Les Hypocrites

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Œuvres de Scarron - Tome 3
Jean-François Bastien (p. 281-328).

LES HYPOCRITES


Ce fut dans le tems que la plus agréable saison de l’année habille la campagne de ses livrées, qu’une femme arriva dans Tolède, ville d’Espagne la plus ancienne et la plus renommée. Cette femme étoit belle, jeune, artificieuse, et si ennemie de la vérité, qu’il se passoit des années entières sans que cette vertu parût une fois seulement dans sa bouche ; et ce qui est de plus merveilleux, c’est qu’elle ne s’en trouva jamais mal, au moins ne s’en plaignit-elle jamais. Aussi mentoit-elle quasi toujours avec succès ; et il n’y a rien de plus vrai qu’une bourde de sa façon a quelquefois mérité l’approbation des plus sévéres ennemis du mensonge. Elle en pouvoit fournir les poëtes et les astrologues les plus achalandés ; enfin cette grâce naturelle fut telle, que jointe à la beauté de son visage elle lui acquit en peu de tems des pistoles à proportion de ses attraits. Ses yeux étoient noirs, vifs, doux, bien fendus, braves de la dernière bravoure quoique grands fanfarons, convaincus de quatre ou cinq meurtres, soupçonnés de plus de cinquante qui n’étoient pas encore bien vérifiés ; et pour les misérables qu’ils avoient blessés ; le nombre ne s’en pouvoit compter ni même s’imaginer. Jamais on ne s’habilla mieux qu’elle ; la moindre épingle attachée de sa main, avoit un agrément particulier. Elle ne prit jamais avis de personne sur sa coëffure, et son seul miroir étoit tout à la fois son conseil d’état, de guerre et de finance. O la dangereuse femme à voir ! puisqu’on ne pouvoit s*empêcher de l’aimer , et qu’on ne pouvoit l’aimer longtems et être longtems à son aise. Cette dame faite de la façon que je viens de vous la dépeindre, entra dans Tolède au commencement de la nuit, et dans le tems que tous les cavaliers de la ville faisoient une mascarade aux noces d’un seigneur étranger qui se marioit avec une demoiselle de l’une des meilleures maisons du pays. Les fenêtres étoient éclairées de flambeaux, et encore plus des beaux yeux des dames, et le grand nombre de lumières avoit rendu aux rues le jour que la nuit leur avoir ôté. Les dames de moindre condition couvertes de leurs mantes, ne découvraient à ceux qui les regardoient que ce qu’elles avoient de plus digne d’être regardé. Plusieurs braves, ou plutôt batteurs de pavé étoient sur leurs voies : j’entens parler de ces faineans, dont les grandes villes sont pleines, qui ne se soucient pas que leurs bonnes fortunes soient vraies, pourvu qu’elles soient crues telles, ou du-moins mises en doute ; qui n’attaquent jamais qu’en troupe, et toujours avec insolence ; et qui en vertu de leur bonne mine, et d’une estocade qui use leurs chausses, croyent avoir jurisdiction sur les vies d’autrui, et faire mourir toutes les femmes d’amour, et les hommes de peur. O que les diseurs de douceurs eurent ce jour-là de quoi s’exercer, et que l’on y fit de basses équivoques ! Un jeune-homme entr’autres, qui d’écolier s’étoit depuis peu fait page, se surpassa soi-même à dire des sottises devant notre Héroïne, et jamais ne fut plus satisfait de sa personne. Il l’avoit vue descendre de son carosse de louage, et en avoit été ébloui ; et ne voulant pas s’en tenir-là il l’avoit suivie jusqu’à la porte du logis où elle avoit loué une chambre, et de-là par tout où l’envie de voir quelque chose la porta. Enfin l’étrangere s’étant arrêtée en un lieu qui lui parut commode pour voir les masques à son aise, le Page éloquent paré ce jour-là de linge blanc, et plus propre qu’à l’ordinaire, eut bientôt lié conversation avec elle, qui en avoit bien vu d’autres. Elle étoit la femme du monde qui engageoit avec plus d’adresse et de malice un jeune sot à hasarder beaucoup d’impertinences. Jugez donc, si trouvant en ce page un téméraire parleur, elle ne lui fit pas dire au-delà de ce qu’il savoit. Elle l’enivra de louanges, et en fit après tout ce qu’elle voulut. Elle sut de lui qu’il servoit un vieux cavalier d’Andalousie, oncle de celui qui se marioit, et pour qui toute la ville étoit en réjouissance; qu’il étoit un des plus riches hommes de sa condition, et qu’il n’avoit point d’autre héritier que ce neveu, qu’il aimoit beaucoup, quoiqu’il fût un des plus perdus jeunes hommes d’Espagne, amoureux de toutes les femmes qu’il voyoit, et qui outre les courtisanes et les femmes dont il avoit gagné les bonnes grâces par sa galanterie ou par ses présens, s’étoit souvent porté à des violences de satyre avec des filles de toutes sortes de conditions. Il ajoûta que ses folies avoient beaucoup coûté à son vieil oncle, et que c’étoit ce qui l’avoit le plus porté à marier son neveu, pour voir si changeant de condition il ne changerait point de mœurs. Tandis que le page lui révéloit tous les secrets et toutes les affaires de son maître, elle lui pervertissoit l’esprit, se récriant sur les moindres choses qu’il disoit, faisant remarquer à ceux de sa compagnie combien et avec quelle grâce il disoit d’agréables choses ; et enfin, n’oubliant rien de ce qu’il falloit pour achever de gâter un jeune homme, qui n’avoit déjà que trop bonne opinion de soi-même. Les louanges et les applaudissemens que donne une belle bouche sont bien à craindre. Le pauvre page n’eut pas plutôt appris à Hélène qu’il étoit de Valladolid , qu’elle se mit à parler avantageusement de cette ville et de ses habitans, et après s’être emportée en les louant jusqu’à l’hyperbole, elle dit au pauvre page, que de tous ceux qu’elle avoit connu de ce pays-là, elle n’en avoit point vu de si bien fait et de si accompli que lui. Ce fut-là le dernier coup de lime qui l’acheva. Cependant il fallut se retirer. Elle invita elle-même l’insensé de la ramener chez elle, et il ne faut pas demander si elle ne lui donna pas la main plutôt qu’à un autre. Il sentoit des tressaillemens de joie, qui lui faisoient faire de tems en tems des actions de fou, et il concluoit en lui-même qu’il ne falloit jamais désespérer dé sa bonne fortune, quelque misérable que l’on fut. Héléne étant arrivée dans sa chambre, lui fit donner le meilleur siège. Il étoit si étourdi de son bonheur, que s’étant voulu asseoir avant d’être en mesure, il avoit donné du cul en terre, répandu son manteau, son chapeau, et ses gants par la place, et s’étoit quasi percé le corps de son poignard, qui étoit sorti du fourreau lorsqu’il tomba. Héléne l’alla relever, faisant la furieuse comme une tigresse à qui on a enlevé ses petits ; elle ramassa son poignard, et lui dit qu’elle ne pouvoir souffrir qu’il le portât le reste du jour, après le péril qu’il lui avoit fait courir. Le page rassembla tout le débris de son naufrage, et fit plusieurs mauvais complimens accommodés au sujet. Cependant Héléne faisoit semblant de ne pouvoir se remettre de la frayeur qu’elle avoit eue, et se mit à admirer la beauté du poignard. Le page lui dit qu’il venoit de chez son vieux maître, qui l’avoit autrefois donné à son neveu avec l’épée et la garniture assortie, et qu’il l’avoit choisie ce jour-là entre plusieurs autres, qui étoient dans la garderobe de son maître, pour se parer dans ce jour de fête public. Héléne fit esperer au page qu’elle pourroit bien aller déguisée voir de quelle façon les personnes de condition se marioient à Tolède. Le page lui dit que la cérémonie ne s’en feroit qu’à minuit, et lui offrit la collation dans la chambre du maître-d’hôtel, qui étoit son ami : il pesta ensuite contre son malheur, de ce qu’il étoit obligé de quitter la plus agréable compagnie du monde, pour s’aller ennuyer avec son vieux maître, que ses incommodités de vieillard retenoient au lit ; il ajouta qu’à cause de ses goutes il ne seroit point aux noces qui se faisoient dans une maison de la ville, fort éloignée de la sienne, qui étoit l’hôtel du comte Fuensalide. Il étudioit ensuite quelque joli compliment de sortie, quand on frappa rudement à la porte. Héléne en parut troublée, et pria le page d’entrer dans un petit cabinet, où elle l’enferma pour plus long-tems qu’il ne pensoit : celui qui frappoit si rudement à la porte, étoit un brave à fausses enseignes, galant d’Héléne, et que par bienséance elle faisoit passer pour son frère. Il étoit complice de ses méchantes actions, et l’ordinaire instrument de ses menus plaisirs. D’abord elle lui fit part du page enfermé, et du dessein qu’elle venoit de former sur les pistoles de son vieux maître, dont l’exécution demandoit autant de diligence que d’adresse. En un moment les mules, quoique déjà bien fatiguées, furent remises au carosse qui les avoit amenés de Madrid, et Héléne et sa compagnie, qui étoit composée du redouté Montufar, d’une vieille nommée Mendez, vénérable pour son chapelet et son harnois de prude, et d’un petit laquais, s’embarqua dans ce vaisseau délabré, qui les porta dans la rue des chrétiens modernes, dont la foi est encore plus récente que les habits qu’ils vendent. Les masques couroient encore les rues, et il arriva que le marié masqué comme les autres, rencontra le carosse d’Héléne, et vit cette dangereuse étrangére, qui lui sembla Vénus en portière, pu le soleil courant les rues : il en fut si charmé, que pour peu de chose il eût abandonné ses nôces, pour se jetter à corps perdu dans la conquête de çette charmante inconnue ; mais pour-lors la prudence lui fit étouffer un désir emporté, qui ne faisoit encore que de naître. Il suivit sa troupe de masques, et le carosse de louage continua son chemin à la friperie, où en moins de rien et sans marchander Hélène s’habilla de deuil depuis les pieds jusqu’à la tête, fit habiller de la même parure la vieille Mendez, Montufar, et son petit laquais, et remontant en carosse fit toucher le cocher à l’hôtel du comte de Fuensalide. Le petit laquais y entra, s’informa de l’appartement du marquis de Villefagnan, et alla lui demander audience pour une dame étrangère des montagnes de Léon, qui avoit à lui parler pour une affaire de conséquence. Le bonhomtne fut surpris de la visite d’une telle dame, et à telle heure. Il se composa sur son lit le mieux qu’il put, rajusta son colet fourbi, et se fit mettre sous le dos deux carreaux de plus qu’il n’en avoit, pour recevoir une si importante visite avec plus de bienséance. Il se tenoit en cet état, la vue attachée sur la porte de sa chambre, lorsqu’il y vit entrer, non sans grande admiration de ses yeux, et non moindre altération de son cœur, le funeste Montufar, autant couvert de deuil lui seul qu’un convoi entier, suivi de deux femmes de même parure, dont la plus jeune, qu’il tenoit par la main et qui se cachoit une partie du