Les Hommes d’état de l’Angleterre - Sir George Cornewal Lewis

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Les hommes d’état de l’Angleterre - Sir George Cornewal Lewis
P. Challemel-Lacour


LES
HOMMES D'ETAT
DE L'ANGLETERRE

SIR GEORGE CORNEWAL LEWIS.

Letters of the right hon. sir George Cornwall Lewis, Barl. to various friends, edited by his brother. London 1870.

Dans le temps où le latin était la langue commune de l’Europe savante, le nom de George Lewis eût été connu en tout pays des hommes éclairés. Il aurait compté parmi ceux qu’on se fait honneur de citer, et dont l’autorité corrobore puissamment une opinion. Lewis avait la gravité et la science ; sa science était de première main, et il y joignait la sûreté de critique, la pensée fécondante, qui semblent appartenir plus spécialement à notre époque. Ses connaissances vastes et précises étaient rehaussées encore par les fonctions éminentes qu’il a remplies. Respectable aux hommes pratiques par sa grande érudition, il eût imposé aux érudits par son expérience des affaires.

Depuis sept ans qu’il est mort, son crédit n’a point baissé en Angleterre. Quiconque dans le parlement et hors du parlement peut invoquer en sa faveur une parole de George Lewis croit avoir trouvé mieux qu’un argument. Son nom est peu répandu à l’étranger. Quoique plusieurs de ses écrits aient été traduits en diverses langues, notamment en français, sa réputation n’a pas franchi un cercle assez restreint. C’est d’abord que, s’il a été plusieurs fois ministre, il n’a jamais occupé le poste le plus en vue, celui auquel s’attache la responsabilité d’une politique. En outre ses ouvrages, dont quelques-uns roulent sur des sujets d’un intérêt général et humain, n’ont point les genres de mérites qui attirent la foule. Il y a pour les écrivains qui traitent de matières sérieuses deux moyens d’arriver à la popularité : un système qui rompt bruyamment avec les habitudes de l’opinion, ou bien l’agrément de la forme. Lewis était trop exigeant en fait de preuves pour s’éblouir lui-même par ses propres paradoxes, et trop sincère pour hasarder une opinion retentissante. Et, quant à la forme, comme ceux qui trouvent dans le plaisir de chercher et dans l’exactitude un attrait suffisant pour eux, il n’a pas pensé à plaire aux autres. Ses livres, d’allure sévère, de physionomie quelquefois un peu rébarbative, n’allèchent pas les lecteurs.

La considération qu’il devait à ses lumières, à sa haute intelligence et à son caractère, grande pendant sa vie, a pu s’étendre et s’affermir après sa mort ; elle ne l’a conduit qu’au seuil de la popularité. Or il y a, même dans le public instruit et qui lit, beaucoup de gens qui vont aux écrivains que la popularité leur désigne, et à ceux-là seulement. Ils laissent respectueusement de côté tous les autres. C’est une perte pour la pensée, que ces écrivains estimés et délaissés eussent enrichie, pour la littérature courante, qui profiterait largement de leurs connaissances et de leurs profonds aperçus. Le travail de ces écrivains austères n’est pas perdu ; mais c’est un capital dormant, et la critique ne saurait avoir de meilleur service à rendre que d’essayer de le mettre en valeur.

Un volume de lettres récemment publié me fournit l’occasion de consacrer quelques pages à l’homme, qui fut peut-être l’Anglais le plus savant de son temps. Ce, n’est pas une correspondance complète, ou n’y trouve pas ces confidences intimes, l’écho de ces émotions qui prêtent aux correspondances de femmes ou de poètes un charme si grand. On en voit, assez pour reconnaître que George Lewis, sans être froid, n’était pas une nature passionnée. Il était tranquille par tempérament et par réflexion ; personne ne fut plus éloigné que lui de jouer avec son cœur, comme on joue d’un instrument harmonieux. La vie intellectuelle dominait chez lui ; mais les lettres de savans et d’hommes politiques, écrites sans aucune préoccupation de ce tiers incommode qu’on appelle le public, ont aussi leur intérêt : elles donnent souvent la première et la meilleure version de leur pensée. Celle-ci se produit à nu, dans sa fraîcheur native, avant que les exigences du livre ou les convenances du discours en aient abattu les vives arêtes, l’aient noyée dans les développemens et les atténuations. Une phrase résume tout un livre, contient sur un homme ou sur une situation le mot qu’on ne dira pas au public. Il y a dans ces lettres de George Lewis, à propos de questions importantes, de maint événement et de maint personnage, des vues d’une haute valeur à relever, des paroles d’or à retenir. Bref, on y voit en raccourci à peu près tout ce qu’il a pensé, et l’on peut prendre ainsi une idée, incomplète sans doute, mais non pas inexacte, de son esprit et de ses travaux.

George Lewis joignait, comme je le disais tout à l’heure, deux choses qu’on ne rencontre pas souvent associées : un amour de la science, qui est d’ordinaire exclusif, et un intérêt paisible, mais actif et continu, pour les affaires de son pays. Chose digne de remarque, il avait pour sa vie publique d’aptitude sans la vocation. Apprenant tout, les finances, l’administration militaire, etc., comme s’il les eût aimées, il était toujours un homme utile et devenait bientôt nécessaire ; au fond, il n’aimait que la science. On a vu fréquemment chez nous des historiens, des poètes, des journalistes, des philosophes, se mêler à la politique, et y porter les qualités d’apparat et les défauts attachés à leur métier d’écrivain. Lewis était né critique, et dans la politique il est demeuré tel : non pas qu’il songeât à se tenir en dehors des cadres existans, à se cantonner dans un isolement qui l’eût condamné à l’inaction ; il n’avait garde de vouloir planer orgueilleusement au-dessus des partis, et de dédaigner le classement, qui est la condition de la vie publique dans les pays libres. Il était whig, libéral, très sérieusement attaché à son parti, mais il me s’y enfermait point, conservant assez de liberté pour traiter en analyste, en logicien, les hautes questions de la politique. Ce tour d’esprit n’exclut pas l’éloquence, mais il exclut jusqu’à un certain point l’art oratoire, dont les procédés ne résistent guère à la critique. Sa parole n’en était pas moins écoutée à la chambre des communes à cause de la richesse du fonds et de l’usage désintéressé qu’il en faisait.

Les hommes de ce métal sont rares en tout pays, en France surtout. On serait tenté de le rapprocher de M. de Tocqueville. Quoique celui-ci soit plus écrivain, ils appartiennent l’un et l’autre à cette classe d’esprits qui ne jettent pas de lueurs éblouissantes, chez qui le solide l’emporte sur le brillant, et qui ont en tout pour caractère dominant la réflexion. L’analogie toutefois s’arrête là. M. de Tocqueville, sous sa forme abstraite et froide, était une organisation passionnée. Il portait secrètement en lui la mélancolie d’un moraliste chagrin. il acceptait des nécessités sociales qui l’effrayaient, il faisait savamment la théorie de son temps sans l’aimer. Quelque sujet qu’il abordât, il lui eût été impossible de ne point le ramener à des préoccupations qui tenaient chez lui du parti-pris. Lewis, d’une organisation fine et même frêle, comme M. de Tocqueville, avait néanmoins la fermeté d’intelligence la plus imperturbable, la placidité d’un philosophe, et son horizon était infiniment plus vaste. Tocqueville et Lewis se connaissaient, et professaient l’un pour l’autre une haute estime ; ils avaient beaucoup d’amis communs, M. Senior, M. Grote, M. de Beaumont, Mme Austin. « Je ne crois pas, écrit Lewis à l’un d’eux, que Tocqueville sut un mot de grec, et même, quant au latin, il en savait probablement ce que tous les catholiques en apprennent, pas davantage. Il ne connaissait pas la littérature ancienne, et n’avait aucun goût pour elle. Son esprit était exclusivement formé sur des modernes. » C’est bien cela : Tocqueville ne savait pas de grec, il ne connaissait ni n’appréciait la littérature ancienne ; on l’a trop oublié lorsqu’on l’a comparé à Montesquieu, qui, lui, adorait et connaissait l’antiquité, qui en avait l’étendue et le sourire. Cette grande école de spéculation indépendante, ce commerce des païens qui affranchit, élargit et rassérène la pensée, Tocqueville, pur produit du catholicisme, y était étranger. Lewis y avait été nourri. Comme helléniste, il eût fait honneur à la plus savante université. Quant aux modernes, nul doute qu’il n’en connût un plus grand nombre et qu’il ne les connût mieux que Tocqueville ; de plus le vaste champ de la spéculation et de l’érudition antique lui était familier, sans que son intelligence eût cessé pour cela d’être d’un moule entièrement moderne.

George Cornewal Lewis était d’une famille du Radnorshire, qui paraît dans l’histoire au commencement du XVe siècle, et dont les chefs ont presque constamment rempli d’importantes fonctions ; elle a donné plusieurs sheriffs au comté et plusieurs députés au parlement. Thomas Frankland Lewis siégea pendant plus de trente ans à la chambre des communes, remplit divers emplois, et fut élevé en 1846 au rang de baronnet. Son fils George, qui a continué cette tradition, était né en 1806. Il fit de brillantes études à Eton et à Oxford, où il prit en 1828 le grade de bachelier. La première lettre du recueil qu’on vient de publier, écrite d’Eton à sa mère à l’âge de douze ans, doit être placée pour l’étonnante maturité à côté d’une lettre connue de Benjamin Constant, écrite à peu près au même âge. Les livres qu’il aimait le mieux dans son enfance étaient les Mille et une Nuits et deux traductions du portugais, Amadis de Gaule et Palmerin d’Angleterre. Le goût de la chevalerie lui passa, mais il garda l’amour des contes arabes ; c’était la seule production de la littérature orientale qu’il trouvât supportable. Il eut de bonne heure une préférence marquée pour la littérature et les langues anciennes. Il pouvait déjà passer pour un savant lorsqu’il fut reçu avocat par la société de Middle Temple en 1831. Il écrivait de fréquens articles dans divers recueils, le Classicum Museum, le Museum criticum, le Foreign quarterly Review de Black et Young. À peine avait-il débuté dans l’exercice de sa profession que la faiblesse de sa poitrine l’obligea d’aller passer l’hiver à Nice en 1832. Il dut à diverses époques s’occuper sérieusement de sa santé, et fit à cet effet plusieurs voyages aux eaux d’Allemagne et dans le midi.

