Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin/Chapitre VIII

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VIII

La mer d’Okhotsk


Les Kouriles, moins nombreuses que les Aléoutiennes, sont pour la plupart des îlots inhabités. Trois ou quatre, cependant, peuvent être considérés comme des îles : telles Paramouchir, Owekotan, Ouchichir, Matoua. Assez boisées, elles possèdent un sol productif. Les autres, rocheuses et sablonneuses, impropres à toute culture, sont frappées de stérilité.

Une partie de ce groupe est tributaire de l’empire du Japon, dont il prolonge le domaine ; l’autre partie septentrionale relève de la province russe du Kamtchatka et ses habitants, petits, velus, sont désignés sous le nom de Kamtchadales.

M. Bourcart ne songeait point à relâcher au milieu de ce groupe, où il n’avait que faire. Il lui tardait d’avoir franchi cette barrière qui limite la mer d’Okhotsk au sud et au sud-est afin de commencer sa seconde campagne.

Ce fut en doublant le cap Lopatka, à l’extrémité de la presqu’île kamtchadale et en laissant Paramouchir sur bâbord, que le Saint-Enoch pénétra dans les eaux sibériennes le 23 août, après trente-six jours de navigation depuis Vancouver.

Ce vaste bassin d’Okhotsk, très protégé par cette longue bande des Kouriles, comprend une superficie trois ou quatre fois supérieure à celle de la mer Noire. Tout comme un océan, il a ses tempêtes, parfois d’une extrême impétuosité.

Le passage du Saint-Enoch à travers le détroit fut marqué par un accident peu grave, mais qui aurait pu l’être.

Le bâtiment se trouvait à l’endroit le plus resserré de l’inlet, lorsque, sous l’action d’un courant, son avant vint à heurter un haut-fond dont la position était inexactement indiquée sur la carte.

Le capitaine Bourcart était alors sur la dunette, près de l’homme de barre, et le second près du bastingage de bâbord, en observation.

Dès le choc, qui fut assez léger, ce commandement se fit entendre :

« À masquer les trois huniers ! »

Aussitôt l’équipage se mit sur les bras des vergues, et elles furent orientées de telle sorte que, le vent prenant sa voilure à revers, le Saint-Enoch put se dégager en culant.

Mais le capitaine Bourcart vit que cette manœuvre serait insuffisante. Il serait nécessaire d’élonger une ancre à l’arrière pour se déhaler.

À l’instant même, le canot fut lancé à la mer avec une ancre à jet. Puis, le lieutenant Coquebert, accompagné de deux novices, s’occupa de la mouiller à un endroit convenable.

Le choc, on le répète, n’avait pas été rude. Un navire aussi solidement construit que le Saint-Enoch devait s’en tirer sans aucun dommage.

Au surplus, comme il avait touché à mer basse, vraisemblablement, dès que la marée se ferait sentir, son ancre l’empêchant de s’engraver davantage, il se relèverait de lui-même.

Le premier soin de M. Bourcart avait été d’envoyer le maître d’équipage et le charpentier à la pompe. Tous deux reconnurent que le bâtiment ne faisait point eau. Nulle apparence d’avaries ni dans le bordé ni dans la membrure.

Il ne s’agissait plus que d’attendre le flot, ce qui ne tarda guère et, après quelques raclements de sa quille, le Saint-Enoch se déhala du bas-fond. Ses voiles furent aussitôt orientées, et, une heure après, il donnait dans la mer d’Okhotsk.

Les vigies reprirent alors leur poste sur les barres du grand mât et du mat de misaine, afin de signaler les souffleurs qui passeraient à bonne distance. Personne ne doutait de réussir ici comme à la baie Marguerite ou à la Nouvelle-Zélande. Avant deux mois, le Saint-Enoch, de retour à Vancouver, aurait écoulé son second chargement à des prix non moins avantageux que le premier.

Le ciel était très dégagé. Il ventait une jolie brise du sud-est. La mer se gonflait en longues houles sans déferler, et les embarcations ne risquaient pas d’être gênées dans leur marche.

