouvelle. J’évitai de le regarder en ce moment, de peur que la finesse de M. Jaggers ne découvrît qu’il y avait eu entre nous quelque communication qu’il ignorerait.

« Et les preuves, Pip ? demanda M. Jaggers d’une manière calme, en arrêtant son mouchoir à mi-chemin de son nez. Est-ce Provis qui prétend cela ?

— Il ne le dit pas, dis-je, il ne l’a jamais dit, il ne connaît rien et il ne croit pas à l’existence de sa fille. »

Pour une fois, le puissant mouchoir de poche manqua son effet. Ma réponse avait été si inattendue, que M. Jaggers remit le mouchoir dans sa poche, sans compléter l’acte ordinaire, se croisa les bras, et me regarda avec une froide attention, bien qu’avec un visage impassible.

Je lui dis alors tout ce que je savais et comment je le savais, avec la seule réserve que je lui laissai croire que je tenais de miss Havisham ce qu’en réalité je tenais de Wemmick. J’agis même avec beaucoup de prudence à cet égard ; je ne regardai pas une seule fois du côté de Wemmick avant d’avoir fini tout ce que j’avais à dire, et j’avais, pendant un moment, soutenu en silence le regard de M. Jaggers. Quant à la fin je tournai les yeux du côté de Wemmick, je vis qu’il avait retiré sa plume de sa bouche, et qu’il était occupé au bureau.

« Ah ! dit enfin M. Jaggers en se rapprochant des papiers qui se trouvaient sur la table, où étions-nous, Wemmick, quand M. Pip est entré ? »

Mais je ne pouvais pas me laisser ainsi mettre de côté, et je lui adressai un appel passionné, presque indigné, pour être plus franc et plus généreux avec moi. Je lui rappelai les fausses espérances par lesquelles j’avais passé, la longueur du temps qu’elles avaient duré, la découverte que j’avais faite, et je fis allusion au danger qui pesait sur mon esprit. Je me représentai comme étant certainement bien digne d’un peu de confiance de sa part, en retour de la confidence que je venais de lui faire. Je dis que je ne le blâmais pas, que je ne le soupçonnais pas, que je ne me défiais pas de lui ; mais que j’avais besoin qu’il m’assurât de la vérité, et que s’il me demandait pourquoi j’en avais besoin, et pourquoi je pensais y avoir des droits, je lui dirais, quoique ces pauvres rêves lui importassent peu : que j’avais aimé Estelle longtemps et tendrement, et que, bien que je l’eusse perdue, et que je dusse vivre dans l’abandon, tout ce qui la concernait m’était encore plus proche et plus cher que tout autre chose au monde. Voyant que M. Jaggers se tenait immobile et silencieux, et apparemment insensible à cet appel, je me tournai vers Wemmick et dis :

« Wemmick, je vous sais un cœur tendre, j’ai vu votre charmant intérieur et votre vieux père, et tous les plaisirs innocents dans lesquels vous reposez votre vie affairée ; je vous supplie de dire un mot à M. Jaggers, et de lui représenter que, tout bien considéré, il doit être plus ouvert avec moi ! »

Je n’ai jamais vu deux hommes se regarder d’une manière plus extraordinaire que M. Jaggers et Wemmick après cette apostrophe. D’abord l’idée que Wemmick allait être remercié de sa place me traversa l’esprit, mais elle s’évanouit quand je vis M. Jaggers céder à quelque chose comme un sourire, et Wemmick devenir plus hardi.

« Qu’est-ce que tout cela ? dit M. Jaggers, vous avez un vieux père et vous vous livrez à des plaisirs innocents ?

— Eh bien ! je ne les apporte pas ici.

— Pip, dit M. Jaggers en posant sa main sur mon bras et souriant ouvertement, cet homme doit être le menteur le plus rusé de tout Londres.

— Pas le moins du monde, répondit Wemmick s’enhardissant de plus en plus, je crois que vous en êtes un autre. »

Ils échangèrent encore une fois leurs singuliers regards, chacun paraissant craindre que l’autre ne l’emportât sur lui.

« Vous avez un intérieur charmant ?

