Les Grandes manœuvres du Centre

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Les grandes manœuvres du Centre


Cette année, les grandes manœuvres ont eu pour théâtre la région de la Loire moyenne ; quatre corps d’armée y ont participé sous la haute direction du général de Lacroix, vice-président du Conseil supérieur de la Guerre ; c’étaient : le 4e (Le Mans), le 5e (Orléans), le 8e (Bourges) et le 9e (Tours).

Ces manœuvres ont présenté deux périodes. Dans la première, les 4e et 5e corps ont opéré, l’un contre l’autre, sous la direction du général Millet, membre du Conseil supérieur de la Guerre, pendant que les 8e et 9e corps agissaient d’une façon analogue avec, pour directeur, le général Trémeau, également du Conseil supérieur de la Guerre.

La seconde période a été consacrée aux manœuvres de l’armée B, ou parti bleu, sous les ordres du général Millet, contre l’armée a ou parti rouge, commandée par le général Trémeau.

Le parti bleu se composait des 4e et 5e corps, de la 1re division d’infanterie coloniale et d’un bataillon cycliste. Le parti rouge comprenait les 8e et 9e corps, plus les 6e et 7e divisions de cavalerie.

On ne s’occupera, dans la présente étude, que des manœuvres d’armée contre armée, lesquelles ont embrassé la période comprise entre le 12 septembre (exclu) et le 18 septembre (inclus) ou cinq jours pleins, la journée du 16 ayant été consacrée au repos, et l’on analysera, surtout, les dispositions ordonnées par les chefs des deux partis.

Le directeur des grandes manœuvres du Centre et ses deux subordonnés immédiats sont des personnalités sur lesquelles il est permis de donner une discrète appréciation :

Général de Lacroix, très vigoureux soldat, ancien combattant de l’armée du Rhin et du Tonkin, doué d’une belle prestance, sympathique à tous ceux qui l’approchent, plein de zèle et d’ardeur, assidu à sa tâche et secondé par un entourage de premier choix, désireux de bien faire et y réussissant.

Général Millet, vieux fantassin de l’armée de Metz, au corps Ladmirault, calme, pondéré, tenace avec un esprit un peu lent mais vigoureux ; vient de passer dans la réserve après une longue carrière dont une partie s’est écoulée à l’École supérieure de guerre au temps où Maillard y créait l’enseignement de la tactique générale.

Général Trémeau, cavalier dans toute la force du terme, grand travailleur doublé d’un homme d’action. Dur pour lui-même comme pour les autres, très discipliné, est appelé à continuer au pays de longs services dont l’importance ne pourra que s’accroître.

Les grandes manœuvres développent presque uniquement l’instruction du haut commandement ; elles contraignent les généraux à prendre des décisions rapides, sur le terrain, d’après la situation, le but à atteindre et les agissemens de l’ennemi.

Aux voyages de corps d’armée et d’armée, on opère d’une façon analogue, avec cette différence essentielle que les troupes amies et ennemies sont uniquement supposées.

Si donc ces voyages offrent une grande utilité au point de vue de l’instruction stratégique du haut commandement, ils sont très inférieurs aux grandes manœuvres sous le rapport de la tactique.

Les troupes, elles, bénéficient peu des grandes manœuvres ; elles y montrent ce qu’elles savent, mais n’y apprennent presque rien, et si leur instruction tactique n’a pas été bien faite au cours des exercices de détail, puis dans les camps d’instruction, il est trop tard pour la reprendre.

Les manœuvres d’armée contre armée, exécutées du 12 au 18 septembre dernier, entre le Cher et l’Indre, ont marqué un progrès sensible sur les manœuvres du même genre effectuées antérieurement. A cela, il y a plusieurs causes dont voici les principales :

Application de plus en plus efficace des règlemens nouveaux, adaptés aux conditions de la guerre moderne ; développement lent, mais continu, de l’éducation tactique ; mesures d’organisation, relatives aux manœuvres, exposées avec plus de concision qu’autrefois ; mise en œuvre d’un service d’arbitrage fortement constitué ; liberté d’action la plus complète, accordée aux chefs des partis opposés, sous la réserve qu’ils tiennent compte des situations imposées par le directeur ; choix de thèmes généraux et particuliers, empruntés à la guerre de 1870-71, et permettant aux deux adversaires de faire appel à la stratégie pour asseoir leurs combinaisons.

On va passer en revue, sommairement, ces diverses causes de progrès, avant d’entamer l’analyse des opérations militaires.

Lors de la dernière guerre franco-allemande, nos règlemens de manœuvres, inspirés par la tactique prussienne du temps de Frédéric II, ne répondaient nullement à la guerre napoléonienne que les vaincus d’Iéna allaient nous faire.

A la suite de nos désastres, on a entrepris les réformes reconnues nécessaires, et la cavalerie, la première, a été dotée, en 1876, d’un règlement de manœuvres excellent ; mais la puissance de la routine est telle que l’infanterie et l’artillerie ont dû attendre jusqu’à ces dernières années pour obtenir d’être régies, au combat, par des principes simples et d’une application aussi facile que prompte.

L’infanterie doit son émancipation actuelle, en matière d’évolutions et de formations de combat, à la commission de 1901, dans laquelle les généraux Hardschmitt et Millet, sans nous compter, firent prévaloir les idées actuellement en honneur.

Il est juste de reconnaître, d’autre part, l’influence considérable qu’a exercée l’école de Poitiers sur l’élaboration du nouveau règlement d’artillerie.

La tactique appliquée au but et au terrain est de première importance pour tout officier appelé à commander une troupe en campagne, et pourtant, c’est par là que pèche notre armée.

En Allemagne, et même en Suisse, l’officier, quel que soit son grade, est, en général, plus tacticien que son camarade français.

On a fait et on réalise chez nous des progrès en tactique, grâce aux exercices et manœuvres de cadres, à simple et à double action, sur la carte et sur le terrain, qui sont d’un usage fréquent, mais les bons maîtres en tactique appliquée sont encore rares, et cette pénurie momentanée est très fâcheuse.

Quoi qu’il en soit, le progrès en cette matière s’effectue sûrement ; c’est indéniable, et l’on peut admettre que dans quelque dix ans l’instruction tactique de l’armée française sera devenue ce qu’elle doit être.

Plusieurs semaines avant les grandes manœuvres du Centre, le général de Lacroix, futur directeur de ces manœuvres, fit envoyer aux états-majors intéressés : l’instruction générale, l’instruction sur le service de l’arbitrage, l’ordre de bataille, les thèmes généraux et particuliers, enfin un tableau de renseignemens sur les ressources en eau et en cantonnemens du théâtre d’opérations.

De ces cinq documens nous ne retiendrons que les deux premiers et l’avant-dernier.

Parmi les prescriptions de l’instruction générale applicables à toute la durée des manœuvres, on signale celle, très importante, qui consiste à faire distribuer aux officiers de tous grades, avant l’action, le thème du parti auxquels ils appartiennent, puis à exiger que, pendant la lutte, l’officier se rende compte de la situation de sa troupe par rapport à l’ensemble, en particulier aux unités voisines de la sienne, et qu’il sache apprécier les événemens dont il est témoin.

Au sujet des manœuvres d’armée contre armée, l’Instruction du général de Lacroix porte que, du 13 septembre, cinq heures du matin au 18 septembre inclus, « les opérations seront conduites comme à la guerre ; » mais elle ajoute : « Les hostilités seront suspendues, chaque jour, de midi à sept heures du soir, et les chefs de parti considéreront que les résultats acquis par eux, à midi, seraient ceux qu’ils auraient obtenus, dans la réalité, à la tombée de la nuit. »

A la guerre, les opérations ne sont suspendues qu’en cas d’armistice, et c’est fort rare.

Pourquoi donc a-t-on prescrit de suspendre, chaque jour, les hostilités de midi à sept heures du soir ? C’est que l’on a voulu faire cantonner, journellement, les troupes, à l’exception des avant-postes.

Pendant la guerre de 1870, le bivouac sous la tente-abri était de règle dans l’armée française, laquelle ne savait même pas comment on cantonne. Les grands avantages matériels obtenus par les Allemands, qui savaient cantonner, eurent pour résultat de mettre le cantonnement très à la mode chez nous et de faire renoncer absolument au bivouac. En revanche, les Allemands ont adopté, depuis quelque vingt ans, une tente-abri légère, imperméable, qu’ils utilisent au cours de leurs grandes manœuvres, dans le double dessein de donner aux opérations le caractère de permanence qu’elles revêtent à la guerre et d’épargner aux troupes les fatigues inhérentes à leur répartition entre des cantonnemens d’autant plus éloignés que les effectifs en présence sont plus considérables. Il convient donc, à l’avenir, d’employer dans nos grandes manœuvres le cantonnement-bivouac prévu par notre règlement et de laisser les troupes à pied d’œuvre, jour et nuit, depuis le début jusqu’à la fin des hostilités.

D’autre part, il n’est pas juste de dire que l’on peut considérer les résultats obtenus à midi comme s’ils eussent, été acquis après toute une journée de luttes. On ne se bat pas forcément jusqu’à la tombée de la nuit, et nombreux sont les cas où l’action commencée le matin s’est arrêtée, dans le courant de l’après-midi, par suite de l’épuisement des deux adversaires.

En Allemagne et en Suisse, les grandes manœuvres embrassent, au moins, trois journées pleines, ou soixante-douze heures consécutives. Cette année, au 3e corps d’armée suisse, les opérations ont commencé le 6 septembre, à six heures du soir, et se sont déroulées, sans trêve ni repos, jusqu’au 10 septembre, à dix heures du matin, soit quatre-vingt-dix heures de suite.

Les grandes manœuvres, telles qu’on les pratique en ces deux pays, exigent l’emploi de cantonnemens-bivouacs, très resserrés et, par suite, la constitution de convois divisionnaires apportant, chaque soir, aux troupes les couvertures (en Suisse), vivres, bois de chauffage et paille de couchage qui leur sont nécessaires. On fera bien en France de s’inspirer de ces erremens lorsque l’on voudra procéder à de nouvelles manœuvres d’armées.