Ces voyages n’interrompaient nullement ses études. Il en est de même de toutes les fonctions dont il fut chargé, quoiqu’il s’en acquittât avec conscience. Il fut attaché, en 1834 et 1835, à deux commissions qui avaient pour objet, l’une d’étudier la condition des pauvres irlandais en Angleterre, l’autre de dresser une enquête sur l’église établie et les propriétés ecclésiastiques en Irlande. Lewis saisit cette occasion d’étudier à fond des questions qui préoccupaient alors vivement l’opinion ; il visita les villes manufacturières d’Angleterre et d’Ecosse, et fit en Irlande un séjour prolongé. Ses observations et les vues qu’elles lui suggèrent sont consignées dans plusieurs écrits sur les pauvres, sur l’église établie, sur les troubles de l’Irlande. Il signale les vraies sources du mal, et s’arrête pourtant à des mesures modérées ; mais il avait le malheur de voir les choses telles qu’elles sont, et de les dire à une époque où le préjugé public n’admettait pas les dissidences. Son impartialité hors de propos nuisit à son succès. Il met à nu dans sa correspondance les causes réelles de l’antagonisme entre le peuple d’Irlande et celui d’Angleterre. « Les Irlandais, écrit-il de Manchester, sont à la lettre dans ce pays ce qu’au dire de Tacite les Juifs étaient chez les Romains, despectissima pars servientium, la fraction la plus méprisée de la population travailleuse, une race séparée parce que c’est une race rejetée. La répugnance à l’union est toute de notre côté, non du leur. Dans les fabriques, nos enfans se plaignent d’être placés auprès des enfans irlandais, et dans les écoles du dimanche les Anglais se tiennent à l’écart. » Il fait ailleurs, entre mille autres, une observation dont je suis singulièrement frappé. Avant d’aller en Irlande, il croyait beaucoup à l’influence de la race sur le caractère irlandais. Après avoir noté, mesuré l’action des causes démoralisatrices auxquelles cette race est depuis si longtemps soumise, il se demande si une race germanique y eût mieux résisté, et il déclare ne pouvoir répondre par l’affirmative. « Toutes choses égales, j’aimerais mieux, ajoute-t-il, avoir affaire à un Germain qu’à un Celte, à un protestant qu’à un catholique ; mais je ne fais aucun doute qu’une population de paysans catholiques celtes ne puisse être gouvernée de telle sorte qu’elle soit paisible, industrieuse et satisfaite ; je ne doute pas non plus que des paysans de race germanique et protestans ne puissent être, pourvu qu’ils soient convenablement opprimés et brutalisés, rendus aussi mauvais que les Irlandais. » Rien ne prouve mieux, à mon sens, la vigueur de l’esprit et la véritable indépendance de jugement que de rester supérieur à certains préjugés qui revêtent une apparence philosophique. N’est-il pas devenu de mode dans certains cercles en France, après 1852, de tout expliquer, même des accidens historiques dent il était bien facile de signaler les causes prochaines, par les aptitudes ou les inaptitudes supposées de telle ou telle nation européenne, comme si, dans la communauté de besoins et d’idées qui forment proprement la civilisation de l’Europe, il n’était pas absurde d’exclure, au nom de la race, une nation de ce qui est la condition impérieuse de toute société moderne et de ce qui est le droit humain lui-même ? Lewis s’est prononcé plus d’une fois contre ces explications ambitieuses, auxquelles certains esprits, — qui prétendent pourtant à la philosophie, — se sont laissé induire, et je ne puis lire, je l’avoue, sans un sentiment de reconnaissance, d’admiration même, en pensant qu’elles sont d’un Anglais, ces lignes d’un essai de Lewis écrit en 1854 : « On s’est beaucoup étonné de l’insuccès du gouvernement parlementaire dans les expériences que les états continentaux viennent de tenter, et on a même avancé que la race anglo-saxonne est la seule qui soit faite pour des institutions libres, les gouvernemens républicains de l’antiquité et du moyen âge, qui, quels qu’un fussent les défauts, étaient les meilleurs gouvernemens de leur temps, prouvent qu’un gouvernement libre n’est pas le monopole d’une race privilégiée, et l’insuccès des dernières tentatives peut, se nous semble, fort bien s’expliquer par la négligence de ces précautions dont une étude intelligente de notre histoire durant le règne de George III est surtout de nature à suggérer l’idée. »

Au mois d’août 1836, lord Glenelg, secrétaire des colonies, lui proposa de se rendre en qualité de commissaire, avec M. Austin, à Malte, où le mécontentement était parvenu au comble sous une administration pleine d’abus. Il s’agissait de remonter aux causes du désordre et de proposer des remèdes. Lewis connaissait de longue date M. Justin, esprit large, jurisconsulte éminent, dont il avait suivi les leçons de droit en 1830, à l’université de Londres, avec John Romilly, J. Stuart Mill et autres jeunes hommes devenus plus tard célèbres dans divers genres. Il partageait la plupart de ses idées, et avait pour lui autant de sympathie que de respect. Il connaissait aussi Mme Austin, qui devait accompagner son mari, personne du caractère le plus aimable, intelligence d’élite, qui a donné plusieurs traductions estimées du français et de l’allemand, notamment l’Histoire des papes pendant les trois derniers siècles, de Léopold Ranke. C’était pour Lewis une compagnie séduisante ; après quelque hésitation, il accepta. — les commissaires abordèrent le 20 octobre au lazaret de La Valette. A leur arrivée, la population maltaise, avec son entraînement méridional, s’abandonna aux plus grandes illusions, Elle s’imagina qu’ils venaient en législateurs, ayant en poche : une grande charte qui devait redresser tous les griefs, donner satisfaction à toutes les plaintes, même à toutes les rancunes. Elle leur ménagea, contre leur désir formellement exprimé, une ovation. Une telle chaleur n’était pas pour durer. Elle tomba tout à coup, lorsqu’on les vit, au lieu de bombarder d’emblée une constitution, prendre le détour habituel d’une enquête et commencer par se rendre compte de la situation. « Nous nous sommes trouvés en arrivant, écrit Lewis dès la 5 novembre, à notre grande surprise, au comble de la popularité. On nous a fait, bien entendu, malgré nous, une sorte d’entrée, triomphale dans la ville, Les rues ont été illuminées le soir. On nous a fatigués de toute sorte d’hommages. Cet enthousiasme, toutefois n’a pas été de longue durée ; aujourd’hui nous commençons à ne valoir guère mieux que des œufs pourris et des chats morts. »

A peine à l’œuvre, les commissaires constatent, à travers les déclamations. des premiers qu’ils consultent et au milieu de griefs plus ou moins chimériques, que le mal n’est que trop réel. Ils trouvent à la tête des agitateurs un certain Mitrovich, espèce d’O’Connell au petit pied, remuant, bruyant, qui se faisait l’organe volontaire de toutes les lamentations. Le peuple l’admirait comme un géant. En somme, c’était un homme à vendre, dont Lewis se flatte d’avoir raison avec 200 livres par an. Malheureusement il reconnaît que, parmi les souffrances de la population, il en est dont la guérison n’est pas à la portée des commissaires ni même du gouvernement anglais. Il résume en deux lignes la situation. « Les maux les plus graves sont pour les classes supérieures, L’exclusion pratique des fonctions et la manière, brutale dont elles sont traitées par la société anglaise ; pour les classes inférieures, l’excès de population. » Aussi Malte lui rappelle ; tout d’abord l’Irlande : même pauvreté, même mépris irritant des Anglais à l’égard des indigènes, même antipathie de ceux-ci pour les Anglais ; même absence de ressources personnelles, et d’esprit d’initiative, suite de la politique adoptée par le gouvernement ou plutôt par les fonctionnaires anglais de L’île, qui consiste à tenir ces Maltais en tutelle, à décourager chez eux toute activité, à étouffer tout examen, à perpétuer l’ignorance et même à entraver le commerce comme étant un moyen d’indépendance incommode pour l’autorité ; Lewis ne craint pas de rapprocher le gouvernement anglais à Malte du gouvernement autrichien en Lombardie, sauf que le premier n’a pas, comme le second, essayé du moins quelque chose pour l’instruction populaire, et qu’au lieu d’appesantir par préférence, sa main sur les classes supérieures, il a étendu impartialement son oppression sur tout le monde. « Le gouvernement de fait pendant les dix ou douze dernières années était un secrétaire de sir Thomas Maitland, singe ridicule de Bonaparte, qui parait avoir joint aux faux principes de son modèle une brutalité de conduite et des façons grossières que son modèle n’avait pas. Il y a ici nombre d’Anglais — grands admirateurs de ce qu’ils appellent la vigueur et l’énergie de Maitland ; mais les plus sensés voient fort bien que son système de faire marcher le monde à coups de pied est absurde et devient à la longue funeste. »