— Puisque cela ne gêne pas les affaires, repartit Wemmick, qu’est-ce que cela vous fait ? Maintenant que je vous regarde, monsieur, je ne serai pas étonné si un de ces jours vous cherchez à avoir un intérieur agréable quand vous serez fatigué du travail. »

M. Jaggers fit deux ou trois signes de tête rétrospectifs et poussa un soupir.

« Pip, dit-il, ne parlons plus de ces pauvres rêves, vous en savez sur ces sortes de choses plus que moi, car vous avez une expérience plus fraîche. Mais, à propos de cette autre affaire, je vais vous faire une supposition, mais faites attention que je n’admets rien. »

Il attendit que je déclarasse que je comprenais parfaitement qu’il avait expressément signifié qu’il n’admettait rien.

« Maintenant, Pip, dit M. Jaggers, supposez qu’une femme, dans des circonstances semblables à celles que vous avez mentionnées, ait tenu son enfant caché et ait été obligée de communiquer le fait à son conseil légal, sur l’observation faite par celui-ci, qu’il doit tout savoir pour régler la latitude de sa défense, tout, même ce qui concerne l’enfance ; supposez qu’à la même époque le conseil ait eu mission de trouver un enfant qu’une dame riche et excentrique voulait adopter et élever…

— Je vous suis, monsieur.

— Supposez que le conseil vécût dans une atmosphère de mal et que tous les enfants qu’il voyait étaient destinés, en grand nombre, à une perte certaine… Supposez qu’il voyait souvent des enfants jugés solennellement par une cour criminelle où il fallait les soulever pour qu’on les aperçût… Supposez qu’il en vît habituellement un grand nombre emprisonnés, fouettés, transportés, négligés, repoussés, ayant toutes les qualités requises par le bourreau, et grandissant pour la potence… Supposez qu’il avait raison de regarder presque tous les enfants qu’il voyait dans sa vie d’affaires comme autant de frai qui devait éclore en poissons destinés à venir dans ses filets pour être poursuivis et défendus : parjures, orphelins, endiablés d’une manière ou d’une autre…

— Je vous écoute, monsieur.

— Supposez, Pip, que dans le nombre il y avait une jolie petite fille qu’on pouvait sauver, que son père croyait morte et pour laquelle il n’osait faire aucune démarche, et à la mère de laquelle le conseil légal avait le droit de dire : « Je sais ce que vous avez fait et comment vous l’avez fait ; vous êtes arrivée de telle ou telle manière ; voilà comment vous avez attaqué, voilà comment on s’est défendu. Vous avez été çà et là. Vous avez fait telle et telle chose pour détourner les soupçons. Je vous ai suivie à la piste partout, et je puis le dire à vous et à tous, séparez-vous de l’enfant, à moins qu’il ne soit nécessaire de la produire pour nous sauver. Si vous êtes sauvée, votre enfant est sauvée aussi ; si vous êtes perdue, votre enfant est encore sauvée. » Supposez que tout cela fût fait et que la femme fût acquittée ?

— Mais si je n’admets rien de tout cela ?

— Si vous n’admettez rien de tout cela ? »

Et Wemmick répéta :

« Vous n’admettez rien de tout cela ?

— Supposez, Pip, que la passion et la crainte de la mort aient un peu ébranlé l’intelligence de cette femme, et que lorsqu’elle fut rendue à la liberté elle se soit retirée du monde et soit venue demander un asile à son conseil… Supposez qu’il l’ait prise et qu’il ait su contenir l’ancienne nature sauvage et violente de sa cliente toutes les fois qu’elle faisait mine de reparaître, en conservant sur elle son ancien pouvoir. Comprenez-vous ce cas imaginaire ?

— Parfaitement.

— Supposez que l’enfant grandit et fit un mariage d’argent ; que la mère vécût encore, que le père vécût encore, que le père et la mère, inconnus l’un à l’autre, demeurassent à des milles de stades ou de mètres, comme vous voudrez, l’un de l’autre ; que le secret fût encore un secret, excepté pour vous qui en avez eu vent : gardez-le vous-même en ce dernier cas avec beaucoup de soin.