Visage avec son voile, paroissoit la plus triste et la plus considérable. Un laquais lui portoit une queue si longue, si ample, et où il entroit tant d’étoffe, que lorsqu’elle fut épanouie, tout le plancher de la chambre en fut couvert. Dès la porte ils saluèrent le vieillard malade de trois profondes révérences, sans y compter celle du petit laquais, qui ne fit à la sienne rien qui vaille. Au milieu de la chambre autres trois révérences toutes d’un même tems, et autres trois avant de prendre des sièges, qui leur furent approchés par un jeune page, camarade de celui qu’Héléne tenoit enfermé dans sa chambre ; mais ces trois dernières révérences furent telles, qu’elles firent presque oublier les premières. La partie courtoise de l’ame du vieillard en fut toute émue ; les dames s’assirent, et Montufar et le petit laquais se retirèrent tête nue auprès de la porte. Cependant le vieiliard se tuoit de leur faire des complimens, et s’affligeoit de leur deuil avant d’en savoir la cause, qu’il les pria de lui apprendre, comme aussi le sujet qui lui faisoit avoir l’honneur de les voir à une heure si indue pour des personnes de leur condition. Héléne, qui ne savoit que trop la force d’émouvoir et de persuader qu’ont deux beaux yeux qui pleurent, fit déborder les siens en un torrent de larmes, et sa bouche en des soupirs et des sanglots interrompus, d’un ton qu’elle haussoit et baissoit selon qu’elle jugeoit à propos, faisant paroître de tems en tems la beauté de sa main qui essuyoit ses larmes, et découvrant quelquefois son visage pour faire voie qu’il étoit aussi affligé que beau. Le vieillard attendoit avec impatience qu’elle parlât, et commençoit de l’espérer, car le fleuve de larmes débordé s’étoit déjà séché sur la campagne de lys et de roses qu’il avoit inondée, quand la vieille Mendez, qui jugea à propos de reprendre le chant lugubre où l’autre l’avoit laissé, commença à pleurer et à sanglotter avec tant de force, que ce fut malheur et honte pour Héléne de ne s’être pas assez affligée. La vieille ne s’en tint pas-là: pour avoir sur Héléne l’avantage d’avoir bien fait, elle crut qu’une poignée ou deux de cheveux ne feroient pas un petit effet sur l’auditoire. Aussi-tôt dit, aussi tôt fait. Elle fit un grand dégât à sa tête : mais la vérité est qu’il n’y alloit rien du sien, et qu’il n’y avoit pas un seul cheveu qui fut de son crû. Héléne et Mendez s’affligeoient ainsi à l’envi, quand Montufar et le laquais, au signal concerté entre eux, se firent entendre auprès de la porte, soupirans et pleurans, à ne porter point envie aux pleureuses d’auprès du lit, que ce nouveau chœur de musique lugubre remit en humeur de s’affliger. Le vieillard se desespéroit de voir tant pleurer, et de ne pouvoir apprendre pourquoi. Il pleuroit aussi selon ses forces, sanglottoit autant que pas un de la compagnie, et conjuroit par toutes les puissances du ciel, les dames affligées de modérer un peu leur affliction, et de lui en apprendre le sujet, leur protestant que sa vie seroit la moindre chose qu’il voudroit hazarder pour elles , et regrettant leur jeunesse passée, pour témoigner par des effets la sincérité de ses desseins. Elles se radoucirent à ces paroles, leurs visages se déridérent, et elles crurent avoir assez pleuré pour pouvoir ne pleurer plus sans se faite tort ; outre qu’elles étoient grandes ménagères du tems, et quelles savoient bien qu’elles n’en avoient point à perdre. La vieille donc levant sa mante de dessus sa tête, afin que son vénérable visage lui donnât tout le crédit dont elle avoit besoin, déclama de cette sorte. Dieu par sa toute-puissance garde de mal monsieur le marquis de Villefagnan, et lui donne toute la santé qui lui est nécessaire, quoiqu’à dire la vérité, ce que nous venons lui apprendre ne soit guère propre à lui donner de la joie, qui est la fleur de la santé ; mais notre malheur est tel, qu’il faut que nous le communiquions aux autres. Le marquis de Villefagnan se frappa alors la cuisse du plat de sa main, et tirant un grand soupir de sa poitrine : Plaîse à dieu que je me trompe, s’écria-t-il ! voici quelque nouvelle jeunesse, ou plutôt quelque folie de mon neveu. Achevez, madame, achevez, et pardonnez-moi si je vous ai interrompue. La vieille se remit à pleurer au-lieu de répondre, et Héléne prit la parole : puisque vous savez par expérience, dit-elle, que votre neveu est esclave de ses passions, et que vous avez eu souvent à faire cesser le bruit de ses violences, vous ne ferez pas difficulté de croire celle qu’il m’a faite. Quand vous l’envoyâtes à Léon le printems passé, il me vit dans une église, et me dit d’abord des choses telles que si elles eussent été vraies, nous n’avions l’un et l’autre qu’à demeurer, de peur de la justice, dans cette église, moi comme son assassine, et lui comme un homme mort et prêt à mettre en terre. Il me dit cent fois que mes yeux l’avoient tué, et n’oublia pas la moindre flaterie de celles dont les amans se servent pour abuser de la simplicité d’une fille. Il me suivit jusqu’en mon logis, passa à cheval devant mes fenêtres, tous les jours et toutes les nuits y fit entendre des musiques. Enfin, voyant que toutes ses promesses amoureuses ne lui servoient de rien, il gagna par des présens une esclave Nègre, à qui ma mére avoit promis sa liberté, et par son conseil me surprit dans un jardin que nous avions dans le fauxbourg de la ville. Je n’avois avec moi que l’esclave infidéle ; il étoit accompagné d’un homme aussi méchant que lui, et il avoit donné de l’argent au jardinier pour le faire aller à l’autre bout de la ville, sous prétexte d’une affaire importante. Que vous dirai-je davantage ? il me mit son poignard à la gorge ; et voyant que ma vie m’étoit moins chère que mon honneur, à l’aide du complice de son crime il me prit par force, ce qu’il n’eût jamais obtenu par ses cajolleries. L’esclave fit la furieuse, et pour mieux cacher sa perfidie, se fit légèrement blesser à une main, et ensuite fit l’évanouïe. Le jardinier revint, votre neveu épouvanté de son crime même, se sauva par-dessus la muraille du jardin avec tant de précipitation, qu’il laissa tomber son poignard que je ramassai. Cet insolent jeune-homme n’avoit pourtant alors rien à craindre ; car n’étant pas en état de le faire arrêter, j’eusse eu assez de foras sur mon esprit pour faire bonne mine et pour dissimuler l’effroyable malheur qui venoit de m’arriver. Je fis ce que je pus pour ne paraître pas plus triste qu’à lordinaire. La méchante esclave disparut à quelque tems de-là. Je perdis ma mére, et puis dire que j’aurois tout perdu avec elle, si ma tante que vous voyez, n’avoit eu la bonté de me recevoir chez elle, où elle ne met aucune différence entre ses deux aimables filles et moi. C’est en sa maison que j’ai appris que votre neveu étoit si éloigné de réparer le tort qu’il m’avoit fait, qu’il étoit prêt à se marier en cette ville. Je suis venue en la plus grande diligence que j’ai pu, afin qu’avant de sortir de votre chambre, vous me donniez en argent ou en pierreries deux mille écus pour me rendre religieuse ; car après ce que je sais par expérience du naturel de ce cavalier je ne pourrais jamais me résoudre à l’épouser, quand lui et tous les siens voudraient me le persuader par toutes sortes d’offres et de prières. Je sai bien qu’il se marie cette nuit, mais je vais m’y opposer, et faire un éclat qui lui nuira toute sa vie, si vous n’y donnez l’ordre que je viens de vous proposer. Et pour faire voir, ajoûta-t-elle, qu’il n’y a rien de plus vrai que ce que je vous dis de la violence que m’a fait votre neveu, voilà le poignard qu’il me mit à la gorge, et plût à dieu qu’il eût fait plus que m’en menacer ! Elle recommença de pleurer en achevant son discours. Mendez prit un ton plus haut qu’elle, et le chœur de musique d’auprès de la porte, dont le petit laquais faisoit le dessus, et Montufar la basse, ne se fit pas entendre avec moins d’ambition. Le vieillard qui n’avoit déjà que trop facilement cru ce que lui avoit dit la plus fourbe de toutes les femmes, ne vit pas plutôt le poignard, qu’il le reconnut d’abord pour celui qu’il avoit autrefois donné à son neveu. Il ne songea donc plus qu’à empêcher que ses nôces ne fussent point troublées. Il l’eût bien envoyé quérir, mais il eut peur que quelqu’un fût assez curieux pour en vouloir savoir le sujet ; et comme on craint extrêmement quand on désire de même, il ne vit pas plutôt les dames affligées faire mine de s’aller opposer à des nôces qu’il désiroit ardemment, et qui lui avoient donné beaucoup de peine à conduire jusqu’où elles étoient, qu’il se fit apporter une cassette pat son page, et lui fit compter deux mille écus en pièces de quatre pistoles. Montufar les reçut et les recompta une à une, et le vieux marquis leur ayant fait promettre qu’ils se trouveraient le lendemain chez lui, fit mille excuses aux dames de ce qu’il ne pouvoit les conduire jusqu’à leur carosse. Elles y montèrent fort satisfaites de leur visite, et firent reprendre au cocher le chemin de Madrid, se figurant que si on avoit à les suivre ce serait du coté de Léon. Leurs hôtesses cependant voyant que ses hôtes ne paroissoient point, entra dans leur chambre : elle trouva le page dans le cabinet, qui ne pouvait comprendre pourquoi on l’avoir enfermé, et elle le laissa aller, parce qu’elle le connoissoit, ou plutôt parce qu’elle trouva le compte de ses meubles. Ceux qui font profession de dérober et qui en tirent toute leur subsistance, ne craignent point dieu, et ont toujours à craindre les hommes. Ils sont de tous pays, et n’ont jamais de demeure assurée. Aussi-tôt qu’ils ont mis le pied dans un lieu, ils y profitent le plutôt qu’ils peuvent avec un seul, et se brouillent avec tous les autres. Ce malheureux métier qui s’apprend avec tant de travail et de diligence, est différent des autres, en ce qu’on les quitte après y avoir vieilli, et qu’on manque de forces ; et celui de dérober ne se quitte presque jamais que dans la jeunesse et faute de vie. Il faut que ceux qui l’exercent y trouvent bien des charmes, puisqu’ils hazardent pour eux un grand nombre d’années que leur ôte tôt ou tard le bourreau. Hélène, Mendez et Montufar, n’avoient pas ces belles réflexions-là dans la tête, mais bien une peur effroyable d’être suivis ; Ils donnèrent à leur cocher le double de ce qu’il lui falloit, afin qu’il pressât ses chevaux, ce qu’il fit avec excès pour plaire à des gens qui l’avoient payé de-même, et on peut croire que jamais carosse de louage n’alla plus vite sur la route de Madrid. Ils n’avoient pas envie de dormir, quoique la nuit fût fort avancée. Montufar étoit fort