Malgré la négligence de parti-pris signalée par Lewis en matière d’instruction publique, il existait cependant un établissement d’éducation pour les jeunes filles pauvres, un conservatorio, comme on l’appelait. La singularité des méthodes d’enseignement pratiquées dans le conservatorio témoigne du souci que prenait le gouvernement de le surveiller. Lewis s’aperçoit, en y regardant de près, que ces jeunes filles, auxquelles on enseigne régulièrement l’italien, le prononcent, il est vrai, parfaitement, mais ne peuvent ni en entendre ni en parler un mot : on n’oublie qu’une chose, c’est de leur apprendre le sens de ces mots qu’elles prononcent si bien. Aussi fait-il de l’état intellectuel du pays un tableau attristant. « La langue des Maltais est un dialecte arabe peu différent de celui qui est parlé sur les côtes barbaresques jusqu’aux confins de l’Égypte. Il n’a jamais été écrit, on ne peut pas même dire qu’il ait un alphabet : je ne sache pas que la tradition conserve ici la moindre composition littéraire. Les indigènes sont de race arabe, descendus des Sarrasins qui s’emparèrent de l’île. Leur physionomie présente une ressemblance frappante avec celle des Juifs. Ils sont d’un caractère sombre, ne rient, ne chantent, ne dansent jamais ; leurs amusemens, de couleur toute religieuse, consistent en processions, en fêtes de saints, etc. L’ignorance est extrême, comme vous pensez, puisqu’il n’y a pas d’instruction pour les pauvres, très peu pour les riches, et nulle liberté de presse. Ils ne manquent pourtant ni de finesse ni d’intelligence, et ils sont remarquablement adroits de leurs mains… Il y a ici une pernicieuse engeance de nobles qui transmettent leurs titres à tous leurs fils, avec des fortunes qui varient de 500 à 40 livres par an et l’obligation volontaire de s’interdire tout métier pour vivre. Ces gens sont ignorans, bornés, avides des deniers publics ; il faudrait abolir leurs titres. » Il déclare avec tout cela la population maltaise fort supérieure à la colonie des fonctionnaires anglais ; ceux-ci et leurs femmes, enflés d’une importance à laquelle ils ne sont pas accoutumés, trouvent beau d’écraser les Maltais du poids de leur vulgarité. « Un Anglais, dit-il, qui veut garder quelque estime pour ses compatriotes, doit éviter avec soin de les voir hors d’Angleterre. » La misère dans l’île est égale à l’ignorance. Le blocus continental avait fait de Malte le centre d’un commerce artificiel : de là un bien-être passager qui a cessé avec les circonstances qui l’avaient créé ; mais la principale cause de la misère, « c’est l’imprévoyance du peuple et la fausse moralité inculquée par le clergé catholique, qui recommande les mariages précoces, afin de prévenir tout commerce illicite. — Le monde, ajoute Lewis, toujours prêt à trouver de mauvais motifs à toute chose, attribue cette doctrine du clergé en Irlande et ailleurs au désir qu’il a d’augmenter le nombre de ses tributaires. Ses sermons là-dessus sont, à mon avis, entièrement désintéressés. Ils procèdent de la conviction erronée, mais sincère, qu’il accomplit en cela un impérieux devoir de religion. Je ne suis pas bien sûr que le clergé protestant ne prescrirait pas la même conduite, si la pratique de la confession lui donnait le moyen de faire prévaloir ses commandemens. »

il semble assez singulier de parler des difficultés d’une enquête dans une île de 120,000 habitans. Le fait est cependant qu’entre des plaintes passionnées, parfois incompréhensibles, et le mauvais vouloir de fonctionnaires intéressés à épaissir les ténèbres, la vérité n’était pas facile à découvrir. Les commissaires se trouvaient d’ailleurs en présence d’institutions compliquées, de coutumes, de principes, qui ne ressemblaient en rien à ce qui existe en Angleterre ; la moindre question exigeait de leur part une étude spéciale et attentive. Ajoutez à cela des difficultés d’un ordre tout à fait imprévu. Il n’y avait point dans l’île de liberté de la presse, le gouvernement n’autorisait de journal que sous son inspection, toute discussion politique était rigoureusement interdite. La bonne administration des affaires, la réconciliation des Maltais avec l’autorité de l’Angleterre, réconciliation facile, puisque les Maltais n’avaient point contre elle d’aversion insurmontable, l’intérêt du gouvernement central, tout réclamait une prompte réforme de ce régime. Les commissaires y étaient disposés. Tout à coup l’Autriche découvre là pour elle un danger, M. de Metternich voit déjà Malte devenue le refuge des conspirateurs italiens et une officine de libelles contre l’ordre autrichien : il fait des représentations au gouvernement anglais, et peu s’en faut un instant que la liberté de la presse à Malte ne devienne une question européenne. Les commissaires l’emportèrent, et la liberté de la presse fut établie, mais tempérée par de sévères précautions : trois ou quatre réfugiés italiens furent avertis que le moindre écart entraînerait leur expulsion. La patience des commissaires résista heureusement à ces épreuves. Lewis comprenait que la mission qui leur était confiée n’intéressait pas seulement les Maltais. Depuis trente ou quarante ans, l’influence morale de l’Angleterre dans la Méditerranée avait souffert de la conduite du gouvernement à l’égard de la Sicile, De Gênes, da Parga, de Malte, sans parler du mauvais souvenir laissé par la connivence de Nelson, avec la réaction napolitaine en 1799. En montrant une fois, par des effets sérieux, son esprit de justice, l’Angleterre pouvait réparer cela et faire prévaloir son ascendant autrement que par la force. C’est dans cette pensée que les commissaires proposèrent d’importantes réformes dans L’administration de la justice, le système des taxes, les règlemens relatifs à l’éducation, à la presse, à la police ; elles furent acceptées et de cette époque date pour Malte une ère nouvelle. C’était assez pour qu’en revenant en Angleterre Lewis oubliât sans peine dix-huit mois de fatigue et beaucoup d’ennuis.

Pendant cette longue absence, le savant n’avait pas chômé. Lewis est un excellent ménager du temps, il sait utiliser jusqu’aux plus courts intervalles, les minutes, en jetant sur le papier des notes rapides qu’il retrouve ensuite, les heures, en se livrant, à des lectures méthodiques. Lorsque les livres et le papier lui manquent en voyage, dans la carriole du vetturino, dans le salon d’attente du médecin, sa mémoire contient une bibliothèque qu’il passe incessamment en revue : un soir, par exemple, sur une route d’Italie, il récite à son père une partie de l’Enéide. De tels hommes n’ont pas besoin de distractions, et Lewis professait la maxime que, à tout prendre, la vie serait supportable, si on en ôtait les plaisirs. Nous suivons dans ses lettres les recherches variées où les nécessités imprévues de ses travaux l’entraînent tour à tour ; elles nous montrent le philologue, l’helléniste, le logicien, l’historien, le publiciste ; on y devine même le mathématicien exercé. Parmi ses correspondans les plus intimes sont ceux avec lesquels il peut revenir toujours sur le thème favori des questions littéraires : c’est M. Head, un de ses camarades d’Oxford, devenu plus, tard gouverneur du New-Brunswick, puis du Canada ; c’est M. Grote, l’historien de la Grèce ; ce sont de savans hommes tels que M. Twisleton, M. Freeman, etc. Il discute avec celui-ci une inscription ancienne, avec celui-là, un point de la chronologie biblique, avec un troisième la signification précise d’un mot grec ou l’étymologie d’un idiotisme anglais ; à tous, il fournit de précieuses indications : il procure à son frère les matériaux d’un curieux travail sur les jardins des anciens, il esquisse à M. Grote le plan d’une continuation de son histoire à partir d’Alexandre ; sur tous ces sujets, il a des vues neuves et une érudition toujours précise. Nous voyons enfin germer la première idée de chacun de ses travaux et nous les suivons jusqu’à leur achèvement.

Il y a plusieurs manières d’aimer les lettres. On peut les aimer, par exemple, à la manière de Cicéron, comme une provision nécessaire à l’orateur, comme un délicieux pis-aller dans les déceptions et les lacunes de la vie publique. Lewis les aime pour elles-mêmes ; je ne suis pas même sûr qu’au lieu de les primer, la politique n’ait pas pour attrait principal aux yeux de Lewis d’être un commentaire utile de ses études. Riche de son fonds naturel, il ne croit pas que ces dons lui suffisent, il n’a nulle peur de compromettre son originalité par l’étude. De là une science qui aurait pu accabler tout autre, mais qui n’altère en rien l’élasticité de son esprit. La science accablante et dangereuse, c’est celle qui demeure indigeste, mal ordonnée, qui n’est point passée au crible, qui encombre l’esprit d’une masse énorme d’à-peu-près. Lewis était un lettré de l’espèce la plus rare ; ce qu’il n’était à aucun degré, c’est un littérateur, j’entends un homme qui cultive les lettres en vue de l’agrément plutôt que de la vérité, et qui se propose avant tout d’en tirer pour la curiosité des autres des satisfactions assez frivoles. Les lettres, à son avis, relèvent de la science ; elles ne comportent la rigueur, sinon dans des conclusions, qui ne vont pas sur bien des points au-delà d’un doute philosophique, ou moins dans la méthode. Aussi aime-t-il à prendre pour sujet une question circonscrite et à la traiter rigoureusement, la créant, pour ainsi dire, de telle sorte qu’elle ne peut plus être négligée après lui. Par là même, Lewis est essentiellement moderne. Ce qu’il y a de vraiment suranné malgré la place qu’il occupe encore, c’est le littérateur, c’est l’art d’écrire agréablement pour ceux qui ne se soucient pas de savoir ; ce qu’il y a de conforme aux exigences du temps et de fécond, c’est la méthode positive, qui ne craint pas le détail, qui se nourrit de faits certains et ne s’arrête que dans la démonstration, alors même que cette démonstration se borne à mettre à la place d’une certitude illusoire une ignorance qui se connaît.

