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Les Habits noirs/Partie 2/Chapitre 19

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Hachette (tome IIp. 38-53).
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Deuxième partie


XIX

Troisième collaborateur.


Étienne et Maurice étaient littéralement abasourdis. Ils contemplaient bouche béante ces deux âmes damnées que la divinité présidant aux mélodrames leur envoyait « pour en finir avec la femme, » ces deux matassins de la farce parisienne, ces deux caricatures impossibles, ces deux queues rouges, introuvables ailleurs qu’en ce fin fond de la sauvagerie civilisée. Leur imagination n’avait jamais rêvé pareille chinoiserie.

Similor avait recouvré sa belle sérénité. Il se tenait droit, bourré dans son paletot tourterelle, et souriait avec complaisance, du haut de son col en baleines, aux paroles éloquentes qu’il venait de prononcer. Échalot, moins infatué de sa personne, baissait modestement les yeux et tournait ses pouces sous son tablier de pharmacien. Saladin, le triste enfant de carton, montrait une tête laide et blondâtre au-dessus de son épaule gauche.

Ajoutez Saladin aux groupes antiques, représentant Castor et Pollux, et vous n’aurez qu’une faible idée de ce tableau.

Voyant qu’on tardait à lui répondre, Similor reprit la parole avec plus d’amabilité.

« Pour quant à la surprise de vos secrets, poursuivit-il, partageant une fine œillade entre les deux collaborateurs, c’est l’effet d’un hasard involontaire, sans préméditation. Échalot et moi, incapables d’écouter aux portes ! Échalot, c’est ce jeune homme qui se charge du fruit de mes fautes, tout étant commun dans l’amitié. Il m’est bien connu depuis notre enfance ; j’en réponds comme de mon honneur propre pour la fidélité à tous les serments que nous prononcerons. Par ainsi, je venais voir en passant si ces messieurs avaient quelquefois besoin, avant de me coucher, et rendre réponse d’une commission de confiance à M. Michel. Non content que je voulais saisir l’occasion de vous présenter mon collègue, pour s’il y avait de l’ouvrage. Ça mange, la créature qu’il a avec lui. Donc, en marchant à tâtons, après qu’on a été entré de l’autre côté, nous avons entendu comme ça le mot en question, et voyant qu’on en mangeait ici, j’ai dit : L’audace est le favori de la fortune ! Offrons d’en être avec courage et fidélité. »

Ayant ainsi parlé, l’ancien maître de danse cambra ses beaux mollets, tandis qu’Échalot redressait d’un air modeste ses jambes grêles, supportant un torse d’athlète.

Il y a des bandits grotesques, mais qui font trembler à un moment donné, dès qu’ils cessent de faire rire. Ce n’était pas cela. Échalot et Similor atteignaient bien aux plus hauts sommets du burlesque, mais il semblait impossible qu’ils amenassent jamais la chair de poule à l’épiderme le plus sensible. Ils avaient bonne envie de mal faire, afin de se ranger et d’acquérir une honnête aisance ; mais tant de chevaleresque naïveté brillait parmi leurs laideurs toutes parisiennes et jumelles, malgré la différence de formes et de poils ! tant de candeur, tant d’esprit, tant de miraculeuse sottise parlait dans leurs regards ! ils semblaient si bien créés et mis au monde pour ne poignarder personne, que l’effet produit par eux, à la longue, sur nos deux dramaturges en herbe, fut une convulsive et irrésistible hilarité.

« Tu criais après des comiques ! dit le premier, Maurice, que son rire étouffait.

— Voilà nos pitres ! » riposta Étienne en se tenant les côtes.

Et tous deux de se tordre !

Échalot et Similor ne riaient pas ; bien au contraire, ils restaient confondus devant cette gaieté intempestive. Leurs visages désappointés disaient combien ils avaient compté sur leur entrée. Tout Parisien est comédien. Échalot et Similor s’étaient promis à eux-mêmes un grand effet en sus du bénéfice. Ils avaient vu au théâtre quantité d’entrées pareilles qui, toujours, réussissaient à miracle.

On avait parlé d’acheter à prix d’or des poignards. Présents, les poignards ! Et l’on riait !

Ils étaient braves tous deux et même mauvaises têtes ; pourtant l’idée de se fâcher ne leur vint pas, tant l’humiliation courbait leur fierté. Une insulte sérieuse, notez bien cela, eût glissé peut-être sur leur stoïcisme. Le point d’honneur, chez les sauvages de Paris, est la chose du monde la plus fantasque et la plus subtile.