Le général de Lacroix annonçait dans son instruction pour les manœuvres d’armées qu’il n’y aurait pas de critique verbale et que, les critiques seraient faites, plus tard, par écrit. Il faut applaudir à cette décision, car un directeur de manœuvres d’armées ne peut critiquer, en connaissance de cause et sur l’heure, des opérations parmi lesquelles un certain nombre ont échappé à son acuité visuelle. Et, si le général directeur invite, successivement, chaque chef de parti à redire ses ordres et à exposer les faits, l’auditoire est surpris d’entendre des récits plus voisins du roman que de la réalité, parce que les chefs de partis n’ont pu tout voir et ne veulent en convenir.

L’instruction sur le service d’arbitrage, applicable aux grandes manœuvres du Centre, mérite qu’on l’analyse avec soin, attendu qu’elle a permis d’obtenir, en général, des résultats bien supérieurs à ceux d’autrefois.

Aux manœuvres, l’absence de projectiles lancés par les armes à feu autorise toutes les audaces ; c’est pourquoi il est indispensable de déterminer les effets du tir au moyen d’officiers de choix désignés comme arbitres et qui prononcent sans appel des sentences favorables ou contraires à telle ou telle troupe engagée, d’après sa situation par rapport à l’ennemi en présence.

Mais les effets du feu, qui dépendent de l’effectif des combattans et de l’efficacité probable des tirs d’infanterie et d’artillerie, ne constituent pas le seul facteur des succès ou des revers ; il y a la manière dont les troupes sont venues au combat, soit qu’elles aient marché directement contre le front adverse, soit qu’elles l’aient abordé obliquement. On doit tenir compte, aussi, du dispositif global, des travaux de défense effectués, de l’habileté manœuvrière des unités petites ou grandes, etc.

C’est en tenant compte de toutes ces conditions et de quelques autres encore, qu’un arbitre peut se prononcer, en connaissance de cause, à tel ou tel moment de l’action, en faveur de l’une ou de l’autre des troupes aux prises.

L’instruction sur l’arbitrage édicte, au sujet des effets du feu quelques règles simples, nous dirons même, simplistes, qui ont le défaut, commun à tous les schémas, de servir de guide-ânes aux esprits paresseux en les dispensant de déterminer, par eux-mêmes, la solution adéquate à chaque cas particulier.

Or « la guerre se compose, exclusivement, de cas particuliers, » ainsi que se plaisait à le répéter le général Maillard. Dix ans plus tard, à Berlin, en 1901, Sa Majesté l’empereur Guillaume II nous dit : « En guerre, en administration et en politique, il n’y a que des cas particuliers, » et nous, de répondre : « Rien de plus vrai, ni de plus contraire aux habitudes d’esprit de la plupart des hommes. »

L’organisation de l’arbitrage, pour les grandes manœuvres du Centre, est divisionnaire. Il y a bien un arbitre en chef par armée et un arbitre auprès de chaque corps d’armée, mais l’arbitre divisionnaire, seul, dispose d’un personnel assez nombreux pour arbitrer sur les lignes de combat.

Le groupe divisionnaire arbitral d’infanterie comprend : un général de division, un général de brigade, deux chefs de bataillon ou d’escadron et quatre capitaines, dont l’officier d’ordonnance du général de division ; en tout, huit officiers.

L’arbitrage, auprès de chacune des 6e et 7e divisions de cavalerie, est assuré par un général de division, un général de brigade ou un colonel et quatre chefs d’escadron ou capitaines, au total, six officiers. Enfin, les brigades de cavalerie des corps d’armée sont arbitrées par un général de brigade et trois chefs d’escadron ou capitaines ; soit, par quatre officiers. Il en résulte que le personnel d’arbitrage compte 132 officiers généraux, supérieurs et autres, dont 63 du côté des Rouges et 69 du côté des Bleus, sans compter l’arbitre suprême qui est le général directeur.

Le mode d’arbitrage adopté par les manœuvres d’armées de 1908 est le suivant :

L’arbitre attaché à une fraction rouge, par exemple, s’abouche avec l’arbitre de la fraction bleue opposée, en vue de la décision à prendre. Si les deux arbitres tombent d’accord, leur sentence s’ensuit ; mais, s’ils ne s’entendent pas, c’est le plus élevé en grade, ou le plus ancien, qui prononce.

Au fur et à mesure que les régimens d’une division s’engagent, partiellement ou en entier, ils sont pourvus d’un arbitre régimentaire par les soins de l’arbitre divisionnaire.

L’arbitrage se faisant de bas en haut, le succès d’un parti résulterait des avantages remportés par ses régimens, si les arbitres d’armée et de corps d’armée ne s’inspiraient des conditions générales de la lutte, pour modifier, à l’occasion, ce que les arbitrages partiels peuvent avoir eu d’incohérent, au point de vue de l’ensemble ; mais cette tâche n’est pas facile à remplir. En Allemagne, l’arbitrage opère, plutôt, de haut en bas, grâce au grand nombre de stations télégraphiques et téléphoniques neutralisées que l’on établit à l’avance sur le terrain des rencontres probables, afin de relier les arbitres à la direction suprême.

Lequel des deux systèmes est le meilleur ? Il paraît difficile, quant à présent, de répondre à la question, chacun d’eux présentant des avantages et des inconvéniens qu’une expérience prolongée est, seule, capable de faire apprécier à leur juste valeur.

Le troisième document relatif à la préparation des grandes manœuvres du Centre est consacré aux thèmes du parti rouge et du parti bleu.

L’auteur désigne sous la dénomination de thème d’un parti la situation générale et la situation particulière de ce parti, la veille du jour de l’ouverture des opérations. Ainsi, à chacun des partis est attribuée une situation générale distincte, laquelle contient, non seulement des données de fait, mais encore l’énoncé du but à atteindre.

Pour nous, il y a confusion.

La situation générale doit être commune aux deux partis ; elle indique ce que l’on saurait à la guerre, d’un côté comme de l’autre, la veille des opérations à entamer.

La situation particulière marque à chacun des partis ses emplacemens, au même moment.

Enfin le thème d’un parti définit sa mission et contient, en outre, les mesures d’ordre que le directeur a cru devoir prescrire.

Le cadre de cette étude ne nous permet pas de reproduire le texte des thèmes adoptés pour les grandes manœuvres qui se sont déroulées entre le 12 et le 19 septembre dernier, ni de formuler un autre texte permettant au lecteur d’apprécier le bien ou le mal fondé de nos critiques.

D’une façon générale, les Rouges représentent les forces françaises de la région de la Loire, un mois environ après la deuxième bataille d’Orléans, et les Bleus figurent l’armée d’invasion marchant d’Orléans sur le Mans.

On sait qu’à cette époque, l’armée de la Loire fut séparée en deux tronçons : le plus important, sous Chanzy, attirant l’ennemi vers le Nord-Ouest, l’autre tronçon, en voie de reconstitution entre Bourges et Nevers.

Si les forces réunies de ce côté se fussent portées, par la Sologne, sur Tours, en vue de combiner leur action avec celle des troupes de Chanzy, au Nord de la Loire, contre le front et l’aile gauche de l’armée du prince Frédéric-Charles, le succès eût été possible.

Dans les thèmes pour les grandes manœuvres du Centre, le parti rouge représente les forces françaises du Berry, en mouvement sur Tours afin de se réunir à l’armée de Chanzy, et le parti bleu, un gros détachement fait par le prince Frédéric-Charles afin d’empêcher cette réunion.

Ces thèmes ont été connus des intéressés, plusieurs semaines à l’avance, et, bien que le thème du parti rouge ait été communiqué seulement aux officiers de ce parti, les officiers du parti bleu ont pu connaître, par des indiscrétions, ce qu’ils auraient dû ignorer, et vice versa.

En Suisse et en Allemagne, les thèmes sont envoyés aux intéressés, quelques heures avant le moment fixé pour l’ouverture des opérations. La mesure est excellente en ce qu’elle contraint les chefs des partis opposés à prendre des décisions rapides comme à la guerre, d’après les renseignemens fournis par la situation générale commune aux deux adversaires. On objectera peut-être qu’il devient alors impossible à un chef de parti de faire connaître à tous les officiers sous ses ordres la situation, le thème et les ordres d’opérations initiaux avant les premiers engagemens. Mais, si les commandans d’unités sont actifs, ils réuniront leurs officiers, cartes en mains, soit avant le départ, soit pendant la marche, pour leur fournir les indications désirables, comme ils le feraient en campagne.

D’après la situation particulière du parti rouge, à la date du 12 septembre au soir, les 8e et 9e corps d’armée occupent des cantonnemens à l’intérieur du périmètre marqué, inclusivement, par les localités de Lury, Maurepas, Bois-Saint-Denis, Prenay, Sainte-Lizaigne, Forge-de-Boissy, Charost, Grand-Entrevin, Villeneuve-sur-Cher, Sainte-Thorette, Quincy ; les brigades de cavalerie à l’Est de la ligne : Menetou-sur-Cher, Graçay, Menetréol-sous-Vatan, Saint-Valentin, Neuvy-Pailloux ; les 6e et 7e divisions de cavalerie, autour de Vatan ; quartier général à Charost.

A la même date, le parti bleu, passé sur la rive gauche de la Loire par les ponts de Chaumont, d’Amboise et de Blois (division coloniale), a ses 4e et 5e corps à l’intérieur du périmètre marqué, inclusivement, par Pontlevoy, Lacroix, Bléré, Sublaines, Homme, Luzillé, Puits-Rouge, Aiguevive, Pouillé, Thézée, Monthou-sur-Cher, Thenay ; les brigades de cavalerie, à l’Ouest de la ligne : Saint-Aignan, Montrésor, Loches ; la division coloniale, à Chitenay et dans les villages environnans, cette division étant supposée venir d’Orléans, où elle se trouvait en couverture (par hypothèse).