Il y avait un certain nombre de navires en vue, — des baleiniers pour la plupart. Probablement, ils exploitaient ces parages depuis quelques semaines, et poursuivraient leur campagne jusqu’à l’hiver. Les autres bâtiments étaient à destination de Nicolaïevsk, d’Okhotsk, d’Aian, les principaux ports de cette région, ou ils en sortaient pour regagner le large.

À cette époque déjà, Nicolaïevsk, capitale de la province de l’Amour, située presque à l’embouchure du grand fleuve de ce nom, formait une ville importante dont le commerce prenait d’année en année une plus grande extension. Elle offrait un port très abrité sur le détroit de Tartarie, qui sépare le littoral de la longue île de Sakhalin.

Peut-être, dans l’esprit de Jean-Marie Cabidoulin, l’échouage du Saint-Enoch avait-il ouvert l’ère des mauvaises chances. Non point que le tonnelier se fût expliqué à ce sujet d’une façon catégorique ; mais il n’aurait pas fallu le pousser très vivement.

À noter toutefois que le début de cette campagne dans la mer d’Okhotsk ne fut pas heureux.

Pendant la matinée, une baleine souffla à deux milles environ, — une baleine franche, sur laquelle M. Bourcart fit amener les quatre pirogues. En vain se mirent-elles à sa poursuite. Impossible de la revoir, après qu’elle eut plongé à trois reprises, et tout à fait hors de portée.

Le lendemain, même tentative, même insuccès. Les embarcations revinrent à bord sans que les harponneurs eussent lancé le harpon.

Ce n’étaient donc pas les baleines qui manquaient dans cette mer. Quelques autres furent encore signalées par les vigies. Mais très farouches ou très effarouchées, elles ne se laissaient pas rejoindre. Les navires en vue étaient-ils plus favorisés ?… Il n’y avait pas lieu de le croire.

On se figure aisément que l’équipage en concevait un très légitime dépit. Plus que quiconque enrageait le lieutenant Allotte, et on pouvait craindre que, le cas échéant, il ne s’abandonnât à quelque imprudence, malgré les recommandations réitérées de M. Bourcart.

Celui-ci prit alors la résolution de conduire le Saint-Enoch aux îles Chantar, où il avait déjà passé deux saisons dans des conditions excellentes.

Trois mois plus tôt, les baleiniers de la mer d’Okhotsk eussent rencontré les dernières glaces de l’hiver. Non encore désagrégées ou fondues, elles auraient rendu la pêche moins facile. Les navires sont contraints d’élonger les ice-fields, afin d’en contourner l’extrémité. Souvent même, deux ou trois jours s’écoulent avant qu’ils découvrent une clairière qui leur permette de faire bonne route.

Mais, au mois d’août, la mer est entièrement libre, même en sa partie septentrionale. Ce qu’il y avait plutôt à craindre, c’était la formation des « young-ices », les jeunes glaces, avant que la seconde campagne du Saint-Enoch eût pris fin.

Le 29, on eut connaissance des îles Chantar, groupées au fond de la baie, dans cette crique resserrée qui échancre plus profondément le littoral de la province de l’Amour.

Au-delà s’ouvre une seconde baie, nommée baie Finisto ou du Sud-Ouest, qui n’offre pas beaucoup de fond. Le capitaine Bourcart la connaissait et vint y reprendre son ancien mouillage.

Là se produisit un nouvel accident — très grave cette fois.

Au moment où l’ancre touchait, deux matelots venaient de se hisser à la vergue du petit hunier afin de dégager une des manœuvres du mat de misaine.

Lorsque la chaîne de l’ancre fut raide, maître Ollive reçut l’ordre de faire amener les huniers. Par malheur, on oublia de crier aux matelots de se défier et de bien se tenir.

Or, à l’instant où, les drisses larguées, la voile retombait à la hauteur du chouque, l’un des matelots avait une jambe sur les haubans, l’autre sur le marchepied de la vergue. Surpris dans cette position, il n’eut pas le temps de s’accrocher par les mains aux haubans, et, lâchant prise, il tomba sur le bord de la pirogue du second, puis fut rejeté à la mer.