L’espèce elle-même est très-positivement une curiosité indescriptible. Je défends au plus minutieux observateur de peindre à peu près ressemblant cet amas de caprices monstrueux où la simplesse de l’enfance et l’effronterie émérite forment, selon leurs diverses proportions chimiques, des milliers d’alliages dissemblables. Le trait principal est toujours le même : mélange cru du bien et du mal, écrasés au hasard dans le mortier de notre barbarie ; mais combien les produits diffèrent !

Échalot et Similor étaient deux de ces vieux enfants, Hurons de nos lacs de boue, nous vous les montrons tels quels, sans opérer de retouche au moulage sur nature. Quiconque aura vu deux Iroquois de ruisseau qui ne seront précisément ni Similor ni Échalot, dira : invention. Devant Dieu et devant les hommes, nous jurons pourtant qu’ils vous ont offert des chaînes de sûreté sur le boulevard Saint-Martin.

« Amédée ! murmura cependant Échalot, tu vas me payer ça de m’avoir entraîné dans une démarche inconséquente… La paix, Saladin, puceron !

— Sois calme, bonhomme, repartit Similor doucement. On a la parole pour expliquer sa pensée.

— N’y a pas d’affront, reprit-il avec dignité en s’adressant aux deux rieurs. J’ai cru que vous ne seriez pas fâchés d’avoir un jeune homme de plus aux mêmes prix et facilités de payement pour la chose des mystères. On ne tient pas par goût à répandre le sang des semblables, ne l’ayant jamais versé jusqu’à ce jour…

— Comme c’est ça ! pleura Maurice malade de joie.

— Idéal ! idéal ! balbutia Étienne, qui se pâmait.

— Que néanmoins on n’est pas des nègres esclaves pour faire rire de soi impunément, poursuivit Similor dont la joue rougit légèrement.

— Et que si vous voulez, éclata Échalot, modernes et blancs-becs au biberon Darbo, rien dans les mains, rien dans les poches, on va vous jouer une partie carrée de tatouille, ici ou dans la rue, à la volonté de ces messieurs ! »

En même temps, il décrocha Saladin d’un geste violent, le posa par terre entre les pieds d’une chaise, et frotta énergiquement ses mains contre la poussière du plancher.

Similor n’eut que le temps de le saisir à bras le corps pour l’empêcher de bondir comme un lion.

« Modère ta fringale, lui glissa-t-il à l’oreille. C’est des farceurs, mais nous les tenons par leurs projets coupables ! »

Saladin, cependant, éveillé par le choc, poussa un vagissement de possédé qui sembla produire sur son père adoptif l’effet d’un son de clairon.

« Faut faire la fin de ces deux-là ! hurla-t-il en se débattant. »

Maurice riait encore, l’imprudent ; mais Étienne, moins téméraire, se réfugiait déjà de l’autre côté de la table, et nul n’aurait su dire quel dénoûment tragique allait avoir cette scène si joyeusement commencée, quand l’entrée d’un personnage nouveau changea soudain la situation.

La porte s’ouvrit toute grande. Un homme de robuste apparence, à la physionomie froide et terne, parut sur le seuil. Quatre voix étonnées prononcèrent le nom de M. Bruneau.

Le nouveau venu salua poliment les deux jeunes gens, et de son pouce, renversé par-dessus son épaule, montra aux deux autres le chemin de l’escalier.

Échalot et Similor hésitèrent un instant, puis ils baissèrent les yeux sous le regard fixe de M. Bruneau et tournèrent le dos sans mot dire.

« On oublie quelque chose, » dit le nouveau venu en montrant du pied l’enfant qui se roulait dans ses lambeaux.

Échalot revint, le pris dans ses bras, et disparut au pas de course.

« Deux drôles de corps ! murmura tranquillement M. Bruneau. Pauvres garçons ! Deux bien drôles de corps ! »

Son œil, lent à se mouvoir, tourna autour de la chambre et fit l’inventaire de l’ameublement indigent. Son regard s’arrêta sur l’une des deux chaises restées vacantes.