Ainsi, la veille de l’ouverture des opérations d’armée contre armée, les gros sont à 60 kilomètres l’un de l’autre, les avant-gardes à 50 kilomètres, les brigades de cavalerie de corps à 40 kilomètres, et le corps de cavalerie (6e et 7e divisions) à très faible distance en avant de la cavalerie de sûreté de son parti.

Ces distances autorisaient, le 13 après la marche, la prise de contact étroit des cavaleries de sûreté opposées, le rapprochement des avant-gardes jusqu’à grande portée de canon, mais n’accordaient pas aux deux divisions de cavalerie formant corps un espace suffisant pour leur exploration, espace qui aurait dû mesurer 60 kilomètres environ, dans le sens de la profondeur.

La réunion des 6e et 7e divisions de cavalerie, le 12 septembre, à Vatan, impliquait la marche ultérieure de celles-ci, en avant de la droite du parti rouge, par Valençay, la forêt de Gatine et Saint-Aignan, sur un espace limité, au Nord et de près, par le Cher. D’autre part, il y aurait eu avantage, stratégiquement, à opérer par la gauche, ainsi qu’on le montrera plus loin.

Pour ces motifs, la Direction des manœuvres eût été bien inspirée, à notre avis, en disposant, d’accord avec le chef du parti rouge, le corps de cavalerie, le 12 septembre, sur la Trégonce qui coule de Villegongis à Chézelles, en avant et sur la gauche du parti rouge.

Journée du 13 septembre. — La veille au soir, le commandant du parti rouge, bien renseigné par le thème, savait que les forces principales de l’adversaire étaient sur le Cher qui coule de Montrichard à Bléré et qu’une fraction ennemie des trois armes, venue d’Orléans, stationnait à une dizaine de kilomètres au Sud de Blois.

Le parti rouge avait pour mission de marcher de la zone : Bourges-Vierzon-Issoudun sur Tours, et de combattre les forces bleues qu’il rencontrerait sur son chemin.

De deux choses l’une : ou bien le parti bleu prendra position derrière le Cher qui coule de Montrichard à Bléré, ou bien il continuera son mouvement vers l’Est. Dans le premier cas, le parti rouge ne pourra rencontrer l’ennemi que le 15 septembre et, dans le second cas, ses premiers engagemens avec les trois armes auront lieu, le 14, vers la fin de la marche.

Que faire le 13 septembre ? Exécuter une marche vers l’Ouest « en bataillon carré » sous le couvert d’une ou de plusieurs avant-gardes, et faire explorer le corps de cavalerie en lui donnant comme axe la ligne qui, de Vatan, aboutit au centre de l’ennemi, par Baudres, Ecueillé, Orbigny, Géré, Saint-Georges.

Les dispositions ordonnées, le 12 au soir, par le chef du parti rouge furent les suivantes :

« Demain l’armée entamera son mouvement vers l’Ouest en ouvrant sur son front un large éventail, en se couvrant fortement du côté du Cher, et en s’éclairant au Nord de cette rivière. » L’ordre précisait ensuite les dimensions du large éventail, lequel devait mesurer environ 18 kilomètres dans le sens du front, et 15 kilomètres dans, le sens de la profondeur, distances d’avant-garde comprises. Cet éventail était donc, en réalité, un rectangle se rapprochant beaucoup de la forme carrée. Jusque-là, c’est bien, à l’expression d’éventail, près. Mais où l’erreur commence, c’est quand l’ordre dit :

« Les 6e et 7e divisions de cavalerie, réunies en corps de cavalerie, se porteront à l’Ouest de la forêt de Gatine avec un détachement à Selles-sur-Cher.

« Elles ont pour mission de reconnaître les colonnes ennemies et de retarder leur mouvement… »

Par les lignes qui précèdent, le chef du parti rouge ne doute pas que l’ennemi ne marche à sa rencontre. Des emplacemens qu’il occupe, le parti bleu s’avancera donc sur Vatan, en prenant pour axe la ligne Orbigny-Nouans-Vicq-sur-Nahon et, par suite, il occupera, le 13, après la marche, soit avec ses têtes de colonnes, soit avec ses avant-gardes, un front peu différent de celui marqué par Ecueillé, Luçay-le-Male, Villentrois.

Le corps de cavalerie doit, suivant l’ordre du parti rouge, reconnaître et retarder les colonnes ennemies. Est-ce en marchant, par la forêt de Gâtine, sur Villentrois et Saint-Aignan qu’il y parviendra ?

Nullement, faute d’espace entre la colonne de gauche du parti bleu et le cours du Cher. Cette impossibilité d’ordre matériel aurait dû sauter aux yeux du chef des Rouges et l’inciter à faire agir son corps de cavalerie contre le flanc droit (Sud) du dispositif de marche présumé des Bleus. La direction indiquée plus haut par Ecueillé, Nouans, Orbigny aurait satisfait à cette condition, car le corps de cavalerie, dès sa reconnaissance des colonnes ennemies, aurait appuyé vers l’Ouest afin d’agir, par son canon, ses mitrailleuses, et la menace, voire même par une partie de ses carabines, dans le flanc droit de la colonne la plus occidentale.

En fait, le corps de cavalerie ne put dépasser, le 13 au matin, la forêt de Gatine, à la suite d’un incident que nous relatons plus loin, et reçut l’ordre de bivouaquer à quelques kilomètres au Sud de Valençay, sans avoir rempli sa mission.

Le 13 septembre, le parti rouge atteignit avec le 8e corps la région de Graçay, avec le 9e, celle de Vatan, et les avant-gardes occupèrent, au 8e corps, la ligne : Bagneux-Mineaux, au 9e corps, la ligne : Aize-Bouges.

En résumé, l’ordre de l’armée a pour la journée du 13 septembre, correspondait à la situation, sauf en ce qui concerne l’emploi du corps de cavalerie, et ne laisse rien à désirer sous le rapport de la forme. Il précise la ligne d’arrivée des avant-gardes, des têtes et des queues de colonnes, condition indispensable à remplir pour assurer le stationnement d’une armée en prévision de l’opération du lendemain. On ignorait cela en France, il y a quelque vingt ans, et c’est à la manœuvre d’Iéna analysée par nous, grâce au livre du colonel Foucart sur la campagne de 1806 en Prusse, que notre armée doit de pouvoir exécuter des marches d’armée suivant le mode napoléonien.

Au parti bleu, ou armée B, le stationnement du 12 septembre, jour de repos, était couvert par trois détachemens de sûreté, indépendants des avant-gardes, qui occupaient Loches, Montrésor et Saint-Aignan.

Ces détachemens comprenaient deux bataillons, une ou deux batteries, un ou deux escadrons, une compagnie du génie, et une ou trois compagnies cyclistes.

Suivant l’ordre du 12 au soir pour la journée du 13 septembre, le 4e corps, à l’aile droite, eut à marcher, en une seule colonne, de façon à venir occuper Loché-sur-Indrois avec sa tête et Montrésor avec sa queue (profondeur de 10 kilomètres), pendant que le 5e corps, en plusieurs colonnes, atteindrait le front Nouans-Faverolles, et que la division coloniale se porterait sur Saint-Aignan.

Le dispositif de stationnement mesure 17 kilomètres comptés sur le front Loché-Nouans-Faverolles. Il est appuyé, en arrière à droite, par la queue du 4e corps à Montrésor, et en arrière à gauche, par la division coloniale à Saint-Aignan. Sa forme favorise la défensive combinée avec des contre-attaques d’aile.

Le stationnement du parti bleu devait être couvert, à distance relativement grande, par les trois détachemens précités, lesquels avaient à se porter, dès cinq heures du matin, celui de droite, de Loches sur Ecueillé, celui du centre, de Montrésor sur Luçay-le-Mâle, celui de gauche, de Saint-Aignan sur Villentrois, avec ordre de se retrancher en ces points.

Le dispositif nettement défensif du parti bleu s’explique, à la rigueur, et l’on ne saurait blâmer son chef de l’avoir choisi ; mais il convient d’observer à quel point la supériorité connue des Rouges en cavalerie a exercé une influence plutôt déprimante sur le haut commandement opposé. C’est que le corps de cavalerie rouge, en le supposant bien conduit, autorisait le général Trémeau à préparer, avec ses 8e et 9e corps d’armée, une double attaque de front et de flanc, contre le gros du parti bleu, sans avoir à craindre d’être surpris en flagrant délit de manœuvre.

Le seul événement de la journée du 13 septembre qui mérite d’être raconté est la surprise de la 7e division de cavalerie (parti rouge), à coups de canon, par le détachement de gauche (Nord) du parti bleu, allant de Saint-Aignan, par Couffy et Lye, à Villentrois.

La 6e division de cavalerie avait marché des environs de Graçay sur Fontguenaud, par Saint-Christophe, tandis que la 7e division se portait de Valan, par Valençay, sur le même point d’où elle devait explorer dans la direction de Nouans.

Entre huit et neuf heures du matin, la 6e division, arrêtée près de Fontguenaud, envoya sur Lye une reconnaissance, laquelle signala l’occupation du village par de l’infanterie ennemie.

Au même moment, la 7e division, précédée du 7e dragons, marchait de Fontguenaud sur Villentrois en côtoyant la forêt de Gâtine par le Nord, puis se rassemblait sur les pentes orientales de la vallée du Modon, en attendant que son avant-garde lui fit savoir que le pont était libre.