Lewis s’était formé à l’école germanique. Il avait débuté par des traductions, celles des Doriens et de l’Histoire de la Littérature grecque d’Ottfried Müller, celle de l’Économie politique des Athéniens de Boeck. Attentif à tout ce que produisaient les Allemands, il réunissait, comme eux, et il leur devait en partie une certaine largeur encyclopédique avec l’analyse patiente des textes et l’art de féconder un point donné. Il était entré dans leurs voies comme d’instinct : dès 1835, longtemps avant les travaux de Diez, il donnait un essai, un peu prématuré, mais déjà excellent, sur l’histoire des langues romanes, et quelques années après une édition critique des fables de Babrius. toutefois l’estime qu’il faisait des travaux allemands ne dégénérait point en un culte puéril ; son bon sens le préserva toujours de ce germanisme, dont quelques-uns chez nous ont voulu faire une initiation nécessaire et un titre absolu de supériorité, manie qui a porté plus d’une fois atteinte aux qualités natives de l’esprit français. « La révolution française et Bonaparte ont terriblement gâté la philosophie en France en la remplissant de déclamations et de préjugés nationaux ; elle s’est mise ensuite à emprunter les plus folles spéculations des philosophes mystiques de l’Allemagne. » Cette observation judicieuse, Lewis la fait à propos d’un livre médiocre qu’il vient de lire, l’Esprit d’Helvétius ; sans se tromper sur la valeur de l’ouvrage, il regrette évidemment pour la France la tradition délaissée du XVIIIe siècle. La violente réaction qui s’est produite depuis lors, même en Allemagne, contre des systèmes trop célébrés, nous avertit qu’en appréciant, comme nous le devons, ce qui est à notre portée dans les penseurs d’outre-Rhin, nous ferons bien désormais de ne pas renier pour eux nos vrais pères spirituels, les Voltaire, les Montesquieu et les Buffon.

Ce qu’il dit de l’influence allemande en philosophie n’est pas moins vrai dans les matières religieuses et politiques. La critique des Allemands, si subtile quand il s’agit d’un texte, si ferme contre les préjugés des autres, désarme devant leurs propres conceptions et se paie des théories les plus creuses. Cette crédulité aux systèmes, qu’il a plus tard combattue avec énergie, Lewis s’en est heureusement garanti. De là sa supériorité comme écrivain politique. Ses nombreux écrits sur les questions du jour, comme ses travaux sur l’Irlande, sur le gouvernement des colonies, sur la juridiction étrangère et l’extradition (on se rappelle les réclamations du gouvernement français après l’attentat d’Orsini), témoignent d’une intelligence vraiment politique et d’une profonde connaissance du droit public ; mais la puissance de son esprit se déploie mieux encore dans d’autres ouvrages, empreints d’une véritable originalité, où il aborde quelque question générale et la traite en logicien. Tels sont ses écrits sur l’Influence de l’autorité en matière d’opinions, sur l’Usage et l’abus des termes politiques, sur les Méthodes d’observation et de raisonnement en politique, son Dialogue sur les formes de gouvernement, questions où il est également difficile de poser des principes qui ne comportent pas de nombreuses exceptions et de serrer toujours de près l’application sans renoncer entièrement aux exigences de la logique. Lewis avait eu d’abord cette foi dans le raisonnement qui est une des formes de l’enthousiasme. Il écrit en 1838 à propos des leçons de Carlyle sur les littératures de France et d’Angleterre au XVIIIe siècle : « Je le trouve intéressant et instructif ; mais il est de ceux dont la maladie est de nier toute connaissance rigoureuse, toute méthode pour y parvenir, et de vouloir amener le genre humain à recevoir de leur bouche je ne sais quels mystérieux oracles. Tant que des opinions de ce genre trouveront crédit dans la société, ceux qui s’arrogent le nom de classes instruites seront, au point de vue pratique, les dupes de tous les illuminés. Les détracteurs de la raison, de la logique, de la science, de la théorie, de la spéculation, de l’orgueil de l’esprit humain, et les panégyristes du sens commun, du sens moral, de l’humilité intellectuelle, etc., constituent deux grandes classes, dont les opinions revêtent une forme différente, mais reviennent en définitive au même. » Les années s’amassent, et, lorsqu’il écrit son livre de l’Autorité en 1847, il s’aperçoit que cette confiance juvénile l’a un peu abandonné. « J’ai perdu, écrit-il à M. Grote, de ma foi dans les avantages de la spéculation abstraite en morale et en politique, vu l’état actuel de la connaissance et de l’opinion ; j’écris plutôt pour moi que dans l’idée d’être utile. Il y a, ce me semble, trop peu d’accord sur les faits élémentaires des sciences morales pour qu’elles puissent être traitées abstraitement avec utilité. Un commentaire éclairé sur des données historiques bien vérifiées est la meilleure forme sous laquelle on puisse offrir au public quelque instruction sur de tels sujets, et une série de bonnes histoires en est le fondement et la préparation nécessaire. » Qu’on ne s’y trompe pas néanmoins, il est resté de ceux qui ne se rendent qu’à la démonstration et pour qui toute révélation est non avenue. Ses idées sur la religion percent peu dans ses lettres ; cette discrétion est déjà un indice significatif, et l’idée d’écrire un livre sur l’Autorité en matière d’opinions ne pouvait venir qu’à un homme affranchi de toute superstition. Il n’en avait aucune ; aussi le dimanche était-il son grand jour de travail, celui où il vaquait exclusivement à ce que j’appellerais ses occupations païennes. Quant aux superstitions des autres, il les regardait comme des forces morales et politiques dont l’homme d’état est obligé de tenir compte.

La même sobriété dans les conclusions caractérise son examen comparé des diverses méthodes applicables aux questions politiques. « L’ouvrage que j’ai dans l’esprit, écrit-il en le commençant, si je puis l’exécuter convenablement, serait un organum à l’usage de l’investigateur politique, un manuel pour servir de guide à l’historien et au politique dans la manière de diriger leurs recherches. Il embrasserait le corps entier des théories politiques depuis Platon sans réfuter séparément chacune d’elles, mais en montrant que les méthodes d’où elles procèdent étaient vicieuses et ne pouvaient, sauf accident, conduire qu’à l’erreur. » C’est le sujet que M. J. Stuart Mill venait d’aborder dans la dernière partie de sa logique. Lewis le reprend d’un point de vue plus pratique et avec plus de détails. C’est en somme l’éternel débat entre l’esprit géométrique et l’esprit de finesse transporté sur le terrain du gouvernement. Aux yeux de Lewis, les théories que la pensée élève de toutes pièces ouvrent à qui veut les réaliser une carrière de déceptions et d’aventures ; mais le pur empirisme que professent certains hommes d’état n’est pas moins funeste. Il y la des vérités générales en politique, parce que la nature humaine a des lois ; seulement l’application de ces vérités comporte d’innombrables modifications d’après des circonstances que le géomètre et l’empirique négligent également, que l’esprit de finesse apprécie.

Une intelligence qui avait un si vif besoin de lumière et de preuves ne pouvait se plaire beaucoup dans les crépuscules de l’histoire. « Les premiers temps de la Grèce, écrit-il à M. Grote, lorsque chaque fait est encore isolé, contestable, forment la partie la moins intéressante de votre sujet. » Ce n’est pas, comme on sait, l’avis des Allemands ; ils ont peine à quitter ces ténèbres primitives, où ils peuvent donner satisfaction à leur goût pour les interprétations poétiques et pour les systèmes. « La plus légère indication leur sert de base pour élever un échafaudage d’hypothèses, qui servent à leur tour à rattacher des textes épars. » En un mot, ils posent les problèmes à merveille, ils en connaissent parfaitement les données, mettent à néant sans pitié les solutions des autres, et, en y substituant la leur, ils ne manquent jamais d’y introduire un élément personnel qui fausse tous les calculs. Pour montrer à quel point cette maladie domine les plus fermes esprits, Lewis rappelle une amusante méprise de Niebuhr. Lorsqu’il lut les Mémoires sur la minorité de Louis XV, publiés sans nom d’auteur, Niebuhr ne douta pas un instant qu’ils fussent de Massillon, et là-dessus le voilà qui enfourche l’éloge, et qui, dans une lettre au comte Adam de Moltke, place cette compilation de l’abbé Soulavie non-eulement au premier rang de la littérature française, mais à côté de Thucydide et de Tacite. Son Histoire romaine est le chef-d’œuvre du génie conjectural. Admirable lorsqu’il relègue dans le pays des fables l’histoire contenue des premiers temps de Rome, il perd pied dès qu’il tente de la refaire. Il prend ses conjectures pour des certitudes, ses aperçus pour d’infaillibles intuitions ; non content de solliciter doucement les textes, liberté déjà bien dangereuse entre les mains les plus prudentes, il les met à la torture pour en arracher les révélations dont il a besoin. C’est depuis Niebuhr que les premières époques de l’histoire romaine sont devenues le domaine préféré des historiens à chimères.