« Asseyez-vous si vous voulez, voisin, dit Étienne assez lestement. Est-ce que, par hasard, nous serions à échéance ? »

Maurice ajouta d’un ton presque provoquant :

« Je ne savais pas que nous fussions ensemble à ce point d’intimité d’entrer sans frapper les uns chez les autres. »

Au lieu de répondre, M. Bruneau continuait à examiner la chaise.

« Je connais des tas d’histoires, prononça-t-il entre haut et bas. »

Nos deux amis se regardèrent étonnés.

« L’affaire de la lettre de change, reprit le voisin paisiblement, ne vient que fin novembre. Nous avons du temps devant nous. Est-ce que ce n’est pas ici chez M. Michel ?

— La chambre à côté, » répondit Étienne.

L’œil de Maurice interrogeait. Le voisin opposa à son regard sa prunelle lourde et terne.

« Il y a longtemps que vous n’avez vendu d’habits, dit-il. Je suis toujours dans la partie. »

Puis, sans transition, il ajouta :

« On trouve quelquefois des choses curieuses dans les poches des vieux habits… Je connais des tas d’histoires. »

Il alla prendre la chaise qu’il lorgnait depuis son entrée et répéta en l’apportant :

« Des tas d’histoires !

— Et c’est pour nous raconter des histoires ?… » commença Maurice.

M. Bruneau l’interrompit sans façon.

« Alors, demanda-t-il, M. Michel n’est pas à la maison ?

— Vous le voyez bien, » répliqua sèchement Maurice.

Étienne, en proie à son idée fixe de théâtre, se promettait déjà de reproduire ce type quelque part.

« Il ne rentrera pas de bonne heure ? demanda M. Bruneau.

— Non.

— J’entends bien. Mais, par exemple, il sortira le potron-minet. On ne mène pas une vie semblable pour son plaisir. »

À l’aide d’un large mouchoir à carreaux qu’il tira de sa poche, il donna un soigneux coup d’époussette à sa chaise et poursuivit en s’adressant à Maurice :

« Vous avez grande envie de vous fâcher, mon voisin. Ce serait un tort. Vous êtes tout jeunes, vous deux. Je me connais un peu en physionomies. Vous devez avoir bon cœur…

— N’empêche, s’interrompit-il en secouant son mouchoir, qu’il y avait drôlement de la poussière. La femme de ménage ne vient donc plus ? — Non. — Ah ! dame, les valets de chambre comme Similor, ça salit au lieu de rapproprier. »

Il s’assit avec précaution, en homme qui n’accorde pas aux quatre pieds de son siège une confiance illimitée.

Nous devons faire remarquer tout de suite que ces choses étaient dites et faites naïvement, pesamment, pacifiquement surtout, et de manière à éloigner l’ombre même du soupçon d’un parti pris d’insolence.

Étienne pouvait avoir raison ; ce bonhomme était peut-être un type, pour employer encore une fois, dans son sens convenu, cette expression emphatique et niaise, inventée de compte à demi par le roman à deux sous le tas et le théâtre en guenilles. Au premier aspect, cependant, il n’en avait pas l’air. Il faisait l’effet, pour le costume et aussi pour la tournure, d’un demi-bourgeois mal dégrossi ou d’un artisan qui commence à cacher du foin dans ses bottes. La profession qu’il se donnait n’outrepassait point, du reste, ce niveau social : il revendait des habits, manigançait un peu l’escompte et s’occupait de divers menus courtages.

Le réseau des petites rues qui avoisinent les Arts-et-Métiers amène les industries du Temple jusqu’à la porte Saint-Martin. Au Temple, tout le monde est juif d’Alsace ou de Normandie. M. Bruneau était Normand.

Au physique, c’était un homme entre deux âges, de taille moyenne, robuste, mais gauche. Son visage flegmatique n’indiquait point de méchanceté et réveillait je ne sais quelle idée de pure végétation. Toute sa personne, en somme, au premier aspect surtout, présentait avec beaucoup d’énergie l’apparence spécialement parisienne que les romantiques désignaient par le mot épicier.

Avez-vous vu fleurir ces monstres charmants qu’on nomme des orchidées ? Il vous serait impossible de trouver deux fantaisies qui se ressemblent dans ces collections de caprices. Leurs graines se sèment dans les fentes du vieux bois ; elles tombent des plafonds en chevelures impossibles. Ainsi est une certaine partie de la population de Paris. Ces invraisemblances pullulent autour de nous, si près que nous ne les voyons pas.