Cette fois, cet infortuné, — il se nommait Rollat et n’avait pas trente ans, — moins heureux que son camarade qui, on ne l’a pas oublié, avait été sauvé dans des circonstances identiques sur les parages de la Nouvelle-Zélande, disparut sous les flots.

Aussitôt le canot fut mis dehors en même temps que des bouées étaient lancées par-dessus les bastingages.

Sans doute, Rollat s’était grièvement blessé, peut-être un bras ou une jambe cassés. Il ne remonta pas à la surface, et c’est en vain que ses camarades essayèrent de le retrouver.

C’était la première victime de cette campagne du Saint-Enoch, le premier de ceux qui ne reviennent pas toujours au port.

L’impression que causa cet accident fut profonde. Rollat, ce bon matelot, très apprécié de ses chefs, très aimé de tous, on ne le reverrait plus.

Ce qui amena le charpentier à dire au maître d’équipage :

« Est-ce que, décidément, cela va aller mal ?… »

Plusieurs jours s’écoulèrent, et, si quelques baleines furent aperçues, aucune ne put être amarrée. Le capitaine d’un navire norvégien, qui vint en relâche dans la baie Finisto, déclara que, de mémoire d’homme, on n’avait jamais vu saison si mauvaise. Selon lui, la mer d’Okhotsk ne tarderait pas à être abandonnée comme lieu de pêche.

Ce matin-là, au moment où un bâtiment passait à l’ouvert de la baie, le lieutenant Coquebert de s’écrier :

« Eh !… mais… le voilà !…

— Qui ?… demanda M. Heurtaux.

— Le Repton ! »

En effet, le baleinier anglais, tout dessus, cap au nord-est, se montrait à moins de deux milles.

S’il avait été reconnu du Saint-Enoch, nul doute qu’il n’eût également reconnu le trois-mâts français. D’ailleurs, pas plus cette fois que la première, le capitaine King ne chercha à entrer en communication avec le capitaine Bourcart.

« Eh ! qu’il aille au diable !… s’écria Romain Allotte.

— Il ne paraît pas avoir été plus heureux dans la mer d’Okhotsk que dans la baie Marguerite… fit observer M. Heurtaux.

— En effet, déclara le lieutenant Coquebert, il n’est pas lourdement chargé, et s’il a le quart de ses barils pleins, cela m’étonnerait…

— Il faut le reconnaître, dit alors M. Bourcart, les autres bâtiments ne semblent pas avoir fait meilleure pêche cette année… Doit-on en conclure que, pour une cause ou une autre, les baleines ont abandonné ces parages pour n’y jamais revenir ? »

Dans tous les cas, il était douteux qu’il fût possible au Saint-Enoch de faire bonne campagne avant l’apparition des glaces.

En cet endroit même, sans parler des quelques ports qu’elle possède, la côte n’est point tout à fait déserte. Les habitants descendent fréquemment des montagnes de l’intérieur, et il n’y a pas à s’inquiéter autrement de leur présence.

Mais, lorsque les hommes vont à terre pour couper du bois, par exemple, s’ils n’ont rien à craindre des bipèdes, ils doivent prendre des précautions contre certains quadrupèdes fort dangereux. Les ours, nombreux dans la province, sortent en bandes des forêts voisines, attirés par les carcasses de baleines échouées sur la grève, et dont ils paraissent très amateurs.

Aussi les gens du Saint-Enoch, en corvée, se munissaient-ils de lances, afin de se défendre contre les agressions de ces plantigrades.

C’est d’une autre façon que procèdent les Russes. En présence d’un ours, ils opèrent avec une adresse toute particulière. Attendant l’animal de pied ferme, agenouillés sur le sol, ils mettent les deux mains sur leur tête en tenant un couteau dressé verticalement. Dès que l’ours s’est précipité sur eux, il s’enferre de lui-même, et, le ventre traversé, tombe à côté de son courageux adversaire.

Cependant, presque chaque jour, après avoir levé l’ancre, le Saint-Enoch louvoyait hors de la baie Finisto à la recherche des souffleurs, et il rentrait le soir à son mouillage sans avoir réussi.