Quand le 7e dragons se présenta devant Villentrois, ce village et le pont qui lui fait suite n’avaient pas reçu la visite de l’ennemi ; mais, quelques minutes plus tard, alors que le régiment s’engageait sur la route de Faverolles, deux compagnies du détachement bleu commandé par le général Carbillet, pénétraient dans Villentrois après avoir suivi le chemin qui de Lye suit la rive orientale du Modon, pendant que le gros, composé de six compagnies, un escadron et une batterie, arrivait, par la route de la rive gauche, à Bourg-du-Château. La batterie affectée au détachement eut alors sous les yeux trois régimens de cavalerie et deux batteries à cheval du parti rouge rassemblés sur les pentes opposées, et ouvrit le feu. Ses rafales décidèrent aussitôt le général directeur, présent sur les lieux, à neutraliser pour toute la journée deux des régimens et une batterie de la 7e division de cavalerie. Quant au 7e dragons, il fut accueilli, en arrivant devant Faverolles, par le feu de l’avant-garde de la 10e division d’infanterie, revint sur ses pas, vit sa retraite coupée à Bourg-du-Château et ne put rallier sa division qu’en passant le Modon à gué.

Ainsi, le détachement Carbillet, après avoir laissé de faibles garnisons à Couffy et à Lye, a pu marcher depuis ce village jusqu’à Villentrois sans éveiller l’attention de la 7e division de cavalerie rouge envoie de réunion en masse sur les hauteurs voisines, et le service de sûreté a été si mal fait, au 7e dragons comme au gros de la division, que ledit détachement a pu se glisser sans être vu, à Villentrois et à Bourg-du-Château, dans l’intervalle de temps compris entre le défilé du 7e dragons sur le pont de Villentrois et le moment où la 7e division se disposait à rompre en colonne de route pour suivre son avant-garde.

A la guerre, on a le droit d’être battu ; on ne l’a pas d’être surpris. L’échauffourée de Villentrois est imputable, en premier lieu, au commandement du parti rouge, en second lieu, au chef du corps de cavalerie, enfin aux exécutans eux-mêmes.

Journée du 14 septembre. — Au parti rouge, les dispositions prescrites, le soir du 13, pour le lendemain, en tenant compte des renseignemens assez complets obtenus sur l’adversaire, peuvent se résumer ainsi :

Une division du 8e corps occupera Valençay ainsi que la forêt de Gâtine et poussera son avant-garde au-delà, l’autre division et l’artillerie de corps se plaçant en réserve générale au Sud et près de Valençay, dans le temps qu’une division du 9e corps, avec l’artillerie de corps, viendra sur Vieq et Veuil, avant-garde vers Luçay-le-Mâle, et que la dernière division tiendra Entraigues, point d’appui de gauche.

Le corps de cavalerie, déjà sur le Nahon qui coule à Vicq, explorera vers Ecueillé, afin de reconnaître le gros des forces ennemies, et, en cas d’insuccès, il se repliera à la gauche (Sud) de l’armée A.

Les brigades de cavalerie de corps assureront le contact avec l’ennemi, tout en se maintenant sur les ailes.

De cet ensemble de dispositions, il résulte que le chef du parti rouge fait prendre position à trois de ses divisions sur la rive droite du Nahon, la dernière formant réserve générale, et qu’il lance au-delà, vers l’ennemi, les avant-gardes des divisions de droite et du centre, indépendamment, cela va sans dire, de l’exploration confiée au corps de cavalerie. La position est favorable à la défense, sans pour cela comporter nécessairement la défensive. Son front mesure 12 kilomètres environ, et encore, la forêt de Gâtine, à occuper par des détachemens, n’est-elle pas comprise dans cette estimation.

Le choix du Nahon comme ligne terminus des marches à effectuer le 14 septembre, par les colonnes du parti rouge, nous paraît judicieux, en ce qu’il permet de résister avantageusement au parti bleu attaquant ce jour-là, et, dans le cas contraire, de déboucher sur la rive gauche de ce ruisseau, le 15 au matin, sans coup férir.

En tête de l’ordre général de l’armée A pour la journée du 14 septembre on lit cette phrase :

« D’après les renseignemens parvenus jusqu’à trois heures de l’après-midi (le 13 septembre), l’ennemi aurait atteint la ligne du Modon, de Lye à Luçay-le-Mâle. De la cavalerie est signalée vers Ecueillé. Le gros des forces ennemies parait être vers Faverolles, Luçay-le-Mâle, Nouans. Des troupes de toutes armes ont franchi le Cher à Saint-Aignan. »

Il eût donc été bon que le corps de cavalerie, ayant des reconnaissances sur Ecueillé, Nouans, Montrésor, arrivât le 14, de bonne heure, à Villedomain, par Heugnes, et qu’il se tînt prêt à marcher, de là, dans le flanc droit de la colonne ennemie la plus proche, aussitôt celle-ci signalée. En dehors des meilleures conditions d’espace et de terrain réalisées en opérant ainsi, le corps de cavalerie avait intérêt à agir dans le flanc droit du parti bleu, et s’il l’eût fait, celui-ci, venant de Tours et environs en suivant les bords du Cher, aurait éprouvé de vive » alarmes pour sa ligne de communications.

Dans le dispositif prescrit aux 8e et 9e corps, le 13, pour le 14 septembre, on ne voit pas l’embryon d’une manœuvre par la gauche (Sud) destinée à mettre l’ennemi entre deux feux, et cela grâce à la grande supériorité du parti rouge en cavalerie.

L’ordre général du 13 pour le 14 septembre, donné à l’armée B (parti bleu), défie la critique, tellement il est contraire aux règles admises partout en matière de haut commandement.

Dans cet ordre, le seul point digne d’éloge se trouve dans la phrase suivante : « L’armée ennemie semble répartie en deux groupes, dont l’un marcherait sur Luçay-le-Mâle, l’autre sur Ecueillé. » La manœuvre qu’aurait dû entreprendre le parti rouge a donc été entrevue par le chef du parti bleu, mais l’erreur éclate aussitôt en ces termes : « C’est seulement par des reconnaissances offensives que la situation peut être éclairée. »

Depuis vingt années que l’enseignement de l’Ecole supérieure de guerre repose sur la critique historique des campagnes modernes, on pouvait croire que l’expression « reconnaissance offensive » relevait uniquement de l’archéologie.

Une reconnaissance, quelle qu’elle soit, comporte la marche à l’ennemi, puis le retour au point de départ, mais lorsqu’il s’agit d’une reconnaissance offensive composée de grandes unités, le retour est très dangereux.

L’ordre général du parti bleu pour la journée du 14 septembre dit que les troupes devant atteindre leurs nouveaux cantonnemens à six heures et demie du matin, en partiront, à sept heures, pour exécuter des reconnaissances offensives, celles du 4e corps au Sud-Est, jusqu’à la ligne : Préaux-Heugnes-Jeu Maloches, celles du 5e corps, à l’Est, vers le Nahon sans le dépasser, et qu’à ces deux corps d’armée, la rupture du combat aura lieu à dix heures et demie, rupture suivie du retour aux cantonnemens atteints mais non occupés le malin à six heures et demie.

On ne doit pas prescrire une rupture de combat longtemps à l’avance pour une heure déterminée, attendu que cette opération toujours fort délicate, si elle est possible, à certain moment, d’après la tournure du combat, ne l’est plus à tel autre, à moins d’affronter un désastre.

Pour reconnaître les dispositions de l’ennemi au moyen d’un combat, on engage les avant-gardes, vers la fin de l’après-midi ou dans la soirée, de façon à éviter, ce jour-là, une bataille véritable. On fait ensuite, la nuit suivante, les modifications au dispositif général, qui ont été jugées nécessaires.

Le commandant du parti bleu pouvait, en la circonstance, demander, le 13, au général directeur que la manœuvre du 14 fût arrêtée à dix heures du matin et, par compensation, reprise le soir à cinq heures.

Si cette proposition eût été acceptée et communiquée sous forme impérative aux deux partis, on aurait vu les avant-gardes du parti bleu se porter en avant et attaquer sur tout le front ennemi jusqu’au moment où l’obscurité aurait mis fin aux engagemens. C’est ainsi que doit se faire une reconnaissance offensive, parce qu’elle est sans danger pour l’ensemble et très efficace en raison des données qu’elle procure sur la répartition des forces ennemies. « On reconnaît une armée avec une armée, » a dit le maréchal Bugeaud, ce qui signifie que reconnaître l’ennemi, c’est préluder à une bataille.

Dans les premiers jours de la campagne de 1859 en Italie, le 20 mai, les Autrichiens firent, sur Voghera, une reconnaissance offensive, laquelle aboutit au combat de Montebello.

Le 6 août 1870, la 14e division prussienne exécuta une reconnaissance offensive au Sud de Sarrebruck, et tout le monde sait que la bataille de Spickeren en fut la conséquence.

Dans les deux cas, la reconnaissance offensive ne permit pas de rompre le combat et produisit une lutte ardente qui amena, pour les Autrichiens de 1859, la défaite, et pour les Prussiens de 1870, la victoire.

D’autre part, l’ordre de l’armée B pour la journée du 14 septembre ne laisse aucune initiative aux généraux subordonnés, car il règle en détail toutes les dispositions à prendre par les divisions et leurs détachemens, fixe la composition des troupes de liaison, en un mot, ne laisse aux divisionnaires et aux chefs des brigades de cavalerie que le soin de veiller à l’exécution.

Ce n’est pas ainsi que doit se comprendre l’exercice du haut commandement. Un ordre d’armée doit contenir les données des problèmes qu’ont à résoudre les subordonnés immédiats pour atteindre le but défini au préalable. Les ordres de cette nature doivent viser l’application la plus étendue de la loi de la division du travail, et non réduire les généraux au rôle de simples comparses.

L’ordre qui nous occupe est comme le frère de ceux rédigés à Paris, vers la fin de novembre 1870, pour le franchissement de la Marne à Joinville et environs, ordres longs, touffus, diffus, précisant les moindres dispositions à prendre et qui donnèrent lieu à une exécution déplorable, faute de n’avoir pas laissé aux généraux subordonnés le choix des moyens, lesquels varient avec les circonstances créées par l’ennemi ou par les élémens.

Depuis cette époque funeste, on a réalisé, chez nous, des progrès considérables sous le rapport du haut commandement, et en particulier, de la facture des ordres généraux ; aussi, est-on fâcheusement impressionné en lisant l’ordre de l’armée B, pour la journée du 14 septembre 1908.