L’écrivain a bien plus beau jeu à peindre des raretés américaines ou chinoises. Il trouve le lecteur bénévole, parce que la distance est, pour ce dernier, une excuse de n’avoir point vu. Chaque fois que nous mettons en scène Échalot et Similor, ces deux magots plus baroques que ceux du Céleste-Empire, la terreur nous prend ; ces deux biscuits, parisiens de la tête aux pieds, modelés, mis au four et vernis avec un soin non pareil, vous ont vingt fois croisés dans la rue et vous ne les avez pas remarqués.

Qu’y faire ?

Mais M. Bruneau, à la bonne heure, vous ne connaissez que lui ! Ce n’est pas celui-là qui vous offensera par des prétentions à l’originalité. Son type est usé comme un vieux sou ; sa physionomie est plate comme l’habitude…

Et pourtant, au risque de faire de ce récit un habit d’arlequin tout bariolé de demi-teintes, nous vous dirons à l’oreille que le second coup d’œil s’arrêtait sur M. Bruneau, surpris et presque effrayé. Sous la placide pesanteur de son allure, il y avait je ne sais quoi qui était une puissante originalité. Vous eussiez dit, au troisième coup d’œil, que ce terne et débonnaire visage cachait quelque terrible secret sous un masque de plâtre. Une grandeur latente était là, une beauté aussi, une pensée… Mais qui donc accorde un troisième regard à un M. Bruneau ?

En s’asseyant, il tira une grosse montre d’argent qu’il consulta, pensant tout haut :

« Il n’est que neuf heures à la Bourse. Nous avons le temps de bavarder.

— Puis-je savoir enfin ce qui vous amène ? demanda Maurice.

— Ce qui m’amène, mon jeune monsieur ? oui, oui, naturellement… mais plus tard. Auparavant, j’ai idée de collaborer avec vous.

— Collaborer ! répétèrent à la fois Étienne et Maurice, l’un riant, l’autre sérieusement scandalisé.

— Pourquoi pas ? fit M. Bruneau, dont le sourire épais eut comme une arrière-nuance de moquerie. Je vous dis que j’ai des histoires… des tas d’histoires !

— Mais… voulut dire Maurice.

— J’entends bien. Vous ne m’avez pas confié que vous cherchiez un drame partout, comme les chiffonniers, sauf respect, remuent les ordures. Vous êtes deux jolis jeunes gens… qui laissez des papiers dans les poches de vos redingotes.

— Vous avez trouvé des plans ? interrompit Étienne.

— Des lettres ? ajouta Maurice qui pâlit légèrement.

— Pour sûr, je n’ai pas trouvé d’actions de la Banque de France. Si ça était, je vous le dirais bien, allez, et nous partagerions, car ce qui est vendu est vendu, pas vrai ? J’ai payé les deux redingotes et leurs doublures. Mais j’aime la jeunesse. Tenez, monsieur Schwartz, voici votre correspondance. »

Il tendit une lettre pliée à Maurice, qui changea de couleur.

« Je ne l’ai pas lue, reprit M. Bruneau avec une sorte de dignité, mais je connais l’écriture.

— Monsieur, je vous remercie, prononça Maurice d’un air contraint.

— Il n’y a pas de quoi, entre voisins. Quant à M. Roland, voici : deux contre-marques et une reconnaissance du Mont-de-Piété. »

Étienne prit le tout et fit un grand salut en disant :

« Voisin, ce n’était pas la peine de vous déranger.

— Est-ce que vous connaissez intimement cette demoiselle Sarah ? demanda doucement M. Bruneau, en s’adressant à lui.

— Comment !

— Voyez le reçu : une montre de femme, au nom de Mlle Sarah Jacob.

— Un hasard !… balbutia Étienne.

— Je ne suis pas votre tuteur, monsieur Roland, mais j’ai connu autrefois votre père, qui est un homme respectable… et j’ai vu de bien jolis jeunes gens que les mauvaises fréquentations menaient où ils ne voulaient point aller. »

Étienne dit à son tour et très-sèchement :

« Je vous remercie, monsieur.

— Pas de quoi… à votre service. Reste à savoir comment j’ai appris que vous étiez auteurs. Ce n’est pas malin. J’habite une chambre où l’on entend les trois quarts de ce que vous dites…

— Nous changerons de logement ! s’écrièrent en même temps les deux amis.

— Et les deux termes ?