D’autres fois, servi par un bon vent, sous ses trois huniers, sa misaine, ses focs, il prenait le large, les vigies en observation, les pirogues prêtes. Mais c’est à peine si un cétacé était signalé par vingt-quatre heures, et à de telles distances qu’on ne pouvait songer à le poursuivre.

Le Saint-Enoch vint alors en vue d’Ayan, petit port de la côte occidentale, où le commerce des pelleteries a pris une grande importance.

Là, l’équipage put ramener à bord un baleineau de moyenne taille — de l’espèce de ceux que les Américains nomment « krampsess ». Il flottait mort et ne rendit que six barils d’une huile à peu près semblable à celle des cachalots. On le voit, les résultats de cette campagne dans le nord du Pacifique menaçaient d’être nuls.

« Et encore, répétait M. Heurtaux au docteur Filhiol, si nous étions en hiver, on se rabattrait sur les loups marins… À partir d’octobre, ils fréquentent les glaces de la mer d’Okhotsk, et leurs fourrures se vendent assez cher.

— Par malheur, monsieur Heurtaux, l’hiver n’arrivera pas avant quelques semaines, et, à cette époque, le Saint-Enoch aura quitté ces parages…

— Alors, monsieur Filhiol, nous reviendrons, la cale… autant dire le ventre vide ! »

Il est très vrai que, dès la formation des premières glaces, ces amphibies, loups marins ou autres, apparaissent par centaines, si ce n’est même par milliers, à la surface des ice-fields. Tandis qu’ils se chauffent au soleil, il est facile de les capturer, à la condition de les surprendre endormis. Les pirogues s’approchent à la voile. Quelques hommes débarquent, saisissent l’animal par les pattes de derrière et le transportent dans l’embarcation. D’ailleurs, ces loups marins, très défiants, ont l’ouïe extrêmement fine, le regard d’une acuité surprenante. Aussi, dès que l’éveil est donné à l’un d’eux, les voilà en rumeur, et toute la bande a vite fait de s’enfuir sous les glaces.

Le 4 septembre, le lieutenant Coquebert rencontra encore une baleine morte. Après lui avoir passé l’amarre de queue, il la ramena à bord, où elle fut mise en position d’être virée le lendemain.

On alluma donc la cabousse, et la journée entière fut employée à fondre le lard. Ce qu’il y eut à remarquer, c’est que cet animal récemment blessé au flanc, n’avait certainement pas été frappé d’un coup de harpon. La blessure était due à la morsure de quelque squale. Au total, cette baleine ne donna que quarante-cinq barils d’huile.

D’ordinaire, lors des pêches dans la mer d’Okhotsk, on procède autrement que sur les autres parages. Les pirogues, envoyées loin du navire, restent cinq à six jours parfois avant de revenir à bord. Ne pas en conclure qu’elles demeurent tout ce temps à la mer. Au soir, après avoir regagné la côte, elles sont tirées à sec afin que la marée ne les enlève pas. Puis les hommes construisent des huttes de branchages, prennent leur repas, restent jusqu’à l’aube, en se gardant contre l’attaque des ours, et se remettent en chasse.

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que le Saint-Enoch eût repris son mouillage de la baie Finisto. Il remonta même au nord jusqu’en vue de la bourgade d’Okhotsk, port fréquenté du littoral, mais il n’y fit point relâche.

M. Bourcart, qui ne perdait pas tout espoir, voulut pousser du côté de la presqu’île kamtchadale, où les souffleurs s’étaient peut-être réfugiés en attendant l’époque de refranchir les passes des Kouriles.

Or, c’était précisément ce qu’avait fait le Repton, après avoir mis à bord quelques centaines de barils.

Le Saint-Enoch, profitant d’une bonne brise du sud-ouest, se dirigea vers cette étroite portion de la mer d’Okhotsk, comprise entre la presqu’île et la côte sibérienne.

Son ancrage choisi à deux ou trois milles de terre, presque à la hauteur du petit port de Yamsk, le capitaine Bourcart décida d’envoyer trois pirogues à la recherche des baleines, sans leur fixer un délai de retour, à la condition de ne point se séparer.