De la manœuvre proprement dite on dira ceci, qu’elle a consisté en deux combats simultanés, mais sans lien entre eux, livrés, l’un à Valençay et au Nord, par l’avant-garde de la 16e division rouge à la 19e brigade bleue, l’autre à Veuil et à Vicq, par la 17e division rouge à la 9e division bleue renforcée de la 20e brigade.

Ces engagemens partiels ont cessé à partir de dix heures et demie du matin par la retraite voulue et ordonnée des troupes bleues sur leurs points de départ.

Les divisions du parti rouge engagées n’ont pas poursuivi l’adversaire et se sont bornées à occuper les emplacemens qui leur étaient prescrits par l’ordre de l’armée.

Le stationnement du 5e corps bleu sur le plateau de Malakoff, pendant les combats sur le Nahon et le recul de ce corps d’armée jusqu’au Modon, à partir de dix heures et demie, s’effectuèrent sottement, par masses compactes, et telles que l’artillerie des Rouges aurait, en réalité, infligé des pertes immenses aux troupes bleues dudit plateau, surtout quand elles se replièrent sur Luçay-le-Mâle.

A l’aile Sud des deux armées, il n’y eut que des escarmouches, le 4e corps bleu, à Ecueillé, se trouvant trop loin d’Entraigues, point d’appui de gauche du 9e corps rouge, pour qu’il en fût autrement ; le corps de cavalerie rouge s’avança des bords du Nahon sur Ecueillé, avec circonspection, et put constater la présence de nombreuses troupes ennemies des trois armes de ce côté.

Au moment, vers midi, où la manœuvre prit fin, l’avantage, tout au moins moral, était aux Rouges.

Journée du 15 septembre. — L’ordre de l’armée A (parti rouge), en date du 14 au soir pour la journée du 15, signale la présence de l’ennemi sur le Modon inférieur avec de fortes réserves à Faverolles et à Ecueillé, et porte que l’offensive sera continuée contre la ligne du Modon.

Les dispositions à prendre ont été résumées par nous, comme il suit :

Le 9e corps attaquera sur le front : Luçay-le-Mâle-Ecueillé, de concert avec les dragons disponibles du corps de cavalerie (3 régimens), la 9e brigade de cavalerie et 2 batteries à cheval, réunis en division provisoire, sous les ordres du commandant de la 7e division de cavalerie, dirigé lui-même par le chef de la 18e division d’infanterie.

Le 8e corps aura sa 16e division partagée entre la défense de la forêt de Gâtine et l’appui à donner, avec une brigade et l’artillerie de corps à l’attaque sur Luçay-le-Male. Ce corps d’armée placera, pour sept heures du matin, sa 15e division en réserve générale, à l’Est de Vicq et près de la route de Valençay, à Levroux. La 8e brigade de cavalerie, renforcée du 2e dragons, continuera de tenir la droite de l’armée.

Les cinq régimens de cuirassiers du corps de cavalerie et une batterie à cheval seront réunis, à sept heures et demie du matin, près de la Mercerie, sous les ordres du commandant de la 6e division de cavalerie, pour former une division provisoire de cuirassiers, à la disposition du commandant en chef, lequel sera de sa personne, à six heures et demie du matin, à le Haut-Ray (1 500 m. N.-E. de Vicq).

De cet ensemble de dispositions il résulte que la droite de l’armée a établie à la lisière occidentale de la forêt de Gâtine, y aura un point d’appui très solide, que l’attaque principale s’effectuera avec trois brigades d’infanterie et deux artilleries de corps sur Luçay-le-Mâle, centre de la position ennemie, que la réserve générale (15e division) et la division provisoire de cuirassiers participeront, vraisemblablement, à cette attaque en donnant le coup décisif, enfin que la 18e division d’infanterie et la division provisoire de dragons exécuteront, plutôt, des démonstrations sur l’aile droite (Sud) de l’adversaire.

Le commandant du parti rouge était en droit de prendre l’offensive, le 15, après les combats du 14 septembre, tous défavorables à l’ennemi. Alors pourquoi la 15e division est-elle en réserve générale ? Une telle réserve s’impose dans la défensive, en vue de contre-attaquer victorieusement l’adversaire, mais ici rien de semblable, et la 15e division, si on veut la porter à l’attaque décisive, ne fera que gêner, faute d’espace, l’action des nombreuses troupes déjà engagées contre le centre ennemi.

Suivant nous, la place de la 15e division était à Veuil et Vicq. Dans ces conditions, le 9e corps en entier aurait marché d’Entraigues et de Gehée, par les environs de Jeu-Maloches, contre l’aile droite (Sud) de l’ennemi, très surveillée par les deux divisions du corps de cavalerie.

Les dispositions qui tendent à faire exécuter l’attaque centrale avec une division d’infanterie et une division de cuirassiers, maintenues, l’une et l’autre, en réserve jusqu’au moment décisif, retardent d’un siècle et ne convenaient même plus sur les derniers champs de bataille de l’époque napoléonienne.

Le chef du parti rouge sera donc réduit à employer sa réserve générale comme un simple réservoir où l’on puise pour combler les vides ou renforcer la ligne de combat, et ses cuirassiers, quand il les lancera contre l’infanterie ennemie, subiront le sort de leurs devanciers à Waterloo.

A l’armée B (parti bleu), on croit l’ennemi très nombreux dans la forêt de Gatine ainsi qu’à Valençay, et l’on a reconnu qu’il occupe Veuil, Vicq et Jeu-Maloches.

Le chef du parti bleu décide, en conséquence, que l’action consistera, le 15 septembre, à rejeter les forces principales de l’adversaire vers le Nord.

L’ordre de l’armée B du 14 au soir, pour la journée du 15, fixe ensuite les emplacemens que les divisions et brigades devront occuper, le 15, à six heures et demie du matin, avant de marcher à l’ennemi. Le dispositif qui en résulte est, pour le moins, étrange. En première ligne, les 8e et 9e divisions déployées figurent un redan dont une branche fait face au Sud (8e division), l’autre, à l’Est (9e division). Un peu en arrière (Ouest) de l’extrémité gauche (Nord) de la 9e division, à Luçay-le-Mâle, est concentrée la 20e brigade, avec un groupe d’artillerie, ayant des avant-postes sur le plateau de Malakoff. En seconde ligne, sur un front de 12 kilomètres, débordant de 4 kilomètres environ les troupes de première ligne, sont disposées, en laissant entre elles des intervalles variables, une brigade de la 7e division et un groupe d’artillerie, à Ecueillé, l’autre brigade avec l’artillerie de corps, constituant la réserve générale, à Terre-Neuve ; la division coloniale déployée, la droite à Les Gallois, la gauche à le Bois-Perrault ; enfin le détachement Garbillet (19e brigade et un groupe d’artillerie) à Faverolles, avec avant-postes au Nord, à l’Est et au Sud. En outre, la 5e brigade de cavalerie relie le détachement Garbillet à la division coloniale, et la 4e brigade de cavalerie, partagée en deux fractions, surveille, avec l’une, l’intervalle compris entre les deux brigades de la 7e division d’infanterie, et, avec l’autre, l’intervalle qui sépare la réserve générale de la division coloniale.

Dans ce dispositif extraordinaire, la première ligne, composée de 5 brigades d’infanterie, occupe un front de 4 kilomètres, alors qu’à 6 kilomètres en arrière, la seconde ligne, également de 5 brigades d’infanterie avec, en plus, deux brigades de cavalerie, s’étale sur un front trois fois plus grand (12 kilomètres).

Un tel dispositif ne répond ni à un but ni à un plan, et il est de nature à rendre très difficile la manœuvre consistant à refouler les forces principales de l’ennemi sur le Cher, c’est-à-dire, vers le Nord.

Le soir du 15 septembre, à l’issue de la manœuvre dénommée par nous Bataille de Valençay, nous écrivions :

Le chef du parti rouge savait, le 14 septembre au soir, que l’ennemi occupait Villentrois, Luçay-le-Mâle, Ecueillé, qu’il avait fort peu de cavalerie, mais possédait, en revanche, une cinquième division d’infanterie.

Que devait faire ce chef de parti pour mériter les faveurs de la fortune ? Manœuvrer, manœuvrer et encore manœuvrer.

D’après la situation du 14 au soir, la manœuvre du 15 septembre aurait dû consister, du côté des Rouges, à pousser les avant-gardes du 8e corps sur Luçay afin d’attirer l’ennemi sur le Nahon qui coule à Langé, Vicq et Veuil, à fortifier très complètement la position largo de 5 kilomètres, et à rassembler, le matin de très bonne heure, le 9e corps au Sud et près de Jeu-Maloches, sous le couvert du corps de cavalerie ayant l’une de ses divisions à la Marchaisière et l’autre à la Maigrière.

Quand le parti bleu aveugle, faute d’une cavalerie suffisante, aurait été engagé à fond contre les défenseurs de la position : Veuil-Vicq-Langé, le 9e corps rouge, venant de Jeu-Maloches en deux masses de division, se serait déployé, face au Nord, dans la trouée de la Marchaisière et, de concert avec le corps de cavalerie réuni vers son aile gauche, il aurait remporté, selon toute vraisemblance, un succès éclatant.

La manœuvre du parti rouge, par mouvement débordant combiné avec la défense du front, s’imposait d’autant mieux qu’opérant en territoire national (par hypothèse), ce parti pouvait, en cas d’insuccès, se retirer aussi bien vers le Sud que vers l’Est, tandis que le parti opposé, venu de Tours, n’avait d’autre ligne de retraite que la vallée du Cher et, par suite, devait redouter tout particulièrement une attaque contre son aile droite (Sud).

La situation stratégique invitait donc les deux adversaires à développer les plus grands efforts, chacun, contre l’aile méridionale du parti opposé.

Le chef du parti bleu a bien prescrit la manœuvre par la droite (Sud), mais il n’a pas fait cette aile assez forte pour cela, sans compter que la division coloniale, disposée plutôt vers la gauche de la seconde ligne, n’a été amenée à s’engager qu’au moment où l’action prenait fin.