— Vous savez aussi ?…

— Je sais à peu près tout. Quand vous ne travaillez pas à Sophie, Édouard et Olympe Verdier, vous causez de vos petits embarras. Je ne compte pas trop sur votre lettre de change, au moins. M. Michel est franc comme l’or, mais quand on sort si matin et qu’on rentre si tard… Ça n’offre pas beaucoup de prise, non. Mais voyons : combien me donneriez-vous, j’entends sur vos droits d’auteur, si je vous apportais une machine toute faite pour le théâtre de l’Ambigu ?

— Rien, répondit Maurice, nous faisons nos pièces nous-mêmes.

— Vos pièces ! répéta M. Bruneau ; en avez-vous donc beaucoup comme ça en magasin ?

— Je ne permettrai pas à un homme comme vous… commença le joli blond qui avait ses raisons particulières de perdre patience.

— Je suis un homme comme tout le monde allez, interrompit M. Bruneau à son tour avec une mansuétude si parfaite, que Maurice eut la parole coupée. »

Étienne, cependant, lui disait tout bas :

« Il est bête comme une oie, tu vois bien ! Ne vas-tu pas prendre la mouche ? Ce sont ceux-là qui ont des idées… outre qu’on en trouve quelquefois, comme il dit, dans les poches des vieilles affaires. »

M. Bruneau consulta sa montre.

« Vingt ans… et vingt-deux ans… murmura-t-il. À cet âge-là on a bon cœur ou jamais ! »

C’était la deuxième fois qu’il parlait ainsi. Nos deux amis avaient entendu parfaitement. La bizarrerie de la situation les prenait ; Maurice devenait curieux et Étienne concevait de vagues inquiétudes.

« Monsieur Bruneau, dit le premier en le regardant fixement, vous n’êtes pas venu pour nous conter ces sornettes, et il y a quelque chose de sérieux là-dessous !

— Tout est sérieux, répondit le marchand d’habits sans rien perdre de sa flegmatique tranquillité : le dessus et le dessous. Nous étions trois tout à l’heure dans la pièce voisine ; moi qui venais pour ce que vous allez voir et ces deux pauvres garçons. Ah ! les drôles de corps ! Nous sommes entrés tous les trois à tâtons, moi les voyant, car je regarde assez volontiers où je mets le pied, eux ne me voyant pas. J’ai cru qu’ils avaient un mauvais dessein : ce sont de si pauvres créatures ! Mais point du tout ! J’en ris encore, tenez ! Ils avaient de bonnes intentions ! Ils voulaient tout uniment poignarder quelqu’un pour votre compte, afin de ne pas rester à rien faire. Méfiez-vous de ce comique-là pour votre drame. C’est par trop parisien : Paris n’y croit pas. »

Notez que M. Bruneau ne riait pas le moins du monde.

« C’est moi, mes jeunes messieurs, reprit-il, qui ferais un personnage curieux, arrivant de but en blanc dans la chambre où deux auteurs en herbe se creusent la cervelle et leur disant : me voilà, je sais votre drame par cœur ; le drame que vous n’avez pas encore combiné, je le sais depuis le prologue jusqu’au dénoûment. Voulez-vous que je vous le raconte ?

— Au fait, dit Étienne, c’est original. »

Maurice gardait le silence.

« Dans ce drame-là, poursuivit M. Bruneau, dont les traits immobiles eurent presque un sourire, je suis peut-être acteur… vous aussi, sans vous en douter… Ah ! c’est un drame comme on en voit peu, savez-vous ? Je connais tous nos collègues, les autres acteurs, et aussi mesdames les actrices. Je connais le comte Verdier et sa femme, je connais Édouard, je connais Sophie. (En parlant, il fixait ses yeux ternes sur le tableau tracé à la craie au revers de la porte). Je connais Alba, la chère enfant ; je connais M. Médoc, ce grand rôle de genre ; je connais la marquise Gitana…

— Et l’Habit-Noir ? l’interrompit tout bas Maurice, qui cachait sa curiosité croissante sous un voile de moquerie.

— Mélingue vous tiendra ça aux oiseaux ! » répondit M. Bruneau en amateur.

Puis, tournant le dos au tableau :

« Je connais encore certains autres messieurs et certaines autres dames qui sont là-dedans jusqu’au cou. J’ai des histoires… des tas ! Voulez-vous savoir ce que font vos marionnettes à l’heure où nous sommes ? Ce qu’elles faisaient hier ? ce qu’elles feront demain ?