Les pirogues du second et des deux lieutenants furent désignées pour naviguer de conserve, avec les harponneurs Kardek, Durut et Ducrest, quatre hommes, deux novices, et les engins nécessaires, lances, fusils lance-bombes et louchets.

Parties à huit heures, les pirogues se dirigèrent vers le nord-ouest en longeant la côte. Une légère brise favorisait leur marche, et elles eurent bientôt perdu de vue, au revers d’une pointe, le lieu du mouillage.

La matinée écoulée, aucun cétacé n’avait été aperçu au large. C’était à se demander si, pour la même cause peut-être, ils n’avaient point déserté la mer d’Okhotsk comme la baie Marguerite.

Cependant, vers quatre heures après midi, plusieurs jets s’élevèrent à trois milles dans le nord-est, — des souffles blancs d’une intermittence régulière. Des baleines s’ébattaient à la surface de la mer, bien vivantes celles-ci.

Par malheur, la journée était trop avancée pour permettre de s’amener dessus. Déjà le soleil déclinait vers les montagnes sibériennes de l’ouest. Le soir serait venu avant qu’il eût été possible de lancer le harpon, et la prudence commandait de ne point demeurer la nuit en mer.

M. Heurtaux fit donc signal aux deux pirogues qui se trouvaient à un demi-mille au vent, et lorsqu’elles furent toutes trois bord à bord :

« À terre ! ordonna-t-il. Demain, dès le petit jour, nous pousserons au large. »

Peut-être Romain Allotte eût-il préféré continuer la chasse ; mais il dut obéir. Au total, la résolution de M. Heurtaux était sage. À courir dans ces conditions, jusqu’où les embarcations risquaient-elles d’être entraînées ?… Et ne fallait-il pas tenir compte de la distance de onze ou douze milles qui les séparait alors du Saint-Enoch ?…

Lorsqu’elles eurent rallié la terre au fond d’une anse étroite, les hommes les halèrent sur le sable. Pour sept ou huit heures à relâcher sur la côte, M. Heurtaux ne jugea point qu’il fût indispensable de construire une hutte. On mangea sous les arbres, un groupe de grands chênes très touffus ; puis on se coucha à terre pour dormir.

Toutefois, M. Heurtaux prit la précaution de mettre un homme de garde, armé d’une lance et d’un harpon, et qui serait relevé de deux heures en deux heures, afin de défendre le campement contre l’attaque des ours.

« Et voilà comment, ainsi que le dit le lieutenant Allotte, faute de pêcher à la baleine, on pêche à l’ours ! »

La nuit ne fut aucunement troublée, si ce n’est par des hurlements lointains, et, dès les primes lueurs de l’aube, tout le monde était sur pied.

En quelques instants, les matelots eurent déhalé les trois pirogues, qui prirent le large.

Temps de brume — ce qui est assez fréquent en ce mois sous cette latitude. Aussi le regard se limitait-il à la distance, d’un demi-mille. Très probablement ce brouillard se dissiperait après quelques heures de soleil.

Cette éclaircie survint dans la matinée, et, bien que le ciel restât brouillé dans ses hautes zones, la vue put s’étendre jusqu’à l’horizon.

Les pirogues s’étaient dirigées vers le nord-est, chacune ayant sa liberté de mouvement, et on ne s’étonnera pas que le lieutenant Allotte, stimulant ses hommes, eût tenu la tête. Il fut donc le premier à signaler une baleine qui soufflait à trois milles au vent, et toutes les mesures furent prises pour l’amarrer.

Les trois embarcations commencèrent à manœuvrer de manière à rejoindre l’animal. Il fallait, autant que possible, éviter de lui donner l’éveil. D’ailleurs, il venait de plonger, d’où nécessité d’attendre qu’il reparût.

Lorsque la baleine revint à la surface, le lieutenant Coquebert était à meilleure distance pour la piquer. Le harponneur Durut, debout à l’avant, tandis que les matelots appuyaient sur les avirons, se tint prêt à lancer le harpon.