Le commandant du parti rouge n’a pas jugé bon de diviser son armée en deux, dans le dessein de manœuvrer l’ennemi, tout en le combattant de front, et comme les deux chefs opposés voulaient agir offensivement, la rencontre ne pouvait être et n’a été qu’une bataille parallèle… l’enfance de l’art.

La manœuvre du 15 septembre, ou bataille de Valençay, a donné lieu de notre part aux observations, notées le soir même, que nous allons reproduire :

Les troupes des deux partis ayant occupé, vers six heures du matin, les emplacemens fixés, la veille au soir, par leurs chefs respectifs, la 9e division bleue, mise en mouvement, un peu après six heures et demie, sur Veuil et Vicq, fut très gênée dans sa progression par les feux d’artillerie d’une brigade mixte du 8e corps, partant des hauteurs à l’Ouest de la forêt de Gâtine.

La 17e division rouge, accompagnée de l’artillerie de corps du 9e, ne tarda pas à se porter, de Veuil et de Vicq, à la rencontre de la 9e division bleue, aidée, en cela, par une brigade de la 16e division rouge, l’artillerie de corps du 8e et, plus tard, par une brigade de la réserve générale (15e division).

Devant une telle supériorité de moyens, la 9e division bleue commença de reculer en combattant et, vers neuf heures, elle était parvenue à hauteur de la ferme de Malakoff lorsque la 8e division bleue, pivotant autour de la Pagotterie pour agir vers le Nord-Est comme le prescrivait l’ordre de l’armée B, vint donner dans le flanc gauche (Sud) de la 17e division rouge qu’elle contraignit à s’arrêter puis à battre en retraite.

Un peu après dix heures, les 9e et 8e divisions bleues étaient occupées à remettre de Tordre dans leurs unités très mélangées à la suite de l’attaque qu’elles venaient d’exécuter, sur le plateau de Malakoff, contre la 17e division rouge renforcée, lorsque déboucha, sur ledit plateau, la division de cuirassiers rouges venant des abords de Veuil, par le vallon qui monte vers les Garniers.

Le cheminement d’approche fut bien choisi, le déploiement rapide, la charge très impressionnante, mais les lignes d’infanterie et les groupes d’artillerie des Bleus dirigèrent, à courte distance, des feux violens contre les cuirassiers, dont bien peu, sur un vrai champ de bataille, auraient échappé au massacre.

Toutefois, cette attaque de cavalerie eut pour effet de dégager la 17e division rouge renforcée, ce dont elle profita sans retard pour revenir à la charge et gagner du terrain vers l’Ouest. L’excitation et le désordre inséparables d’une grande charge de cavalerie, atteignirent un tel degré que le général directeur se crut dans l’obligation de suspendre la manœuvre au moyen de la sonnerie d’usage ; il était alors dix heures et demie.

Cette sonnerie ne fut pas entendue de la 7e division bleue, ni de la 18e division rouge, qui luttaient alors, l’une contre l’autre, dans la partie Sud du champ de bataille.

La 7e division bleue, tout d’abord en réserve, partie à Ecueillé, partie à Terre-Neuve, était venue sur la Rafinière et de là avait marché, en formation de combat, vers la Mercerie à la rencontre de la 18e division rouge, d’où combat indécis entre neuf et dix heures.

Un peu plus tard, la 18e division rouge ayant reçu un renfort de la réserve générale (15e division) fit reculer la 7e division bleue jusqu’à la Rafinière, mais, vers onze heures, un arbitre peu tacticien donna l’ordre, on ne sait trop pourquoi, à la 18e division rouge de céder le terrain à la 7e division bleue, en sorte qu’à midi, heure de la suspension de la manœuvre, les Rouges, de ce côté, avaient reculé jusqu’aux abords de la Marchaisière.

La division provisoire de dragons, qui devait opérer en combinaison avec la 18e division rouge, nous l’avons trouvée, à dix heures, près de la Maigrière, cherchant à pénétrer sur le terrain d’action de l’infanterie mais n’osant pas s’engager dans la région assez couverte qu’il lui fallait traverser pour s’y rendre.

Au vrai, la division de dragons (20 escadrons, une batterie, un peloton de mitrailleuses) n’a rien fait, le 15 septembre.

Journée du 16 septembre. — Ce jour-là, il y eut repos complet.

Journée du 17 septembre. — A la suite de la bataille indécise du 15, le général directeur s’était vu dans l’obligation de déterminer, pour chaque parti, la ligne d’avant-postes à occuper le soir même, en partant de cette idée fort juste qu’en pareille occurrence les avant-postes opposés doivent être très rapprochés les uns des autres.

La ligne d’avant-postes du parti rouge passa par Couffy (exclu), Lye, Villentrois, Malakoff, la Mercerie, Jeu-Maloches, Heugnes, en couvrant un front de 25 kilomètres environ, et celle du parti bleu ne fut pas moins longue.

Le 16 au soir, le chef du parti rouge lance l’ordre de l’armée A pour la journée du 17, ordre d’après lequel la 15e division relèvera la 17e division sur le plateau de Malakoff, puis attaquera de concert avec la 16e division et l’artillerie de corps du 8e celle-ci marchant sur Luçay-le-Mâle. La 17e division et l’artillerie de corps du 9e devront être, à six heures et demie, entre Langé et Entraigues, pour de là se porter sur Ecueillé avec la 18e division, laquelle sera partie de la Desemerie une demi-heure plus tôt.

Les 6e et 7e divisions de cavalerie, normalement reconstituées, seront rassemblées, au Nord et près de Langé, entre le 8e et le 9e corps.

Le dispositif sera pris à cinq heures et demie du matin, sauf pour la 17e division et l’artillerie de corps du 9e, et les hostilités reprendront à six heures.

Dans ce dispositif, apparaît nettement l’intention louable du chef des Rouges d’attaquer l’ennemi, de front, avec le 8e corps, et de flanc, avec le 9e, manœuvre que nous aurions été heureux de lui voir effectuer le jour de la bataille de Valençay (15 septembre). A nos yeux, la 9e brigade de cavalerie pouvait suffire à relier entre eux les 8e et 9e corps en rendant disponible le corps de cavalerie pour une mission extérieure à l’aile gauche.

Sous la réserve qui précède, on ne peut qu’approuver les dispositions contenues dans l’ordre de l’armée A pour la journée du 17 septembre.

Passons maintenant au parti bleu.

Avant de résumer, puis de commenter les dispositions prises à l’armée B pour le 17 septembre, il nous faut rapporter une nouvelle recueillie sur le terra in de l’action vers sept heures du matin.

Le chef du parti bleu, nous dit-on, vient de recevoir du commandant en chef des armées bleues un pli contenant l’ordre de marcher aussitôt en arrière pour passer la Loire aux ponts de Chaumont et d’Amboise en vue de rallier l’armée bleue principale du côté de Château-Renault.

Cette dépêche hypothétique avait été tenue secrète, ou tout au moins le croyait-on, dans le dessein de provoquer de la part du chef de l’armée B, au cours des engagemens du 17 septembre, l’improvisation des ordres nécessaires à la rupture du combat et à l’organisation de la retraite. L’examen de l’ordre de l’armée B, en date du 1G pour la journée du 17 septembre, montre à quel point a été éludée l’improvisation qui devait être, pour le haut commandement de cette armée, l’occasion d’affirmer sa valeur militaire pratique.

L’ordre en question débute ainsi :

« L’armée B, étant rappelée vers le Nord-Ouest, rompra le contact avec l’ennemi, demain 17 septembre. Mais, afin d’assurer la liberté de ses mouvemens, elle commencera par un mouvement de défense agressive ( ? ) et se retirera ensuite par échelons successifs. »

L’ordre définit ensuite les emplacemens à occuper par les grandes unités, le 17 septembre à six heures du matin, au moment où la manœuvre doit commencer.

D’après cela, quatre divisions sur cinq seront disposées sur une seule ligne, de 12 kilomètres environ, face à l’Est, la 8e division tenant la droite vers la Bouquetière ; la 9e, vers Pouxieux ; la 10e, à Luçay-le-Mâle et la division coloniale, à Roland ; enfin, la 4e brigade de cavalerie, à l’extrême droite, près de Plaineffe, et la 5e brigade de cavalerie, à l’extrême gauche, vers le moulin des Mardelles.

Etant donné que le chef du parti bleu avait surpris le secret de l’ordre de retraite, c’était le cas, ou jamais, de disposer les troupes de l’armée B sur deux lignes, la seconde débordant les ailes de la première.

En vertu de l’ordre en question, la 7e division dut se porter, à six heures également, de ses cantonnemens du 16 septembre sur Montrésor, pour prendre position entre ce bourg et le village de Villeloin, puis à midi, rompre sur Saint-Quentin et Chedigny, à une quinzaine de kilomètres plus loin vers le Nord-Ouest.

Ainsi disposée à 20 kilomètres de la ligne de bataille, la 7e division ne sera d’aucune utilité pour son armée, que celle-ci avance ou recule. C’est à Ecueillé qu’était la place de la 7e division, car de ce point elle pouvait agir, en attaque ou en contre-attaque, sur l’aile gauche (Sud) du parti rouge.

Afin d’expliquer le choix étonnant de Montrésor comme position dévolue à la 7e division d’infanterie, on a prétexté qu’il fallait envoyer, le même jour, cette division à Saint-Quentin, en prévision de son embarquement en chemin de fer.

La raison est faible, car si la 7e division eût été à Ecueillé, elle aurait pu aller dans l’après-midi à Saint-Quentin, sans trop d’efforts.

A la suite de son ordre général pour le 17 septembre, le chef du parti bleu envoya des Instructions pour le combat et la rupture du contact, réglant les dispositions à prendre, dans chaque division", aux divers momens de la lutte.

