Les Historiettes/Tome 2/48

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 340-347).


LE MARÉCHAL DE GRAMONT [1].


Il est fils du comte de Gramont[2], gouverneur du Béarn, et qui eut un brevet de duc au commencement de la régence. C’étoit un méchant mari, au moins pour sa première femme[3], car, sur quelque soupçon, il la mit dans une chambre où le plancher en un endroit s’enfonçoit, et on tomboit dans un trou profond. Elle y tomba et se rompit une cuisse, ce dont elle mourut.

Comme le maréchal étoit fort jeune, il fut comme accordé avec mademoiselle de Rambouillet, aujourd’hui madame de Montausier ; mais M. de Gramont, son père, voulut lui donner si peu, que M. et madame de Rambouillet ne s’y purent résoudre.

Son commencement fut à Montausier ; il y acquit quelque réputation ; cependant il n’a jamais pu passer pour brave, quoiqu’en quelques endroits il ait payé de sa personne ; au contraire, la bataille d’Honnecourt, qu’il perdit, le décria si fort que plusieurs vaudevilles, qu’on appelait les Lampons[4], ayant été faits contre lui, on l’appela quelque temps le maréchal Lampon. On l’y traita de sodomite.

Monseigneur, prenez courage,
Il vous reste encore un page.
 Lampons, etc.


On appela même de certains grands éperons, des éperons à la Guiche : alors il ne s’appeloit que le maréchal de Guiche. On le fit général d’armée pour le faire maréchal de France. Tout son plus grand exploit fut de prendre La Bassée, qui n’étoit rien en ce temps-là. Tout le monde fut surpris de lui voir sitôt donner le bâton ; mais il avoit épousé une parente du cardinal. Voici comme la chose se passa : le cardinal de Richelieu, voulant attraper Puy-Laurens, dit au comte de Guiche : « Je vous avois promis mademoiselle Pont-Château la cadette, je suis bien fâché de ne vous la pouvoir donner, et je vous prie de prendre en sa place mademoiselle Du Plessis-Chivray. » Le comte de Guiche, qui a toujours été bon courtisan, lui dit « que c’étoit Son Éminence qu’il épousoit, et non ses parentes, et qu’il prendroit celle qu’on lui donneroit. » Le cardinal l’avoit déjà fait mestre-de-camp du régiment des gardes, après la mort de Rambure.

Le maréchal de Gramont n’a été souple que pour les premiers ministres ; il a été assez fier pour tout le reste. Il alla à la vérité comme les autres voir Puy-Laurens, qui eut, au retour de Monsieur, six semaines du plus beau temps du monde. Cet homme faisoit le petit Dieu, et quand le comte de Guiche entra chez lui, le maréchal d’Estrées en sortoit qui ne s’étoit point couvert, quoique l’autre se fût toujours tenu couvert et assis. Il ôta à peine son chapeau de dessus sa tête et le coude de dessus sa chaise, pour le comte de Guiche. Il avoit le dos tourné au feu ; le comte, voyant cela, prend un fauteuil, qu’il met au dos du sien, et ayant le nez au feu, et les pieds sur les chenets, il se mit à lui dire : « Monsieur, vous vous levez bien tard, » et autres bagatelles semblables, et puis s’en alla quand il le trouva à propos. Puy-Laurens étoit de la Marche, bien gentilhomme ; il s’appeloit de L’Âge, d’où vient qu’on fait dire au cardinal de Richelieu une sotte pointe : « Si je vis, j’aurai de l’âge. » Puy-Laurens étoit un grand homme, mais de mauvaise grâce ; cependant, durant cette grande faveur, il paroissoit le mieux fait du monde à toutes les dames de la cour et de la ville.