Ce baleinoptère de grande taille, la tête tournée au large, ne soupçonnait pas le danger. En se retournant, il passa si près de l’embarcation que Durut, très adroitement, put le frapper de ses deux harpons au-dessous des nageoires pectorales.

Le baleinoptère ne fit aucun mouvement, comme s’il n’eût pas senti le coup. Ce fut heureux, car, à ce moment, la moitié de son corps étant engagée sous l’embarcation, il eût suffi d’un coup de queue pour la mettre en pièces.

Soudain il sonda, mais si brusquement et à une telle profondeur que la ligne échappa des mains du lieutenant, et celui-ci n’eut que le temps de fixer sa bouée au bout.

Lorsque l’animal émergea, M. Heurtaux en était très rapproché. Kardek lança son harpon, et, cette fois, il ne fut pas nécessaire de filer de la ligne.

Les deux autres pirogues arrivèrent alors. Des coups de lance furent portés. Le louchet trancha une des nageoires du cétacé, qui, après avoir soufflé rouge, expira sans s’être trop violemment débattu.

Il s’agissait maintenant de le remorquer jusqu’au Saint-Enoch. Or, la distance était assez considérable — cinq milles au moins. Ce serait là une grosse besogne.

Aussi M. Heurtaux de dire au premier lieutenant :

« Coquebert, larguez votre amarre et profitez de la brise pour rallier le mouillage de Yamsk… Le capitaine Bourcart se hâtera d’appareiller, et il coupera notre route en mettant le cap au nord-est…

— C’est entendu, répondit le lieutenant.

— Je pense que vous aurez rejoint le Saint-Enoch avant la nuit, reprit M. Heurtaux. Dans tous les cas, s’il faut attendre jusqu’au jour, nous attendrons. Avec une masse pareille à la remorque, nous ne gagnerons guère un mille à l’heure. »

C’est ce qu’il y avait de mieux à faire. Aussi la pirogue, après avoir hissé sa voile et garni ses avirons, prit-elle direction vers la côte.

Quant aux deux autres embarcations, le courant les favorisant, lentement, il est vrai, elles suivirent la même direction.

Dans ces conditions, il ne pouvait être question de passer la nuit sur le littoral, éloigné de plus de quatre milles. D’ailleurs, si le lieutenant Coquebert n’était pas retardé, peut-être le Saint-Enoch serait-il arrivé avant le soir.

Malheureusement, vers cinq heures, les brumes commencèrent à s’épaissir, le vent tomba, et le rayon de vue se restreignit à une centaine de toises :

« Voici un brouillard qui va gêner le capitaine Bourcart…, dit M. Heurtaux.

— En admettant que la pirogue ait pu retrouver son mouillage… fit observer le harponneur Kardek.

— Pas d’autre parti à prendre que de rester sur la baleine…, ajouta le lieutenant Allotte.

— En effet », répondit M. Heurtaux.

Les provisions furent tirées des sacs, viande salée et biscuit, eau douce et tafia. Les hommes mangèrent et s’étendirent pour dormir jusqu’au lever du jour.

Cependant la nuit ne fut pas absolument tranquille. Vers une heure du matin, les pirogues, secouées par un violent roulis, risquèrent de rompre leurs amarres et il fallut les doubler.

D’où venait cette étrange agitation de la mer ?… Personne ne put en donner l’explication. M. Heurtaux eut la pensée que quelque grand steamer passait à petite distance et en même temps la crainte d’être abordé au milieu des brumes.

Aussitôt un des matelots donna nombre de coups de cornet, auxquels il ne fut pas répondu. On n’entendit ni les patouillements d’une hélice, ni les échappements de vapeur qui accompagnent un steamer en marche, pas plus qu’on n’entrevit la lueur des fanaux.

Cette tumultueuse agitation se prolongea pendant quarante minutes, et fut si forte par instants que M. Heurtaux songeait presque à abandonner le baleinoptère.

Cependant cet état de choses prit fin et la nuit s’acheva tranquillement.