Lesdites instructions prescrivent, en résumé, ceci : Après que les 8e et 9e divisions ainsi que les coloniaux auront exécuté ce que l’ordre appelle, bien à tort, un mouvement de défense agressive, et qui est tout simplement une offensive poussée jusqu’à la ligne les Garniers-Veuil, la 8e division, tenant la droite, et successivement les autres, se retireront sur Nouans et Faverolles (division coloniale).

Comme l’ordre d’armée du 14 pour le 15 septembre, l’ordre et les instructions concernant les opérations à effectuer par le parti bleu, le 17 septembre, ne laissent aux généraux subordonnés qu’une initiative dérisoire. Le bourg de Nouans est donné comme objectif de retraite à trois divisions d’infanterie et à deux artilleries de corps, la 8e division passant par Ecueillé, la 9e par la forêt de la Tonne, la 10e par le Nord de cette forêt. Ce n’est pas ainsi que doit s’effectuer une retraite, attendu qu’en pareil cas il faut éviter à tout prix la convergence de plusieurs colonnes sur un point où elles produiraient un encombrement désastreux.

En résumé, les dispositions ordonnées à l’armée B pour le 17 septembre sont faibles et en désaccord avec les conditions de la guerre moderne, exigeant que l’initiative la plus large soit accordée aux chefs en sous-ordre.

La manœuvre du 17 septembre débuta vers six heures et demie du matin, par un violent combat qui mit aux prises, tout d’abord, la 9e division bleue et la 15e division rouge sur le plateau de Malakoff.

La 8e division bleue prit bientôt part à la lutte contre la 15e division rouge en avançant dans la direction de Vicq, tandis que la division coloniale en mouvement de Roland sur Veuil était contenue, devant Boisseloup, par la 16e division rouge.

Les attaques du plateau s’abordèrent, vers huit heures, drapeaux déployés, baïonnettes hautes, au son des tambours et des musiques. Ce fut un spectacle émouvant et plein de promesses, car, à voir nos petits soldats courir à l’assaut avec un entrain endiablé, et ce, en dépit du sac, on avait peine à croire qu’ils fussent sur pied depuis deux heures du matin et soumis, de longue date, à des épreuves très dures.

La 10e division rouge dut reculer, mais peu, attendu que la 17e division rouge, en se portant des abords de la Mercerie sur Ecueillé, ne tarda pas à déborder l’aile droite (Sud) de la 8e division, laquelle fut ainsi contrainte à la retraite.

D’autre part, la 18e division rouge, partie à six heures, de la Desemerie, ne rencontrait aucune résistance et avançait rapidement sur Ecueillé.

La 8e division bleue eut beaucoup de peine à effectuer sa retraite, et l’on peut même croire que, si c’eût été pour de bon, elle aurait été enveloppée et prise avant d’avoir pu atteindre Nouans.

Les autres divisions du parti bleu effectuèrent leur marche rétrograde d’une façon très médiocre, le jeu des replis successifs étant mal faits par suite du défaut d’initiative des subordonnés, conséquence des instructions étroites données, la veille, par le chef de parti.

Du côté des Rouges, le 8e corps n’eut qu’à pousser devant lui les trois divisions bleues opposées, au fur et à mesure qu’elles cédaient du terrain, pendant que le 9e corps débordait et enveloppait la 8e division bleue. Ce corps d’armée se serait même emparé de Nouans, point de rendez-vous de trois divisions bleues, si la manœuvre eût été continuée jusqu’à deux heures de l’après-midi.

Les combats en retraite livrés ce jour-là donnèrent l’occasion à quelques unités appartenant, soit à l’assaillant, soit au défenseur, de faire preuve d’une grande capacité manœuvrière.

C’est ainsi, par exemple, que vers dix heures du matin, sur le plateau Sud-Ouest de Luçay-le-Mâle, le 90e d’infanterie rouge (17e division, 33e brigade) fit contre le 82e bleu (9e division, 17e brigade) une attaque très réussie, laquelle fut à son tour mise en échec par le 4e bleu (9e division, 17e brigade), agissant en contre-attaque, le tout, avec la participation de quelques batteries et de fractions cavalières.

Le 17 septembre comme le 15, la cavalerie, de part et d’autre, a opéré activement par escadron ou par régiment, afin de venir en aide à son infanterie, mais les brigades et divisions de cavalerie n’ont, pour ainsi dire, rien fait.

A l’issue de la manœuvre, les régimens d’infanterie en marche pour se rendre à leurs nouveaux cantonnemens, présentaient beaucoup de cohésion, et l’attitude des hommes témoignait en faveur de leur résistance à la fatigue, comme de leur esprit de discipline.

Journée du 18 septembre. — La veille, à neuf heures du matin, le chef du parti rouge avait pris connaissance d’une dépêche télégraphique émanant du général directeur, mais supposée écrite au Mans, le 17 à une heure du matin, par le général en chef des armées rouges, pour appeler l’armée A sur Vendôme afin de la faire coopérer à l’offensive générale fixée au 21 septembre.

La retraite de l’armée B, commencée le 17 à neuf heures du matin, et continuée jusqu’à la fin de la manœuvre de ce jour-là, indiquait bien au chef de l’armée A que l’ennemi réunissait ses forces au Nord de la Loire, et que les troupes du parti bleu devaient être vigoureusement poursuivies.

Le chef du parti rouge, dans son ordre du 17 au soir pour la journée du lendemain, prescrivit, en conséquence, des mesures susceptibles, de compromettre la retraite de l’adversaire en cherchant à le gagner de vitesse sur Tours par une marche extérieure à la plus occidentale de ses colonnes.

L’ordre organise, sans dire le mot, une avant-garde générale comprenant une division et les troupes non endivisionnées du 8e corps, plus les deux divisions du corps de cavalerie, et cette avant-garde refoulera directement l’ennemi vers le Nord, en même temps qu’elle couvrira la marche du gros de l’armée en deux colonnes, celle de gauche (9e corps), suivant la rive droite de l’Indre, celle de droite (une division du 8e corps) utilisant la route qui traverse la forêt de Loches dans sa plus grande largeur.

Cet ordre est très bon, mais il ne dit pas qui dirigera les trois divisions, dont deux de cavalerie, lancées à la poursuite de l’ennemi sur Nouans et Montrésor ; d’autre part, les chemins qu’il indique vaguement au 9e corps pour se porter de Villedomain à Vitray sont plus que médiocres.

L’ordre de l’armée B du 17 pour le 18 septembre débute ainsi :

« L’armée B continuera, demain 18, son mouvement vers le Nord-Ouest et gagnera la ligne du Cher. Le mouvement sera couvert par deux arrière-gardes, l’une vers Faverolles, l’autre au Nord de Nouans. Tous les autres élémens précédés de leurs convois se rendent directement à leur cantonnement. » Sous le titre : Exécution du mouvement, le chef du parti bleu prescrit à la division coloniale, renforcée de la 5e brigade de cavalerie, d’être, à six heures et demie du matin, au Sud de Faverolles et de se rendre à ses cantonnemens à dix heures, et il ordonne au 5e corps de constituer avec les 31e et 89e d’infanterie, l’artillerie de la 10e division, l’artillerie de corps et la 4e brigade de cavalerie, une arrière-garde, sous les ordres d’un général, qui sera en position, à sept heures et demie, sur le plateau de la Vesardière (entre Nouans et Orbigny) et gagnera son cantonnement à neuf heures et demie.

Les colonnes formées par les gros devront se mettre en route, à six heures du matin.

Comme on le voit, la marche rétrograde du parti bleu, talonnée, peut-être même débordée par un ennemi entreprenant, est organisée de telle sorte qu’elle n’offre d’une retraite que le simulacre.

En exécution des ordres donnés la veille, les colonnes du parti bleu ont marché, dès six heures du matin, vers leurs cantonnemens préparatoires aux embarquemens en chemin de fer, en laissant en position deux arrière-gardes.

Celle de gauche (Est) n’eut pas l’occasion de combattre, mais l’autre, à droite (Ouest), établie sur le plateau de la Vesardière, fut attaquée, vers huit heures, par la 15e division d’infanterie rouge accompagnée de la 6e division de cavalerie et escortée à distance, sur son flanc gauche (Ouest), par la 7e division de cavalerie ; cette arrière-garde a soutenu des combats en retraite qui l’on conduite, vers neuf heures et demie, sur le plateau de la Foucherie, où elle a résisté de pied ferme jusqu’à la fin de la manœuvre sonnée à dix heures et quart.

Il y avait là 6 bataillons, 12 batteries et 8 escadrons de cavalerie légère appartenant au parti bleu. Vers dix heures, la 6e division de cavalerie rouge ayant débordé l’aile gauche (Est) adverse où se trouvaient la majorité des batteries sous la protection de la brigade légère bleue, repoussa cette brigade accourue à sa rencontre et put s’emparer de cinq ou six batteries ennemies, à la suite d’une charge qui termina d’une façon brillante les grandes manœuvres du Centre.

Ces manœuvres ont comporté un certain nombre d’expériences ayant trait à des innovations et à des projets.

C’est tout d’abord la télégraphie sans fil. Au quartier général de la direction était un poste avec ballon captif maintenu à 300 mètres de hauteur, d’une portée immense, puisqu’il interceptait les dépêches de Berlin ; il y avait, en outre : 4 postes avec mâts de 30 mètres, d’une portée de 100 kilomètres et plus. Le fonctionnement des appareils a été excellent.

On a vu, à ces manœuvres, des mitrailleuses d’infanterie portées par des animaux de bât, et des mitrailleuses de cavalerie, sur roues et attelées, les unes et les autres groupées par deux.

Les premières, servies par une section, la seconde, par un peloton, étaient fort bien commandées, mais, leur emploi correspondant à des circonstances définies et peu nombreuses, il est à craindre, d’après nos observations, que l’on en fasse un usage parfois intempestif.

De grands efforts sont faits depuis quelques années pour alléger le chargement du fantassin.

Aux manœuvres du Centre, le 113e d’infanterie était pourvu, à titre d’expérience, d’un habillement et d’un équipement nouveaux.