inquiet, et témoignoit par ses soupirs fréquens plus de repentir que de satisfaction. Héléne qui voyoit clair dans sa pensée, voulut le divertir en l’informant des particularités de sa vie, dont jusqu’alors elle lui avoit fait un secret. Puisque je te vois de mauvaise humeur, lui dit-elle, je veux contenter l’envie que tu as roujours eue d’apprendre qui je suis, et d’être informé des aventures qui me sent arrivées avant notre connoissance. Je te dirais bien que je suis de bonne maison, et me donnerais bien un nom illustre, comme fait aujourd’hui la plupart du monde ; mais je veux être si sincère avec toi, que je te découvrirai jusqu’aux moindres défauts de ceux qui m’ont mise au monde. Mon pére donc étoit Gallicien d’origine, laquais de profession, ou, pour parler de lui plus honorablement, estafier. La mémoire du patriarche Noé lui étoit fort vénérable pour la seule invention de la vigne ; et sans rattachement qu’il avoit pour le vin, on peut dire de lui qu’il en avoit fort peu pour les biens temporels de ce monde. Ma mére étoit de Grenade, esclave, pour vous parler franchement ; mais on ne peut aller contre son étoile. Elle répondoit au nom de Marie que lui avoient donné ses maîtres, et c’étoit son nom de baptême ; mais on lui eût laie plus grand plaisir de l’appeller Zara, qui étoit son nom de mosquée ; car puisqu’il vous faut tout dire, elle étoit chrétienne par complaisance et par coutume, et Maure en effet. Elle se confessoit pourtant souvent, mais plutôt des péchés de ses maîtres que des siens ; et comme elle entretenoit bien plus son confesseur du mal qu’elle avoit à servir que de ses défauts, et lui faisoit bien valoir sa patience, son confesseur qui étoit un saint homme, et qui jugeoit des autres par lui-même, la croyoit sur sa parole, et la louoit au-lieu de la reprendre ; ainsi qui eût été assez ptès de ma mére quand elle se confessoit, n’eût entendu que des louanges de part et d’autre. Vous êtes peut-être en peine de savoir comment je suis informée d’un secret si particulier, et vous pouvez bien penser que ce n’est pas de ma mére que je le sai ; mais je suis fort curieuse de mon naturel, et toute jeune que j’aye été, ma mére ne s’est jamais confessée que je ne me sois approchée d’elle le plus que j’ai pu pour entendre sa confession. Toute bazanée ou plutôt noire qu’elle étoit, son visage et sa taille n’étoient pas sans agrémens, et plus de six chevaliers commandeurs des croix rouges et vertes n’ont pas dédaigné d’avoir ses bonnes grâces. Elle étoit si charitable, qu’elle les accordoit à tous ceux qui les lui demandoient ; et elle fut d’une ame si reconnoissante envers ses maîtres, que pour les récompenser en quelque façon de la peine qu’ils avoient eue à la nourrir dès sa jeunesse, elle faisoit tous les ans ce qu’elle pouvoit pour leur donner un petit esclave mâle ou femelle ; mais le ciel ne secondoit pas sa bonne intention, et tous les petits demi-négres de sa façon mouroient dès leur naissance. Elle fut plus heureuse à élever les enfans des autres. Ses maîtres qui perdoient tous les leurs dès le berceau, la firent nourrice d’un garçon désespéré des médecins, qui en peu de tems, par le soin et par les bonnes qualités du lait de ma mére, donna bientôt des signes d’une parfaite santé, et l’espérance d’une longue vie. Ce bonheur fut cause que la maîtresse de ma mére lui donna sa liberté en mourant. Voilà ma mére libre ; elle se mit à blanchir du linge, et y réussit si bien, qu’en peu de tems il n’y eut pas un courtisan dans Madrid qui crût son linge bien blanchi, s’il ne l’avoit été des mains de la Moresque. En ce tems-là elle remit en pratique les leçons que sa mére lui avoit données autrefois, pour avoir commerce avec les gens de l’autre monde. Elle avoit abandonné cet exercice chatouilleux, plus par modestie, et pour se trouver fatiguée des louanges qu’on lui donnoit d’être excellente en son art, que par crainte de la Justice. Enfin donc elle s’y redonna toute entière, pour faire seulement plaisir à ses amis ; et en peu de tems elle y acquit de si belles connoissances, et se mit en tel crédit dans la cour des ténébres, que les démons de la plus grande réputation ne se fussent pas tenus pour bons diables, s’ils n’eussent fait amitié avec elle. Je ne suis pas vaine et je ne mens jamais, ajouta Héléne, et je ne donnerais pas à ma mére de bonnes qualités qu’elle n’auroit pas eues ; mais je dois pour le moins ce témoignage à sa vertu. Les secrets qu’elle vendoit, ceux qu’elle révéloit, et ses oracles qui la faisoient montrer au doigt dans les rues, étoient des talens vulgaires entre ceux de sa nation, en comparaison de ce qu’elle savoit en matière de pucelages. Telle fleur de virginité a éré plus entière après qu’elle y a mis la main, qu’elle n’étoit avant sa flétrissure , et s’est mieux vendue la seconde fois que la première. Elle pouvoit avoir quarante ans, quand elle se maria avec mon pére le bon Rodrigues. On s’émerveilla dans le quartier, de ce qu’un homme qui aimoit tant le vin, se marioit avec une femme qui n’en buvoit point, comme fidèle à Mahomet, et qui avoit toujours les mains dans l’eau comme blanchisseuse. Mais mon pére disoit à cela, que l’amour rendoit toutes choses faciles. Elle fut grosse quelque tems après, et accoucha heureusement de moi. Cette joie ne dura pas longtems dans la maison. J’avois six ans, quand un prince fit habiller cent laquais de livrées, pour paraître dans un combat de taureaux ; mon pére fut un des choisis, but sans discrétion ce jour-là, s’alla jetter dans le passage d’un taureau furieux qui le mit en pièces. Je me souviens qu’on en fit des chansons, et que l’on disait sur la mort de mon pére, que chacun haïssoit ceux de sa profession. Je n’ai su que longtems depuis, que l’on entendoit par-là lui reprocher qu’il portoit des cornes comme un taureau ; mais on ne peut faire taire les mauvaises langues, ni défendre au peuple ses mauvaises railleries. Ma mére s’affligea de la mort de mon pére, je m’en affligeai aussi ; elle se consola, et je me consolai. Ma beauté, quelque tems après, commença à faire parler de moi. Il y eut presse dans Madrid à me mener au cours et à la comédie, et à me donner des collations sur les bords du Mansanarés. Ma mére me gardoit comme un argus, jusques-là que j’en murmurais ; mais je reconnus bientôt que ce n’avoit été qu’à mon profit. Sa sévérité et le haut prix où elle me mettoit, fit valoir sa marchandise, et causa de l’émulation entre ceux qui me faisoient les doux yeux. Je fus entr’eux à l’enchère, chacun d’eux crut m’avoir emportée sur son rival , et chacun crut avoir trouvé ce qui n’y étoit plus. Un riche Génevois qui ne paroissoit point sur les rangs, fit reluire tant d’or aux yeux de ma prudente mére, et lui fit voir tant de franchise en son procédé, qu’elle favorisa ses bonnes intentions. Il eut le premier place en mes bonnes grâces, mais cette primauté lui coûta bon. On eut pour lui de la fidélité, tant que l’on crut qu’il doutoit de la nôtre ; mais aussi-tôt qu’il nous en parut persuadé, nous lui en manquâmes. Ma mére étoit trop sensible aux peines d’autrui, pour n’être pas touchée des plaintes continuelles de mes amans, tous les principaux de la cour et tous fort riches. Il est vrai qu’ils ne répandoient pas l’argent comme le Génevois ; mais ma mére qui savoit estimer les grands profits, ne méprisoit pas les petits ; outre qu’elle étoit obligeante par principe de charité plutôt que d’intérêt. Le Génevois fit banqueroute, je ne sai si nous en fûmes cause. Il y eut des querelles pour l’amour de moi, la justice nous visita plus par civilité qu’autrement ; mais ma mére avoit une aversion naturelle pour les gens de robe, et ne haïssoit pas moins les braves et les narcisses, qui commençoient à nous obséder. Elle jugea donc à propos d’aller à Séville, fit argent de tous ses meubles, et me mit avec elle dans un carosse de retour. Nous fumes vendues par notre cocher, volées de tout ce que nous avions, et ma mére tellement battue, parce qu’elle défendit son bien autant que ses forces le lui purent permettre, qu’avant de pouvoir attraper une méchante hôtellerie, elle mourut au pied d’un rocher. Je m’armai de résolution, quoique je fusse bien jeune. Je fouillai tous les plis des habits de ma mére, mais il n’y avoit rien à foire après les exacts voleurs qui y avoient passé. Je la laissai à la discrétion des passans, pensant bien qu’en un grand-chemin tel que celui de Madrid à Séville, son corps que j’abandonnois ne manqueroit pas de personnes charitables qui la fissent enterrer. J’arrivai à Madrid : mes amans surent mon infortune, y remédièrent, et en peu de tems je fus remontée d’habits et de meubles. En ce tems-là je te vis chez une de mes amies, et j’y fus charmée de tes bonnes qualités. Je n’ai plus rien à t’apprendre de ma vie, puisque depuis ce tems-là nous l’avons toujours passée ensemble. Nous sommes venus à Tolède, nous en sortons à la hâte, et si bien en argent, que si tu avois autant de courage que je t’en ai cru, tu serois plus gai que tu n’es. Et puisque la relation que je t’ai faite a eu la vertu de te donner envie de dormir, comme je reconnois à tes baillemens et aux agitations de ta tète, appuye-la sut moi, et t’endors. Mais sache que tout ce que la crainte a de bon et d’utile avant de commettre un crime, devient beaucoup plus méchant et plus dangereux après qu’on l’a commis. La crainte trouble toujours l’esprit du coupable, de façon qu’au-lieu de fuir celui qui le cherche, il se jette souvent de lui-même dans ses mains. Montufar s’endormit, et l’Aurore s’éveilla si belle et si charmante, que les oiseaux, les fleurs et les fontaines la saluèrent chacun à leur mode, les oiseaux en chantant, les fleurs en parfumant l’air, et les fontaines en riant ou en murmurant, l’un vaut l’autre. Cependant le neveu du marquis de Villefagnan, le sensuel Dom-Sanche, songeoit à se lever d’auprès de sa nouvelle épouse, fort lassé, - et peut-être déjà fort soul des plaisirs du mariage. Il avoit l’imagination pleine de la belle étrangère, de la dangereuse Héléne qu’il avoit vue dans le carosse de louage, et se la figuroit toute admirable, faisant par-là une grande injustice à sa femme, qui étoit fort belle et si aimable, que plus d’un amant soupirait pour elle dans Tolède, dans le tems qu’elle soupirait pour son mari ; et cet inconstant soupirait pour une infame courtisane, qui se donnoit pour peu de chose à tous ceux qui avoient envie d’elle. Il n’y a rien de plus déréglé que notre appétit ; un mari qui a une belle femme, court après une laide servante ; un Satrape à qui on sert une bisque et des ortolans, les regarde avec