Lewis était assurément du très petit nombre d’hommes en état de discuter sur le pied d’égal à égal avec Niebuhr, et de mettre une fois pour toutes à nu la fragilité de son édifice. C’est ce qu’il entreprend dans son Essai sur le degré de croyance que méritent les premiers temps de l’histoire romaine. « Je suis en train, écrit-il, de revoir les épreuves de mon livre sur l’histoire romaine, besogne fastidieuse, vu la longueur et le nombre des notes. Ma critique est purement négative, je n’établis pas de système. Un de mes objets est de montrer que les théories reconstructives de Niebuhr sont tout aussi insoutenables que les fables qu’il écarte. » Et en effet il établit que l’histoire de Rome jusqu’à Pyrrhus est une énigme, dont le mot restera peut-être à jamais introuvable. Rayer ainsi quatre ou cinq siècles de prétendues certitudes est un courage que beaucoup de gens ne lui pardonneront pas facilement. Il ne lui en fallut pas moins pour concevoir son Essai sur l’astronomie des anciens. Il s’attaque cette fois à une classe de savans qui se maltraitent assez volontiers entre eux, mais qui ne souffrent pas l’immixtion des profanes dans leurs querelles, et les profanes sont à peu près tout le monde. « Il m’a semblé, dit-il, que les égyptologues et les interprètes des caractères cunéiformes prenaient des libertés excessives avec la crédulité publique, et qu’il était grand temps d’y mettre un terme. Je souhaiterais que cette tâche eût tenté quelqu’un de moins occupé et de plus versé dans les langues de l’Orient. » En voulant couper court à des fantaisies qui ont, il est vrai, troublé bien des têtes, n’excède-t-il pas les limites d’un scepticisme légitime ? Quoiqu’il eût étudié le sanscrit, il était plus philologue que linguiste. La précision des langues anciennes, de l’antiquité classique, intéressante et instructive jusque dans ses erreurs, le prévenait contre les rêveries orientales. D’ailleurs le doute est de sa nature envahissant, et finit quelquefois chez les plus forts par renverser toutes les digues. En 1858, Lewis annonce à M. Head qu’il a le projet de prouver, dans un essai, que les efforts des Allemands, pour expliquer les Tables eugubiennes et autres inscriptions d’Italie en langues inconnues sont vains et téméraires. Cet essai parut en 1861 : c’est une plaisanterie dont l’idée n’est pas nouvelle, et rappelle un tour joué, dit-on, à Champollion par ses élèves. Lewis imagine de traiter suivant la méthode interprétative des épigraphistes une prétendue. inscription en un idiome inconnu [1], et il charge Mme Austin, qui se trouvait à Paris, d’en présenter des exemplaires à plusieurs savans de l’Institut. Il s’en trouverait bien, disait-il, quelqu’un qui ne sachant pas l’anglais, donnerait dans le piège. C’était sans doute présumer un peu trop de l’ignorance ou de la naïveté française, car je ne sache pas que le défi ait été relevé.

Je m’aperçois que cette revue des travaux littéraires de Lewis m’a fait anticiper les temps. Ces écrits étaient, ne l’oubliez pas, composés au milieu des plus graves occupations, dans les quelques heures qu’il pouvait prendre chaque semaine à la dérobée sur ses fonctions officielles. Nommé, à son retour de Malte, un des trois commissaires principaux de la loi des pauvres, il donna sa démission en 1847, et, libre de cet emploi incompatible avec le mandat parlementaire, il songea pour la première fois à entrer à la chambre des communes. Une vacance s’étant présentée à point dans l’Herefordshire, qui était le pays de sa mère, il s’y porta candidat et passa d’emblée. Quelques semaines après, lord John Russell le nomma secrétaire du bureau de contrôle, puis successivement sous-secrétaire de l’intérieur et secrétaire financier de la trésorerie. Ces différentes fonctions n’exigeaient pas toutes une égale assiduité et lui auraient laissé quelque loisir ; mais il prenait au sérieux ses devoirs de membre du parlement. Les événemens de l’époque, — nous sommes à la veille et au lendemain de 1848, — étaient d’ailleurs de nature à solliciter puissamment son attention. Il les suit en observateur d’autant plus pénétrant qu’il est de sang-froid. Je trouve ses impressions notées d’heure en heure dans une suite de curieuses lettres adressées à son ami M. Head. Celui-ci venait de partir pour le New-Brunswick en qualité de gouverneur, fonction éminente, espèce de vice-royauté très lucrative, mais rude exil dont les nouvelles données par les journaux ne pouvaient suffire à compenser la rigueur. Lewis est un correspondant modèle. Désormais il ne s’en tient plus, en lui écrivant, à ces rapides informations qu’entre gens qui habitent les mêmes lieux on comprend à demi-mot. Il résume les événemens avec la précision d’un chroniqueur, et les commente d’une manière instructive pour ceux-là même qui en ont été les témoins.

Les révolutions de 1848 ne le surprennent pas, et il reconnaît tout d’abord que le siège principal de la crise est en France. Il partageait l’opinion d’Aristote sur les révolutions, à savoir qu’elles naissent de petites causes et répondent à de grands intérêts. Voilà pourquoi il ne manifeste en parlant d’elles ni dédain ni étonnement. Il s’était fait au surplus à ce sujet une théorie personnelle tirée de l’histoire, c’est que les grands événemens sont précisément ceux qu’on prévoit le moins. « Personne en Angleterre n’imaginait que la grande rébellion finirait par l’exécution du roi. Pendant que Charles II était en exil, personne ne s’attendait à une restauration. Pendant que Napoléon était au point culminant de sa puissance, personne ne s’attendait à son renversement, et, lorsqu’il était à l’île d’Elbe, on ne comptait pas qu’il redeviendrait empereur. La révolution française elle-même fut, on n’en peut douter, une surprise complète, universelle, aussi bien pour la France que pour le reste de l’Europe ; tout le monde croyait la vieille monarchie française assise sur une base inébranlable. » En effet, l’opinion commune ne va guère au-delà de ce qui existe, et incline volontiers à le considérer comme éternel ; il lui répugne de s’arrêter à l’idée de changement, qui touche de trop près à celle de perturbation. Il est également vrai que la trame de l’histoire se compose d’imprévu ; le détail et l’issue des crises historiques échappent à toute prévision, et personne, à moins de se donner pour sorcier, ne s’avisera de les décrire d’avance. En est-il de même lorsqu’il s’agit seulement de ce que ces événemens ont de plus général ? On ne prévoyait pas, il est vrai, Luther, Cromwell et Robespierre ; mais il n’était nullement impossible de prédire avec une assurance légitime que la politique de l’église romaine finirait par amener la rupture de l’unité catholique, que celle des Stuarts préparait une révolution et que le règne des puritains ne serait pas éternel, — que la société française au XVIIIe siècle recelait les matériaux d’une terrible explosion, que l’œuvre impossible conçue et poursuivie par Napoléon Ier était condamnée à un inévitable écroulement. En fait, et sans parler des prophètes intéressés chez qui le désir engendre l’illusion ou supplée la prévoyance, il est sûr que ces événemens n’ont été rien moins qu’imprévus ; mais devant la chute d’un régime en pleine santé apparente, comme celui qui venait d’être emporté en 1848, quelque étonnement était bien permis. On pouvait bien admettre au moins que l’accident a place dans l’histoire, sauf à l’expliquer après coup par des raisons qui, du reste, ne manquent jamais, et entre lesquelles on n’a que l’embarras du choix. Le dirai-je ? le peu de surprise de Lewis à la nouvelle de la catastrophe me paraît tenir à une secrète prévention ; je me l’explique par le jugement plus que sévère sur la politique du roi Louis-Philippe qu’il répète à plusieurs reprises, et qu’il donne pour l’opinion générale en Angleterre.

L’histoire philosophiquement étudiée est, dans les temps d’agitation où l’extravagance et la peur sont une contagion, le plus sûr des préservatifs. Elle aguerrit contre les excès de la sottise humaine, et ne laisse point de place aux émotions qui troublent l’esprit. Lewis est, par caractère et par raison, contraire aux révolutions violentes. Il les réprouve, ce qui est bien d’un Anglais, surtout parce que d’ordinaire elles ne réussissent pas et laissent les choses dans un pire état qu’auparavant, mais il ne s’en indigne point. M. et Mme Austin, témoins oculaires de celle de février, lui décrivent le lendemain avec effroi la physionomie de Paris. Il leur répond tranquillement : « Une chose est certaine, c’est « que les événemens ne suivront pas le même cours qu’en 1789 et en 1830. Il n’y a pas de tendance à la propagande aujourd’hui. La révolution n’est pas purement sociale, elle est socialiste. Quelqu’un définissait le gouvernement provisoire (provisional) un gouvernement chargé de fournir des provisions ; ce qui est vrai, c’est que nous allons voir réclamer un nouveau protectionisme au profit du peuple maintenant que la protection douanière au profit des capitalistes est un système abandonné. » Puis, faisant un retour sur les contre-coups possibles du 24 février en Angleterre, il se rassure aussitôt. « Il y a un parti assez fort qui voudrait tenter la même expérience ici, mais elle ne saurait réussir à aucun degré. Dans toutes nos actions, folles ou sages, nous ne faisons les choses qu’à moitié, et, vu la forte dose de folie qui entre comme alliage dans l’opinion, peut-être l’existence de ce frein perpétuel que nous mettons aux roues en montant comme en descendant n’est-elle point à regretter. » Voilà bien en effet ce qui caractérise le mouvement politique en Angleterre : le frein perpétuel jusqu’au moment où on le desserre d’un cran pour éviter la rupture ; en France au contraire, nul frein, mais des blocs énormes en travers de la route, et, comme nous courons tête baissée sans nous soucier de l’obstacle, nous nous y brisons. N’est-ce pas ce qui venait précisément de se passer ?