Pour revenir au maréchal : M. le Grand l’ayant appelé en riant ma Guiche, l’autre l’appela Cinq-Mars. « Ah ! le Roi m’appelle bien monsieur, dit M. le Grand. — Et moi aussi, » répondit le maréchal. Avec le cardinal de Richelieu même il gardoit toujours quelque ombre de liberté. Il s’est maintenu long-temps avec le cardinal Mazarin et M. le Prince tout ensemble. M. le Prince l’appeloit le grand prince de Bidache, et Toulongeon le piètre prince de Bidache[5] : c’est une belle terre de Béarn. Ce Toulongeon étoit des petits-maîtres ; c’est le plus grand lésineur de France, il n’a jamais un habit qui soit tout neuf. Il ne manque pas d’esprit.

Enfin le maréchal fut contraint de se retirer durant la Fronderie, ne pouvant se résoudre à être contre M. le Prince. Les gendarmes de Bordeaux pensèrent l’enlever, comme il alloit en Béarn ; il s’en plaignit hautement, et disoit : « Cela ne se feroit pas chez les Cannibales : je ne suis point armé contre eux, je vais planter mes choux tout doucement. » On le trouvoit à dire à la cour ; il joue, son train est toujours propre et en bon état ; lui est bien fait, mais il a la vue courte ; il est adroit, et d’une conversation fort agréable.

Il dit en se couvrant : « Madame, vous l’ordonnez donc, » quoique la dame n’y eût point songé. Il a dit d’assez plaisantes choses. Ayant trouvé en Champagne un garde d’Aiguebère, gouverneur du Mont-Olimpe : « Qui êtes-vous ? lui dit-il. — Je suis garde de M. d’Aiguebère. — Vous êtes donc un garde-fou ? » Et tout le jour, en rêvant, car il est aussi rêveur qu’un autre, il ne fit que dire : « Garde d’Aiguebère, garde-fou ; garde-fou, garde d’Aiguebère. » Il sera un an quelquefois à redire, quand il rêve, un bout de chanson, ou quelque autre chose qui lui sera demeurée dans l’esprit.

Des comtes d’Allemagne, qui s’appellent les comtes d’Olac, d’Hohenlohe en allemand, le vinrent saluer ; ils étoient plusieurs frères, et comme en ce pays-là les cadets ont la même qualité que l’aîné, il en vint je ne sais combien l’un après l’autre ; cela l’ennuya : « Serviteur, dit-il, à messieurs les comtes d’Olac, fussent-ils un cent. »

Un vicomte Du Bac, de Champagne, qui fait l’homme d’importance, vouloit quelque chose du maréchal, et ne le quitta point de tout le jour ; même il soupa avec lui. Après souper il ne s’en alloit point ; le maréchal dit à un valet-de-chambre : « Fermez la porte, donnez des mules à monsieur le vicomte, je vois bien qu’il me fera l’honneur de coucher avec moi. — Ah ! monsieur, dit l’autre, je me retire. — Non mordieu ! reprit le maréchal, monsieur le vicomte, vous me ferez l’honneur de prendre la moitié de mon lit. » Le vicomte se sauva. Toute la province se moqua fort de ce monsieur le vicomte.

Un jour qu’on disoit des menteries, il dit qu’à une de ses terres il avoit un moulin à rasoirs, où ses vassaux se faisoient faire la barbe à la roue, en deux coups, en mettant la joue contre.

Il n’est pas autrement libéral ; mais il refuse en goguenardant. Les vingt-quatre violons allèrent une fois lui donner ses étrennes. Après qu’ils eurent bien joué, il met la tête à la fenêtre : « Combien êtes-vous, messieurs ? — Nous sommes vingt, monsieur. — Je vous remercie tous vingt bien humblement, » et referme la fenêtre.