Quelle avait été la cause de ce trouble des eaux ?… Ni M. Heurtaux, ni le lieutenant Allotte ne pouvaient l’imaginer. Un steamer ?… Mais, dans ce cas, le trouble n’eût pas duré si longtemps. Et puis, il semblait bien… qu’on avait entendu de formidables hennissements, des ronflements très différents de ceux que produit la vapeur à travers les soupapes !…

Au jour, le brouillard se leva comme la veille. Le Saint-Enoch n’apparaissait pas encore. La brise soufflait à peine, il est vrai. Toutefois, vers neuf heures, le vent ayant fraîchi, un des harponneurs le signala dans le sud-ouest, en bonne route.

Lorsqu’il ne fut plus qu’à une demi-encâblure, M. Bourcart mit en panne, et les pirogues amenèrent le baleinoptère, auquel on passa l’amarre de queue dès qu’il fut contre le bord.

Il fallut presque la journée entière pour le virer, car il était énorme. Le lendemain, la cabousse s’alluma, et, après un travail qui exigea quarante-huit heures, le tonnelier Cabidoulin chiffra à cent vingt-cinq barils la quantité d’huile envoyée en bas.

Quelques jours plus tard, le Saint-Enoch alla prendre un nouveau mouillage près de la côte kamtchadale. Les pirogues recommencèrent leurs recherches. Ce fut sans grand succès : deux baleines piquées, de petit volume, trois autres rencontrées mortes, les flancs ouverts, les entrailles déchirées, et dont il n’y eut rien à tirer. Avaient-elles succombé dans quelque violente attaque ?… C’était inexplicable.

Décidément, la bonne chance ne se prononçait plus pour le Saint-Enoch, et, sans aller jusqu’aux fâcheux pronostics de Jean-Marie Cabidoulin, tout portait à croire que cette seconde campagne serait peu fructueuse.

En effet, la saison touchait à sa fin. Jamais les baleiniers ne la prolongeaient au delà de septembre dans les eaux sibériennes. Déjà le froid piquait et les hommes avaient dû prendre leurs vêtements d’hiver. La colonne thermométrique oscillait autour de zéro. Avec l’abaissement de la température, les gros mauvais temps régneraient sur la mer d’Okhotsk. Les glaces commençaient à se former le long du littoral. Puis l’ice-field gagnerait peu à peu vers le large, et, dans ces conditions, on sait combien la pêche est difficile.

Au surplus, si le Saint-Enoch n’avait pas été favorisé, il ne semblait pas que les autres baleiniers l’eussent été davantage, à s’en rapporter aux informations recueillies par le capitaine Bourcart soit aux îles Chantar, soit à Ayan, soit à Yamsk. Aussi la plupart des bâtiments cherchaient-ils à regagner quelque lieu d’hivernage.

Il en fut de même du Repton, que la vigie signala dans la matinée du 31. Toujours lège, il filait à pleines voiles vers l’est, afin sans doute de franchir la barrière des Kouriles. Très probablement le Saint-Enoch serait le dernier à quitter la mer d’Okhotsk. Le jour était venu de le faire, ou il eut couru le risque d’être bloqué.

D’après les relevés de maître Cabidoulin, le chargement n’atteignait pas alors cinq cent cinquante barils — à peine le tiers de ce que pouvait contenir la cale.

« Je pense, dit M. Heurtaux, qu’il n’y a plus rien à tenter ici, et nous ne devons pas nous attarder…

— C’est mon avis, répondit M. Bourcart, et profitons de ce que les passes des Kouriles sont encore ouvertes…

— Votre intention, capitaine, demanda le docteur Filhiol, est-elle de retourner à Vancouver ?…

— Probablement, répondit M. Bourcart. Mais, avant cette longue traversée, le Saint-Enoch ira relâcher au Kamtchatka. »

Cette relâche était tout indiquée en vue de renouveler les provisions de viande fraîche. Au besoin même, il eût été possible d’hiverner à Pétropavlosk.

Le Saint-Enoch appareilla donc et, le cap au sud-est, descendit le long de la côte kamtchadale. Après avoir doublé la pointe de Lopatka, il remonta vers le nord et, le 4 octobre, dans l’après-midi, se trouva en vue de Pétropavlosk.