La capote, à un rang de boutons, présente, sous le col rabattu, un capuchon mobile en tissu léger imperméable. Cette disposition est aussi mauvaise que disgracieuse.

Le sac expérimenté est petit, léger, d’un port très facile, mais, comme il ne peut contenir tous les objets indispensables, on est contraint d’en faire un petit ballot que l’on met sur la voiture de compagnie.

L’outil porté à la ceinture n’est pas gênant. Le bidon très léger, muni d’un gobelet faisant corps avec lui, est très supérieur à l’ancien.

On a expérimenté, dans plusieurs unités, des cuisines roulantes qui ont donné les meilleurs résultats. Des esprits chagrins, et surtout médiocres, allèguent, contre l’adoption de ces cuisines, que les hommes, faute de pouvoir fricoter au cantonnement, passent leur temps à courir les cabarets.

Une expérience fort intéressante a été faite avec une voiture à viande, automobile, transportant plusieurs milliers de rations à des distances considérables et organisée de telle sorte que la viande présente une température inférieure de 6 degrés à la température extérieure.

Le service des subsistances a expérimenté, pour les ravitaillemens, deux convois composés d’automobiles lourds provenant de divers constructeurs et un convoi de trains Renard. Les premiers ont fonctionné d’une façon satisfaisante et le troisième s’est montré parfait. La vitesse était de 10 à 12 kilomètres à l’heure, et le parcours journalier, de 80 à 100 kilomètres.

On a mis en expérience, à la 15e division d’infanterie, les 17 et 18 septembre, un nouveau règlement sur le service de santé en campagne, qui a procuré de très bons résultats. Enfin, le pont Barrault, expérimenté par le 104e d’infanterie, et le pont Very, par la cavalerie, ont donné lieu à des constatations favorables.

Impression d’ensemble. — L’organisation des grandes manœuvres du Centre, à la fois prévoyante et sobre, mérite les éloges qu’on lui a prodigués.

On ne reviendra pas sur les inconvéniens qui résultent de l’emploi exclusif et journalier du cantonnement.

Il est à souhaiter que l’administration de la Guerre s’inspire à l’avenir des erremens suivis depuis quelques années en Allemagne et en Suisse pour donner aux grandes manœuvres un cours normal, sans trêve ni suspension.

Le bivouac et le cantonnement-bivouac, qui sont les deux seuls modes de stationnement à employer en pareil cas, impliquent la formation de parcs divisionnaires chargés de paille et de bois venant se mettre à la disposition des troupes dès qu’elles s’arrêtent pour la nuit.

En supposant ces conditions remplies aux récentes manœuvres d’armée contre armée, le programme aurait pu être avec avantage celui-ci :

Le 12 septembre, les partis opposés sont à 60 ou 80 kilomètres l’un de l’autre et l’exploration commence ; le 13, marches d’approche ; le 14, prise de contact tactique et engagement des avant-gardes ; le 15, bataille ; le 16, poursuite du parti battu ou rappelé en arrière par ordre supérieur ; le 17, repos, et le 18, revue.

Pour nous, il est bon de clôturer les grandes manœuvres d’armées par une solennité militaire qui attire un nombreux public et procure aux troupes l’occasion de se dénombrer, comme aussi d’affirmer leur cohésion et leur entraînement.

Jusqu’en 1901, nos manœuvres d’armées se terminaient par une revue préparée à grands frais et qui absorbait un temps précieux eu raison de la concentration préalable de tous les élémens à proximité du terrain choisi.

La revue que nous souhaitons serait organisée très simplement, sans tribunes, et consisterait à faire défiler, le même jour, mais à une heure et sur un terrain différens, chacun des partis, dans une formation simple, compacte, agréable à l’œil, l’infanterie, par exemple, étant en carré de brigade. La direction des manœuvres, grâce au tact et à l’esprit de conciliation du général de Lacroix, s’est exercée sans froisser les susceptibilités en jeu, tout en imprimant aux opérations un cours régulier en rapport avec les données du thème et les circonstances nées du choc de deux volontés adverses.

Au parti bleu, nous avons relevé un certain nombre de dispositions, prescrites par le général Millet, que nous jugeons fautives et qui portent sur les reconnaissances offensives du 14 septembre, le dispositif du 15 au matin, la rupture du combat du 17 et le placement, ce jour-là, de la 7e division, à Montrésor.

Le général Trémeau nous semble avoir bien conduit les opérations du parti rouge. Toutefois, le 13, son corps de cavalerie a été envoyé sur une direction fausse ; le 14 et le 15, il n’a rien fait, ou à peu près, enfin, le 15, le dispositif de l’armée, sur une ligne de trois divisions avec une autre division en réserve centrale, ne pouvait amener qu’une bataille parallèle, alors que l’énorme supériorité du parti rouge en cavalerie autorisait une manœuvre débordante. On a pu remarquer que les chefs de partis ayant, chacun, sous leurs ordres deux corps d’armée, ont franchi cet échelon pour manœuvrer avec leur quatre ou cinq divisions d’infanterie. On ne peut en effet établir des combinaisons variées avec deux élémens, il en faut au moins trois ; aussi, dans une armée de trois ou de quatre corps, l’unité de manœuvre est-elle le corps d’armée, et non plus la division. Toute musique d’ensemble repose sur le quatuor.

Des constatations qui précèdent, il résulte qu’aux manœuvres du Centre, les commandans de corps d’armée ont eu un rôle très effacé et que tout le poids des opérations ordonnées reposait sur les divisionnaires. Ceux-ci ont, en général, bien rempli leur tâche, mais il y a entre eux des différences marquées, trop même, dans une armée susceptible, comme la nôtre, de faire la guerre d’un jour à l’autre.

Tandis qu’aux manœuvres allemandes, les généraux sont à la place qu’ils occuperaient sur un vrai champ de bataille et n’ont auprès d’eux que le minimum d’auxiliaires, les nôtres, escortés d’un groupe de cavaliers (officiers et troupe), comparable, parfois, à un escadron en masse, n’hésitent pas à se tenir à moins de 200 mètres de la ligne des tireurs et, par suite, interviennent dans l’exécution de détails très au-dessous de leur grade. A cette pratique il y a de nombreux inconvéniens, dont le moindre n’est pas celui-ci : que diront les soldats à la guerre, lorsqu’ils ne verront plus auprès d’eux leurs généraux ?

Les manœuvres du Centre ont avantageusement donné aux chefs de-tout grade l’occasion de commander à dc& unités, numériquement, très fortes (200 hommes, et plus, par compagnie) et de mettre ainsi leur coup d’œil tactique au diapason des forces qu’ils auraient à diriger sur un vrai champ de bataille.

Les officiers, les jeunes surtout, sont en progrès sous le rapport tactique, en ce sens qu’ils savent prendre, mieux qu’autrefois, des décisions adéquates aux circonstances, mais il y a encore beaucoup à faire pour que la tactique pratique soit pour eux comme une seconde nature.

Les troupes ont, de nouveau, fait preuve, à ces manœuvres, des qualités d’endurance, d’entrain, de bonne humeur qui sont un peu l’apanage du soldat français. L’infanterie est en voie de progrès. Aux évolutions compassées d’autrefois ont succédé des mouvemens simples, permettant le modelage rapide des formations sur le terrain. Certains régimens, bataillons et compagnies sont devenus très manœuvriers. En général, les tireurs se montrent trop et les officiers ne prennent pas assez de précautions pour masquer les réserves et les amener, au moyen de cheminemens défilés, sur de nouveaux emplacemens à l’abri des vues de l’ennemi. Au début de l’action, l’échelonnement des unités n’a pas une profondeur suffisante.

Dans beaucoup de régimens, on emploie en toutes circonstances, pour progresser sous le feu, la méthode dite « par infiltration, » au lieu d’en réserver l’usage aux cas particuliers où elle s’impose et d’avoir recours, dans chacun des autres cas, à un procédé différent. Pendant les combats de feux, les tireurs, formant une ligne généralement assez dense, ont fréquemment creusé, par ordre, des abris de tirailleurs, mais il ne nous a pas été donné de voir des positions solidement retranchées.

Notre fantassin, dès que l’action est engagée, se montre vif, leste, ardent, infatigable. A l’instar du cheval de pur sang, il somnole, au repos ; mais, vienne une forte excitation, on le voit se transformer, instantanément. Sauf le matin du 18 septembre, les divisions de cavalerie n’ont, pour ainsi dire, rien fait, et c’est grand dommage, parce que leur défaut de mordant, joint à une activité des plus faibles donneront une apparence de raison aux détracteurs de la cavalerie, quand ils reviendront à la charge pour demander que l’on réduise l’effectif de cette arme.

Si les divisions de cavalerie se sont montrées très piètres aux manœuvres du Centre, on ne peut en dire autant des brigades de cavalerie de corps d’armée et des escadrons divisionnaires. En particulier, les régimens et escadrons de cavalerie légère nous ont fait une très bonne impression, et leur remonte nous a semblé excellente. A maintes reprises, et sur les terrains les plus divers, des escadrons de cavalerie légère ont sous nos yeux prêté un concours des plus efficaces à l’infanterie, et surtout à l’artillerie en péril.

Notre artillerie est digne des plus grands éloges pour sa forte éducation technique et les efforts qu’elle fait depuis quelques années en vue d’acquérir le sens tactique.

Certains groupes nous ont procuré la joie d’observer des marches bien défilées, des mises en batterie couvertes par le terrain, des changemens de position exécutés à miracle, enfin une direction du feu, parfaite. Quand tous nos groupes de batteries ressembleront à ceux-là, on aura le droit d’affirmer la supériorité mondiale de l’artillerie française.

En somme et pour finir, notre impression sur les troupes composant les armées A et B a été plutôt très bonne, et nous sentions, à les voir si intelligentes, si désireuses de bien faire et si énergiques, qu’elles étaient capables de l’emporter sur un ennemi puissamment redoutable, à la condition de mettre leur confiance la plus entière dans le haut commandement.


GENERAL BONNAL.