— Je le ferai.

Et je demande à Wemmick de le garder en lui-même avec beaucoup de soin. »

Et Wemmick dit :

« Je le ferai.

— En faveur de qui voudriez-vous révéler ce secret ?… Pour le père ?… Je pense qu’il ne serait pas beaucoup meilleur pour lui que pour la mère… Pour la mère ?… Je pense que si elle a commis un pareil crime, elle ne serait plus en sûreté où elle est… Pour la fille ?… Je crois qu’il ne lui servirait à rien d’établir sa parenté pour l’édification de son mari, et de retomber dans la honte, après y avoir échappé pendant vingt ans et avec la presque certitude d’y échapper pour le reste de ses jours… Mais ajoutez le fait que vous l’avez aimée, Pip, et que vous avez fait de cette jeune fille le sujet de ces pauvres rêves qui, à une époque ou une autre, ont été dans la tête de beaucoup plus d’hommes que vous ne paraissez le penser : alors je vous dis que vous feriez mieux, et vous le ferez au plus vite, quand vous y aurez bien songé, de couper votre main gauche avec votre main droite, et ensuite de passer celle qui a coupé l’autre à Wemmick, que voilà, pour qu’il la coupe aussi. »

Je tournai les yeux vers Wemmick, dont le visage était devenu très-sérieux. Il posa gravement son index sur ses lèvres. Je fis comme lui. M. Jaggers aussi.

« Maintenant Wemmick, dit ce dernier en reprenant son ton habituel, où en étions-nous quand M. Pip est entré ? »

Me retirant de côté, pendant qu’ils travaillaient, je remarquai que les regards singuliers qu’ils avaient échangés se renouvelèrent plusieurs fois, avec cette différence cependant qu’alors chacun d’eux paraissait soupçonner, pour ne pas dire paraissait savoir, qu’il s’était laissé voir à l’autre sous un jour faible et qui n’était pas dans l’esprit de la profession. Pour cette raison, ils se montrèrent inflexibles l’un envers l’autre, M. Jaggers en se posant hautement en maître, et Wemmick en s’obstinant à se justifier, quand il trouvait la moindre occasion de le faire. Jamais je ne les avais vu en si mauvais termes, car généralement ils s’entendaient bien ensemble.

Mais ils furent heureusement secourus par l’apparition opportune de Mike, le client à casquette de loutre, qui avait l’habitude d’essuyer son nez sur sa manche, et que j’avais vu la première fois que j’étais entré dans ces murs. Cet individu qui, pour son propre compte, ou pour celui de quelques membres de sa famille, semblait toujours être dans l’embarras (l’embarras ici signifiait Newgate) venait annoncer que sa fille aînée avait été arrêtée et était inculpée de vol dans une boutique. Pendant qu’il faisait part de cette triste circonstance à Wemmick, M. Jaggers se tenait magistralement devant le feu, sans prendre part à ce qui se disait. Une larme brilla dans l’œil de Mike.

« Qu’avez-vous encore ? demanda Wemmick avec la plus profonde indignation. Pourquoi venez-vous pleurnicher ici ?

— Je ne suis pas venu pour cela, monsieur Wemmick.

— Si fait, dit Wemmick, comment osez-vous ?… Vous n’êtes pas dans un état convenable pour venir ici, si vous ne pouvez venir sans cracher comme une mauvaise plume. Qu’est-ce que cela signifie ?

— On n’est pas maître de ses sentiments, monsieur Wemmick… commença Mike.

— Ses quoi ?… demanda Wemmick tout furieux. Dites-le encore !…

— Voyons, tenez, mon brave homme, dit M. Jaggers en faisant un pas en avant et en montrant la porte, sortez de mon étude, je ne veux pas de sentiment ici. Sortez.

— C’est bien fait, dit Wemmick, sortez ! »

Donc l’infortuné Mike se retira très-humblement, et M. Jaggers et Wemmick semblèrent avoir repris leur bonne intelligence et continuèrent à travailler avec le même air de contentement que s’ils venaient de bien déjeuner ensemble.


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