dédain, et se fait apporter la soupe et le bœuf de ses valets. Tout le monde a le goût dépravé en beaucoup de choses, et les grands seigneurs plus que les autres ; comme ils ont du bien plus qu’il ne leur en faut, et qu’on cherche toujours ce qu’on n’a point, ils se portent au mal pour diversifier ; ils employent pour le trouver, du tems, des pas et de l’argent, et sont quelquefois longtems à prier une inhumaine avant-d’en obtenir ce qu’elle donne quelquefois à d’autres sans en être priée. C’est le ciel qui le permet ainsi , pour les punir par le mal même de ce qu’ils s’y portent aveuglément. Homme misérable, à qui le ciel a donné les deux choses du monde qui peuvent le plus faire ta félicité, du bien en abondance, et une femme aimable ; du bien pour en pouvoir faire à ceux qui le méritent et qui n’en ont point, et pour n’avoir point à se porter aux bassesses à quoi la pauvreté réduit les ames les mieux nées ; et une femme qui t’égale en qualité et en bien ; belle de corps et d’ame, toute parfaite à tes yeux, et encore plus à ceux des autres , qui voyent plus clair dans les affaires d’autrui que ans les leurs ; et enfin qui a de la retenue, de la pudeur et de la vertu. Que cherches-tu hors de chez toi ? N’as-tu pas en ta maison une moitié de toi-même, une femme dont l’esprit divertit le tien, dont le corps se donne tout entier à ton plaisir, qui est jalouse de ton honneur, soigneuse dans ton ménage, habile à conserver ton bien, qui te donne des enfans qui te divertissent en leur jeunesse, qui te secourent en ta vieillesse, et qui te feront revivre après ta mort ? Que cherches-tu encore un coup hors de chez-toi ? Je vais te le dire en peu de mots : à te ruiner de bien et de réputation, à perdre l’estime de tes amis, et à te faire des ennemis redoutables. Crois-tu ton honneur à couvert, à cause que tu as une honnête femme ? Hà ! que tu as peu d’expérience des choses du monde, et peu de connoissance de notre fragilité ! Le cheval du monde le mieux dressé et le plus obéissant, s’échappe sous un mauvais écuyer et le porte par terre. Une femme résistera à telle et à telle tentation de mal faire, et fera une faute de la dernière importance, lorsqu’elle se croira le mieux sur ses gardes. Une faute en attire souvent plusieurs, et la distance qui est entre la vertu et le vice, n’est quelquefois que le chemin de peu de jours. Et à quoi sont bonnes toutes ces vérités morales, dira ici quelqu’un ? Et de quoi se tourmente-t-il ? qu’il s’en serve ou qu’il les laisse, selon qu’il en aura besoin, et qu’il en sache au-moins bon gré à qui les donne pour rien. Dom-Sanche étoit donc prêt à se lever d’auprès de sa jeune femme, quand le maître-d’hôtel de son oncle lui apporta un billet de sa part par lequel il l’informoit de la dame étrangère, qu’il croyoit l’avoir excroqué, parce quelle ne paraissoit en pas une des hôtelleries de Tolède où il l’avoit fait chercher, et le prioit par le même billet de lui donner un de ses gens, pour le faire aller après cette friponne sur le chemin de Madrid, où il croyoit qu’elle pouvoit être allée, parce qu’il avoit mis du monde sur tous les grands-chemins qui conduisoient de Tolède aux villes voisines, excepté sur le chemin de Madrid. Dom-Sanche n’étoit pas endurant, il se sentoit attaqué pat la partie la plus foible de son ame, et étoit tout fier d’être une fois accusé faussement d’une foiblesse, lui qui avoit été convaincu de plusieurs. L’argent volé et la fourbe faite à son oncle, l’irritoient également. II conta l’affaire à sa femme et à quelques-uns de ses parens qui l’étoient venu voir le lendemain de ses noces ; et sans pouvoit être détourné de ce qu’il avoit envie de faire ni par les priéres de sa femme, ni par les avis de ses amis, il s’habilla à la hâte, mangea un morceau, courut chez son onde ; et là, après s’être informé du page qui avoit introduit Héléne dans la chambre du vieux marquis, de quelle façon le carosse étoit fait, combien ils étoient de compagnie, et à quelles enseignes on les pourroit reconnoître, il prit la poste de Tolède à Madrid, suivi de deux valets dont le courage lui étoit connu. Il courut quatre ou cinq postes si vîte, qu’il n’eut pas le moindre souvenir de la belle étrangère ; mais sa colère s’étant un peu évaporée par l’agitation, Héléne reprit place en sa fantaisie, si belle et si charmante, qu’il lui vint plus d’une fois dans l’esprit de retourner à Tolède pour la chercher. Il se voulut cent fois du mal d’avoir pris si chaudement le vol fait à son oncle, et cent fois en lui-même s’appella imprudent et ennemi de sa propre satisfaction, de se briser le corps à courir la poste, au-lieu d’employer mieux son tems à courir après un bien, dont la possession à son avis pouvoit le rendre souverainement heureux. Tandis que ses amoureuses réflexions l’occupèrent, il se parla souvent tout seul comme un fou, et si haut que ses valets qui couroient devant lui, tournèrent bride et revinrent sur leurs pas, pour savoir ce qu’il vouloit. Pourquoi, s’écrioit-il quelquefois, m’éloignai-je du lieu où je l’ai vue ; et ne serois-je pas le plas malheureux de tous les hommes, si cette étrangère n’étoit plus à Tolède quand j’y serai de retour ? Hà ! je n’aurois que ce que je mérite, pour me vouloir mêler de faire le prévôt. Mais, continuoit-il, si je retournois à Tolède sans avoir rien fait , que diroient de moi ceux qui me voulurent détourner d’une telle entreprise ? Et dois-je laisser des larrons impunis qui ont volé l’argent de mon oncle d'une maniére si inouïe, et qui ont blessé si perfidement ma réputation ? Cette bataille se donnoit dans la tête du débauché jeune-homme, quand approchant de Xétaffe, ses valets découvrirent le carosse d’Héléne aux enseignes qu’on leur avoit données. Ils crièrent tous d’une voix à leur maître qu’ils tenoient les larrons, et sans l’attendre coururent après le carosse l’épée à la main. Le cocher s’arrêta fort effrayé, et Montufar le fut encore plus que lui. Héléne le fit ôter de ta portière, et s’y mit pour tacher de remédier à un si grand malheur. Elle vit venir à elle Dom-Sanche l’épée à la main, et dont le visage ne lui Jromettoit rien de bon ; mais l’amoureux gentilhomme n’eut pas plutôt jetté les yeux sur ceux qui l’avoient déjà si fort blessé, que sa playe se rouvrit, et il ne fit pas moins d’abord que de croire que ses valets s’étoient mépris ; car on a toujours bonne opinion de ce qu’on aime ; et comme s’il eût connu Héléne dès son bas-âge pour une dame sans reproche, il chargea sur ses valets à grands coups de plat d’épée. Coquins, s’écrioit-il, ne vous ai-je pas dit que vous prissiez bien garde à ne vous pas méprendre, et ne méritez-vous pas que je vous rompe les bras et les jambes, d’avoir arrêté si désobiigeamment le carosse d’une dame à qui l’on doit tant de respect ? Les pauvres valets qui ne s’étoient tant hâtés que sur les enseignes que leur avoit donné le page, et qui voyoient une femme toute belle, ce qui donne du respect même au plus incivil, évitèrent en s’éloignant la fureur de leur maître, et crurent qu’il avoit raison, et qu’il leur faisoit courtoisie de ne les rouer pas de coups. Dom-Sanche demanda pardon à Héléne, et lui dit le sujet de la violence que lui avoient pensé faire ses étourdis de valets, ce qu’elle savoit aussi-bien que lui. Il la conjura de considérer combien se méprend aisément une personne aveuglée de colère. Voyez, je vous prie, disoit-il, à quoi les valets peuvent engager leurs maîtres. Si je ne m’étois trouvé avec les miens, ces étourdis, sur des apparences peu certaines, auroient mis tout le pays en rumeur, et la force à la main vous auroient menée à Tolède comme une larronesse. Ce n’est pas que vous ne la soyez, ajoûta-t-il en se radoucissant, mais c’est plutôt de cœurs que d’autre chose. Hélène remercia le ciel en elle-même, de ce qu’il lui avoit donné un visage capable de rendre impunies toutes les mauvaises actions qu’elle avoit accoutumé de faire, et se rassurant de la peur qu’elle avoit eue, répondit à Dom-Sanche avec beaucoup de modestie, et en peu de paroles, sachant bien que qui se défend beaucoup d’une chose dont on l’accuse, augmente le soupçon qu’on en a. Dom-Sanche s’émerveilloit d’avoir trouvé ce qu’il cherchoit par un chemin si étrange ; et tout fou qu’il étoit, il flattoit sa passion en croyant que le ciel la favorisoit, puisqu’il l’avoit empêché de retourner à Tolède, comme il en avoit eu plusieurs fois là pensée, ce qui eût été sans-doute s’éloigner du bien qu’il cherchoit avec tant d’empressement. Il demanda à Héléne son nom et sa demeure à Madrid, et la supplia de trouver bon qu’il y allât lui confirmer les offres de services qu’il lui faisoit. Héléne lui déguisa l’un et l’autre, et lui dit qu’elle se tiendroit fort heureuse de recevoir ses visites. Il s’offrit de l’accompagner ; elle n’y voulut pas consentir, lui représentant qu’elle étoit mariée, et que son mari venoit au-devant d’elle en carosse ; et elle lui dit tout bas, qu’elle se défioit de ses domestiques mêmes, et encore plus de la mauvaise humeur de son mari. Cette petite confidence fit croire à Dom-Sanehe qu’il n’en étoit pas haï. Il prit congé d’elle, et plus porté de son espérance que de son cheval de poste (si j’ose ainsi dire) piqua vers Madrid. Il n’y fut pas plutôt arrivé, qu’il s’informa d’Héléne et de sa demeure, sur les enseignes qu’elle lui en avoit données. Ses valets se lassèrent de la chercher, ses amis n’y furent pas épargnés, et tout cela fort inutilement. Hélène, Montufar et la vénérable Mendez, n’arrivèrent pas plutôt à Madrid qu’ils songèrent par où ils en sortiraient. Ils savoient bien qu’ils n’y pouvoient évitée le cavalier Toledan, et que s’ils lui donnoient une plus particulière connoissance du mérite de leurs personnes, ils l’éprouveroient aussi dangereux ennemi, qu’ils le croyoient alors leur passionné serviteur. Héléne mit donc tout ce qu’elle avoit de meubles en sûreté, et dès le jour d’après son arrivée s’habillant à la pélerine, elle et sa compagnie, elle prit le chemin de Burgos, d’où étoit Mendez, et où elle avoit encore une sœur de sa profession. Cependant Dom-Sanche perdit toute espérance de retrouver Héléne, et s’en retourna à Tolède si confus et si honteux, que depuis Madrid jusqu’en sa maison on ne lui entendit pas dire une parole. Après avoir salué sa femme, qui lui fit mille caresses, elle lui donna des lettres de son frère, qui lui apprirent qu’il étoit à l’extrémité de sa vie dans une des meilleures villes d’Espagne, où il possédoit les premières dignités de l’église cathédrale, et étoit des plus riches ecclésiastiques du pays. Il ne coucha donc qu’une nuit à Tolède, et