A travers la confusion universelle, dans cet effarement de tous les partis, dans la cohue des systèmes, sous l’enthousiasme aveugle ou simulé qui éclate partout, Lewis discerne très bien ce qui rend la situation tout à fait mauvaise. Ce n’est point l’inondation de sottises, suite ordinaire de toute révolution, c’est le scepticisme politique du plus grand nombre ; il voit, malgré l’ardeur des partis, trop de gens, dominés par des préoccupations secondaires, oublier qu’une forme de gouvernement quelconque, acceptée avec franchise ou voulue avec résolution, est la protection la plus sûre. « Si l’on voulait, écrit-il, sérieusement des institutions républicaines, il y aurait plus de chance de rétablir l’ordre et la sécurité. » C’est là une vue profonde ; je la recommande à ceux qui, sous couleur d’aller, comme ils disent, au fond des choses et de ne s’attacher qu’à l’essentiel, déclarent faire bon marché de la forme, et qui seraient tentés de vouloir attirer Lewis de leur côté à titre de sceptique. Certes il est absurde de croire que telle ou telle forme ait une efficacité absolue, réunisse tous les avantages, puisse seule donner la liberté ou l’ordre à l’exclusion des autres ; mais croire que dans une situation morale et historique déterminée avec les élémens politiques qui la constituent, il n’y ait pas une forme qui réponde à cet état mieux que les autres, et qui soit préférable parce qu’elle a plus de chances de s’établir et de durer, ne paraît guère plus raisonnable. La pensée de Lewis porte plus loin encore la complication des forces en conflit chez une nation fût-elle si grande que toutes les formes parussent avoir des chances ou offrir des difficultés à peu près égales, le meilleur parti serait néanmoins, d’après Lewis, de choisir et de se prononcer nettement, car l’homme politique n’est pas un théoricien qui s’amuse à peser des argumens et qui suspend à son gré sa décision, c’est un homme d’action, — et le moyen pour lui d’agir avec énergie et avec suite, d’acquérir cet empire sur les esprits qui est toute sa force, s’il n’a pas le courage d’avoir une volonté et de concentrer ses efforts sur un point déterminé ? Dans les sociétés qui ne sont pas assises ou qui traversent une révolution, les partis se classent d’après la forme constitutionnelle qu’ils préfèrent, et cela, doit être la dénomination de chacun d’eux résume l’idée qu’il se fait du but à poursuivre. Parler de sécurité, de liberté, de développement social et de civilisation en se déclarant d’ailleurs indifférent à la forme qui doit procurer tous ces biens, c’est tenir un langage qui n’est pas sérieux, car, si ces biens sont partout nécessaires, les conditions auxquelles ils peuvent être obtenus varient selon les temps et les peuples. En Angleterre comme aux États-Unis, le citoyen est libre dans sa pensée, dans sa personne et dans son culte ; il est à l’abri de l’arbitraire, des coups-d’état et des coups de tête, et nul exemple ne prouve mieux à quel point la forme mérite de préoccuper l’homme politique. Voilà un peuple de race anglaise, accoutumé aux formes anglaises, chez lequel naît et s’établit par le seul effet d’une situation particulière un régime politique qui diffère dans plusieurs traits essentiels du régime établi en Angleterre, et, depuis moins d’un siècle qu’il subsiste en Amérique, ce régime a produit ou du moins contribué incontestablement à produire une société où il n’y a peut-être pas plus de liberté et de sécurité qu’en Angleterre, mais qui a sa physionomie parfaitement distincte.

Encore une fois, un esprit éloigné, comme l’était Lewis, de tout fanatisme ne peut être tenté d’attribuer à aucun régime une supériorité absolue. Le Dialogue sur la meilleure forme de gouvernement, son dernier écrit, témoigne de sa parfaite impartialité à cet égard. Il y met en scène les divers systèmes sous les personnages de Monarchius, Aritocraticus et Democraticus ? bien entendu en se réservant le rôle de Criton, et ces abstractions nous avertissent assez de ne pas chercher ici la grâce platonicienne ; mais chacun des interlocuteurs apporte dans le développement de sa thèse une largeur et une finesse tout à fait dignes de Platon et, ce que Platon n’a pas, le sentiment des conditions historiques auxquelles l’une ou l’autre de ces formes est particulièrement appropriée. Ce qui n’est pas douteux, c’est que l’indifférence et l’indécision à cet égard lui paraissent impolitiques. Dans la maladie qui vient d’éclater à la fois chez la plupart des nations du continent et qui prouve beaucoup moins la fragilité de la société que la caducité des gouvernemens, une chose le frappe et l’inquiète en France : c’est de voir les classes intelligentes flotter entre une adhésion pleine d’arrière-pensées et une résistance dépourvue d’énergie à des fatalités qu’une volonté ferme et un sage emploi de leur influence eussent aisément surmontées. « Ma pensée, écrit-il dans les premiers mois de 1848, est que nous allons voir en France pendant quelque temps à la tête des affaires une suite d’hommes sans politique fixe ni système arrêté, vivant d’expédiens, au jour le jour, tantôt abattant l’anarchie par la force, tantôt apaisant la foule par de mauvaises concessions. Bref, je vois venir en France un état de choses analogue à ce qu’on voit en Espagne, sauf les différences du caractère national. » Ces différences sont heureusement essentielles. Il existe en France un besoin d’organisation commun à toutes les classes, qui se fait jour même aux époques de désordre ; il peut bien précipiter le pays sous le joug d’un maître, mais il ne permet pas que l’anarchie puisse prévaloir longtemps. Lewis ne tarde pas à reconnaître que toutes ces agitations seront pour le moment stériles, et les deux traits principaux de l’époque ne lui échappent point : l’un est la déchéance, à ses yeux irréparable, du pouvoir temporel du pape, et il considère comme une lourde faute l’intervention du gouvernement français en sa faveur ; l’autre est l’empire des idées américaines. « Le pape, écrit-il, ne peut pas devenir un souverain constitutionnel négociant avec un parlement ; il ne peut pas espérer non plus de recouvrer un pouvoir sans limites exercé par une administration ecclésiastique. Les intérêts sont aujourd’hui exclusivement politiques et socialistes : l’église, comme telle, n’est pour rien dans les mouvemens révolutionnaires du continent… Il n’y a rien d’original dans aucune des réformes continentales, tout est une pure copie des institutions américaines, comme naguère tout était une pure copie des institutions anglaises. »

S’il est vrai qu’alors plusieurs peuples de l’Europe, au lieu d’arrêter, comme autrefois, leurs regards sur l’Angleterre, les portent au-delà de l’Atlantique, il y a là du moins l’indice d’un changement digne d’attention. Le soudain établissement du suffrage universel en France le caractérise plus clairement encore. Les effets ne s’en font pas longtemps attendre. Après des troubles sanglans, les choses semblent s’apaiser ; le nom d’un autre Napoléon surgit du suffrage universel. Comme cet apaisement et l’apparition du prince Louis-Bonaparte coïncident à peu près, Lewis incline à faire honneur de ce résultat à la sagesse du prince président, conclusion qui étonne chez l’auteur d’un livre sur la méthode de raisonnement en politique. Il se sent, à sa grande surprise, devenir bonapartiste, et il cherche à s’expliquer ce miracle. C’est qu’une nation a besoin de souvenirs : « or les Français détestent l’ancien régime et ses inégalités, outre qu’il faut convenir que le gouvernement de la France au siècle dernier était trop mauvais pour qu’une nation civilisée le supportât longtemps. Ils ne sont pas fiers de la restauration, un gouvernement imposé par l’étranger. Celui de Louis-Philippe était un système d’égoïsme : d’où il suit qu’il n’est pas une page dans leur histoire qu’ils regardent avec plaisir, si ce n’est les guerres et la gloire du consulat et de l’empire. » Il y aurait ici plus d’une expression à rectifier ; ces appréciations sommaires pèchent toujours par quelque endroit ; mais comment, dans les traditions de la France, George Lewis omet-il 1789 ? Ce n’est qu’une date sans doute, mais c’est une date qui résume et couronne de longs efforts. Tous les gouvernemens qu’il énumère, si différens et quelquefois si hostiles, ne sont-ils pas obligés de se placer également sous les auspices de cette époque ? et si la révolution a 93, l’empire n’a-t-il pas 1814, 1815 et l’invasion ? Lewis s’imagine que le prestige napoléonien n’a plus besoin d’être nourri, rafraîchi par les succès militaires ; il se félicite que le prince président n’ait rien d’un capitaine, il le voit d’avance gouverner en paix, heureux et satisfait de son rôle. Le 2 décembre le réveille de cette illusion. « Les cris contre les socialistes, écrit-il, sont pure hypocrisie ; les chefs de l’assemblée qu’on vient d’arrêter n’étaient pas des socialistes… Il est évident que toute l’affaire est une singerie du consulat et de l’empire ; mais l’emploi de la force a été plus brutal que sous la convention et au 18 brumaire. Les procédés du comité de salut public étaient réguliers, constitutionnels, en comparaison du 2 décembre. La presse et la tribune réduites au silence, lorsque l’armée n’aura plus d’ennemis intérieurs à combattre, elle réclamera le prix de ses services. » Dès lors, si Lewis ménage le nouveau régime, c’est qu’il lui sait gré des guerres qu’il n’entreprend point, des violences dont il épargne le spectacle à l’Europe, des perturbations qu’il ne jette pas dans les relations des peuples. Il nourrit au fond à son égard une défiance profonde ; la politique impériale justifie, à son sens, toutes les inquiétudes, et on l’a entendu reprendre et développer, au milieu d’un cercle, le fameux apophthegme killing no murder. Était-ce un souvenir des principes de la liberté antique, un accès d’indignation passagère ou seulement un paradoxe humoristique ? Je ne puis le dite. Au surplus, les tendances contradictoires de cette politique le déconcertent plus d’une fois, et, comme bien d’autres, il en vient, après dix ou douze ans d’observation, à déclarer indéfinissable pour lui le caractère de l’homme qui régit la France. « Il n’y eut jamais sphinx aussi parfait que Louis-Napoléon. Pour l’un, c’est un serpent venimeux, pour l’autre une colombe innocente, et tous prétendent avoir, pour parler ainsi, des raisons et des autorités également indubitables. »