— Que fait Alba ? demanda étourdiment Maurice.

— Elle danse, répondit le marchand d’habits. Le comte Verdier est venu à Paris dans son coupé, la comtesse Olympe dans sa calèche, et la marquise Gitana est au lit d’un mourant.

— Est-elle méchante ou bonne, celle-là ? interrogea Étienne.

— Il faudra précisément que le spectateur se fasse cette question, répliqua M. Bruneau, pour que le drame marche.

— Et Sophie, que fait-elle ?

— Elle pleure. Elle ne sait pas que l’opulence et le bonheur sont au seuil de sa pauvre chambrette…

— Oh ! oh ! firent ensemble les deux jeunes gens.

— Je vous dis que c’est palpitant d’intérêt ! prononça M. Bruneau, qui souligna d’un sarcasme sérieux ces derniers mots.

— Vous êtes donc un sorcier, vous ? dit Étienne incrédule.

— Non pas. Il n’y a plus de sorciers. Je suis mieux qu’un sorcier : les sorciers devinaient les histoires ; moi, je les sais sur le bout du doigt.

— Et Olympe ? que fait-elle à Paris ?

— Elle est en train de se perdre.

— Et son mari ?

— Othello millionnaire commande à Iago une fausse clef du secrétaire de Desdemone.

— Et Michel ?

— Édouard, voulez-vous dire ?

— Oui, Édouard. Est-ce qu’il aime Olympe Verdier ? »

Ce fut Maurice qui fit cette question. M. Bruneau répondit :

« N’est-elle pas assez belle pour cela ? »

Pour la première fois, un semblant d’émotion agita sa voix. Il détourna les yeux, atteignit sa grosse montre pour se donner une contenance et toussa sec.

Ce fut la toux peut-être qui fit monter à ses joues une légère et fugitive rougeur. Le temps de la remarquer, il n’y paraissait plus ; et de même que rien ne désigne l’endroit où quelque objet tombé souleva naguère dans l’eau stagnante la série des ondes circulaires, de même, sur la physionomie froide et lourde du Normand, aucune trace de l’émoi passager ne resta.

« C’est un beau jeune homme, dit-il d’un ton morne. Mais il n’y a pas de poteau indicateur à l’entrée de la route qui conduit au bagne. »

Ce mot fit sauter Étienne et Maurice sur leurs chaises.

« Monsieur, déclara le petit blond résolument, vous allez nous dire qui vous êtes ! »

M. Bruneau, ayant poli avec soin le verre de sa montre sur son genou, consulta le cadran d’un air distrait.

« Mes jeunes amis, répliqua-t-il avec douceur, vous ne me verriez pas ici s’il n’était encore temps de mettre une barrière en travers de son chemin… et du vôtre. C’est un beau jeune homme. Avant de nous quitter, ce soir, nous reparlerons de lui. Pour ce qui est de moi, nous ne sommes pas encore au prologue de notre drame, et certaines énigmes ne montrent leur mot qu’aux environs du dénoûment. Patience. L’heure a marché pendant que nous bavardions ; le temps nous presse désormais. Abordons le sujet de ma visite. Avez-vous pris connaissance de ceci ? »

Il désignait du doigt sur la table le cahier de papier gris mal imprimé, portant pour titre : Procès curieux, André Maynotte ou le perfide Brassard. Vol de la caisse Bancelle (de Caen), juin 1825.

« Depuis un quart d’heure, murmura Maurice, je songeais que vous étiez l’auteur de cet envoi. »

Étienne rapprocha son siège.

Quoi qu’ils en eussent, Étienne et Maurice lui-même prenaient un intérêt croissant à cette scène bizarre. L’entretien, il faut en convenir, s’emmanchait de façon à poser une de ces charades audacieuses qui font la joie des auteurs dramatiques. À supposer que l’histoire du mystérieux brassard fût un prologue, par quel lien ces romanesques prémisses aboutissaient-elles à l’action compliquée dont nos jeunes amis sentaient vaguement les rouages fonctionner autour d’eux ?

Ce Normand à l’allure bourgeoise prenait pour eux de plus en plus des proportions étranges.

Et derrière l’épaisseur lourde de son masque, cette autre physionomie dont nous avons parlé, cette seconde peau, ce latent caractère de hardiesse vigoureuse et d’implacable intelligence lentement se dégageait…