dès le matin prit la poste, pour aller voir guérir son frère, ou recueillit sa succession. Cependant Héléne étoit sur le chemin de Burgos, aussi mal satisfaite de Montufar qu’elle l’avoit l'avoit Iongtems aimé. Il avoit témoigné si peu de résolution, lorsque Dom-Sanche et ses valets avoient arrêté leur carrosse, qu’elle ne doutoit plus qu’il ne fut grand poltron. Il lui étoit devenu par-là si odieux, qu’elle avoit même peine à en souffrir la vue ; elle ne pouvoit plus songer qu’aux moyens de se délivrer de ce tyran domestique, et cependant se flattoit incessamment en elle-même de l’espérance d’être bientôt en liberté. C’étoit le conseil que lui donnoit Mendez, qu’elle appuyoit de toutes les raisons que sa prudence lui fournissoit. Elle ne pouvoit souffrir qu’en une maison où elle avoit à vivre, il y eût un Montufar qui lui commandât, qui en gouvernât la maîtresse, et jouît sans rien faire de ce qu’elles avoient l’une et l’autre bien de la peine à gagner. Elle représentoit incessamment à Héléne le malheur de sa condition qu’elle comparait à celle des esclaves qui travaillent aux mines, qui enrichissent leurs maîtres de l’or qu’ils tirent de la terre avec grand travail ; et au-lieu d’en être mieux traités, n’en ont quelquefois que des coups de bâton. Elle lui disoit incessamment, que la beauté est un bien de peu de durée, et que son miroir, qui ne lui faisoit rien voir alors qui ne fût très-aimable, et ne lui parloit jamais qu’à son avantage, commenceroit bientôt à lui représenter des objets peu satisfaisants, et à lui apprendre de méchantes nouvelles. Madame, lui disoit-elle, une femme qui passe trente ans, perd tous les six mois quelque agrément, et voit chaque jour naître sur son corps ou sur son visage quelque tache ou quelque ride. Les ans ne font que vieillir les jeunes et rider les vieilles. Si une femme qui s’est enrichie aux dépens de ses mœurs et de sa réputation, ne laisse pas d’être méprisée du monde, quelque bien qu’elle ait, quelle horreur ne fait-elle point, si par sa mauvaise conduite elle joint la pauvreté à l’infamie ? Et par quelle raison pourra-t-elle espérer qu’on l’assiste en sa misère ? Si du bien que vous avez acquis par des moyens qui ne sont pas approuvés de tout le monde, vous tiriez de nécessité un honnête-homme qui vous épouserait, vous feriez une action agréable à dieu et aux hommes, et la fin de votre vie en ferait excuser le commencement ; mais vous donner toute entière comme vous faites à un filou aussi méchant que lâche, qui a mis toute son ambition à excroquer des femmes, qui ne les gagne que par des menaces, et ne les garde que par des tyrannies ; c’est, ce me semble, dépenser son bien à se rendre misérable de la dernière misère, et travailler à sa ruine. C’est par de semblables paroles que la judicieuse Mendez, qui savoit mieux dire que faire, tâchoit de chasser le redoutable Montufar de l’ame de la peu vertueuse Héléne, qui ne l’aimoit presque plus que parce qu’elle y étoit accoutumée, et qui ayoit l’esprit trop éclairé, pour n’avoir pas déjà trouvé en soi-même toutes les belles raisons que sa vieille venoit de lui débiter. Elles ne furent pourtant pas inutiles ; Héléne les reçut en bonne part, d’autant plus volontiers, que l’intérêt seul de Mendez n’y étoit pas mêlé ; et parce qu’en même tems Montufar étoit près de les joindre, pour entrer de compagnie dans Guadarrama, où étoit la dînée, elles remirent à une saison plus commode d’aviser aux moyens dont elles se serviraient pour se séparer d’avec lui à ne le revoir jamais. Il parut fort dégoûté durant le dîné ; à la sortie de table il eut un grand frisson, et ensuite une violente fièvre, qui le tourmenta le reste du jour et toute la nuit ; puis s’étant augméntée le matin, fit espérer à Héléne et à Mendez que la fièvre peut-être les secourroit au besoin. Montufar se sentant si foible qu’il ne pouvoit se soutenir, fit savoir aux dames qu’il ne falloit pas sortir de Guadarrama, qu’il falloit avoir un médecin à quelque prix que ce fût, et prendre de lui tous les soins imaginables. Cela fut dit avec autant d’empire et d’autorité que s’il eût parlé à des esclaves, et que s’il eût été maître de leurs vies et de leur bien. La fièvre cependant se rendoit maîtresse de son corps et de son esprit, et l’avoit déjà mis en tel état, que s’il n’eût demandé souvent à boire, on eût pu croire qu’il étoit mort. On murmuroit déjà dans l’hôtellerie de ce que l’on tardoit si longtems à le faire confesser, quand Héléne et Mendez, qui ne doutoient plus que la fièvre ne l’eût frappé à mort, s’assirent des deux côtés de son lit, où Héléne prit la parole en ces termes. Si tu te souviens, notre cher Monrufar, de quelle façon tu as toujours vécu avec moi à qui tu as toutes les obligations imaginables, et avec Mendez vénérable pour son âge et pour sa vertu, tu ne te mettras point à la tête que j’aille beaucoup importuner le Don dieu de te rendre la santé, mais quand je la souhaiterois autant que j’ai sujet de souhaiter ta perte, il faudroit toujours que sa sainte volonté soit faite ; que par une résignation parfaite je lui offrisse moi-même ce que j’aurois le plus aimé autrefois. Pour te parler franchement, nous commencions d’être si lasses de ta tyrannie, que notre séparation étoit inévitable et si dieu n’y eût pourvu, de notre part nous eussions fait pour cela, non pas autant que toi, car tu vas bien droit et bien vîte en l’autre monde ; mais au-moins eussions nous tâché d’aller en quelque endroit d’Espagne, où nous n’aurions non plus songé à toi que si tu n’eusses jamais été. Au-reste, quelque regret que tu ayes pour la vie, tu dois être fort satisfait de ta mort, puisque le ciel, pour des raisons inconnues aux hommes, te la donne plus honorable que tu ne l’as méritée, permettant que la fièvre te fasse ce que le bourreau fait aux méchans qui te ressemblent, ou la peur aux hommes de peu de cœur, comme tu es ; mais, mon pauvre Montufar, avant de nous séparer pour jamais, parle-moi sincèrement une fois en ta vie. Est-il vrai que tu as prétendu que je demeurerois ici à te servir de garde ? Hà, ne te mets point ces vanités en ta tête, si proche de la mort. Quand il y iroit non seulement de ta santé, mais de la restauration de tout ton lignage, je ne demeurerois pas ici un quart-d’heure. Fais-toi porter à l’hôpital, et puisque tu t’es toujours bien trouvé des conseils que je t’ai donnés, ne méprise pas le dernier que je te donne. C’est, mon pauvre Montufar, de ne faire point venir de médecin, qui ne manquera pas de te défendre le vin, ne sachant pas que cela seul, sans la fièvre, est capable de te faire mourir en vingt-quatre heures. Pendant qu’Héléne parloit, la charitable Mendez tâtoit le pouls à Montufer de tems en tems, et lui portoit la main au front ; et voyant que sa maîtresse ne parloit plus, elle prit la parole en cette sorte. En-vérité , Seigneur Montufar, vous avez la tête extraordinairement échauffée, et j’ai grand peur que ce dernier accident-là ne vous emporte, sans vous donner le tems de vous reconnoîtte. Prenez-moi donc ce chapelet, ajoûta-t-elle, et me le dites bien dévotement, en attendant que le confesseur vienne. Ce sera toujours autant de fait pour la décharge de votre conscience ; mais si l’on en croit les historiographes du greffe criminel de Madrid, qui ont si souvent occupé leurs plumes à décrire vos prouesses, la vie exemplaire de votre seigneurie ne l’oblige pas à beaucoup de pénitence ; outre que dieu sans-doute lui tiendra compte de la promenade qu’elle fit dans les principales rues de Séville, aux yeux de tant de monde et escortée de tant d’archers à cheval, quasi de la façon que l’est quelquefois M. le prévôt, si ce n’est qu’il marche toujours à leur tête, et que vous marchâtes lors à leur queue. Ce qui peut encore beaucoup servir à votre décharge , c’est le voyage que vous avez fait sur mer, où vous avez pendant six années entières fait plusieurs choses agréables à dieu, travaillant beaucoup, mangeant peu et voyageant toujours ; et ce qui est de plus considérable, c’est qu’à-peine vous aviez vingt ans, quand, à la grande édification du prochain, vous commençâtes ce saint pèlerinage. De-plus, ajouta la vieille, il n’est pas croyable que vous ne soyez point récompensé en l’autre monde, du soin que vous avez toujours eu que les femmes qui ont dépendu de vous, n’ayent pas été oiseuses ni fainéantes, les faisant travailler et vivre, non seulement du travail de leurs mains, mais de tout leur corps. Au-reste, si vous mourez dans votre lit, vous allez faire un plaisant tour au juge de Murcie, qui a juré son gros serment qu’il vous ferait mourir sur la roue, qui s’attend a en avoir le plaisir, et qui sera bien enragé quand on lui apprendra que vous êtes mort de vous-même, sans l’aide d’un tiers. Mais je m’amuse ici à parler, sans songer qu’il est tems de commencer le voyage que nous avons envie de faire. Cependant, notre cher ami du tems passé, recevez cette dernière embrassade d’aussi bon cœur que je vous la donne ; car je crois que nous ne nous verrons jamais. Mendez lui ietta les bras au cou en achevant ces paroles et Héléne en fit autant, et toutes deux sortirent de la chambre et même de l’hôtellerie. Montufar, qui étoit accoutumé à leurs méchantes railleries, qui ne les en laissoit pas manquer de son coté, et qui crut que tout et qu’elles lui avoient dit n’étoit qu’à dessein de le divertir, les vit sortir d’auprès de lui sans le moindre soupçon, se figurant qu’elles alloient donner ordre à ses bouillons. Il se laissa ensuite aller à quelque assoupissement, qui n’étoit pas tout-à-fait sommeil, et qui le tint assez de tems pour donner aux deux dames celui de faire une grande lieue avant qu’il fut éveillé. Il les demanda à l’hôtesse, qui lui dit qu’elles étoient sorties, et qu’elles lui avoient ordonné de ne l’éveiller point, parce qu’il avoit besoin de dormir, n’ayant pas fermé l’œil la nuit passée. Montufar commença dès-lors à croire que les dames lui avoient parlé tout de bon. Il jura à faire abîmer toute l’hôtellerie, il menaça jusqu’au chemin qu’elles faisoient, et jusqu’au soleil qui les éclairoit. Il voulut se lever pour prendre ses habits, et pensa se rompre le cou, tant il se trouva foible. L’hôtesse voulut excuser les dames, et le fit le mieux qu’elle put, par des raisons si impertinentes, que le malade en pensa enrager et la querella. Il était si fâché qu’il fut vingt-quatre heures sans manger, et cette diète mêlée de beaucoup de colère lui fut si salutaire, qu’après avoir pris un bouillon, il se trouva assez fort pour se mettre en chemin après ses esclaves fugitives. Elles avoient deux journées