Arrive, en 1852, la dissolution de la chambre des communes sous la courte administration de lord Derby. Lewis, qui se savait menacé dans le Radnorshire, se présenta en même temps à Peterborough. Il ne fut pas réélu. Il n’avait pas même besoin d’être consolé d’un tel échec ; il n’y voyait qu’un surcroît de loisir dont l’emploi ne l’embarrassait pas. En effet, quelques semaines après on lui offre la direction de la Revue d’Edimbourg à la place de M. Empson, qui venait de mourir. Il accepte, et bientôt il s’attache si vivement à ces jonctions que l’année suivante, lord Aberdeen lui ayant offert le gouvernement de Bombay, cette haute position ne le tente pas, et il refuse « pour rester fidèle à sa revue. » Le fait est qu’il avait toutes les qualités d’un excellent directeur. Je ne parle pas de la variété de ses connaissances, de sa curiosité universelle ; je pense surtout à cet esprit d’exactitude et d’initiative, à cette critique pénétrante, à cette adresse à manier les hommes, chose particulièrement nécessaire quand il s’agit de négocier avec les amours-propres littéraires. S’il lui manque un peu de ce tact qui consiste à ne prendre dans tous les sujets que la fleur, s’il estime trop peu l’art de les rendre accessibles et agréables à toutes les parties du public, qui, dans une revue comme à une table d’hôte bien servie, veut pouvoir au moins toucher à tout, j’ajoute que cet art est moins nécessaire peut-être au directeur d’une des grandes revues trimestrielles anglaises qu’à beaucoup d’autres. Discerner dans les matériaux fournis par la littérature ou la politique les points culminans sur lesquels se porte l’attention publique, traiter les questions du jour selon les principes et les intérêts du parti que la revue représente, telle est sa tâche ; mais cette tâche a ses difficultés que Lewis sent vivement. Il se plaint de la rareté des écrivains en état de traiter des sujets généraux, de la pente qu’ils ont tous à tirer le drap de leur côté : « la prolixité, écrit-il, est la bête noire d’un éditeur. »

Il était pourtant à même de combler bien des vides, étant prêt sur tant de choses et toujours disposé ; au travail.. C’est alors qu’il commence à publier cette suite d’articles sur les ministères qui se sont succédé en Angleterre depuis 1760 jusqu’en 1830, morceaux excellens, qui forment le pendant du savant ouvrage de M. Erskine May sur l’histoire parlementaire de l’Angleterre. Il rencontre dans cette période si agitée toutes les questions de politique générale ou intérieure, d’administration, de finances, — tous les débats qui ont fixé la constitution anglaise et en même temps les intrigues qui sont l’envers du gouvernement parlementaire et où se révèle le plus clairement le caractère des hommes d’état. Ses lettres nous montrent ce que suppose de recherches chacune de ses assertions, ce qu’il apporte de scrupule dans l’examen de chaque détail. Lorsqu’il arrive, par exemple, au dénoûment de la lutte de l’Angleterre contre Napoléon, il ne s’abandonne pas tout d’abord au plaisir de célébrer le triomphe de son pays ; il cherche quelle est exactement la part qui lui revient dans la victoire, il pèse, il interroge : « il voudrait bien savoir, dit-il, ce que M. Guizot, lord Aberdeen, un Allemand sincère et bien informé, pensent de l’influence de la guerre d’Espagne sur les événemens de 1814. » Je ne sache pas que M. Guizot se soit nulle part expliqué sur ce point spécial, et, quant à un Allemand sans préjugé lorsqu’il est question de la France et de Napoléon, c’est un phénomène à peu près introuvable ; mais Lewis échange avec lord Aberdeen, si activement mêlé aux événemens de l’époque, plusieurs lettres, et c’est après une longue enquête qu’il arrive enfin à ces conclusions fort désintéressées, d’abord que la guerre d’Espagne, quoique en fin de compte justifiée par le succès, n’en était pas moins d’une politique hasardeuse, ensuite que le patriotisme anglais, trop prompt à prendre au pied de la lettre les affirmations suspectes de Napoléon, exagère en général la part de l’Angleterre dans la catastrophe de 1814.

Lewis, directeur de la Revue d’Edimbourg, se sentait parfaitement à sa place. Il n’aurait pas songé de longtemps à rentrer dans la vie politique, si la mort de son père, sir Frankland Lewis, n’avait laissé vacant un siège qui lui revenait naturellement. Les bourgs de Radnor étaient un patrimoine électoral qui ne devait point tomber en déshérence. Lewis, devenu sir George, fut élu sans difficulté. C’était en février 1855. Lord Palmerston venait de succéder à lord Aberdeen comme premier ministre. Il offrit à sir George la place de chancelier de l’échiquier. Lewis, transporté si vite du pacifique gouvernement d’une revue sur la scène politique, en pleine lumière et en plein tumulte, éprouve un peu d’étourdissement. « Je n’avais pas eu, écrit-il quelques semaines après, un seul jour à donner à mes propres affaires depuis la mort de mon père. Je n’avais pas même eu le temps de faire enregistrer son testament. Je préparais mon numéro d’avril, et je corrigeais la dernière partie de mon Histoire romaine. J’étais depuis deux années sorti du parlement, je ne connaissais pas la chambre ; je devais succéder à Gladstone, dont les talens avaient ébloui le monde, et préparer en peu de semaines un budget de guerre avec une sérieuse augmentation de taxes. » Aussi son premier mouvement avait-il été de refuser, et ce qu’on vient de lire suffit à mettre hors de doute la sincérité de ses hésitations. Ajoutez qu’au sujet de la guerre il était du nombre des dissidens, l’ayant toujours jugée inutile aux intérêts de l’Angleterre et de l’Europe. Il surmonta cependant ses répugnances ; les temps étaient difficiles, il crut de son honneur d’accepter, et ne voulut pas mériter le jugement sévère infligé par Dante à celui

Che fece per viltade il gran rifluto.

Au surplus, c’était, à ce qu’il semble, sa destinée d’avoir toujours à sacrifier ses goûts ou son avantage personnel. Il avait rempli, jusqu’à la chute du ministère Palmerston, en 1858, avec un plein succès, la rude mission imposée au chancelier de l’échiquier dans une époque de guerre ou de troubles. Lord Palmerston étant revenu au pouvoir l’année suivante, Lewis était naturellement désigné pour la fonction dont il s’était si bien acquitté ; par un hommage tout spontané aux talens de M. Gladstone, il y renonce et se contente d’être secrétaire de l’intérieur. En 1861, le secrétaire de la guerre vient à mourir. Comme plusieurs ministres siégeaient à la chambre des lords, on juge nécessaire que le successeur de M. Sydney Herbert fasse partie de la chambre des communes. Lewis quitte l’intérieur et passe à la guerre, sans considérer les ennuis d’un nouvel apprentissage à faire. En un mot, sir George est une utilité incomparable, mais c’est une utilité. Aussi puis-je me dispenser de rappeler, en parlant de lui, les événemens auxquels il prit part, car ce n’est pas lui qui les dirigeait. Au point de vue de la responsabilité comme de la valeur politique, il y a loin de la première place à la seconde. Lewis aimait à citer un proverbe grec qui trouve ici son application : « le commandement est l’épreuve de l’homme. » Lewis n’a jamais commandé, je doute même qu’il l’eût voulu. M. Disraeli lui reprochait un jour, dans une citation latine, d’aimer trop le terre-à-terre et de montrer en tout une prudence excessive :

Serpit humi tutus nimium timidusque procellæ.


Sous cette forme, et dirigée contre un homme si plein de son Horace, l’attaque était dangereuse ; le vol ambitieux et les chutes fréquentes de M. Disraeli appelaient une riposte, qui ne se fit pas attendre :

Dum vitat humum, nubes et inania captat.


Quelque à-propos qu’il y eût dans cette réplique, le mot de M. Disraeli portait juste : Lewis était un administrateur excellent, un auxiliaire précieux dans un parti, sa parole jouissait à la chambre et dans le cabinet d’une juste autorité ; mais il n’avait ni l’éclat, ni l’audace, ni la passion nécessaire pour élever et soutenir un homme au premier rang.

Ce que pense un homme de cette trempe est plus instructif que ce qu’il fait, ses erreurs mêmes sont bonnes à méditer, parce qu’elles n’ont rien de banal. Ainsi, lorsqu’éclata la guerre de la sécession aux États-Unis, Lewis partagea l’illusion de l’Angleterre sur l’issue de la crise. Il est difficile de ne pas se tromper avec tout le monde ; Lewis n’était pourtant pas entraîné par le torrent, il n’obéissait pas à des préventions nationales, il ne mettait pas, comme la plupart des Anglais, tout le droit d’un côté, tous les torts de l’autre. Il se croyait seulement à la veille de voir l’événement vérifier une opinion ancienne chez lui et qu’il exprime souvent dans ses lettres, c’est que le système fédératif est le plus fragile des gouvernemens. Cette conviction datait de loin. Dès ses premiers voyages en Allemagne, la constitution du corps germanique l’avait frappé par ses défauts. En 1847, à propos d’une brochure de M. Grote sur les désordres survenus en Suisse, il faisait encore ressortir les inconvéniens de toute constitution fédérale. Plusieurs circonstances l’avaient ramené depuis lors à réfléchir sur la question. Les agitations de 1848, le congrès de la paix, la guerre de Crimée, avaient successivement remis en circulation la vieille idée d’une fédération européenne, rêve de tant de politiques, de philosophes et d’utopistes, depuis Henri IV, E. Kant et l’abbé de Saint-Pierre. Le plan d’une fédération italienne avait été ébauché au congrès de Zurich. Les malheurs attribués à l’excès de la centralisation en France suscitaient parmi les amis de la liberté des partisans inattendus d’une organisation fédérative. C’était une question à l’ordre du jour, sur laquelle Lewis revient d’autant plus volontiers qu’il est plus éloigné de ce nouvel engouement, et qu’il y voit non-seulement une illusion, mais un danger. — Il ne pouvait d’ailleurs toucher à cette question sans que sa pensée se portât aussitôt sur les États-Unis, et la vivacité de plus en plus menaçante de l’antagonisme entre le nord et le sud l’attachait davantage à l’examen d’un sujet qui lui paraissait être, bien plus que l’esclavage, le nœud de la querelle. Peu à peu la question s’élargit, ses réflexions prennent la forme d’une étude positive, et il médite le plan d’un essai « sur le gouvernement fédéral, national, provincial et municipal. » Il rencontre mille équivoques à lever, mille analogies trompeuses à expliquer, mille questions de droit public ou de droit des gens, celle des congrès par exemple, à élucider. Devancé par M. Freeman, auteur d’une histoire générale des gouvernemens fédéraux, il lui fait part de ses vues, il s’applique surtout à détruire la confusion, si ordinaire entre un gouvernement fédéral et une fédération d’états. « L’idée essentielle du gouvernement fédéral, lui écrit-il, en tant que distinct de la simple fédération, est que la souveraineté est divisée entre un nombre de gouvernemens qui dépasse d’un le nombre des états. Soit n le nombre des états, celui des gouvernemens sera n + 1. Chaque état doit avoir un gouvernement à part, et la fédération entière un gouvernement commun. Si vous supposez l’union de plusieurs monarchies, la formule est également vraie… Les écrivains qui qualifient notre système colonial de gouvernement fédéral négligent cette importante considération, ils ne voient pas qu’il manque ici le caractère essentiel du fédéralisme. Supposé que le gouvernement d’un des états fédérés exerce le pouvoir de gouvernement fédéral, les autres états tombent aussitôt au rang de simples municipalités. » Ne dirait-on pas que Lewis définit d’avance ici les rapports de la Prusse et des états qui forment avec elle la confédération du nord ?

