Les Héroïdes/Épître II

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 20-23).

PHYLLIS À DÉMOPHOON

Ta Phyllis, ton hôtesse du Rhodope, se plaint, Démophoon, que ton absence ait dépassé le terme promis à mon amour. Quand les croissants de la lune auraient, en se rapprochant, fermé quatre fois son orbite, l’ancre de ton vaisseau devait toucher nos rivages. Quatre fois la lune a disparu, j’ai vu quatre fois son disque se remplir, et l’onde de Sithonie ne ramène point de navires de l’Attique. À compter les instants, et les amants savent compter, ma plainte n’est pas prématurée. L’espérance aussi fut lente à m’abandonner. On croit tardivement ce qui fait mal à croire, et maintenant que ton amante s’afflige, c’est encore malgré elle. Souvent je me suis fait, pour t’excuser, une illusion mensongère. Souvent j’ai pensé que les autans orageux ramenaient tes voiles blanches. J’ai maudit Thésée, parce qu’il s’opposait à ton départ. Peut-être aussi n’a-t-il point retenu tes pas. J’ai craint quelquefois qu’en te dirigeant vers les ondes de l’Hèbre, ton vaisseau ne pérît submergé dans l’abîme des eaux. Souvent j’ai, pour ta santé, cruel, adressé aux dieux des prières, et fait, à genoux, fumer l’encens sur leurs autels. Souvent, en voyant les vents favorables au ciel et sur la mer, je me suis dit à moi-même : S’il vit encore, il vient sans doute. Enfin, tous les obstacles que peut rencontrer une marche empressée, mon fidèle amour les a imaginés ; j’ai été ingénieuse à trouver des raisons. Mais ton absence se prolonge, et ni les dieux par lesquels tu as juré, ne te ramènent, ni l’idée de mon amour ne te fait revenir. Démophoon, tu as livré aux vents et tes paroles et tes voiles. Je me plains de ne voir ni revenir tes voiles ni s’accomplir tes paroles.

Qu’ai-je fait, dis-moi, que de t’avoir follement aimé ? Ma faute a donc pu me faire démériter près de toi ? Mon seul crime, ingrat, est de t’avoir accueilli, mais ce crime doit être mon excuse et un mérite à tes yeux. Où est maintenant la foi jurée ? Où la main qui serrait ma main ? Où sont les dieux sans nombre attestés par ta bouche parjure ? Où est cet hyménée promis par elle, qui devait enchaîner nos vies l’une à l’autre, qui était le gage et la caution de notre union ? Tu jurais par la mer, jouet des vents et des ondes, par celle que tu avais souvent parcourue, par celle que tu devais parcourir encore, par ton aïeul, comme s’il n’était pas lui-même un trompeur, par cet aïeul qui calme les flots qu’ont soulevés les vents, par Vénus et ses traits trop puissants sur moi, par les traits de son arc, par ceux de ses flambeaux, par Junon, dont la divinité préside au lit nuptial, par les mystères sacrés de la déesse armée d’une torche[1]. Si de tant de divinités, chacune venge son honneur outragé, non, tu ne pourras suffire aux châtiments.

Mais n’ai-je pas, dans mon délire, réparé ta poupe brisée, raffermi la carène qui devait t’aider à m’abandonner ! Je t’ai donné des rameurs pour servir ta fuite. Je souffre, hélas ! des blessures que mes traits ont faites. J’ai cru aux douces paroles dont ta bouche est prodigue. J’ai cru à ta naissance et aux dieux dont tu descends[2]. J’ai cru à tes larmes. Ont-elles donc aussi appris à feindre ? Sont-elles aussi capables d’artifice, et coulent-elles au gré de ta volonté ? J’ai cru encore aux dieux que tu attestais. Que m’ont servi tant de promesses ? Une seule eût suffi pour me séduire. Non, je ne regrette pas de t’avoir ouvert un port et un asile. Ce devait être le plus grand de mes bienfaits. Je me repens, je rougis d’avoir mis le comble au bienfait de l’hospitalité en t’associant à ma couche, et d’avoir pressé mon sein contre ton sein. Que ne fut-elle la dernière, la nuit qui précéda celle-là ! Phyllis pourrait mourir innocente. J’espérais mieux, parce que je croyais avoir mieux mérité. Toute espérance qui naît du mérite est légitime.

C’est une bien faible gloire que de tromper une jeune fille crédule. Ma candeur était digne de récompense. Tes paroles n’ont abusé qu’une amante et qu’une femme. Fassent les dieux que ce soit là le dernier de tes exploits ! Qu’une statue te soit érigée parmi les Égides, au milieu de la ville ! Qu’on voie en face celle de ton père avec ses titres pompeux ! Quand on aura lu les noms de Sciron, du farouche Procuste, de Sinis et du monstre à la double forme de taureau et d’homme, celui de Thèbes conquise par ses armes, des centaures défaits par son bras, du sombre empire du noir Pluton forcé par sa valeur, que ton image, après les leurs, soit consacrée par cette inscription : Ici est celui qui eut recours à la ruse pour séduire l’amante dont il fut l’hôte. De tant de hauts faits et d’exploits de ton père, ton esprit ne s’est arrêté que sur cette femme de Crète qu’il abandonna. La seule action qu’il se reproche est la seule que tu admires en lui. Perfide ! De l’héritage de ton père tu ne veux pour toi que la fraude. Quant à elle, et je ne lui porte pas envie, elle possède un époux meilleur, et s’assied avec orgueil sur un char tiré par des tigres domptés[3]. Les Thraces, que je dédaignais, fuient aujourd’hui mon alliance, parce qu’on me reproche d’avoir préféré aux miens un étranger. « Qu’elle aille, maintenant, dit-on, dans la docte Athènes. Un autre se trouvera pour gouverner la Thrace belliqueuse. L’événement, ajoute-t-on, justifie l’entreprise. » Ah ! Puisse le succès manquer à quiconque veut qu’on juge une action par l’issue qu’elle a ! Si nos mers blanchissent sous les coups de ta rame, alors on dira que je fus bien inspirée pour moi, pour les miens. Mais je ne l’ai pas été. Mon palais ne te voit plus, et l’onde bistonienne ne lavera pas tes membres fatigués.