devant lui, mais deux mules de louage qu’on remenoit à Burgos, servirent autant à son dessein qu’elles nuisirent à celui des deux fausses pèlerines. Il les attrappa à six ou sept lieues de Burgos ; elles pâlirent et rougirent en le voyant, et s’excusèrent si elles le purent faire. Montufar ne leur parut guère fâché, tant la joie de les avoir trouvées se fit remarquer sur son visage. Il rit le premier avec elles du tour qu’elles lui avoient fiait, et les rassura si bien qu’elles le crurent un sot en leur ame. Là-dessus il leur fit entendre qu’elles avoient perdu le chemin de Burgos et les ayant conduites dans des rochers où il savoit bien qu’il n’alloit jamais personne, il mit la main à une grande dague, pour laquelle elles avoient toujours eu beaucoup de respect, et leur dit fort crûment qn’elles eussent à lui mettre entre les mains tout ce qu’elles avoient d’or, d’argent et de pierreries. Elles crurent au commencement, que leurs larmes feraient passer l’affaire par accommodement. Héléne en versa beaucoup, lui jettant les bras au cou ; mais le cavalier étoit si fier de les avoir en sa puissance, qu’il ferma l’oreille à toute négociation, et leur signifia encore sa derniére volonté, ne leur donnant qu’un demi-quart-d’heure pour se résoudre. Il fallut donc qu’elles sacrifiassent leurs bourses à leur salut, se défaisant avec une extrême douleur, de ce qui leur étoit plus cher que leurs entrailles. La vengeance de Montufar ne s’en tint pas-là, il leur fit voir des cordes dont il s’étoit pourvu à dessein, et les en ayant attachées chacune à un arbre vis-à vis l’une de l’autre, il leur dit en souriant en traître, que sachant bien qu’elles étoient fort négligentes à faire de tems en tems quelque pénitence pour leurs péchés, il vouloit leur donner la discipline de sa main, afin qu’elles se souvinssent de lui dans leurs prières. L’arrêt fut éxécuté sans remises avec des branches de genêt ; et après qu’il se fut satisfait aux dépens de leur peau, il s’assit au milieu des deux patientes, et se tournant vers Héléne, lui dit à peu près ces paroles. Ma chère Héléne, ne me sache pas si mauvais gré de ce qui vient de se passer entre nous, que tu ne considères ma bonne intention, et que chacun est obligé en conscience de suivre sa vocation : la tienne est d’être malicieuse, car le monde est composé de bien et de mal ; la mienne est de punir les malices. Tu sais mieux que personne si je m’en acquitte dignement, et tu dois croire, puisque je te châtie si bien, que je t’aime de même. Si mon devoir ne s’opposoit point à ma pitié, je ne laisserois pas une si honnête et si vertueuse demoiselle toute nue, attachée contre un arbre à la merci du premier passant. Ton illustre naissance que j’ai depuis peu apprise, mérite un autre destin ; mais avoue que tu n’en ferois pas moins que moi, si tu étois en ma place. Ce qu’il y a de plus fâcheux pour toi, c’est qu’ayant été si publique, tu seras bientôt reconnue ; et il est à craindre que par maxime de police, on ne fasse brûler le méchant arbre, auquel tu es comme incorporée, avec le méchant fruit qu’il porte ; mais en récompense, si tu n’as que la peur de tous les maux que tu t’es attirés toi-même , ils te seront un jour très-plaisans à raconter ; aux dépens d’une mauvaise nuit tu auras acquis une habileté qui éclatera beaucoup parmi toutes celles que tu as déjà : c’est, ma chère amie, de pouvoir dormir debout. Mais la bonne Mendez pourrait avec raison se plaindre de mon incivilité, si j’étois plus longtems à te parler, sans même tourner le visage vers elle ; et je manquerois de plus à ce que je dois à mon prochain, si je ne lui donnois pas par charité quelques conseils utiles à l’état présent de ses affaires. Elles sont, ajouta-t-il, en se tournant vers la Mendez, plus mauvaises que vous ne pensez ; recommandez vous donc sérieusement à dieu pour la première fois : votre âge avancé ne peut pas tenir contre le travail de cette journée, et plût à dieu que vous puissiez avoir un confesseur aussi facilement qu’il est vrai que vous en avez besoin. Ce n’est pas que votre vie exemplaire ne vous doive laisser l’esprit en repos. Vous avez été toute votre vie si charitable, qu’au-lieu de murmurer des défauts des autres, vous avez réparé ceux d’un nombre infini de jeunes filles, et puis la peine que vous avez prise à étudier les sciences les plus cachées, ne vous seroit-elle comptée pour rien ? Il est vrai que l’inquisition ne vous en a pas aimée davantage, et qu’elle-même vous a donné des marques publiques de sa mauvaise volonté : mais vous savez qu’elle est composée de savans hommes, et que les personnes de même métier se portent envie. Ils font bien plus, ils ont fort mauvaise opinion de votre salut ; mais quand cela serait, avec le tems on s’accoutume à tout, même en enfer, où il ne se peut faire que vous ne receviez beaucoup d’amitié des habitans du lieu, ayant si souvent conféré avec eux pendant votre vie. J’ai encore un mot à vous dire ; j’aurois pu vous châtier d’une autre manière, mais j’ai songé que les vieilles personnes retournent d’ordinaire en enfance ; que vous êtes assez âgée pour être retournée en votre premier état d’innocence, et qu’ainsi le fouët convenoit mieux à la petite friponnerie de jeunesse que vous m’avez faite, que toute autre sorte de châtiment ; là-dessus je prends congé de vous , vous recommandant le soin de vos chères personnes. Il s’en alla après les avoir à son tour bien ou mal raillées, et les laissa plus mortes que vives, non tant de la douleur du châtiment qu’elles avoient souffert, que de ce qu’il leur avoit tout emporté, et qu’elles se trouvoient seules et attachées à des arbres dans un lieu où elles pouvoient être mangées des loups. Elles se regardaient tristement sans se rien dire, quand un lièvre passa entr’elles. À quelque tems de-là elles virent un chien qui étoit sur ses voies, et sur celles du chien un cavalier bien monté, et ce cavalier étoit Dom-Sanche de Villefagnan, qui étoit venu à Burgos voir son frère malade, et lui tenoit alors compagnie dans une maison de campagne qu’il avoit près de-là, où il étoit venu prendre l’air. Il trouva bien étrange de voir deux femmes ainsi attachées, et fut bien surpris quand le visage de l’une d’elles lui représenta cette belle étrangère qu’il avoit vue à Tolède, qu’il avoit tant cherchée dans Madrid, et qu’il avoit depuis toujours eue dans l’esprit. Comme il avoit a’abord cru fortement qu’elle étoit femme de qualité et mariée, il doutoit que ce fut elle, ne pouvant se persuader qu’elle eût osé prendre la liberté de venir si loin eu si mauvais équipage ; mais le visage d’Héléne qui n’avoit rien perdu de sa beauté, quoique triste et effrayé, lui faisoit croire qu’il avoit enfin trouvé ce qui lui avoit tant coûté de désirs et d’inquiétudes : il se haussa sut les étriers, et porta sa vue sur tous les lieux d’alentour, pour voir s’il étoit seul ; et il fut assez sot pour craindre que ce ne fût une illusion diabolique, que dieu permettoit pour le punir de sa sensualité. Hélène de son côté avoit une pensée qui ne valoit pas mieux, et avoit grand’peur que le ciel n’eût choisi ce jour-là pour assembler autour d’elle tous ceux qui avoient à lui demander quelque chose. Dom-Sanche considérait Héléne, fort étonné ; elle le regardoit fort inquiète ; chacun attendoit que l’autre parlât, et Dom-Sanche alloit enfin ouvrir la conversation, quand un page vint lui dite à toute bride, que messieurs ses cousins s’entretuoient. Il piqua, suivi du page, où il avoit laissé sa compagnie, et trouva quatre ou cinq ivrognes qui se disoient des injures l’épée à la main, et qui se tiroient de loin des estocades et des estramaçons, dont plusieurs arbres voisins perdirent de belles et bonnes branches, Dom-Sanche enragé de s’être privé de l’agréable vision qu’il venoit d’avoir, faisoit ce qu’il pouvoir pour accorder promptement ces irréconciliables et peu redoutables ennemis ; mais ses raisons, ses prières et ses menaces eussent été de peu d’effet, si la lassitude et le vin qui leur étourdissoit la tête, ne les eût fait si souvent tomber par terre, qu’enfin ils y restèrent, et y ronflèrent aussi paisiblement qu’ils s’étoient d’abord querellés avec violence. Dom-Sanche repoussa son cheval vers le bienheureux arbre qui gardoit l’idole de son cœur, mais il fut bien étonné de n’y trouver plus ce qu’il cherchoit, il le regarda de tous ses yeux , qu’il porta ensuite par-tout où ils pouvoient aller, il ne vit qu’une triste solitude : il courut à cheval dans tous les lieux voisins, et revint vers son arbre, qui comme un arbre qu’il étoit ne s’en émut pas : mais comme Dom-Sanche étoit poëte et même poëte plaintif, il n’eut pas la même indifférence pour cet arbre insensible. Voici donc, après avoir mis pied à terre, ce qu’il lui dit, ou du-moins ce qu’il lui dut dire, s’il est vrai qu’il fut aussi fou qu’on m’a dit qu’il l’étoit. O tronc bienheureux ! puisque tu as été embrassé par celle que j’aime sans la connoître, et que je ne connois que pour l’aimer, que tes feuilles se puissent mêler parmi les étoiles ; que la hache sacrilège n’entame jamais ton écorce tendre ; que le tonnerre respecte tes rameaux, et les vers de terre tes racines ; que l’hiver t’épargne, que le printems t’enrichisse, que les plus superbes pins te portent envie ; et enfin que le ciel te protège. Pendant que l’honnête gentilhomme se consumoit en regrets inutiles, ou si vous voulez en regrets poétiques, qui sont bien de plus grande importance que les autres, et dont il n’est pas bon de se servir tous les jours, ses gens qui ne savoient ce qu’il étoit devenu, après l’avoir cherché quelque tems, le trouvèrent et se rassemblèrent auprès de lui ; il s’en retourna chez son frère, fort triste, et je pense avoir ouï dire qu’il se coucha sans souper. On dira peut-être que je laisse ici trop longtems le lecteur en suspens, qui sans-doute est impatient de savoir par quel enchantement Héléne et Mendez avoient disparues à l’amoureux Dom-Sanche. Qu’on ne s’en scandalise pas davantage, je m’en vais vous le dire. Montufar se sut d’abord bon gré de la justice qu’il avoit faite ; mais aussi-tôt que le feu de sa vengeance commença de se rallentir, son amour se ralluma, et lui figura Héléne plus belle qu’il ne l’avoit jamais vue. Il se représenta que ce qu’il lui avoit pris, seroit bientôt dépensé ; et que sa beauté étoit un revenu assuré pour lui, tandis qu’il seroit bien avec elle ; dont l’absence lui étoit déjà insupportable. Il retourna donc sur ses pas, et ses mêmes mains barbares qui avoient si rigoureusement attaché à des arbres les deux fugitives, et qui ensuite les avoient si