Sous l’empire de ce parti-pris contre le système fédéral, sir George devait juger la rupture des États-Unis irrémédiable dès qu’elle viendrait à éclater. Il l’avait de tout temps regardée comme prochaine. En 1856, les brutalités personnelles exercées sur M. Sumner par un député du sud et l’élection de M. Buchanan à la présidence lui paraissent être le signal de la guerre civile. Cependant l’Union persiste. Il a peine à comprendre qu’avec tant de causes de séparation, attachés par le faible lien de ce qu’il déclare le pire des gouvernemens, le nord et le sud restent encore unis. Curieux d’informations exactes, il s’adresse, en 1859, pour avoir le mot de l’énigme, à un homme qui connaît bien l’Amérique et qui n’est autre que M. Lowe, le chancelier actuel de l’échiquier. « J’ai demandé à Lowe, dit-il dans une de ses lettres, de me mettre par écrit ce qu’il considère comme les raisons principales qui maintiennent aux États-Unis le système fédéral. Il m’a donné la liste suivante :

1° Les Américains ont peur les uns des autres ; s’ils se séparaient, il leur faudrait entretenir des armées permanentes ;

2° Ils trouvent dans le système fédéral un certain contre-poids à la démocratie ;

3° Ils jouissent des avantages d’une union douanière ;

4° Ils peuvent donner carrière à leur humeur agressive en formant à l’égard des états étrangers une nation ;

5° Le sud, séparé du nord, serait en danger d’être exterminé par une guerre servile ;

6° Le nord perdrait un marché pour ses manufactures ;

7° La longueur des rivières en Amérique rend une séparation difficile : le Mississipi traverse sept états. » Tout te monde aujourd’hui, même en Angleterre, regardera, je n’en doute pas, ces raisons comme excellentes. Lewis n’y fait point d’objection. Elles auraient dû, ce me semble, lui revenir en mémoire lors de l’explosion et décider de ses préférences, car, outre la grande question de moralité sociale engagée dans la querelle, le nord se trouve représenter par surcroît l’intérêt national et la nécessité. On s’étonne qu’au milieu des prédictions mal intentionnées dont l’Angleterre se paie, un si libre esprit ne juge pas sainement la situation. Il écrit à propos de l’entreprise du nord : « C’est le moyen le plus bizarre de restaurer les droits conjugaux que le monde ait jamais vu. On peut conquérir une province insurgée, mais le moyen de conquérir un état qui se sépare ? La plèbe romaine usait de la sécession pour arracher aux patriciens certaines garanties ; elle ne serait pas revenue, si elle n’avait pas obtenu ce qu’elle voulait. De quoi s’agit-il dans le cas actuel ? De réduire par la force les sécessionistes, de les contraindre à renoncer au point débattu et d’amener les partis adverses à vivre ensuite, heureux et tranquilles, dans les tendres embrassemens de l’union fédérale. Une telle idée me paraît le dernier terme de l’extravagance. » On reconnaît ici le sophisme qui, pendant trois ou quatre ans, a servi d’argument suprême à tous les adversaires du sud. Facilement réduits au silence sur la question de justice, ils flétrissaient la guerre comme un effort aussi vain que sanglant. Ils oubliaient une chose dont l’histoire offre heureusement d’innombrables exemples : c’est que les défenseurs de l’iniquité la plus ancienne et la plus consacrée, une fois vaincus, acceptent promptement leur défaite ; non contens d’abjurer leur cause, bientôt ils ne se souviennent pas de l’avoir défendue, ils ont hâte du moins de le faire oublier. Le droit seul est indomptable : vaincu cent fois, il renaît toujours, c’est l’hydre indestructible ; mais l’iniquité cesse de se prendre pour le droit aussitôt que la force l’abandonne. Il ne faut pas désespérer de voir ces vieux champions de l’esclavage, — la propriété des planteurs, si longtemps inviolable et sainte, — passer dans le camp du vainqueur et usurper son langage. N’en sont-ils pas à cette heure arrivés là ? Où trouver maintenant quelqu’un qui parle de rétablir l’esclavage ?

Lewis ne vécut pas assez pour être témoin de cette victoire et pour s’applaudir, comme il l’eût fait sans nul doute, d’être guéri de son erreur. Il mourut le 13 août 1863, jeune encore, dans son domaine patrimonial de Harpton. L’Angleterre ne l’a point oublié : elle honore avec raison d’une estime particulière ces personnages qui joignent la connaissance du monde et des affaires à la haute culture intellectuelle, que leur naissance eût d’elle-même portés à la fortune et qui se fraient leur chemin à force d’activité, qui pourraient vivre dans une oisiveté. opulente et qui se consacrent au service public, auxquels enfin le besoin du repos semble étranger, et qui passent sans intervalle du labeur fatigant d’une session à l’étude de leurs classiques et à la composition d’un ouvrage d’érudition. On a dit de Lewis qu’il avait fait la besogne de vingt hommes et qu’il l’avait bien faite. Heureuse nature ! le travail ne produisait chez lui ni la fatigue ni l’épuisement. Son tempérament l’a préservé de cette double fièvre qui est un des fléaux du XIXe siècle : pour les écrivains la recherche de l’effet, pour les hommes politiques l’âpre impatience de se pousser. Espèce de Lessing, — moins le génie, — Lewis estime que la plus mince vérité a son prix, et il la poursuit avec une ardeur infatigable ; mais la vérité lui suffit. Lorsqu’il la possède, il ne songe pas à la parer pour attirer les regards sur elle et sur lui, il ne se soucie nullement d’y ajouter « cette cuisine savante, » par laquelle Platon désigne ce qu’on appelait de son temps la rhétorique et ce que nous appelons plus pompeusement l’art. Les succès des autres, d’un Macaulay par exemple, ne le tentent pas, ne l’entraînent pas hors de sa voie, ne lui inspirent pas la ruineuse envie de rivaliser avec eux d’éclat et de bruit. Il se mêle à la politique parce qu’agir est le complément du penser. Il marche dans la carrière d’un pas égal sans se donner pour tâche de devancer personne. Il ne se laisse point troubler par les événemens ni par les chances variables de la vie publique, corrigeant ses épreuves ou scrutant un texte d’Aristote d’un œil aussi sûr, d’un esprit aussi lucide, le soir d’un échec électoral ou de la chute d’un cabinet, que s’il n’était jamais sorti de sa bibliothèque. Ce qui est de pur apparat ne le trompe jamais, et par exemple il demande de bonne foi à quoi servent ces coûteuses expositions universelles dont le tapage étourdit le monde, si ce n’est à la fortune des hôteliers. Il dépouille les réalités des mensonges dont la sottise ou le charlatanisme les enveloppe, et il en prend froidement la mesure sans amertume et sans tristesse ; son esprit est naturellement rebelle à l’illusion. Cette imperturbable tranquillité était sa force, peut-être aussi sa faiblesse. Quoique son nom figure au bas de plus d’une pièce de vers latins, dans le recueil des chefs-d’œuvre d’Éton, Musœ etonienses, il lui manquait absolument ce qui échauffe et ce qui éblouit, ce qui égaie et ce qui attriste, ce qui sert à subjuguer les autres et à s’abuser soi-même, ce qui entretient dans l’homme politique comme dans l’écrivain l’enthousiasme, ce qui répare leurs chutes et parfois aussi gâte leurs triomphes, — l’imagination.


P. CHALLEMEL-LACOUR.


  1. Inscriptio antiqua in agra Bruttio nuper reporta, edidit et interpretatus est Johanncs Brownius. — Voici cette inscription :
    HEYDIDDLEDIDDLE
    THECATANDTHEFIDDLE.
    THECOUIUMPEDOVERTHEMOON
    THELITTLEDOGLAUGHED
    TOSEESICHFINESPORT
    ANDTHEDISHRANAUAYUITHTHESPOON
    Il n’est pas nécessaire de savoir beaucoup d’anglais pour déchiffrer ces cinq lignes. Elles ne sont autre chose qu’une chanson de nourrice très répandue en Angleterre et en Ecosse.