J’ai encore présent devant les yeux le spectacle de ton départ. Je vois ta flotte, prête à voguer, stationnant dans mes ports. Tu osas m’embrasser, et, penché sur le cou de ton amante, imprimer sur ses lèvres de tendres et longs baisers, confondre tes larmes avec mes larmes, te plaindre de la faveur des vents qui enflaient tes voiles, et m’adresser, en t’éloignant, cette dernière parole : "Phyllis, attends ton Démophoon." T’attendrai-je, toi qui partis pour ne jamais me revoir ? Attendrai-je des voiles refusées à nos mers ? Et cependant j’attends. Reviens vers ton amante ! Tu as déjà tant tardé ! Puisse ta foi n’avoir failli que sur le temps ! Que demandé-je, infortunée ! Déjà peut-être es-tu retenu par une autre épouse, et par l’amour, qui m’a si mal servi. Depuis que ton cœur a répudié mon souvenir, tu ne connais plus Phyllis, sans doute. Hélas ! tu demandes s’il est une Phyllis et d’où elle est. C’est la même, Démophoon, qui offrit à tes vaisseaux, depuis longtemps ballottés sur les mers, les ports de la Thrace et l’hospitalité. C’est celle dont la générosité te secourut, qui, riche lorsque tu étais pauvre, te combla de présents, et voulait t’en combler encore, qui soumit à ton empire le vaste royaume de Lycurgue, que peut gouverner à peine le sceptre d’une femme, cette région, où le Rhodope glacial s’étend jusqu’aux forêts de l’Hémus, et où le fleuve sacré de l’Hèbre verse les eaux qu’il a reçues. C’est celle enfin qui te sacrifia sa virginité sous de sinistres auspices, et dont ta main trompeuse détacha la chaste ceinture. Tisiphone présida à cet hymen et le consacra par des hurlements. Un oiseau de malheur y fit entendre un chant de tristesse. Alecto y fut présente avec son collier de courtes vipères, et la torche sépulcrale fut le seul flambeau qu’on y vit briller. Cependant triste et désespérée, je foule sous mes pieds les récifs et la grève du rivage, et, jetant les yeux sur la vaste étendue des mers, soit que le soleil ouvre le sein de la terre, soit que les astres brillent dans la fraîcheur de la nuit, je regarde quel vent agite les flots. Quelques voiles que je voie s’avancer dans le lointain, j’augure aussitôt qu’elles apportent mes dieux.[4] Je m’avance au milieu des ondes, à peine retenue par elles, jusqu’à l’endroit où le mobile élément m’oppose ses premières vagues. Plus la voile approche et moins je me possède. Je me sens défaillir, et je tombe dans les bras de mes suivantes. Il est un golfe dont la courbe insensible décrit un demi-cercle. Un môle domine et hérisse l’extrémité des deux pointes. Il me vint à l’esprit de me précipiter de là dans les ondes qui en baignent la base, et puisque ta trahison m’y pousse, j’exécuterai mon dessein. Que les flots portent ma dépouille vers les rivages que tu habites, et que mon corps sans sépulture aille s’offrir à tes yeux. Fusses-tu plus dur que le fer et que le diamant, plus dur que toi-même. "Ce n’est pas ainsi, diras-tu, que tu devais me suivre, ô Phyllis." Souvent j’ai soif de poison. Souvent je voudrais périr par une mort cruelle, par le fer d’un glaive. Ce cou que tes bras infidèles ont entouré, je voudrais l’étreindre d’un lacet. Ma résolution est prise. Une mort prématurée vengera ma jeunesse abusée. Le choix du trépas m’arrêtera peu. Tu seras nommé sur mon sépulcre, comme la cause odieuse de ma mort. Par cette inscription ou une autre semblable, ton crime sera connu : "Démophoon, y lira-t-on, donna la mort à Phyllis ; il était son hôte, elle fut son amante. C’est lui qui causa son trépas, elle qui le consomma."


  1. Cérès alluma une torche aux flammes de l’Etna, pour chercher sa fille Proserpine, enlevée par Pluton. Voy. Claudien, de Raptu Proserpinae.
  2. Virgile met aussi ce vers dans la bouche de Didon : Credo equidem, nec vana fides, genus esse deorum. (Aen., IV, 12.)
  3. On représentait le char de Bacchus traîné par des tigres, pour figurer l’empire qu’exerce le vin sur l’homme.
  4. On a entendu par ces mots les dieux peints sur la poupe, et par conséquent le vaisseau lui-même. Phyllis peut aussi entendre ce que Clytemnestre dit d’Iphigénie à Achille : Vous êtes en ces lieux Son père, son époux, son asile, ses dieux. (Iphig. III, 5.)