cruellement fouettées, brisèrent leurs chaînes, je veux dire coupèrent ou délièrent leurs cordes, et les remirent en liberté dans le tems que Dom-Sanche tâchoit tout près de-là de mettre la paix entre les ivrognes de sa compagnie qui se faisoient la guerre. Montufar, Héléne et Mendez se réconcilièrent chemin faisant, et après s’être réciproquement promis d’oublier tour sujet de haine, s’embrassèrent avec autant de tendresse que de déplaisir de ce qui s’étoit passé, faisant justement comme les grands, qui n’aiment et ne haïssent rien, qui ajustent ces deux passions contraires à leur utilité, et à l’état de leurs affaires. Ils tinrent conseil sur le chemin qu’ils devoient prendre. Leur politique ne trouva pas à propos qu’ils allassent à Burgos, où ils étoient en danger de se rencontrer avec le gentilhomme de Tolède. Ils choisirent donc Séville pour leur retraite, et il leur sembla que la fortune approuvât leur dessein, puisqu’en entrant dans le grand chemin de Madrid , ils trouvèrent un muletier qui y remenoit trois mules, dont il étoit le maître, et qu’il ne fit point difficulté de leur louer jusqu’à Séville, à la première proposition que lui en fit Montufar. Il eut grand soin de régaler les dames durant le chemin, pour leur faire oublier le mauvais traitement qu’il leur avoit fair. Elles ne s’y fioient au commencement que de bonne sorte, et avoient bien résolu de se venger à la première occasion ; mais enfin, plus par raison d’état que par vertu, l’amitié se renoua entr’eux plus ferme que jamais. Ils considérèrent que la discorde avoit ruiné les plus grands empires, et crurent qu’ils étoient apparemment nés l’un pour l’autre. Ils ne firent aucun tour de leur métier dans le chemin de Séville ; car ne songeant qu’à changer de pays pour s’éloigner de ceux qui les pourroient chercher, ils craignirent de s’attirer de nouveaux embarras, qui les empêchassent d’aller à Séville, où ils avoient à exécuter de grands desseins. Ils mirent pied à terre à une lieue de la ville, et après avoir satisfait leur muletier, y entrèrent au commencement de la nuit, et s’allèrent loger dans la premiére hôtellerie qu’ils trouvèrent. Montufar loua une maison, la meubla fort simplement, et se fit faire un habit noir, une soutane, et un long manteau. Hélène s’habilla en dévote et emprisonna ses cheveux dans une coëffure de vieille ; et la Mendez vêtue en béate fit gloire d’en faire voir de blancs, et de se charger d’un gros chapelet, dont les grains pouvoient dans un besoin servir à charger des fauconneaux. Les premiers jours après leur arrivée, Montufar se fit voir dans les rues habillé comme je vous l’ai déjà dit, marchant les bras croisés et baissant les yeux à la rencontre des femmes. Il crioit d’une voix à fendre les pierres, beni-soit le saint sacrement de l’autel, et la bienheureuse conception de la vierge immaculée, et plusieurs autres dévotes exclamations de la même force. Il faisoit répéter les mêmes choses aux enfans qu’il trouvoit dans les rues, et les assembloit quelquefois pour leur faire chanter des hymnes, des chansons dévotes, et leur apprendre leur catéchisme. Il ne bougeoit des prisons, il prêchoit devant les prisonniers, consoloit les uns et servoit les autres, leur allant quérir à manger, et faisant bien souvent le chemin du marché à la prison avec une hotte pesante sur le dos. O détestable filou ! il ne te manquoit donc plus qu’à faire l’hypocrite, pour être le plus accompli scélérat du monde ! Ces actions de vertu du moins vertueux de tous les hommes, lui donnèrent en peu de tems la réputarion d’un saint. Hélène et Mendez de leur côté travailloient à leur canonisation. L’une se disoit la mére, et l’autre la sœur du bienheureux frère Martin. Elles alloient tous les jours dans les hôpitaux, y servoient les malades, faisoient leurs lits, blanchissoient leur linge, et leur en faisoient à leurs dépens. Voilà les trois plus vicieuses personnes d’Espagne, l’admiration de Séville. Il s’y rencontra en ce tems-là un gentilhomme de Madrid, qui y étoit venu pour ses affaires particulières. Il avoit été un des amans d’Héléne, car les filles publiques n’en ont pas pour un seul : il connoissoit Mendez pour ce qu’elle étoit, et Montufar pour un dangereux fripon. Un jour qu’i|s sortoient d’une église ensemble, environnés d’un grand nombre de personnes qui baisoient leurs vêtemens, et les cpnjuroient de se souvenir d’eux dans leurs bonnes prières, ils furent reconnus de ce gentilhomme dont je viens de parler, qui s’échauffant d’un zéle chrétien, et ne pouvant souffrir que trois si méchantes personnes abusassent de la crédulité de toute une ville, fendit la presse, et donnant un coup de poing à Montufar : malheureux fourbes, leur cria-t-il, ne craignez-vous ni dieu ni les hommes ? Il voulut en dire davantage, mais sa bonne intention à dire la vérité un peu trop précipitamment, n’eut pas tout le succès qu’elle méritoit. Tout le peuple se jetta sur lui, qu’ils croyoient avoir fait un sacrilège en outrageant ainsi leur saint. Il fut porté par terre, roué de coups, et y auroit perdu vie, si Montufar par une présence d’esprit admirable ne l’eût pris sous sa protection, le couvrant de son corps, écartant les plus échauffés à le battre, et s’exposant même à leurs coups. Mes frères, s’écrioit-il de toute sa force, laissez-le en paix pour l’amour du seigneur, appaisez-vous pour l’amour de la Ste vierge. Ce peu de paroles appaisa cette grande tempête, et le peuple fit place à frère Martin, qui s’approcha du malheureux gentilhomme, bien-aise en son ame de le voir si maltraité, mais faisant paroître sur son visage qu’il en avoit un extrême déplaisir : il le releva de terre où on l’avoit jette, l’embrassa et le baisa tout plein qu’il étoit de sang et de boue, et fit une rude réprimande au peuple. Je suis le méchant, disoit-il à ceux qui voulurent l’entendre : je suis le pécheur, je suis celui qui n’ai jamais rien fait d’agréable aux yeux de dieu. Pensez-vous, continuoit-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien, que je n’aye pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même ? Vous vous trompez, mes frères ; faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s’alla jetter avec un zéle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s’étoient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et l’ayant ramené par la main jusqu’au bout de la rue, il se sépara de lui après l’avoir embrassé plusieurs fois, et lui avoir donné autant de bénédictions. Le pauvre homme étoit comme enchanté, et de ce qu’il avoit vu, et de ce qu’on lui avoit fait, et si plein de confusion, qu’on ne le vit pas paroître dans les rues, tant que ses affaires le retinrent à Séville. Montufar cependant y avoit gagné le cœur de tout le monde, par cet acte d’humilité contrefaite. Le peuple le regardoit avec admiration, et les enfans crioient après lui : Au saint! au saint ! au saint ! comme iis eussent crié, au renard ! après son ennemi, s’ils l’eusssent trouvé dans les rues. Dès ce tems-là il commença de mener la vie du monde la plus heureuse. Le grand seigneur, le cavalier, le magistrat et le prélat, l’avoient tous les jours à manger, à l’envi les uns des autres. Si on lui demandoit son nom, il répondoit qu’il étoit un animal animal, une bête de charge, un cloaque d’ordures, un vaisseau d’iniquité, et autres pareils titres que lui dictoit sa dévotion étudiée. Il passoit les jours sur les estrades avec les dames de la ville, se plaignant incessamment à elles de sa tiédeur, qu’il n’étoit pas bien dans son néant, qu’il n’avoit jamais assez de concentration de cœur, ni de recueillement d’esprit, et enfin ne leur parlant jamais qu’en ce magnifique jargon de la cagotterie. Il ne se faisoit plus d’aumônes dans Séville qui ne passassent par ses mains ou par celles d’Héléne et de Mendez, qui de leur côté ne jouoient pas moins bien leurs personnages, et dont les noms n’ailoient pas moins droit prendre place dans le calendrier que celui de Montufar. Une veuve, dame de condition, et dévote à vingt-quatre carats, leur envoyoit chaque jour deux plats pour leur dîné et autant pour leur soupé, et ces plats étoient assaisonnés par le meilleur cuisinier de la ville. La maison étoit trop petite pour le grand nombre de présens qui y entroient, et de dames qui les visitoient. La femme qui avoit envie d’être grosse, leur mettoit entre les mains sa requête, afin qu’ils la présentassent en diligence devant le tribunal de dieu, et la fissent répondre de-même. Celle qui avoit un fils aux Indes n’en faisoit pas moins, non plus que celle dont le frère étoit prisonnier en Alger. Et la pauvre veuve qui plaidoit devant un juge ignorant contre un homme puissant, ne doutoit plus du gain de sa cause, depuis qu’elle leur avoit fait un présent selon ses forces. Les unes leur donnoient des confitures, les autres des tableaux et des ornemens pour leur oratoire. Quelquefois on leur donnoit du linge et des hardes pour les pauvres honteux, et souvent des sommes d’argent considérables pour les distribuer selon qu’ils jugeroient à propos. Personne ne les venoit voir les mains vuides, et personne ne doutoit plus de leur canonisation future. On en vint jusqu’à les consulter sur les choses douteuses et sur l’avenir. Héléne qui avoit de l’esprit comme un démon, avoit soin des réponses, et rendoit tous ses oracles en peu de paroles, et en termes qui pouvoient avoir diverses interprétations. Leurs lits fort simples n’étoient le jour couverts que de nattes, et la nuit de tout ce qu’il falloit pour dormir délicieusement ; leur maison étant bien garnie de matelas de laine, de bons lits de plumes, de couvertures fines, et de toutes sortes de meubles qui servent à la commodité de la vie, ou pour donner à la veuve, dont les meubles avoient été exécutés, ou pour meubler la jeune fille, qui se marioit sans bien. Leur porte en hiver se fermoit à cinq heures, et en été à sept, avec autant de ponctualité que dans un couvent bien réglé ; et alors les broches tournoient, la cassollette s’allumoit, le gibier se rôtissoit, le couvert se mettoit bien propre, et l’hypocrite Triumvirat mangeoit de grande force, et buvoit vigoureusement à leur propre santé et à celle de leurs dupes. Montufar et Héléne couchoient ensemble de peur des esprits, et leur valet et leur servante qui étoient de même complexion, les imitoient en leur façon de passer la nuit. Pour la bonne femme Mendez, elle couchoit toujours seule, et étoit bien plus contemplative qu’active, depuis qu’elle s’étoit adonnée aux sciences noires. Voilà ce qu’ils faisoient au-lleu de l’oraison mentale, ou de se donner la discipline. Il ne faut