Il avait un fripon d’écuyer, nommé Du Tertre, qui un jour le vint prier de le protéger dans un enlèvement qu’il vouloit faire. « Hé bien ! la fille t’aime-t-elle fort ? est-ce de son consentement ? — Nenny, monsieur, je ne la connois pas autrement, mais elle a du bien. — Ah ! si cela est, reprend le maréchal, je te conseille d’enlever mademoiselle de Longueville, elle en a encore davantage ; » et sur l’heure il le chassa. Ce galant homme étoit filou, et enfin a été roué. Il étoit gouverneur de Gergeau[6] ; cela lui rapportoit quatre mille livres. Le curé au prône dit : « Vous prierez Dieu pour l’âme de M. Du Tertre, notre gouverneur, qui est mort de ses blessures. »

Rangouze lui apporta un jour une belle lettre ; il la reçut, et puis dit à un valet-de-chambre : « Menez monsieur à un tel, qu’il lui donne ce que j’ai habitude de donner aux gens de mérite. » On l’y conduit. Cet homme se met à rire, et dit à Rangouze qu’il n’avoit qu’à s’en retourner, et que rien et ce que M. le maréchal donnoit aux gens de mérite, c’étoit une même chose[7].

Quand il perd, il va, de furie, donner de la tête dans un panneau de vitres et s’en fait comme une fraise. Une fois il dit à d’Andonville, homme de service : « Mon Dieu, monsieur, votre nom de cloche me porte malheur. »

Il lui est arrivé quelquefois de jeter le reste de son argent par la chambre, quand il perd. Ses pages et ses laquais se ruent dessus ; il s’en repent aussitôt, et leur crie : « Pages, quartier ! »

Voici plusieurs chansons faites sur le maréchal de Gramont :

Le maréchal de Guiche,
Général des François,
A voulu faire niche
À Melo Bek Buquoy :
Il s’arma de son casque,
Et combattit en basque,
Turlu tu tu tu tu,
En leur tournant le cu.

Monsieur de la Feuillade[8]
N’oubliant ses bons mots,
Voyant cette cacade,
Dit : Où vont tous ces sots ?
Cette race ennemie,
Ne vient point d’Italie,
Turlu tu tu tu tu
Pour lui tourner le cu.

AUTRE.

Le prince de Bidache[9]
Criant aux Allemands,

Rendez-moi mon b.....
Voilà six régiments.

Roquelaure et Saint-Mégrin (bis)
Ont tenu jusqu’à la fin
Pour le maréchal de Guiche,
Qui fuyoit comme une biche,
Lampon, Lampon,
Camarade Lampon.

AUTRE AIR.

Messieurs de Saint-Quentin, ouvrez-moi votre porte :
Melo me suit, ou le diable m’emporte.
  Qui va là ? holà !
Je suis Lampon, qui vient faire retraite,
  Je suis Lampon,
  Abaissez votre pont.

 Quand il fut dans Saint-Quentin,
 On lui présenta du vin ;
 Monseigneur, prenez courage,
 Il vous reste encore un page.
  Lampon, etc.

 Je ne puis, mes bons amis,
 Car nos gens sont déconfits :
 L’ennemi, près de Vauchelle,
 M’a fait battre la semelle.
  Lampon, etc.

  1. Antoine, troisième du nom, duc de Gramont, maréchal de France, né en 1604, mort à Bayonne le 12 juillet 1678.
  2. Antoine de Gramont, deuxième du nom, comte de Gramont, de Guiche et de Louvigni, souverain de Bidache.
  3. Louise de Roquelaure, fille du maréchal de ce nom. Il l’avoit épousée en 1601. Il se remaria en 1618, avec Claude de Montmorency Bouteville.
  4. Parce que la reprise étoit Lampons, Lampons, camarades Lampons. (T.)
  5. Le maréchal de Gramont et le comte de Toulongeon étoient frères, et on a vu plus haut, dans la note de la page 340, que cette famille mettoit au nombre de ses titres celui de souverain de Bidache.
  6. Gergeau, petite ville sur la Loire, à quatre lieues à l’est d’Orléans. On n’y voit plus de traces de château.
  7. Voyez plus bas l’article Rangouze, dans la suite de ces Mémoires.
  8. Il est mort. Il disoit à son laquais, que pour récompense, il lui vouloit faire donner un brevet de maréchal de camp. (T.)
  9. Principauté de Béarn. (T.)