Les Historiettes/Tome 2/40

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 312-314).


ARNAULD D’ANDILLY.


M. d’Andilly[1], fils d’Antoine Arnauld, s’étant rendu habile dans les finances, fut premier commis de M. de Schomberg ; mais, comme il a de la vanité à revendre, il affectoit devant le monde de faire paroître qu’il avoit tout le pouvoir imaginable sur l’esprit du surintendant. M. de Schomberg n’y prenoit pas plaisir, et dit : « Mon Dieu ! cet homme parle beaucoup ! »

Au retour du voyage de Lyon, il revint avec un nommé Barat, qui étoit à M. de Pisieux ; cet homme, plus fin que lui, lui tira les vers du nez ; l’autre, grand parleur comme il étoit, dit plus de choses qu’il n’en devoit dire. Barat en tira avantage ; et M. de Schomberg ayant été disgracié quelque temps après, on dit que d’Andilly en étoit cause ; mais M. de Schomberg ne l’a jamais cru, car il le tint au nombre de ses meilleurs amis, et M. et madame de Liancourt, prirent conseil de lui en leurs affaires.

Ce M. de Schomberg avoit les mains nettes, et d’Andilly aussi. Quoiqu’on lui dit que s’il vouloit prendre le soin de parler au roi, il dissiperoit toutes les cabales qu’on faisoit contre lui, il ne s’en soucia point, et dit : « Je ferai mon devoir, et il en arrivera ce qu’il pourra. » Il avoit succédé au président Jeannin, qui dit, quand on le fit surintendant : « De quoi se sont-ils avisés de m’aller charger de leurs finances ? le moindre marchand fera cela. » C’étoit encore un homme de bien : quand il vit à Tours que la partie étoit faite pour mettre M. de Schomberg en sa place, il dit au roi : « Sire, je suis vieux, je vous prie de me donner M. de Schomberg pour successeur. »

Ce M. d’Andilly s’est mêlé de vers et de prose, mais il n’a guère de génie ; il sait et il a de l’esprit. Il a été dévot toute sa vie. Il épousa une grande femme brune qui n’étoit pas mal faite ; on vouloit faire passer madame Arnauld d’Andilly pour une sainte. Elle étoit fille d’un fort honnête homme d’auprès de Caen, nommé M. de La Boderie[2]. Il fut secrétaire de M. de Pisani en une ambassade de Rome, puis résident je ne sais où, et enfin ambassadeur en Angleterre. C’est ce qui fit la connaissance de M. d’Andilly et de M. et de madame de Rambouillet.

M. d’Andilly perdit sa femme qu’il étoit encore vigoureux ; d’ailleurs c’est le plus ardent et le plus brusque des humains : je vous laisse à penser s’il n’étoit pas incommodé n’ayant plus de femme à éveiller.

Il lui arriva en ce temps-là une assez plaisante chose. La nuit, il entend souffler ; il se réveille, et met la main sur des cheveux ; le voilà qui croit aussitôt que le diable le vient tenter, comme si le diable n’avoit que cela à faire. Il dit : « Si tu es de Dieu, parle ; si tu es du diable, va-t-en. » Or, ce diable étoit un laquais qui, s’étant endormi le soir, s’étoit couché au pied du lit de son maître, et, ayant senti du froid, s’étoit venu mettre sous la couverture.

Je ne sais si c’est pour se consoler de son veuvage, mais il alloit voir des femmes et les baisoit et embrassoit charitablement un gros quart-d’heure. Je ne saurois comment appeler cela ; mais, si c’est dévotion, c’est une dévotion qui aime fort les belles personnes, car je n’ai point ouï dire qu’il baisât comme cela que celles qui sont jolies. Il querella une fois la présidente Perrot de ce qu’elle s’étoit retirée après quelques baisers, et jura qu’il ne la traiteroit plus ainsi si elle ne prenoit cela comme elle devoit.

Il est si brusque, comme j’ai dit, qu’en parlant à un parloir de carmélites, il se fourra un fichon de la grille dans le front. En parlant, il donne des coups de poing aux gens. Madame de Rambouillet, qui savoit que M. de Grasse devoit dîner avec lui, écrivit en riant à ce petit prélat, « qu’il se gardât bien de se mettre à côté de M. d’Andilly s’il ne vouloit être écrasé. »

  1. Robert Arnauld d’Andilly, né à Paris en 1589, mort à Port-Royal-des-Champs, le 27 septembre 1674.
  2. Antoine Lefèvre de La Boderie, habile négociateur, mourut en 1615. Ses Ambassades en Angleterre ont été publiées en 1750, en 5 volumes in-12, par les soins de l’abbé de Pomponne, son petit-fils.