pas demander s’ils avoient de l’embonpoint, menant une si bonne vie : chacun en bénissoit le seigneur, et ne pouvoit trop s’étonner de ce que des gens qui vivoient si austérement avoient meilleur visage que ceux qui vivoient dans le luxe et dans l’abondance. En trois ans qu’ils trompèrent les yeux de tout le peuple de Séville, recevant des présens de tout le monde, et s’appropriant la plupart des aumônes qui passaient par leurs mains, ils amassèrent une si grande quantité de pistoles qu’il n’est pas croyable. Tous les bons succès étoient attribués à l’effet de leurs prières. Ils étoient parrains de tous les enfans, les entremetteurs de toutes les nôces, les arbitres de tous les différends. Enfin, dieu se lassa de souffrir leur mauvaise vie. Montufar qui étoit colère, battoit souvent son valet, qui ne pouvoit le souffrir, et qui l’eût cent fois quitté, si Héléne qui étoit plus politique que son galant ne l’eût appaisé par des caresses et des présens. Il le battit un jour beaucoup pour un mince sujet. Le garçon gagna la porte, et aveuglé de sa passion alla donner avis aux magistrats de Séville de l’hypocrisie des trois bienheureuses personnes. L’esprit diabolique d’Hélène s’en douta. Elle conseilla à Montufar de prendre tout l’or qu’ils avoient en grande quantité, et de se mettre quelque part à couvert de la furieuse tempête qu’elle craignoit. Aussi tôt dit, aussi tôt fait : ils se chargèrent de tout ce qu’ils avoient de plus précieux, et faisant bonne mine dans les rues, sortirent par une des portes de la ville, et rentrèrent par une autre pour mettre en défaut ceux qui les pourroient suivre. Mantufar avoit gagné les bonnes grâces d’une veuve aussi vicieuse et aussi hypocrite que lui, il en avoit fait confidence à Héléne, qui n’en avoit point été jalouse, comme Montufar ne l’eût point été d’un galant qui eût été utile au bien de la communauté. Ce fut là qu’ils se retirèrent et où ifs furent cachés et régalés avec luxe, la veuve aimant Montufar à cause de lui-même, et Héléne à cause de Montufar. Cependant la justice, conduite par le vindicatif valet de Montufar, s’étoit transportée dans la maison de nos hypocrites, y avoit cherché les bienheureux enfans et leur glorieuse mére, et ne les ayant point trouvés, et n’en pouvant apprendre de nouvelles de la servante qui ne savoir point où ils étoient allés, avoit fait sceller tous les coffres, et fait inventaire de tout ce qui étoit dans la maison. Les sergens trouvèrent dans la cuisine de quoi se régaler pour plus d’un jour, et ne laissèrent point en danger de se perdre, ce qu’ils purent s’approprier sans témoins. Là dessus la vieille Mendez entra dans la maison, bien éloignée de s’imaginer ce qui s’y passoit. Les sergent la saisirent, et la menèrent en prison avec un grand concours de peuple. Le valet et la servante y furent retenus avec elle, et ayant trop parlé comme elle, furent condamnés comme elle à deux cent coups de fouet. Mendez en mourut à trois jours de-là, parce qu’elle étoit trop vieille pour une si rigoureuse épreuve, et le valet et la servante furent bannis de Séville pour toute leur vie ; ainsi la prévoyante Héléne garantit son cher Montufar, et se garantit aussi elle-même des mains de la justice, qui les fit chercher envain dans et hors de la ville. Le peuple fut honteux d’avoir été trompé, et les chantres des carrefours qui s’étoient enroués à chanter leurs louanges, firent travailler leurs poètes à gages contre ces faux béats. Ces insectes du parnasse épuisèrent sur ce sujet leur veine diffamatoire, et les chansons qu’ils firent au désavantage de ceux dont il n’y avoit pas longtems que le peuple s’était fait des idoles, se chantent encore dans Séville. Montufar et Héléne prirent le chemin de Madrid aussitôt qu’ils le purent faire sûrement, et y entrèrent riches et mariés ensemble. Ils tâchèrent d’abord d’apprendre des nouvelles de Dom-Sanche de Villefagnan, et ayant su qu’il n’étoit point à Madrid, y parurent en public, lui aussi-bien vêtu qu’aucun homme de la cour, et elle avec un équipage de dame de condition et belle comme un ange. Elle ne s’étoit mariée à Montufar, qu’à condition que, comme un mari de bon sens et de grande patience, il ne trouveroit point à redire aux visites que sa beauté lui attireroit, et elle s’obligeoit de son côté de n’en recevoir point d’inutiles. Les entremetteuses, autrement maquignonnes de dames, autrement marchandes de chair humaine, maquerelles en langue vulgaire, et, pour en parler plus honorablement, femmes d’intrigues, commencèrent à prendre soin de la conduite d’Héléne. Elles la faisoient paroître un jour à la comédie, l’autre jour au cours, et quelquefois dans la grande rue de Madrid, à la portiére d’un carosse, d’où regardant les uns, riant aux autres, et ne congédiant personne, elle se fit en moins de rien une chiourme d’amans transis capable d’armer une galére. Son cher mari se tenoit religieusement aux clauses de son contrat, il encourageoit les amans timides de sa femme par ces douces façons de faire, et les lui menoit comme par la main, accommodant et discret à tel point, qu’il feignoit toujours quelque affaire pressée pour les laisser seuls avec elle. Il ne faisoit connoissance qu’avec des hommes riches et de dépense, et n’entroit jamais dans sa maison qu’il n’eût été assuré par un signal qui paroissoit à la fenêtre, lorsque la maîtresse du logis étoit empêchée, qu’il y pouvoit entrer sans rien gâter ; et si le signal lui en défendoit l’entrée, il s’en alloit gai comme une personne de qui les affaires se font en son absence, passer une heure de tems dans quelque académie de jeu, où tout le monde le caressoit à cause de sa femme. Entre ceux qu’Héléne se rendit tributaires, il se rencontra un gentilhomme de Grenade, qui surpassa tous ses concurrens en excès d’amour et de dépense. Il étoit de si bonne maison, que les titres de sa noblesse se pouvoient trouver dans les archives de la ville capitale de Judée, et ceux qui connoissoient particulièrement sa race, assuraient que ses ayeux avoient tenu le greffe criminel de Jérusalem ayant et après Caïphe. L’amour qu’il eut pour Héléne, lui fit tirer en peu de tems un grand nombre de pistoles hors de l’obscure prison où il les avoit mises, En peu de tems la maison d’Héléne fut la mieux meublée qu’il y eût dans Madrid. Un carosse dont elle n’avoit point la peine de nourrir les chevaux, se trouvoit mus les matins à sa porte, y recevoit ses ordres, et rouloit jusqu’à la nuit ppur son service, Cet amant prodigue lui loua une loge à la comédie pour toute l’année, et il ne se passait guère de jours qu’il ne fît préparer quelque magnifique collation pour elle et pour ses amies dans les maisons de plaisir qui sont aux environs de la ville, Montufar y contentoit à souhait sa gloutonie naturelle, et vêtu comme un prince, et en argent comme un financier, il mangeoit tous les jours en François et buvoit en Allemand. Il avoit de grandes déférences pour le libéral Grenadin, et n’étoit pas chiche de remerciemens envers la fortune : mais le vent se changea et fit élever une horrible tempête. Héléne souffroit les visites d’un jeune-homme de ces braves de villes, qui ne le sont jamais à la campagne, qui vivent aux dépens de quelque misérable courtisane qu’ils tyrannisent, qui vont tous les jours à la comédie pour y faire du bruit, et qui toutes les nuits faussent leurs épées, et leur font des brèches contre les murailles, jurant le matin qu’ils ont eu une furieuse rencontre avec leurs ennemis. Montufar fit savoir plusieurs fois à Héléne, que cette connaissance inutile ne lui plaisoit pas. Elle ne s’en défit point pour tout ce qu'il lui en put dire, Montufar s’en offensa, et pour se satisfaire fit sentir à Héléne le même châtiment que la défunte Mendez et elle avoient souffert autrefois dans les montagnes de Burgos. Héléne se feignit facile à la réconciliation, et se détermina à la vengeance. Pour mieux venir à bout de son dessein, elle lui fit huit jours durant tant de caresses, que Montufar ne douta plus qu’elle ne fut de ces femmes qui adorent leurs tyrans, et maltraitent leurs adorateurs. Un jour que le Grenadin devoit souper avec eux, et qu’à cause d’une affaire qui lui survint, il ne put manger entier l’excellent soupé qu’il leur avoit feit préparer, Montufar et Héléne burent tête à tête à la santé de celui qui leur faisoit tant de bien. Montufar s’enivra à son ordinaire, et sur la fin du repas voulut tâter d’une bouteille d’hypocras ambré par excellence, que le Grenadin leur avoir envoyée. On n’a pas bien su si Héléne qui l’avoit décoiffée avant le soupé, y avoit ajouté quelque drogue nuisible. Tant y a qu’un peu après que Montufar l’eut vuidée, il sentit une ardeur étrange dans les entrailles, et ensuite des douleurs insupportables. Il se douta qu’il étoit empoisonné, et courut vers son épée dans le meme tems qu’Héléne courut vers la porte, pour éviter sa fureur. Montufar alla dans sa chambre où il pensoit qu’elle se fût sauvée, et la cherchant tout furieux il découvrit en levant une tapisserie le jeune galant d’Héléne, qui lui passa son épée au-travers du corps. Montufar demi-mort le prit à la gorge. Au cri des domestiques qui faisoient un bruit diabolique, la justice entra dans la maison sur le point que l’homicide espéroit se sauver, après avoir achevé Montufar à coups de poignard. Cependant Héléne, qui avoit gagné la rue, et qui ne savoit où elle alloit, gagna la premiéte porte qu’elle trouva ouverte. Elle vit de la lumière dans une salle basse, et un cavalier qui s’y promenoit. Elle alla se jetter à ses pieds pour implorer son assistance et sa protection, et fut bien étonnée de le reconnoître pour Dom-Sanche de Villefagnan, qui ne fut pas moins surpris de la reconnoître pour l’idole de son cœur, qui lui apparoissoie pour la quatrième fois. Dom-Sanche s’étoit depuis peu brouillé avec sa femme, qui s’étoit fait séparer de corps et de biens d’avec lui, à cause de ses mauvais traitemens et de ses débauches. Il avoit obtenu de la cour une commission pour aller faire une nouvelle colonie dans les Indes, er il devoit bientôt s’embarquer à Séville. Tandis qu’Héléne lui dit cent menteries, et qu’il est ravi dé la voir disposée à le suivre dans son voyage, la justice fait prendre l’assassin de Montufar, fait chercher Héléne dans Madrid, et se saisit de tout ce qui étoit dans la maison. Dom-Sanche et Héléne allèrent heureusement aux Indes, où il leur est arrivé des avantures qui ne peuvent tenir dans un si petit volume, et que je promets au public sous le titre de la Parfaite Courtisane ou de Laïs Moderne, pour peu qu’il témoigne avoir envie de les apprendre.